CHAPITRE V
Bonté de Joseph de Maistre. — Son caractère. — L'homme et Vécrivain. — Sa franchise, ses habitudes, manies et anecdotes. — La mort du duc d'Enghien et la Cour de Russie. — /. de Maistre et Napoléon Ier. — J. de Maistre collaborateur littéraire de Louis XVIII. — Influence de J. de Maistre en Russie. — La conversion de Mme Swetchine.
Au milieu du tracas et des soucis de sa nouvelle existence, de Maistre, dans une lettre à sa fille Adèle, se plaint de vieillir et de blanchir très vite. Nous avons peu de portraits physiques de Joseph de Maistre. Le croquis que nous a laissé Lamartine (qui prétend avoir vécu dans sa familiarité), est plutôt une peinture littéraire.
L'auteur des Méditations, critique si passionné de son œuvre et et de sa doctrine, a vu tout à fait en beau le physique du grand penseur ; il Ta idéalisé en croyant le peindre d'après nature. De Maistre était selon lui « un homme d'une grande taille et d'une belle et noble figure ».
Mme Swetchine a remis les choses au point ; il ne lui a pas paru nécessaire qu'un homme de génie ait eu un visage majestueux, et elle a corrigé en quelques mots le portrait imaginé par le poète transfigurateur : « M. de Lamartine dit avoir vu beaucoup M. de Maistre ; le nombre des séances rendrait plus surprenant encore qu'il ait pu manquer le portrait à ce degré. Le comte de Maistre était de taille moyenne, ses traits n'avaient aucune régularité ; rien d'incisif dans son œil, dont la vue très courte donnait quelque chose de perdu à son regard. Ce visage irrégulier et sans éclat resplendissait néanmoins de majesté. L'ensemble, le port de cette tête, étaient saisissants et surtout empreints du caractère de la sagesse antique. » « Voilà, dit Margeiie (1), qui cite ces lignes, le vrai portrait d'après nature ; il est tout à fait d'accord avec l'impression nécessairement incomplète que produit le beau dessin au crayon envoyé par le comte de Maistre lui-même à Mme Swetch ne. »
Si nous connaissons imparfaitement le portrait physique de Joseph de Maistre, en revanche, nous n'avons aucune incertitude sur sa physionomie morale.
Ce théoricien autoritaire était la bonté même : « Peu d'hommes, a dit sa fille Constance, ont
(1) Le comte Joseph de Maistre, sa vie, ses écrits, ses doctrines, un vol. in-18.
pu prononcer avec plus de sûreté que lui : Pardonnez-nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Jamais je n'ai pu découvrir dans ce cœur si bon et si chrétien la moindre trace de fiel ; au pied de la lettre, il oubliait les injures ; ou, s'il venait à se les rappeler, c'était pour y répondre à la manière de l'Evangile. Tu as beau dire, m'écrivait-il un jour, il n'y a pas moyen d'excuser X... de ses torts envers moi ; aussi j'ai voulu me venger et je serai probablement assez heureux pour lui faire obtenir la place qu'il désire. Peu de temps avant sa mort, comme on donnait l'ordre de ne pas recevoir, il prit la parole avec vivacité : « Si telle personne vient, dit-il, faites-la entrer ; elle m'a fait de la peine et il faut avoir plus d'attention pour elle.» « Cette sensibilité exquise, dit M. Mandoul, qui se manifeste dans toutes ses lettres à ses enfants, ne se borne pas "aux ^affections de famille ; elle se met aussi au service de l'amitié. Pour lui, l'ami est celui avec qui il peut pleurer. Et peu importe à ce défenseur [ardent du catholicisme la religion la laquelle appartiennent ses amis : protestants ou schismatiques,[ceuxdont il a pu apprécier le caractère ont laissé dans son cœur des souvenirs ineffaçables. Aussi, lorsque sa pensée se reporte aux différents pays où il a résidé, il retrouve aussitôt la mémoire de relations [aussi douces qu'attachantes : c'est Lausanne, avec Mme Huber-Alléon ; c'est Saint-Pétersbourg, où
l'amiral Tchitchagoff, le comte et la comtesse Tolstoï, et bien d'autres Font admiré dans leur intimité ; c'est Genève, Venise ou Rome. Parfois même sa sensiblité dépasse le cercle de sa famille, de ses amis et devient un sentiment profond d'humanité. Le farouche apologiste de la guerre s'apitoie sur les suites terribles de l'extension du militarisme, et il contemple, le cœur serré « cette épouvantable traînée de sang humain qui a mouillé la terre depuis Moscou jusqu'à Paris. »
Le sombre et méditatif de Maistre savait mettre de l'enjouement et du sourire dans ses lettres et dans ses manières. Il était un des plus brillants causeurs de la Cour ; il cultivait et aimait l'esprit jusqu'au calembourg ; il ne parvenait pas toujours à éviter l'excès, et ses amis lui reprochaient parfois un peu d'abus dans la plaisanterie. « Quoi qu'il en dise, fait remarquer M. Mandoul, il est bien de cette époque où l'on aborde avec grâce les plus nobles problèmes ; où, de Fontenelle à Voltaire, nul auteur n'oublie de se faire valoir lui-même, en faisant valoir ses conceptions ; où l'élégance et le badinage semblent compatibles avec l'étude des questions scientifiques et politiques. » De Maistre, disait à l'abbé Rey : « Vous me parlez de mon talent pour faire rire en raisonnant En effet, je me sens appelé à mettre les questions les plus ardues à la portée de toutes les intelligences ».
Despote intellectuel, écrivain inflexible, de Maistre était dans la vie privée l'homme le plus aimable et le plus accommodant. Dieu sait si les événements politiques de son époque soulevaient son indignation. Lisez cependant sa Correspondance, qui ne comprend pas moins de six gros volumes : vous chercherez vainement une méchanceté ou une malice offensante. Il y a de la violence et du paradoxe. On peut ne pas toujours se fier à son esprit, mais on sent qu'on peut toujours se fier à sa générosité. La grandeur et la noblesse étaient les qualités natives de ce déchaîneur de tempêtes. Son propre éclair Féblouissait ; l'élan qu'il prenait l'entraînait trop loin : « Lorsque j'écris, disait-il, j'obéis à une espèce d'inspiration ou de transport, car je suis réellement transporté. L'expression qui rend le plus vivement ma pensée est toujours celle que je choisis : ou plutôt je ne choisis rien, les expressions se précipitent. » De là vient la sensation qu'il vous donne en le lisant : il dépasse toujours un peu sa pensée et, à force d'audace, la vérité prend quelquefois chez lui l'air du paradoxe. Albert Blanc cite un joli trait de sa bonté et de sa droiture :
« On savait, dit-il, qu'il allait où l'appelait l'honneur, qu'il ne perdait pas de vue. Ainsi placé dans l'opinion, il pouvait se permettre bien des libertés qui eussent paru suspectes chez les diplomates d'une certaine école, dont la
base classique est le mensonge et le soupçon. Ainsi, lorsque le général Savary, choqué de la morgue de M. de Blacas, parlait à M. de Maistre de jouer un mauvais tour au représentant, l'envoyé sarde parlait convenablement et de façon à forcer le respect de quiconque, en disant « qu'il ne fallait pas faire de mal à un honnête homme remplissant son devoir. » Que Ton suppose ces paroles dans la bouche d'un ambassadeur d'Autriche, la conversation eût tourné à la comédie et provoqué le sourire des assistants. »
Joseph de Maistre avait beau lire et travailler même en mangeant, rien n'assombrissait sa bonne humeur ; il ne se fâchait jamais quand on le dérangeait ; c'est avec le sourire aux lèvres qu'il interrompait sa besogne.
« Vers 1820, dit Sainte-Beuve, un jeune homme qui était reçu chez lui et qui s'effrayait de lui voir entre les mains quelque tome tout grec de Pindare ou de Platon, fut un jour fort étonné de lui entendre chanter de sa voix a plus joviale et la plus fausse quelques couplets du vieux temps, la Tentation de saint Antoine, par exemple. Et je me rappelle ma propre surprise à moimême, lorsque, interrogeant un poète illustre sur M. de Maistre qu'il avait fort connu, il m'en parla d'abord comme d'un conteur presque facétieux et de belle humeur. »
Aimable et courtois en conversation, il était difficile à Joseph de Maistre de renoncer à avoir
Loin) Wellington
raison et de ne pas vous le faire sent ir. Il n'écoutait pas beaucoup ce qu'on lui répondait quand on n'était pas de son avis ; il vous laissait parler et repartait ensuite avec vivacité. Il avait coutume de répéter : « Je ne comprends pas qu'on n'entende pas cela, quand on a une tête sur les épaules. » Un soir, à Pétersbourg, un ami étant allé le voir chez lui, le trouva endormi et prit le parti de dormir lui aussi, et le prince Niaseinski, étant entré, eut la surprise de voir que tout le monde dormait.
La loyauté de M. de Maistre, même envers ses ennemis, était une chose proverbiale. Sainte- Beuve raconte à ce sujet une jolie anecdote :
« Particulièrement lié à Lausanne et à Genève avec beaucoup d'hérétiques, il sut cultiver et garder jusqu'à la fin leur amitié. Un jour qu'il avait parlé avec beaucoup de feu contre les premiers fauteurs de la Révolution, Mme Huber (de Genève), lui dit : « Oh ! mon cher comte, promettez-moi qu'avec votre plume si acérée, vous n'écrirez jamais contre M. Necker personnellement ». Elle était un peu cousine de M. Necker. Il promit. A quelque temps de là, vers 1819, à l'occasion, je crois, du Congrès de Carlsbad ou d'Aix-la-Chapelle, parut une brochure de l'abbé de Pradt, où M. Necker était maltraité. On crut un moment que M. de Maistre en était l'auteur ; quelqu'un le dit à Mme Huber : « Eh bien ! votre comte de Maistre vous a bien tenu
parole... » Elle répondit : « Je n'ai pas lu le livre ni ne le lirai ; mais si M. Necker y est attaqué, il n'est pas du comte de Maistre, car il n'a en tout que sa parole ». Belle certitude morale en amitié, de la part d'un de ses chers ennemis. »
M. Raymond, dans son Eloge prononcé à Turin en 1822 et cité par Sainte-Beuve, nous dit que Joseph de Maistre ne se déplaçait jamais sans but et ne sortait jamais sans motif. Comme tous les hommes passionnés de travail, il n'allait jamais se promener et le spectacle de la nature l'intéressait peu. Un jour qu'on l'engageait à venir admirer le soleil du printemps, il répondit en riant : « Le soleil ! je puis m'en faire un dans ma chambre avec un châssis huilé et une chandelle derrière ». C'était une boutade, mais qui peint l'homme indifférent au contact de l'Univers, qui vit d'activité intellectuelle non de songerie et de rêve.
Ses amis avaient beau sourire, de Maistre ne cachait pas ses goûts. C'était la franchise même. « Je n'ai que mon mouchoir dans ma poche, disait-il ; si on vient à me le toucher, peu m'importe ! Ah ! si j'avais un pistolet, ce serait autre chose, je pourrais craindre l'accident. » En fait, il ne craignait jamais d'accident. « Le comte de Maistre, disait un ministre, est le seul homme qui dise tout haut ce qu'il pense, sans qu'il y ait jamais imprudence ». A brûle-pourpoint était une de ses expressions habituelles.
Il parlait, écrivait et vivait à brûle -pourpoint.
Bien que sa situation de fortune ne lui permît ni les grandes libéralités, ni les grandes dépenses, il n'hésitait pas à rendre service quand il le pouvait. Un jour, un jeune homme, à bout de ressources, étant venu lui demander une assez forte somme, il fit appeler son fils Rodolphe : « Voyons, Rodolphe, lui dit-il, que faut-il faire? Je puis disposer de la somme nécessaire. Mais elle est à vous autant qu'à moi. Décidez. » On devine la réponse du jeune homme.
Un autre jour, son fils s'étant laissé entraîner à jouer, vint avouer à son père qu'il avait perdu une eomme assez forte. Joseph de Maistre ne lui fit pas de reproche ; il ouvrit son bureau et lui remit la somme, en disant : « Vous savez que j'ai laissé ma sœur en Savoie ; vous connaissez ses malheurs et sa détresse ; j'avais à grand'peine et à force de privations, amassé cet argent, que je me disposais à lui envoyer. C'était une dette de cœur ; la vôtre est une dette d'honneur. Allez, et payez ce que vous devez. »
Cette franchise qui formait le fond de sa nature, taisait aussi le fond de son inspiration littéraire. Il avoue lui-même se sentir réellement transporté dès qu'il prend la plume, et incapable de choisir les expressions qui se précipitent. Or, il vivait, précisément, à peu près comme il écrivait. On le savait, et l'empereur Alexandre
surtout. « Combien de personnages mielleux disait de Maistre, auront eu l'honneur d'entretenir Sa Majesté, en lui disant les plus belles choses du monde, et dont les pensées l'auraient fait reculer d'horreur, si une puissance surnaturelle l'avait fait lire dans leurs cœurs ! Quant à moi, c'est bien différent. Telle ou telle pensée peut déplaire a Sa Majesté ; c'est un malheur sans doute, mais elle voit tout, et dans un café de Londres je ne dirais rien de plus. Ceci mérite attention, si je ne me trompe ; et ce n'est pas une chose méprisable [qu'un homme que le roi peut employer avec la certitude qu'il n'est pas plus mauvais qu'il ne paraît. » (Lettre à la baronne de Pont, 1805).
Il y avait deux ans que Joseph de Maistre occupait son poste en Russie, quand la nouvelle de l'exécution du duc d'Enghien, en 1804, provoqua l'indignation de toutes les cours d'Europe. De Maistre a raconté l'impression que cette nouvelle causa à Saint-Pétersbourg. Le soir même,la femme du ministre de France, Mme d'Hédouville eut le courage d'assister à une grande soirée qui se donnait chez le prince Beloselski. Les soixante personnes qui se trouvaient réunies dans le salon ne lui adressèrent pas la parole et la laissèrent seule avec sa cousine. Au bout d'une heure de cet ostracisme, Mme d'Hédouville se retira en disant à sa cousine : « Allons-nous-en. Je vois que nous sommes deux pestiférées. »
L'Empereur prit le deuil ; le billet d'avis, qui fut également adressé à l'hôtel d'Hédouville, était ainsi libellé : « Le grand maître des cérémonies a l'honneur d'annoncer au corps diplomatique que la Cour prendra le deuil pendant sept jours pour S. A. R. Monseigneur le duc d'Enghien. a « Aujourd'hui, écrit de Maistre, on fait un service au prince dans l'Eglise catholique ; plusieurs dames du pays y vont, ainsi que l'Ambassadrice d'Angleterre ; je n'ai jamais vu d'opinion plus générale et plus décidée. Enfin, Monsieur le Chevalier, c'est un crime atroce, épouvantable, un crime qui n° peut être expié que sur la roue ; mais, si je ne me trompe, ce sera un crime bien inutile. »
De Maistre trompait les ennuis de sa vie à Saint-Pétersbourg par la lecture, le travail et la correspondance. Ses lettres sont surtout politiques. Pendant quatorze ans, il a suivi et apprécié jour par jour les événements qui se déroulaient en Europe et dont Napoléon Ier était l'âme. L'auteur des Soirées n'aimait pas Napoléon, qui fut toujours pour lui, ,un usurpateur couronné, le sécularisateur despotique de la Révolution française. Il prédisait sa chute ; .il la devinait fatale, et le rétablissement des Bourbons ne fît* jamais un doute pour lui. De Maistre a toujours annoncé l'écroulement final où le vertige des conquêtes entraînait l'ancien lieutenant de Barras, devenu empereur des Français. Il ren-
dait hommoge à son génie ; mais il le considérait comme un homme néfaste et ne cachait pas son mépris pour lui. Ses triomphes ne l'éblouirent jamais, le royaliste chrétien garda toujours son sang-froid devant ce conquérant victorieux qui devait fasciner l'imagination de Chateaubriand et de Victor Hugo. Les lignes suivantes, que de Maistre écrivait en 1811 au roi de Sardaigne, résument son opinion sur Napoléon :
« L'autre jour, dans un très petit comité, un Ministre étranger, sujet de Napoléon, nous dit en propres termes : « 77 n'y a plus d'autre remède que de le faire enfermer comme fou. » Il n'y a rien là d'impossible, Sire, mais ce mot d'enfermer est une pure illusion ; on ne met jamais la main sur un tel personnage que pour le tuer tout au plus tard le lendemain. Enfin, Sire, quoique ses prodigieux succès fassent nécessairement entrer des doutes dans tous les esprits, cependant il faut s'en tenir aux principes qui défendent de regarder cet homme comme un Souverain chef d'une race. Cependant combien de Souverains légitimes et puissants auront peut-être envié sa puissance dans leur cœur ! C'est tout comme s'ils avaient envié la force physique des porte-faix. Celle de Napoléon n'est point du tout royale, elle est révolutionnaire, et voilà pourquoi, Sire, les Princes, qui par état et par nature sont étrangers à cette force, ne doivent pas se compromettre personnellement avec elle ; mais c'est une
gloire pour eux au lieu d'une humiliation, et les plus ignorants des hommes sont ceux qui prennent pour un mal l'inconvénient du bien. »
« Pour Joseph de Maistre, dit M. Mandoul, la Restauration ne faisait pas de doute ; le régime napoléonien pouvait durer plus ou moins longtemps ; il était permis de prévoir que, le jour inévitable où Napoléon ne serait plus rien en France, la face de l'Europe serait changée, les princes reprendraient possession de leurs états. Cette foi profonde, inébranlable, en une Restauration, J. de Maistre l'avait éloquemment professée dans ses Considérations sur la France. Elle persiste sans faiblesse dans toute sa Correspondance ; elle n'est jamais abattue, même par les événements les plus terribles et, semble-t-il, les plus décisifs. « En attendant, s'écrie-t-il, en 1809, je m'applaudis d'avoir toujours de nouvelles raisons de vous assurer que la Révolution dure toujours, qu'il n'y a point d'exclusion, d'établissement fixe, et que personne n'a le droit de dire : cest fini. On l'a dit après la bataille de Marengo, on l'a dit après la bataille d'Austerlitz, on l'a dit après celle de Friedland, mais, malgré toutes les apparences possibles, toujours on s'est trompé. »
Voici comment il avait annoncé dans ses Considérations cette restauration future : « Quatre ou cinq personnes peut-être donneront un roi à la France. Des lettres de Paris annonceront aux provinces que la France a un roi, et les provinces
crieront : Vice le roi ! A Paris même, tous les habitants, moins une vingtaine peut-être, apprendront en s'éveillant qu'ils ont un roi. Est-ce possible? s'écrieront-ils, voilà qui est d'une singularité rare ! Qui sait par quelle porte il entrera? Il sera bon peut-être de louer les fenêtres d'avance, car on s'étouffera. »
Un fait très caractéristique prouve que l'hostilité de Joseph de Maistre contre Napoléon était surtout réfléchie, raisonnable, motivée, en dehors des préjugés et des rancunes politiques. En 1804, Louis XVIII, qui avait écrit en 1796 une lettre de félicitations à l'auteur des Considérations, lui fit adresser une missive par son ami, le comte d'Avaray. On priait Joseph de Maistre de vouloir bien rédiger une proclamation que l'ancien comte de Provence voulait publier pour protester contre l'usurpation de Napoléon. Joseph de Maistre résista à cette prière et refusa poliment de rédiger cette déclaration. Accepter, c'eût été engager non seulement sa responsabilité, mais celle du roi de Sardaigne qu'il représentait officiellement. C'était aussi encourager l'attitude politique du parti des Emigrés, dont il désapprouva toujours la conduite, les violences et les maladresses. Pour qu'une pareille proclamation gardât son éloquence et son autorité, il fallait être sûr qu'elle ne pût être attribuée qu'au seul prétendant. Or, de Maistre n'était pas certain du tout que
L 0 Y l S X V 1 1 1 ^ncLoa^rte Las kzsuoAe/sf& d ^y^rLoxncl^^rijeJ^
ji Paris, cAc*. L ' .4u/&itf. /?,u& J '■ Joeyiiss fl- S,).
û «-&&J-A a La. J)mec£u>-n CCc.
le secret de sa collaboration serait bien gardé et qu'on ne reconnaîtrait pas son style, ce style qui le trahissait dès qu'il publiait une ligne. « Autant vaut-il y mettre mon nom ! »
Il se contenta de donnera M. d'Avaray quelques excellents conseils sur ce manifeste royal qui devait s'adresser à tous les Français. Il voulait qu'il n'y eût ni insulte, ni colère, ni passion, ni polémique, ni promesses, mais seulement une protestation et un exposé de principes. Dans le fond de son âme, Joseph de Maistre regrettait bien un peu de ne pouvoir prendre la plume ; il parle même de l'abondance d'idées qui lui arrivent. Il s'abstint cependant, de peur de compromettre le roi de Sardaigne qu'il avait le chagrin de voir éternellement tourné contre la France. Cette anecdote prouve la haute estime de Louis XVIII pour Joseph de Maistre, depuis le livre des Considérations. Il avait même fait envoyer à l'auteur, à l'époque où parut cet ouvrage, un mandat pour toucher une somme de vant servir à la propagation du livre. Joseph de Maistre ne voulut jamais accepter cet argent.
Cette offre de collaboration devait avoir une suite. Louis XVIII y tenait beaucoup. Il imagina de provoquer une grande réunion d'émigrés, dont la consultation devait accroître l'autorité de son manifeste. La convocation fut malheureusement difficile à organiser et échoua complètement, tandis que Louis XVIII faisait
remettre par M. de Blacas à Joseph de Maistre, le texte de la fameuse déclaration, avec prière de la lire et de tailler et trancher à sa guise. De Maistre ne crut pas devoir refuser quelques corrections de forme à ce factum royal, qu'il jugea maladroit et imprudent : « La pièce, écrivait-il au comte d'Avaray, a subi ce grand anathème qui pèse invariablement depuis la création du monde sur l'ouvrage de plusieurs mains. Ce n'est ni votre style, ni le mien, les phrases se sont gâtées en se pénétrant mutuellement et je doute qu'il en reste une irréprochable. » Il était à prévoir qu'on ne tiendrait pas compte de ses corrections. « Sur les questions de style et de rédaction, écrivait-il au roi, où j'ai le malheur de me trouver en opposition avec Votre Majesté, je ne puis dire qu'un mot : Je désire avoir tort, autant que la vanité la plus intraitable a jamais pu désirer d'avoir raison. »
Le rôle et la situation de Joseph de Maistre à la Cour de Russie mériteraient une étude spéciale. L'envoyé du roi de Sardaigne fut d'abord assez dédaigneusement traité. Représentant un roi découronné de la moitié de ses états, Joseph de Maistre, peu payé et sans fortune, manquait de prestige, et on le tint à distance. Mais l'homme avait un tel talent, de si réelles et de si hautes qualités, une telle éloquence, une si exceptionnelle sincérité de sentiments, qu'il se créa tout de suite des amis, et qu'il eut en très peu de temps
une magnifique situation. Les familles aristocratiques les plus considérables entrèrent en relation avec lui, et ce modeste envoyé du plus modeste des souverains devint Fami des plus importants ambassadeurs de, l'Europe.
La faveur dont il jouissait à la cour et dans les salons de Saint-Pétersbourg lui permit d'exercer autour de lui une influence morale dont nous avons quelques exemples bien remarquables. Dans ce milieu d'hétérodoxie passionnée, où Ton détestait ouvertement l'Eglise romaine, de Maistre réussit à faire respecter la Religion catholique et même à lui attirer de vives sympathies, en même temps qu'il ne cessait d'opposer l'affirmation de sa doctrine monarchique absolue aux tendances et aux réformes libérales de l'incorrigible empereur Alexandre, philanthrope imbu des idées du xvnr9 siècle français. L'âme russe, qui n'a pas changé depuis cette époque, était la proie d'un mysticisme religieux vague, inapaisé et ardent, qui conciliait à la fois la haine du catholicisme et l'amour des plus aventureuses utopies sociales. C'est un spectacle curieux de voir le grand théoricien du pouvoir autoritaire en lutte avec les projets et les idées du gouvernement le plus despotique de l'Europe. Sur ces deux terrains religieux et politique, de Maistre lutta avec sa hardiesse et sa loyauté habituelles, et, sur le premier, du moins, il obtint des victoires qui lui font honneur.
On sait la bienfaisante influence qu'il exerça sur Fesprit de Mme Swetchine, dont il fut le confident, le conseiller et à peu près le directeur spirituel. Après Falloux, M. C. Latreille, dans son excellent livre : Joseph de Maistre et la Papauté, a très bien mis en lumière le rôle et le zèle du grand penseur dans révolution religieuse de Mme Swetchine, qui semblait ne jamais se décider à faire le pas définitif. Il la pressait vainement. Elle voulait tout lire, tout s'expliquer, se démontrer elle-même le catholicisme comme une sorte de protestantisme è rebours. Il faut voir comment de Maistre raille sa tournure d'esprit et lui fournit l'interminable liste des lourds in-octavos qui lui restent encore à lire. C'est à lui, à ses conseils ou à ses écrits que M. Latreille n'hésite pas à attribuer la conversion de la comtesse Rostopchine, de la comtesse Tolstoï et de ses sœurs, de la princesse Dietrichstein, de la comtesse Golovine et de ses filles, etc.. M. Latreille croit même que c'est en préparant ses réponses à Mme Swetchine, en réfutant ses objections, en s'obligeant à lire certains ouvrages sur l'histoire de la souveraineté de l'Eglise romaine, que de Maistre eut l'idée de son livre Du Pape. La supposition semble probable. Les objections de Mme Swetchine étaient celles de son pays et portaient surtout sur la primauté de Rome. Il n'est pas étonnant que son séjour en Russie ait inspiré à de Maistre la pensée d'écrire une
œuvre de démonstration et d'apologie sur cette question du Pape, si importante pour l'âme russe.
«Une lettre au comte de Noailles, dit Mme de Villeneuve-Arifat, dans son Eloge, nous révèle qu'une femme également remarquable par la hauteur de ses vertus, l'étendue de son esprit, était en quelque sorte l'Ëgérie de son religieux travail: «Mme de S. (Swetchine), dit-il, a voulu as- « sister au combat et juger les coups ; elle me ré- « compense amplement des efforts que j'ai faits « pour rendre les hauts lieux de la philosophie « accessibles même à des pieds habillés de soie ». Il leur fraye un passage à travers les âpres et ténébreux sentiers de l'induction et du syllogisme. Dans cette joute, faisant appel à tous les âges, il prend pour ses seconds Pythagore, Platon et Cicéron, Bayle, Descartes et Malebranche. Sa parole austère et élevée quand il traite de Dieu, de l'âme, des causes finales, devient finement railleuse et enjouée quand il traduit et commente les excentricités de la cosmogonie et de la physique de l'orgueilleux chancelier.
« En appelant une femme à Jassister au combat où il fait triompher l'union de la religion et de la science, une sainte et noble courtoisie amène le chevaleresque défenseur de la vérité à tracer en peu de mots l'image charmante de la femme chrétienne. »