‹ Joseph de MaistreChapitre 7 sur 14 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Projet <V entrevue de Joseph de Maistre avec Napoléon Ier. — Ce que Maistre voulait lui dire. — J. de Maistre et le couronnement de Napoléon par le Pape Pie VII. — Les travaux littéraires à Saint-Pétersbourg. — Le livre « Du Pape». — Un collaborateur de J. de Maistre. — Apparition du livre. — Indifférence en France et froideur à Rome.

Ce qu'il y a d'admirable, c'est que ni la froideur, ni les ingratitudes de la Cour de Cagliari ne purent affaiblir le zèle et le dévouement du Comte de Maistre. Un trait de sa vie à Pét ersbourg montre avec quelle préoccupation, quelle activité et quelle indépendance il comprenait son rôle de représentant du roi de Sardaigne. La paix de Tilsitt venait d'être signée. Après y avoir longtemps songé, de Maistre conçut le projet de tenter une démarche personnelle auprès de Napoléon Ier, en faveur de son malheureux roi dépouillé de ses Etats continentaux. Il crut naïvement que ses bonnes relations avec l'ambassadeur de France, lo général Savary,

lui faciliteraient cette entrevue, qu'il demandait en son nom personnel et sans l'assentiment du roi de Sardaigne. C'était un dessein hardi, dont le succès eût grandi encore l'influence et la réputation de Joseph de Maistre ; mais il y avait bien des chances pour que l'Empereur fît la sourde oreille et dédaignât d'accepter la proposition. C'est ce qui arriva. On apprit la chose à la Cour de Sardaigne ; le roi très blessé exigea des explications, qui furent données pleines et entières avec cette franchise et cette fierté dont M. de Maistre ne se départait jamais. « Dans ces explications — dit Margerie, de Maistre esquisse avec une grandeur et une netteté admirables un tableau de l'Europe telle que l'ont faite les conquêtes napoléoniennes, la situation nouvelle de la Russie, l'isolement de l'Angleterre qui, désormais, est l'unique et peu sûr point d'appui de la Sardaigne contre Napoléon. Il montre de quelle importance il serait pour le roi de se concilier cet homme extraordinaire « auquel, dit-il, je donnerai toutes les épi- « thètes qu'on voudra, excepté celle de grand, « laquelle suppose une moralité qui lui manque ». Il est regrettable que cette généreuse et libre démarche ait échoué. L'Empereur eût entendu de fortes et nobles paroles qui eussent peut-être éveillé chez lui quelques mouvements de générosité. L'idée de cette entrevue était venue au comte de Maistre au cours d'un entretien qu'il

avait eu en passant à Naples avec M. Alquier, ambassadeur de la République française, qui, après avoir entendu très attentivement ce qu'il lui disait sur les affaires du roi de Sardaigne, lui avait répondu avec beaucoup de vivacité : « — M. le comte, qu'allez-vous faireàPétersbourg? Allez- vous-en à Paris dire ces raisons au premier consul, qui ne les a jamais entendues.

Cette démarche sans succès laissa de Maistre en très bons termes avec l'ambassade française : « Je ne cache pas, disait-il, ma manière de penser (contre les Français) ; cependant cela ne me nuit aucunement auprès de la légation française. Tous me font des politesses, quoique sans aucune avance de ma part, pas même celle d'un billet de visite. » C'était, en effet, assez significatif, surtout si l'on se rappelle que Napoléon avait lu à Milan les Considérations sur la France et que son auteur avait demandé à être rayé de la liste des émigrés. De Maistre avait raison de conclure : « Je ne doute pas, au reste, que la tentative « que j'ai faite l'année dernière pour lui parler « (à Napoléon) en faveur de Sa Majesté ne lui « ait été agréable. S'il en avait été autrement, « il me l'aurait assez fait sentir ici, où il est (( maître. »

Il expliquait plus tard son projet à M. de Rossi, le secrétaire d'Etat du roi de Sardaigne :

« Je réfléchis sur tout cela, et je me demande s'il n'y aurait pas moyen de tirer parti des cir-

constances en faveur de S. M. Les hommes extraordinaires ont tous des moments extraordinaires ; il ne s'agit que de savoir les saisir. Les raisons les plus fortes m'engagent à croire que, si je pouvais aborder Napoléon, j'aurais des moyens d'adoucir le lion, et de le rendre plus traitable à l'égard de la Maison de Savoie. Je laisse mûrir cette idée, et plus je l'examine, plus elle me paraît plausible. Je commence par les moyens de l'exécuter, et, à cet égard, il n'y a ni doute ni difficulté. Le Chambellan, M. de Laval, dont il est inutile que je vous parle plus longuemednt, était, comme je vous le disais tout à l'heure, fait exprès. Il s'agissait donc uniquement d'écarter de cette entreprise tous les inconvénients possibles, et de prendre garde avant tout de ne pas choquer Napoléon. Pour cela je commence par dresser un mémoire, écrit avec cette espèce de coquetterie qui est nécessaire toutes les fois qu'on aborde l'autorité, surtout l'autorité nouvelle et ombrageuse, sans bassesse cependant, et même, si je ne me trompe, avec quelque dignité.

« Tout étant donc scrupuleusement prévu, et la consultation préliminaire étant impossible, je me déterminai. Maintenant, Monsieur le Chevalier, raisonnons. Que pouvait-il arriver? Ou Napoléon me recevait, ou non. Dans le dernier cas, il n'y a ni bien ni mal de fait: ce n'est rien, et tout reste à sa place. Dans le premier cas je vous

ie que j'avais de grandes espérances. Pour ôter les épines du passage, j'ava lu le mot

restitution ; quelle puissance de l'Europe oserait le prononcer? Mais je savais quelles cordes je devais tondu il ne - -sait pour moi que

d'arriver. Quand je n'aurais fait qu'amortir la haine et l'infatigable persécution qui nous a fait tant de mal, j'aurais beaucoup fait ».

De Maistre a raconté en détails sa conversation avec Savary au sujet de ce projet, a Je lui dis: a — Général, nous sommes toujours hors de la question, car jamais je ne vous ai dit que je voulusse demander la restitution du Piémont — Mais que voulez-vous donc. Monsieur? — Parler à votre Empereur. — Mais je ne v. pourquoi vous ne me diriez pas à moi-même... — Ah ! je vous demande pardon, il y a des choses qui sont personnelles. — Mais, monsieur le comte, quand vous serez à Paris, il faudra bien que vous voyiez M. de Champagny. — Je ne le verrai point . Monsieur le général, du moins pour lui dire ce que je veux dire — Gela n'est pas possible. Monsieur, l'Empereur ne vous recevra pas. Il bien le maître, mais je ne partirai pas, car je ne partirai qu'avec la certitude de lui parler... Il en revint toujours à sa première question : — Mais qu'est-ce que vous voulez? Enfin, monsieur. la carte géographique est pour tout le inonde ; vous n'y pouvez voir autre chose que ce que j'y vois; voudriez-vous Gênes? la Toscane? Piom-

bino?... Il parcourait toute la carte. — Je vous ai dit, Monsieur le général, qu'il ne s'agit que de parler tête à tête à votre Empereur, oui ou non.

« Cette conversation mémorable a duré avec une véhémence incroyable jusqu'à deux heures du matin... Ce que je puis dire, c'est que je me suis avancé dans la confiance du général, car en sortant, il dit au chambellan qui l'accompagnait : — Je suis vif ; si, par hasard, j'ai dit quelque chose qui ait pu affliger le comte de Maistre, dites-lui que j'en suis fâché.

« Le résultat a été qu'il se chargerait d'un mémoire que je lui remis peu de jours après- Dans ce mémoire, je demande à m'en aller à Paris avec la certitude d'être admis à parler à l'Empereur sans intermédiaire; je proteste expressément que jamais je ne dirai à aucun homme vivant (sans exception quelconque) rien de ce que j'entends dire à l'Empereur des Français, pas plus que ce qu'il pourrait avoir la bonté de me répondre sur certains points ; que cependant je ne faisais aucune difficulté de faire à M. le général Savary, à qui le mémoire était adressé, les trois déclarations suivantes : lre je parlerai sans doute de la maison de Savoie, car j'y vais' pour cela ; 2e je ne prononcerai pas le mot de restitution ; 3e je ne ferai aucune demande qui ne serait pas provoquée.

« Si je suis repoussé, je suis ce que je suis,

c'est-à-dire rien... Si je suis appelé, j'ai peine à croire que le voyage ne produise pas quelque chose de bon, plus ou moins... »

Joseph de Maistre s'était résolu a demander une audience à Bonaparte, lorsqu'il fut bien prouvé que le roi de Sardaigne se refusait à prendre toute initiative de rapprochement avec la France. Malgré son aversion contre Bonaparte, l'auteur des Considérations sur la France ne croyait pas l'ennemi de son roi tout à fait incapable d'un mouvement de générosité. Il se flattait, en tous cas, qu'on l'écouterait. Savary et l'Empereur de Russie encourageaient cette démarche. Qu'est-ce que Joseph de Maistre voulait dire au juste à Bonaparte? Il ne s'est jamais expliqué là-dessus, et l'on s'est perdu en conjectures. L'aurait-il imploré? Se serait-il jeté à ses pieds? Aurait-il fait appel à sa pitié? Il est peu probable qu'il eût pris cette humiliante attitude. Peut-être se proposait-il simplement de causer avec le Maître de l'Europe pour lui faire entendre qu'il partageait ses idées sur un rapprochement avec la France. Peut-être espérait-il être autorisé par Napoléon à faire entendre ces vérités au roi Victor-Emmanuel.

« Quand Savary, dit M. Mandoul, lui demandait : « Mais qu'est-ce que vous voulez?... Voudriez-vous Gênes? la Toscane ? Piombino? » il répondait invariablement : « Je vous ai dit, Monsieur le général, qu'il ne s'agit que de parler

tête à tête avec votre Empereur : oui ou non. » Il prétendait, du reste, aller à Paris sans titre, sans caractère officiel : le roi son maître ignorait sa démarche ; l'empereur de Russie seul la connaissait et l'approuvait.

« Rien ne justifiait cette confiance. Il était inadmissible que Napoléon consentît à traiter pour ainsi dire d'égal à égal avec J. de Maistre, quelque brillante que fût la réputation européenne du grand écrivain. D'après les lois du Consulat, il était toujours Français. C'était comme par faveur qu'on lui avait accordé de rester au service du roi de Sardaigne. S'il mettait le pied sur le territoire français, il n'était plus qu'un sujet de Napoléon. Il exigeait que, dans le passeport qui lui serait accordé, mention fut faite de sa situation de ministre sarde. Napoléon pouvait-il se prêter à une pareille combinaison? »

Malgré la grande sympathie que lui témoigna Savary et toutes les facilités qu'on lui offrait pour aplanir l'entrevue, il est à peu près démontré que la demande ne fut jamais transmise à Napoléon.

« Napoléon n'en parla ni à son ambassadeur, à Pétersbourg, ni à l'ambassade russe à Paris ; la correspondance de Savary et celle de Caulaincourt sont muettes sur ce point. J. de Maistre ne gagna à ces démarches que de se rendre un peu plus suspect à la Cour de Cagliari, qui dé-

clara, comme preuve de bienveillance, vouloir bien seulement ne pas donner d'interprétation sinistre à son projet. C'était toujours la même politique... »

Joseph de Maistre se consola de son échec, mais demeura toujours persuadé (et peut-être avait-il raison) que cette entrevue eût été protable à la maison de Savoie. En attendant, il ne cessa de prêcher à son souverain, avec son habituelle réserve respectueuse, la politique du rapprochement avec la France, qu'on ne voulut jamais adopter.

Joseph de Maistre avait ainsi très souvent d'amères désillusions, et les événements venaient parfois cruellement humilier ses sympathies et ébranler ses principes.

Sa vénération pour le pape et ses convictions royalistes subirent notamment une rude épreuve, le jour où Napoléon obtint de Pie VII la promesse de venir le couronner solennellement à Paris. Considérant la religion comme inséparable de la monarchie légitime, de Maistre écrivait en février 1804, à propos de Pie VII : « Il paraît par des relations incontestables, qu'on est fort mécontent à Paris... On s'y moque assez joliment du bonhomme qui, en effet, n'est que cela, soit dit à sa gloire ; mais ce n'est pas moins une très grande calamité publique qu'un bonhomme, dans une place et à une époque qui exigeraient un grand homme... Je n'ai point de termes pour

vous peindre le chagrin que me cause la démarche que va faire le Pape. S'il doit l'accomplir je lui souhaite de bon cœur la mort, de la même manière et par la même raison que je la souhaiterais aujourd'hui à mon père, s'il devait se déshonorer demain (1). »

De Maistre avait la franchise trop violente pour cacher son indignation même au Pape. Il lui écrivit en latin des lettres énergiques, qui heureusement ne furent pas remises à Pie VII. On a dit que le regret de cette attitude peu respectueuse aurait inspiré à de Maistre la pensée d'écrire son livre Du Pape. Rien n'est moins prouvé. Ce qui est sûr, c'est qu'il s'est montré très dur envers Pie VII, dans les lettres qu'il écrivait à ses amis ; il parlait de hideuse apostasie, de Gham et de Noé... Il comprit plus tard l'injustice de cette appréciation, quand il vit le Pape braver la persécution et la prison plutôt que d'accorder à Napoléon un divorce que les ennemis de l'Eglise déclarent si facile à obtenir de la Cour de Rome. De Maistre écrivait en 1809 au chevalier de Rossi :

« Plusieurs personnes, comme vous l'imaginez, disent que le Pape, en sacrant Napoléon, a mérité le traitement qu'il éprouve. Ej'un autre côté, les Janissaires du Saint-Père (les

(1) A. Blanc, Mémoires politiques, p. 137, 139. Cité par Latreille. (Cf. Correspondance).

Jésuites), qui sont ici, avancent plusieurs raisons pour établir qu'il n'eut point de tort, à cette époque, et qu'il ne se détermina que sur d'excellents motifs. Pour moi, j'y consens. Il me choqua étrangement par ce sacre, mais quand il aurait eu quelque tort de s'y prêter, sa conduite dans ces derniers temps a été si pure et si intrépide, que personne n'aurait droit de rappeler l'époque du sacre ».

Le couronnement de Napoléon par Pie VII est une concession qui pouvait, en effet, sincèrement irriter le royalisme de Joseph de Maistre ; mais comment n'a-t-il pas vu que le Pape était à peu près dans l'impossibilité absolue de se soustraire à un tel désir? Le Pape et la religion devaient tout à un souverain qui avait rétabli le culte catholique, institué le Concordat et qui pouvait encore sinon l'abolir, du moins provoquer bien des ennuis à l'Eglise, au cas où un refus pontifical eût rappelé au vainqueur de Marengo qu'il n'était que l'usurpateur des Bourbons. C'eût été la guerre avec l'Eglise. Pie VII vit les conséquences et accepta d'aller sacrer Napoléon Ier à Notre-Dame, au grand scandale des généraux, qui se demandaient si c'était la peine d'avoir fait la Révolution pour finir par cette apothéose religieuse. « Le monarque qu'il s'agit de couronner, avait écrit le Cardinal Caprera, trouverait très mauvais et regarderait comme une injure que Sa Sainteté élevât des difficultés

ou cherchât à temporiser. » Le Pape se trouvait dans Timpuissance d'éluder une invitation qui était un ordre et une menace.

De Maistre eut tort de blâmer si brutalement la conduite de Pie VII, mais enfin ce blâme n'était pas un crime inexpiable. La conduite politique d'un Pape peut être librement jugée par les fidèles, et un manque de respect à cet égard n'est pas une erreur de doctrine. De Maistre reconnut lui-même l'injustice d'une appréciation qui ne l'empêcha pas, d'ailleurs, d'écrire son magnifique livre Du Pape. Ce livre, comme le dit M. Latreille, qui n'est pas suspect, ne fut pas « une pénitence qu'il s'imposa pour expier sa faute. Ce n'est pas l'œuvre d'un publiciste qui a trouvé son chemin de Damas et qui, après avoir rabaissé le Souverain Pontife dans un moment d'humeur, se met à l'exalter quand la colère a fait place au repentir. C'est la marche des événements en Europe et le développement logique de la pensée de Joseph de Maistre qui l'ont conduit à étudier la question de la suprématie du pouvoir spirituel. »

Cette indépendance d'esprit que Joseph de Maistre montra toujours, malgré ses convictions et au milieu de ses dévouements les plus sincères, fut certainement une des causes qui expliquent la froideur et l'antipathie du roi de Sardaigne à son égard. Il n'y a qu'un souverain qui ait vraiment compris la noblesse et le génie de ce grand

homme méconnu : c'est FEmpereur de Russir. Il lui donna notamment, en 1812, une preuve d'estime et d'admiration qui mérite d'être rappelée.

En 1812, à la veille de la terrible guerre où devait sombrer le prestige de Napoléon, l'empereur Alexandre fit proposer à Joseph de Maistre le poste de rédacteur confidentiel pour les notes, dépêches et mémoires politiques. Il fallait se décider tout de suite. C'était une situation enviable, qui plaçait de Maistre dans l'intimité de la Cour impériale, et lui créait en perspective un bel avenir de rémunération, de confiance et d'honneur. Le roi de Sardaigne avait tout à gagner au rapprochement de son ministre avec le seul souverain capable de contrebalancer l'écrasante domination de Napoléon. De Maistre accepta donc en principe les offres du Czar, en attendant le consentement de son roi, qui ne lui paraissait pas douteux. « Observez, Sire, écrivait-il au Czar, une chose très essentielle : je ne copierai pour moi aucune pièce ; je n'insérerai dans mes dépêches officielles aucune phrase prise dans vos papiers secrets ; mais, pour le fond des choses, je ne puis vous promettre aucun secret vis-à-vis de mon maître. »

« Un cabinet composé de véritables hommes d'Etat, dit Margerie, d'hommes connaissant les hommes et sachant s'élever jusqu'à cette con-

fiance qui est l'habileté même quand elle s'adresse bien, eût saisi au vol cette occasion si rarement offerte au faible de rendre service au fort et de placer à gros intérêts sur sa reconnaissance future. Il eût, de plus, permis à son ministre de faire des conditions moins dures au puissant souverain qui lui demandait sa collaboration ; il lui eût ordonné de promettre le secret pour toutes les choses indifférentes au service du roi. Enfin il eût mis sous la plume du roi luimême quelques mots délicats et nobles adressées au Czar pour le remercier, de souverain à souverain, de l'honneur qu'il lui faisait d'attacher tant de prix aux services de son ministre. »

Rien de tout cela n'arriva. La Cour de Sardaigne tarda de répondre et, grâce à ce retard, fit échouer la négociation. Enfin le roi informa Joseph de Maistre qu'il, approuvait ce qu'il avait fait. Le Czar ne reparla plus du projet, et de Maistre resta suspect à l'Empereur, qui ne crut peut-être pas à ses promesses de discrétion diplomatique, et suspect au roi de Sardaigne, qui le soupçonna d'avoir voulu passer au service de l'empereur Alexandre.

A partir de ce moment, tout en gardant sa sympathie à Joseph de Maistre, l'empereur Alexandre mit moins de chaleur dans son amitié, surtout après l'affaire des Jésuites, dont l'inflexible ultramontain devait ouvertement prendre la défense.

Dans sa vie de déboires, de soucis privés, de mondanités officielles et de correspondances diplomatiques, J. de Maistre trouvait le temps, nous l'avons dit, de lire et de travailler. Les quatre plus célèbres ouvrages qu'il écrivit en Russie sont les Soirées de Saint-Pétersbourg, Du Pape, Y Examen de la philosophie de Bacon, et L'Eglise Gallicane.

M. Latreille nous a raconté en détails la genèse du Pape, le bruit que fit cette œuvre, l'influence qu'elle exerça en Europe. M. Latreille a fixé d'une façon définitive la figure intellectuelle de Joseph de Maistre, qui nous apparaît désormais comme un écrivain illuminateur et prophétique ; préoccupé de frapper fort autant que de frapper juste ; aimant par dessus tout la véhémence et l'affirmation ; pamphlétaire et polémiste jusque dans les domaines de la philosophie et de l'histoire, très enclin à faire de ses convictions un système ; avide d'exagérations jusqu'à donner à la vérité l'attitude agressive du paradoxe ; instruit, certes, érudit et consciencieux, mais pensant surtout par lui-même ; transfigurateur et observateur de génie, heureux de réhabiliter et d'imposer les vieux principes de théocratie religieuse et politique que repoussait le monde nouveau, la France et l'Europe de la Révolution. Aux aspirations libérales qui gagnaient l'Etat et l'Eglise, il opposait les affirmations de la vieille catholicité du moyen

âge, et rebâtissait à ciel ouvert l'édifice qu'on voulait détruire. L'autorité de sa parole, la hardiesse de ses idées, le génie de ses conceptions, le despotisme de sa doctrine devancèrent les décisions de FEglise et préparèrent la promulgation du dogme de l'Infaillibilité.

On a accusé de Maistre d'avoir parfois négligé le document, de n'avoir pas assez accordé d'importance aux preuves historiques. Mais, comme le dit très bien M. Latreille, « le livre Du Pape est autre chose qu'un recueil de citations, qu'un catalogue de témoignages protestants, gallicans, jansénistes, russes, en faveur de la suprématie pontificale. Ceci enlevé, il reste une théorie, une doctrine qui relève de la pensée avant d'être subordonnée aux faits et qui même entourée de faits controuvés, garde encore une fière allure. J. de Maistre n'a été qu'un érudit médiocre, mais sa philosophie est de qualité supérieure ; c'est dans l'enchaînement des idées et dans le mouvement de la dialectique que réside la valeur du Pape. »

Le mérite de ce livre, en effet, est d'être un grand et bel ouvrage de synthèse théologique et historique, d'avoir démontré et proclamé une formule qui devait être un dogme.

Pour Joseph de Maistre, souveraineté chez le Pape est synonyme d'infaillibilité. « Il est aussi essentiel à l'Eglise d'être infaillible dans ses jugements, disait Isaac Papin, ministre

protestant converti au xvne siècle, qu'il est essentiel au magistrat souverain de prononcer en dernier ressort. Pourquoi? Parce que l'autorité de Jésus-Christ s'exerce sur l'esprit comme celle du magistrat s'exerce sur le corps, de sorte que l'autorité dont l'Eglise est revêtue doit être telle que l'esprit soit obligé de s'y soumettre, comme celle dont les ministres du prince sont revêtus doit être telle que le corps soit obligé de subir leurs arrêts. Or, l'esprit ne peut être obligé de se soumettre qu'à un jugement infaillible, comme Je corps ne peut être obligé de subir qu'une sentence définitive et sans appel. Un Etat ne peut se passer d'une autorité souveraine, l'Eglise ne peut se passer d'une autorité infaillible. »

C'était l'idée même de Saint- Bonnet : « Quiconque a sérieusement compris que l'homme est un être libre, a compris la nécessité d'une lumière en permanence sur la terre ; et, comme cette lumière ne saurait être douteuse, il a compris la nécessité de l'Eglise ; et comme cette Eglise pourrait se rompre, il a compris la nécessité du Pape, d'une seule racine à l'Eglise ; et comme le Pape est la parole et la racine de l'Église, il a compris l'infaillibilité du Pape même. Ce sont là les anneaux d'une chaîne que tout métaphysicien doit sentir. »

Les principes qui justifient le dogme de l'Infaillibilité pontificale sont aujourd'hui gêné-

ralement compris même par les rationalistes qui veulent se donner la peine de raisonner. Il n'y a plus guère que quelques protestants attardés, ou peu au courant des questions religieuses, qui ne parviennent pas à s'expliquer la légitimité et la logique de ce dogme.

J. de Maistre eut, pour son ouvrage Du Pape, une sorte de collaborateur, de Place, son éditeur, catholique aussi ultramontain, plus lettré, plus érudit et peut-être même plus consciencieux que lui. De Place lut et relut le manuscrit, contrôla tout, revisa tout, pesant les raisons, examinant les preuves, comparant les citations, proposant ses remarques, soulignant les assertions douteuses, refaisant les recherches, scrupuleux à l'excès, approuvant la doctrine, mais soucieux de loyauté et de courtoisie envers des adversaires qui formaient à cette époque presque la majorité du clergé françaiSi 11 faut lire dans l'intéressant volume de M. Latreille cette curieuse correspondance entre de Maistre et son collaborateur, pour voir la part qui revient au modeste de Place et tout ce que lui doit de Maistre, qui habituellement docile, rendait hautement justice à ses lumières et à sa compétence.

L'ouvrage Du Pape parut en 1819 (2 vol. in-8), et la 2e édition en 1821. De Maistre commença à y travailler vers 1815. Il écrivait en 1816 à Mme Swetchine : « Je griffonne maintenant, et

même j'ai fort avancé le second livre de cet ouvrage (Du Pape), dont le premier vous a été lu ; il me semble que cela vient. » Un an après : il ajoute : « J'achève un ouvrage sur le Pape, où j'ai réuni tout ce que je sais et tout ce que je puis. Le titre n'est pas long : Du Pape. Je ne puis dire si j'imprimerai; je suis mal placé, trop loin des grands foyers de lumières, nullement soutenu, etc., etc.. Avant le solstice, je serai à Turin. Là, je verrai ce que me conseilleront ou m'ordonneront les circonstances. »

Il écrit à Mgr Rey, après l'apparition de l'ouvrage :

« De toutes les personnes à qui j'ai fait remettre l'ouvrage à Paris, M. de Chateaubriand seul m'a répondu. Le silence de MM. de Bonald et de Marcellus m'étonne fort ; probablement ils craignent l'influence du jour. Vous verrez qu'incessamment les libéraux me feront déchirer officiellement. Ce livre me donnera peu de contentement dans les premiers temps ; peut-être me donnera-t-il beaucoup de désagréments ; mais il est écrit, et il fera son chemin en silence. Rodolphe peut-être recevra des compliments. La grande explosion des Considérations sur la France s'est faite plus de vingt ans après la date du livre... Soutenezmoi de toutes vos forces, mon très cher abbé, car, il faut que j'aie au moins un grand vicaire pour moi. »

Malgré ses hautes qualités de pensée et de style, le livre Du Pape n'obtint pas d'abord le succès que son auteur était en droit d'en attendre. Cette glorification de la suprématie pontificale était faite pour étonner le clergé français, en majorité gallican. Le monde ecclésiastique, prêtres et évêques, très peu instruit en 1819 et peu au courant des discussions théologiques, semble avoir accueilli le livre avec la plus parfaite indifférence. Le clergé de cette époque était encore trop attaché aux anciennes prérogatives nationales pour voir d'un œil favorable une apologie aussi absolue de la théocratie romaine. Ce fut une stupeur, non seulement dans le clergé, mais chez les libéraux et surtout chez les royalistes, désorientés par une thèse qui, après la Révolution française et à l'aurore du xixe siècle, reprenait les traditions du moyen âge et accordait au Pape le droit même de déposer les rois.

L'attentat de Louvel (février 1820) paraît avoir retardé le succès du livre. « Le grand crime du 13 février, écrit de Maistre à sa fille Constance, éclipse le Pape, déjà repoussé dans l'ombre par le gouvernement. Tu as dû observer que tous les journaux se sont tus, même ceux qui avaient promis de parler; j'entends bien qu'en mettant la main sur l'issue d'une fontaine, on réussit à la faire jaillir plus loin un instant après; mais, en attendant, elle

Guy-M vkik de Place

cesse de couler. Rusand (son éditeur, à Paris) m'écrit par ce courrier (21 février 1820) qu'api un mouvement assez vif, l'écoulement s'est tout de suite arrêté, et que la vente va très lentement. Qui pourrait penser à mon livre après ce qui s'est passé? Dans vingt ans peut-être il en sera question. »

M. de Marcellus écrivit enfin à son auteur une lettre pleine d'admiration ; mais le silence des journaux français inquiétait de Maistre.

« Aucun de vos journaux n'a osé prendre la parole en France sur mon ouvrage. Si l'horrible forfait du 13 (février) a paralysé toutes les plumes et distrait les yeux de tout autre objet, je n'ai rien à dire ; mais si le silence de ces journaux tient à d'autres causes, je m'attendais, je vous l'avoue, à plus de courage et de générosité. Quel étranger vous a jamais et plus connus et plus aimés? Quel écrivain vous a rendu plus de justice? J'ai surtout porté votre clergé aux nues: et parce que j'ai frappé sur quelques préjugés dont il convient qu'il se défasse pour servir avec plus de succès la grande cause, le voilà qui demeure étourdi du coup, comme si j'avais nié l'existence de Dieu ! Il vaut donc mieux lui faire entendre la vérité tout entière, et c'est ce que je ferai. »

La plus belle lettre de félicitations que reçut Joseph de Maistre fut celle de Lamartine, qui devait être si sévère et si injuste pour lui en 1851;

« Vous avez fondé, lui écrivait le poète, une école impérissable de haute philosophie et de politique chrétiennes qui jette des racines, surtout parmi la génération qui s'élève : elle portera ses fruits, et ils sont jugés d'avance... Votre dernier ouvrage (Du Pape) a produit ici une sensation fort supérieure à tout ce que vous pouviez paternellement en espérer. Vous aurez été surpris que les journaux, surtout ceux qui devaient principalement adopter vos idées, soient restés presque dans le silence à votre égard ; mais cela tient à quelques préjugés du pays, dont vous savez si admirablement les ridicules prétentions gallicanes, et à un mot d'ordre qu'on a cru devoir religieusement observer... Cela n'a, du reste, arrêté en rien la rapide circulation de l'ouvrage ; au contraire, il est partout, et partout jugé avec toute l'admiration et l'étonnement qu'il mérite : c'est assez vous dire que de vous assurer que vous êtes à votre place à la tête de nos premiers écrivains... »

Lamennais, alors aussi ultramontain que de Maistre, fut le premier à signaler un ouvrage que semblait désavouer l'opinion publique et que saluaient cependant avec éloge Lamartine et Bonald. La première édition s'écoula néanmoins rapidement et il parut une contrefaçon en Belgique (Latreille). En 1821, après la publication posthume des Soirées de Saint-Pétersbourg et de L'Eglise gallicane, le succès Du Pape

se dessina et son influence commença à se faire sentir, malgré la résistance du clergé français et les réfutations du cardinal de la Luzerne, de l'abbé Baston et de Rabbe. •

M. Latreille a publié des détails intéressants sur la façon dont le livre Du Pape fut accueilli à Rome. Un sentiment de délicatesse bien narelle avait empêché de Maistre d'envoyer directement son livre au Saint-Père. Au lieu des félicitations qu'il attendait, l'auteur fut obligé de constater que Rome gardait un silence prudent et que le Pape lui-même s'effrayait de lire une apologie si violente. « A Rome, écrivait de Maistre, on n'a point compris cet ouvrage, au premier coup d'œil ; mais la seconde lecture m'a été tout à fait favorable. Ils sont fort ébahis de ce nouveau système et ont peine à comprendre comment on peut proposer à Rome de nouvelles vues sur le Pape ; cependant il faut bien en venir là. »

De Maistre avait pressenti cette réserve et cette froideur du Saint-Siège, quand il écrivait à de Place : « Si Rome condamnait mon ouvrage, je n'en serais point surpris. » — « Rome, concluait-il, enfin, n'est pas encourageante. Je sais bien qu'il faut la servir, comme toutes les autres souverainetés, malgré elle. Cependant l'humanité ne saurait être totalement effacée, et, dans certains moments, on se sent engourdi. » Tout ce qu'on put faire dans l'entourage du

Pape, ce fut d'examiner le livre et de proposer à Fauteur un certain nombre de corrections qu'il s'empressa d'approuver. Persuadé que son œuvre au fond n'avait pas déplu au Vatican, de Maistre pria Pie VII de vouloir bien accepter la dédicace de la seconde édition. On lui fît répondre que « vu les circonstances actuelles, Sa Sainteté n'osait pas accepter cette épître dédicatoire. »

C'est seulement après la mort de l'auteur que le livre Du Pape eut son véritable succès et exerça toute son influence.

Dernière entrevue de Napoléon et d'Alexandre.

s retraite de Russie : départ di Moscoi . le 19 octobre

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