CHAPITRE VI
J. de Maistre et V Illuminisme. — Les mystiques russes. — Rôle de la Maison de Savoie. — Les ingratitudes du Roi de Sardaigne. — J. de Maistre homme politique et homme d'état. — Son dévouement et son rôle à Saint-Pétersbourg. — Histoire d'une décoration et d'une démission.
Non seulement Joseph de Maistre entretenait des relations étroites avec les grandes familles et les personnes supérieures de Saint-Pétersbourg, mais il s'intéressait sincèrement à la psychologie sociale et religieuse des Russes. Il avait notamment étudié de très près les doctrines de la secte dite des Illuminés, qu'il avait fréquentée avant la Révolution et dont le philosophe Saint-Martin fut le représentant le plus fameux. Il l'appelait « le plus instruit, le plus sage et le plus élégant des théosophes modernes, a II ajoutait : « Je suis si fort pénétré des livres et des discours de ces hommes-là, qu'il ne leur est pas possible de placer dans un écrit quelconque une syllabe, que je ne la reconnaisse. » M. de Margerie cite
une lettre inédite de Joseph de Maistre, écrite en 1816, où on lit ces lignes : « Je consacrai jadis beaucoup de temps à connaître ces Messieurs (les Illuminés). Je fréquentai leurs assemblées ; j'allais à Lyon pour les voir de plus près ; je conservai une certaine correspondance "avec quelquesuns de leurs principaux personnages. Mais j'en suis demeuré à FEglise catholique, apostolique et romaine, non cependant sans avoir acquis une foule d'idées dont j'ai fait mon profit. » Joseph de Maistre, on le voit, n'a jamais caché sa compétence en cette matière. En 1811, il écrivait sur ce sujet, un curieux Mémoire pour le comte de /?..., publié par son fils en 1859 et dont le dernier chapitre est une étude sur les Illuminés, depuis Saint-Martin jusqu'à Weishaupt. Cette science spéciale a même fourni à quelques-uns de ses biographes l'occasion de rechercher l'influence des idées et de la fréquentation de Saint-Martin sur les doctrines de Joseph de Maistre. L'un d'eux, M. Franck, membre de l'Institut, poussa même le paradoxe, en 1880, jusqu'à prétendre que « presque toutes les idées qui ont fait la renommée des Considérations sur la France et des Soirées de Saint-Pétersbourg appartiennent à Saint-Martin. » M. de Margerie a péremptoirement réfuté cette thèse fantaisiste, qui ne supporte pas l'examen, quand on rapproche les dates de publication des ouvrages discutés. M. de Margerie a démontré que
toutes les idées politiques de Joseph de Maistre dérivaient des faits et des événements historiques et que ses principes théologiques ou sociaux, sur le sacrifice, la transmissibilité, la Rédemption n'étaient que Fensemble des grands dogmes catholiques, mis en démonstrations et en formules. Ceux qui affectent de se scandaliser prouvent tout simplement qu'ils ont oublié leur catéchisme.
On a signalé le côté curieux de cette tendance d'esprit chez Joseph de Maistre et on s'étonne qu'une intelligence si ferme ait gardé ce goût de mysticisme et d'illuminisme.
«Les écrits de Saint-Martin, le Philosophe inconnu, dit l'abbé Lagrange, ont été familières au comte de Maistre. Par un côté aventureux de son génie, l'auteur des Soirées incline à un mysticisme voisin de cet illuminisme ; il crée, dans toute la liberté du sens individuel, des théories qu'il essaie ensuite, par un coup hardi, de rattacher au dogme précis du catholicisme ; il se livre sur les songes, sur les nombres, sur la vertu des noms, sur d'autres ^questions encore, à des spéculations tout orientales et pythagoriciennes ; il s'abandonne à la hardiesse de l'hypothèse, à la libre méthode des pressentiments, aux vues prophétiques, et semble 'alors n'avoir que du djdain pour la science, l'expérience et la raison. Est-ce une faiblesse de ce puissant esprit, une défaillance de sa raison supérieure, un épuise-
ment de son génie? Au contraire, c'est une surabondance de force et de lumière, une aspiration vers la vérité par toutes les puissances de son être. Tout n'est pas illusion dans le mysticisme ; l'homme n'est pas une pure intelligence privée d'amour et de sentiment, et l'erreur des mystiques n'est pas de s'abandonner à l'inspiration et à l'extase, mais de faire une méthode constante de ces passagères impressions. La raison ne parle pas seule ; tout en nous a une voix pour nous apprendre notre origine et nos désirs ; nos passions même nous rendent capables de saisir, ou d'entrevoir du moins, des vérités que la pensée plus calme ne découvre pas par ellemême... »
C'est ce que disait de Maistre lui-même : «Il ne s'agit pas de rire: les illuminés de ce genre pullulent à Saint-Pétersbourg et à Moscou ; j'en connais un nombre infini. Et il ne faut pas croire que tout ce qu'ils disent et écrivent soit mauvais ; ils ont au contraire plusieurs idées très saines, et, ce qui étonnera peut-être Votre Excellence, ils se rapprochent de nous de deux manières : d'abord, leur propre clergé n'a plus d'influence sur leur esprit, ils le méprisent profondément, et par conséquent ils ne l'écoutent plus ; s'ils ne croient pas le nôtre, au moins ils ne le méprisent point, et même ils ont été jusqu'à convenir que nos prêtres avaient mieux retenu l'esprit primitif ; en second lieu, les mystiques catholi-
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ques ayant beaucoup d'analogie avec les idées que les illuminés se forment du culte intérieur, ceux-ci se sont jetés tête baissée dans cette classe d'auteurs. Ils ne lisent que sainte Thérèse, saint François de Sales, Fénelon, madame Guyon, etc.; or, il est impossible qu'ils se pénètrent de pareils écrits sans se rapprocher notablement de nous ; et j'ai su qu'un grand ennemi de la religion catholique disait, il y a peu de temps : Ce qui me fâche, c'est que tout cet illuminisme finira par le catholicisme. »
L'attention que Joseph de Maistre donnait aux choses de Russie ne diminuait ni les soins ni la sollicitude qu'il apportait dans son rôle diplomatique de représentant du roi de Sardaigne et de Piémont, chef de la maison de Savoie.
Dès 1793, la maison de Savoie n'avait cessé de mécontenter la République Française par son attitude hostile et sa politique équivoque. Après l'invasion du général Montesquiou, au lieu d'accepter l'alliance que lui offrait le Comité de Salut public, le roi de Piémont s'allia contre la France avec l'Autriche. La campagne de 1795-1796 réduisit définitivement le Piémont, qui fut abandonné àla France en 1798. Les victoires de Souvarov semblèrent un moment rendre un peu d'espoir à Charles- Emmanuel ; mais la bataille de Marengo ruina tous ses projets de restauration, et il ne resta plus au roi de Piémont que son
petit état de Sardaigne, pays divisé par les factions politiques et presque toujours en insurrection, où les impôts rentraient avec peine, où l'administration était nulle.
Bonaparte n'aurait peut-être pas mieux demandé que de pouvoir se fier au roi de Sardaigne et de rétablir un royaume de Piémont dévoué à
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la France et hostile aux Anglais. Le roi de Sardaigne eut le tort de ne jamais rompre avec FAutriche et l'Angleterre, et de se tourner définitivement vers la Russie,|son [appui le plus loyal et le plus sûr. En 1800, l'annexion* du Piémont à la France, était un fait accompli, Bonaparte déclarait que rien|ne modifierait cette situation ; et malgré l'intervention de l'Empereur de Russie, Alexandre Ier, s'efïorçant vainement d'obtenir des compensations terririales pour le malheureux roi, la conclusion de la paix d'Amiens (1802) ruina pour toujours les espérances de Charles-Emmanuel, qui abdiqua en faveur de son frère Victor-Emmanuel.
C'est alors que, n'espérant plus qu'en l'Empereur de Russie, le roi Victor-Emmanuel Ier, envoya Joseph de Maistre comme ambassadeur à la cour d'Alexandre.
Voici en quels termes clairvoyants, M. Mandoul juge ce malheureux roi de Sardaigne : « On pouvait reconnaître au nouveau roi Victor- Emmanuel Ier de réelles qualités d'homme privé : l'affabilité, la bienveillance, l'amour de
la justice, même la bravoure ; mais les rapports de ce souverain avec Joseph de Maistre semblent donner raison à l'historien qui le représente comme pauvre d'intelligence et de savoir ; à l'opinion de Cacault, qui le considère comme un homme faible, la proie de ce qui V entoure... Incapable de s'arracher à la politique traditionnelle de la maison de Savoie, il ne sut pas saisir l'occasion qui lui fut pourtant bien des fois signalée, d'avancer d'un demi-siècle l'accomplissement de l'œuvre italienne. »
Napoléon, on le conçoit, avait de fortes raisons de vouloir garder le Piémont comme une sorte d'état-tampon, destiné à paralyser et à écarter l'influence de l'Autriche.
Pendant qu'il envoyait Joseph de Maistre
comme plénipotentiaire à Saint-Pétersbourg,
Victor-Emmanuel, reconnaissant l'impossibilité
de vivre à Cagliari, se transporta à Rome, où il
vécut jusqu'en 1804 des secours pécuniaires de
l'Angleterre et de la Russie, et sa petite cour ne
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rentra qu'en 1806 à Cagliari, où il végéta dans
la mesquinerie et la pauvreté, jusqu'à la Restauration, qui lui redonna enfin le royaume de I Piémont.
Pendant les tristes années de ce long exil, l'échange de correspondances entre Joseph de Maistre et la Cour de Victor-Emmanuel démontre [non seulement l'incapacité et la mauvaise volonté du roi, mais la médiocrité ignorante
et envieuse de ses conseillers. On ne comprit ni l'homme, ni son talent, ni sa politique. On n'écouta jamais J. de Maistre. Il resta suspect jusqu'à la fin.
Les humiliations que dut subir l'auteur des Soirées, nous l'avons dit déjà, dépassent tout ce qu'on peut rêver. Par le froid et la neige, il ne peut se payer une pelisse, ni même s'offrir une tasse de café ; on l'oblige à ne dormir que quatre heures par nuit pour qu'il puisse faire le travail d'un secrétaire qu'il ne peut payer ; on n'écoute ni ses conseils, ni ses plaintes. Le roi et ses ministres sont sourds, on le traite en étranger suspect. A bout d'effort et de détresse, il offre deux fois sa démission ; deux fois, on la refuse.
« Dans la pénurie de serviteurs où se trouvait la maison de Savoie, dit M. Mandoul, qui eûtelle pu envoyer à Saint-Pétersbourg? J. de Maistre s'inclina devant la volonté royale et continua à mettre au service de Victor-Emmanuel Ier sa fidélité et son talent, sa grande âme et son grand esprit. Ni les soupçons injurieux, ni les dénis de justice ne l'empêchèrent de faire et de bien faire son devoir.
« La Cour de Sardaigne frappait pour ainsi dire à toutes les portes, pour obtenir un peu d'argent. De bonne heure, elle parvint à se faire donner des subsides annuels par la Russie, l'Angleterre, même le Portugal : 75.000 roubles
de la première ; 10.000 livres sterling du cabinet de Londres, 25.000 croisés ou crociati de la Cour de Lisbonne. Le comte de Front réussit à faire augmenter le subside anglais. J. deMaistre travailla à obtenir de nouvelles pensions : il comptait sur la générosité de la Suède, sur celle du Danemark ; même il espéra décider la Prusse à accorder quelque chose, en lui faisant entrevoir quel plaisir en éprouverait la Russie. Mais les plus fortes sommes furent données par la Cour de Saint-Pétersbourg. »
Plus tard encore, et comme témoignage d'estime et d'affection à l'égard de J. de Maistre, l'Empereur accorda une somme de 96.000 livres de France. Une autre fois enfin J. de Maistre put faire parvenir à son roi 92.000 guinées.
Un jour même, le Tsar fit compter à M. de Maistre une importante somme pour en disposer comme il V entendrait. De Maistre l'envoya à Cagliari. ' Un ministre, apprenant l'usage qu'il avait fait de cet argent, lui tourna les talons en lui disant : « Vous êtes bien fou. » Comme remerciements, le roi de Sardaigne reprocha à de Maistre une «prétendue omission de 2.000 roubles. » Voilà comment on récompensait son désintéressement et son dévouement.
La correspondance de Joseph de Maistre dégage une haute leçon de philosophie et de désenchantement. On y voit le zèle, la fidélité, la clairvoyance d'un homme supérieur, qui avait
essentiellement le sens politique, aux prises avec Fapathie, l'incompréhension, l'ingratitude d'un roi rancunier et borné. Joseph de Maistre était un véritable homme d'Etat ; il eut toujours le sentiment très lucide des hautes destinées qui attendaient la maison de Savoie et du rôle que cette grande famille était appelée à jouer, quand la restauration monarchique française, dont il ne douta jamais, aurait rétabli l'équilibre européen et procédé à la réorganisation des grandes puissances politiques. L'auteur des Soirées était admirablement placé à Pétersbourg pour rendre de véritables services au roi de Sardaigne, qui, dépossédé du Piémont, avait mis tout son espoir dans l'alliance et l'appui de l'Empereur de Russie. On peut le dire sans exagération : c'est grâce à la vigilance patriotique de Josephde Maistre que l'Empereur conserva toujours sa protection au roi de Sardaigne et qu'il se décida même à lui envoyer d'importantes sommes d'argent.
« Dès son arrivée, dit M. Mandoul, Joseph de Maistre dut constater que les témoignages d'amitié de la Cour de Russie n'avaient pas toute l'importance qu'y attachait la chancellerie sarde. Loin de songer à faire là guerre pour la restitution du Piémont, la Russie acceptait parfaitement la clause de renonciation exigée par Bonaparte de Victor-Emmanuel. Alexandre n'était nullement disposé à faire en faveur du roi de
Sardaigne « l'effort d'attachement personnel » qu'avait promis, affirmait-on, l'empereur Paul Ier et peut-être même, les véritables sentiments de la Russie se résumaient-ils dans le mot attribué au favori d'Alexandre, au prince Czartoryski : « Que nous importe à nous le roi de Sardaigne?» On comprend le découragement qu'éprouva d'abord J. de Maistre, reçu très froidement par le chevalier Woronzow et le prince Czartoryski ; il écrivait plus tard avec quelques raison : « C'est en arrivant ici et après ma première visite au chancelier, qu'il était permis de perdre la tête.
« Il est vrai que l'ambassadeur sarde par ses démarches pressantes, par ses éloquentes notes diplomatiques, par son influence personnelle, put, au bout de peu de temps, mettre en meilleure posture, les intérêts de son maître. Il obtint presque un moment la promesse que, si l'on ne pouvait empêcher la réunion du Piémont, du moins on se refuserait à l'approuver. »
La correspondance de Joseph de Maistre est pleine de témoignages qui montrent l'efficacité de son intervention en faveur de ce roi ingrat qu'aucune expérience ne devait instruire. Je crois bien que M. Mandoul rapproche le nom de Joseph de Maistre de celui de Cavour. Sans croire que le grand penseur catholique ait eu tout à tait la nette vision d'une unité italienne, qu'il eût admise en tout cas en respectant les Etats pontificaux, il est certain que de Maistre rêvait, au
Congrès de Vienne, une unité italienne composée de la Lombardie, de la Toscane, Milanais et Piémont, et réunie sous la couronne de la maison de Savoie.
Voilà Thomme que le roi de Sardaigne méconnut, qu'il laissa vivre dans la médiocrité à Pétersbourg, dont il n'écouta jamais les conseils, et qu'il ne songea même pas à envoyer au Congrès de Vienne, où tous les Souverains de l'Europe s'attendaient à le voir.
« Au Congrès de Vienne, dit M. Mandoul, où il eût retrouvé avec le Tsar Capo d'Istria et son ami le prince Razoumoweki, ce ne fut pas lui qu'on chargea de représenter la Sardaigne. Cette mission fut confiée à M. de Saint-Marsan, assisté du chevalier de Rossi.
« J. de Maistre avait trop de dignité pour songer à protester contre le choix du ministre plénipotentiaire sarde. Il fit même l'éloge de Saint-Marsan, auquel on ne pouvait dénier certaines qualités de diplomate. Mais en lui-même il dut faire d'amères réflexions sur son propre sort et sur la fortune extraordinaire de Saint- Marsan, qui, après la réunion du Piémont à la France, était devenu conseiller d'Etat de Napoléon, puis ministre de France à Berlin, enfin sénateur d'Empire, et qui cependant, placé en 1814 par les souverains alliés à la tête du gouvernement provisoire de Turin, s'était vu aussitôt investi de la pleine confiance de Victor-Emma-
nuel, en qualité de plénipotentiaire au Congrès de Vienne. De Maistre, lui, restait délégué à Saint-Pétersbourg ; on daignait à peine le mettre au courant des événements, et il lui fallait continuer à se défendre contre les soupçons et les injures du nouveau secrétaire d'Etat des affaires étrangères, le comte de Vallaise. »
Joseph de Maistre fut victime des courtes vues d'un souverain, qui espérait toujours vainement que Napoléon lui rendrait volontairement le Piémont ou qu'il y serait contraint par les coalitions dont l'Angleterre était l'âme. Avec sa claire vue des choses, l'auteur des Soirées se trouvait dans la nécessité de ne pas encourager les illusions de son roi, tout en lui présentant les événements politiques sous un jour contraire à ses rêves. Toutes les fois qu'il y a antagonisme de vue entre de Maistre et son souverain, on peut être assuré que c'est de Maistre qui a raison. Sa franchise respectueuse ne reculait jamais devant les vérités à dire.
Au fond, le roi de Sardaigne, ses amis, ses conseillers, ce qu'on appelait la Cour de Cagliari ne comprirent jamais rien aux idées de Joseph de Maistre. Son caractère, sa tournure d'esprit, son génie même échappaient complètement à ces âmes faites d'anciens préjugés, d'ambitions étroites, de rêves impossibles.
La seule chose qui dominait la politique de la Cour de Savoie, c'était, dit Albert Blanc « une
horreur profonde pour la France, même antérieure à la Révolution, une frayeur féroce de la pensée, de la parole, enfin du xvnr3 siècle... M. de Maistre, l'ennemi de tout séquestre d'une thèse, prenant en mains les armes des Encyclopédistes, la pure raison, pour les combattre, devait être suspect et inquiétant, et se fit, en effet, à la Cour fugitive une belle et bonne réputation de jacobin ; on n'était rassuré que par sa fidélité trempée aux torrents de la montagneuse Savoie. Puis, la hardiesse de sa parole, la vigueur accentuée de son style, sculpté comme le Moïse de Michel Ange, son penser énergique et net comme celui de Sénèque, étonnaient les bureaux des chancelleries royales, dont la gravité raisonnable ouvrait de grands yeux. Or, ces messieurs étaient de cette classe, peu artistique et très bourgeoise, qui ne supporte pas d'être étonnée et pour laquelle le nouveau est absurde. Tout peut-être se fût arrangé, si le comte de Maistre eût été bien connu personnelement du roi ; mais il n'avait jamais vu la cour qu'en passant, et n'avait pu essayer sur le roi, bien supérieur, en réalité, à ses ministres, ce don de séduction qu'il portait en lui et qui séduisit Mme de Staël, Haller, Alexandre Ier, Lamennais et tant d'autres. Il ne fut jugé du roi que par des lettres, écrites pour la plupart dans l'agitation de situations extrêmes, dans la ruine de la maison de Savoie et de sa propre maison, liée
par un pur dévouement sans récompense ni consosolation à l'infortune royale. Peut-être son origine à demi-française fut-elle une des causes de la malveillance de l'entourage du roi. A coup sûr, les préventions du pauvre souverain, aigri par les humiliations et aussi incertain dans sa manière d'apprécier les hommes que dans ses vues politiques, furent entretenues et dirigées contre M. de Maistre par les gens de cour, ennemis nés des gens de robe, qui formaient le seul corps qui leur pût résister, comme ceux-ci détestaient les gens de guerre qui exerçaient à côté d'eux une juridiction abusive. Ainsi, là comme dans la petite cour du prétendant français, les vieilles jalousies survivaient au régime évanoui. Telle est l'histoire de ces deux prêtres, réfugiés à Londres, qui se détestaient et s'évitaient, à cause d'une querelle de jansénisme. »
Cette opposition, cette hostilité du roi de Sardaigne et de son entourage contre Joseph de Maistre est un spectacle pénible, qui vous frappe à chaque page de sa longue Correspondance. Ses services sont méconnus ; jamais un mot d'encouragement ; point de compensation, ni de récompense ; même les insignes et les honneurs les plus modestes lui sont refusés. Nous disions plus haut que faute d'argent J. de Maistre ne pouvait même pas porter sa décoration. Remarquons que cette décoration n'était que
l'humble petite croix de Tordre de Saint-Maurice et Saint-Lazare.
Un soir, à la Cour, le chancelier Woronzoff lui demanda : « Est-ce la grand'croix? » De Maistre fut obligé de répondre : Non. Le roi lui avait cependant écrit : « Je sais que le bien de mon service exigerait que vous fussiez décoré. » — « C'est-à-dire, très évidemment, écrit de Maistre, que l'aversion est plus forte que ce qu'il y a de plus fort dans l'Univers, la raison d'Etat. Après cela, il n'y a plus qu'un vilain sans tête et sans cœur qui puisse s'obstiner au service. Dernièrement un homme de ce pays me disait avec une belle naïveté : « Il faut avouer que, si vous jouissez ici d'une grande considération, ce n'est pas aux frais de votre maître. » — « Pourquoi n'avez-vous pas l'habit de chambellan, qui est dû au titre d'envoyé extraordinaire? lui demanda un jour son ami, le duc de Serra-Capriola-
— C'est qu'apparemment Sa Majesté a pensé que l'uniforme de Saint-Maurice était suffisant.
— Cela ne va pas, reprit le duc, qui, ayant quelque temps après, demandé pour le comte, au roi de Sardaigne, la grand'croix de Saint-Maurice, reçut du roi cette réponse inouïe : « Qu'il ne pouvait l'accorder, étant dépossédé de ses Etats! »
Quand on lit de pareils détails, c'est de l'indignation et du mépris qu'on éprouve pour ce piteux roi de Sardaigne, et on s'étonne que Joseph de Maistre ait pu continuer à prodiguer
son dévouement et son génie à un souverain qui lui infligeait de si basses humiliations. Ce refus de la grand'croix devait pousser à bout le pauvre grand homme. Il renonça à servir un pareil roi. Avant de donner sa démission, il écrivit un mémoire, où on lisait ces lignes : « Je vois que la bonté, la bienfaisance, l'humanité de Sa Majesté sont gênées à mon égard, tout comme sa justice. Or, quand un sujet en est venu au point d'embarrasser ainsi les vertus de son maître, il est clair qu'il doit se retirer, puisque cette gêne annonce un obstacle insurmontable... L'époque que Sa Majesté daigne assigner à ce bienfait (la décoration) est celle de sa restauration, dont le moment ne sera sûrement pas celui que fixerait notre désir. En attendant que puis-je répondre à des questions qui se renouvellent trop ? Faut-il dire que le roi ne peut accorder aucune décoration à ses ministres jusqu'à ce que les affaires soient rétablies en Europe? Je n'obtiendrais que de justes éclats de rire. Faut-il dire les vraies raisons? Je ne crois pas. Je demeurerai donc ici en butte au ridicule ; on me montrera au doigt ; on dira : « Voilà le phénix de l'humiliation, l'exception à toutes les anciennes règles de sa cour, le ministre unique pour qui son maître a créé un déshonneur tout exprès. » J'aime mieux la mendicité, j'aime mieux la mort qu'une telle humiliation. »
De Maistre, à bout de force, envoya sa dé-
mission. Le roi la refusa, répondit qu'il avait besoin de ses services et lui envoya enfin la croix. La nécessité seule poussa l'illustre écrivain à faire cette suprême demande. La privation de la grand'croix était pour lui, à la Cour de Russie, une humiliation inacceptable.