CHAPITRE VIII
Les ennemis de J. de Maistre : Voltaire et Bacon. — Le « Lépreux de la vallée d'Aoste ». — Une collaboration de Xavier de Maistre, — ■ L'incendie de Moscou. — L'expulsion des Jésuites en Russie. — J. de Maistre et les Jésuites.
Ce qui avait déplu au public religieux de l'époque, c'était la violence du ton, l'autorité, la verve agressive des procédés de démonstration et du style qui font de Joseph de Maistre une sorte de polémiste perpétuel, un démolisseur arrogant et impitoyable de doctrines et de sophismes. Il avait le tempérament batailleur, la fougue et l'intolérance de tous ceux qui possèdent la certitude et l'évidence de la vérité. Quand de Maistre se mit à écrire, il existait des idoles qu'il fallait renverser et qu'un chrétien ne pouvait se dispenser de haïr. Voltaire fut certainement le philosophe qu'il détesta le plus. On connaît la page terrible des Soirées de Saint-Pétersbourg. Il est souvent question de Voltaire dans sa Correspondance et plusieurs fois assez contradictoirement.
On ne parvient pas à bien savoir si Joseph de Maistre, qui lisait tout, avait réellement lu Voltaire. Il s'en défend comme d'une humiliation; d'autres fois il semble le connaître à fond. Il le cite cinquante-quatre fois dans le livre Du Papey « pour s'appuyer, dit Gourtat, sur son autorité comme historien, et seulement douze fois pour la combattre ou pour en plaisanter ». Le comte de Maistre, ne s'en cachait pas : « Voltaire, dit-il, est le plus méprisable des écrivains, lorsqu'on ne le considère que sous le point de vue moral ; et, par cette raison même, le meilleur témoin pour la vérité, lorsqu'il lui rend hommage par distraction. » Quand il a fini d'attaquer et de réfuter, l'auteur des Soirées marque l'adversaire au fer rouge :
« D'autres cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice. Il se plonge dans la fange, il s'y roule, il s'en abreuve ; il livre son imagination à l'enthousiasme de l'enfer, qui lui prête toutes ses forces pour le traîner jusqu'aux limites du mal. Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. Paris le couronna, Sodome l'eût banni. Profanateur effronté de la langue universelle et de ses plus grands noms, le dernier des hommes après ceux qui l'aiment ! Comment vous peindrai-] e ce qu'il me fait éprouver? Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a fait, ses inimitables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu en-
tre Fadmiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui faire élever une statue... par la main du bourreau. »
Locke, le père du sensualisme et du matérialisme philosophique, que Voltaire découvrit et imposa à tout le xvnr3 siècle, est encore un des écrivains que Joseph de Maistre a attaqué le plus âprement.
Mais Fennemi qu'il combattit corps à corps et qu'il entreprit d'anéantir, c'est Bacon, qui jouissait jusqu'alors d'une autorité universelle. Maistre prit la peine de lire la plume à la main ses œuvres complètes, et il écrivit vers 1815 un gros livre qui ne parut qu'après sa mort : Y Examen de la philosophie de Bacon. « Je ne sais comment, disait-il, je me suis trouvé conduit à lutter mortellement contre le feu chancelier Bacon. Nous avons boxé comme deux forts de Fleet-Street ; et, s'il m'a arraché quelques cheveux, je pense bien aussi que sa perruque n'est plus à sa place. » Le mot est juste ; Joseph de Maistre aimait ces boxes de génie. Le réquisitoire contre Bacon est un chef-d'œuvre d'argumentation et de violence.
Ses travaux personnels n'empêchaient pas le comte de Maistre de s'intéresser aux ouvrages d'autrui. Il prenait part, entre autres, à ceux de son frère, qu'il aimait profondément. Il admirait ses livres, le Lépreux de la cité d'Aoste et le Voyage autour de ma chambre, pour lequel
il fit même une préface, comme il l'apprend, en 1817, à un de ses correspondants :
« A propos de Voyage autour de ma chambre, avez-vous lu la préface de la dernière édition? Elle est de ma façon, et je serais curieux de savoir si vous trouvez cette bagatelle écrite en style comme nous. Puisque vous m'avez fait rire, mon cher Marquis, je ne veux pas demeurer en reste avec vous. Sachez donc qu'un censeur de cette capitale, en examinant pour l'impression le Lépreux de la Cité d'Aoste, dit, en jetant les yeux sur le titre: Hein! On a déjà beaucoup écrit sur cette maladie ! Ce qui signifiait que mon frère aurait bien pu se dispenser de se mettre sur les rangs. Cela ne vous paraît- il pas joli? Malgré un avertissement aussi sage, je serais tenté d'écrire encore sur la lèpre, quand je pense à la France, qui est aussi lépreuse, et qui le sera jusqu'à ce qu'elle ait obéi à la loi. Il a été dit aux lépreux en général : Allez, montrez-vous aux prêtres. Il n'y a pas moyen de se tirer de là. Ce que vous me dites sur les curés est exquis ; mais je ne puis allonger mon discours, il faut faire des coffres et des visites. »
De Maistre ajoute ailleurs d'intéressants détails sur le personnage du Lépreux :
« L'auteur du Voyage autour de ma chambre et du Lépreux de la Cité d'Aoste est fait pour sentir et apprécier des éloges aussi bien tournés et aussi séduisants que ceux que vous avez la
bonté de lui adresser. Mon frère s'empressera certainement de vous répondre. En attendant, Monsieur, je puis vous apprendre que l'infortuné lépreux a certainement existé (quoique nous ne sachions plus s'il existe encore), que mon frère, dont le régiment se trouvait, il y a vingt ans peut-être, à la cité d'Aoste, passait tous les jours devant la cabane de ce pauvre homme, et qu'il lui a parlé souvent. Mettez tout le reste, s'il vous plaît, sur le compte de la vigoureuse et philosophique imagination qui a eu l'honneur de vous intéresser si vivement, et, croyez moi, Monsieur n'allez point à la cité d'Aoste, du moins pour y voir le lépreux.
« Un certain clerc de paroisse disait avec- une belle emphase, à propos d'un sermon qu'il entendait porter aux nues : C'est bien moi qui Vai sonné ! J'aurais quelques droits de m'attribuer un mérite à peu près de ce genre, au sujet du Lépreux, car c'est bien moi qui l'exhumai, il y a cinq ou six ans, du portefeuille où le plus insouciant des hommes le tenait enseveli, et qui le jetai dans le monde à Saint-Pétersbourg, malgré l'auteur qui disait très sérieusement : Peut-être que cela ne vaut rien ! Arrivé à Paris, qui est la ville des succès, le Lépreux y a fait la fortune que vous connaissez et dont votre lettre est une excellente preuve. »
Par contre, Villemain assure que ce fut Xavier de Maistre et non Joseph qui écrivit la belle des-
cription de la promenade en barque sur la Neva, qui ouvre les Soirées de Saint-Pétersbourg et qui vaut la peine d'être rappelée :
« Au mois de juillet 1809, à la fin d'une journée des plus chaudes, je remontais la Neva dans une chaloupe, avec le conseiller privé de T... et le chevalier de B... L'un et l'autre m'accompagnaient, ce jour-là, jusqu'à la maison de campagne où je passais l'été. Quoique située dans l'enceinte de la ville, elle est cependant assez éloignée du centre pour qu'il soit permis de l'appeler campagne et même solitude ; car il s'en faut de beaucoup que toute cette enceinte soit occupée par les bâtiments ; et, quoique les vides qui se trouvent dans la partie habitée se remplissent à vue d'œil, il n'est pas possible de prévoir si les habitations doivent un jour s'avancer jusqu'aux limites tracées par le doigt hardi de Pierre Ier.
« Il était à peu près 9 heures du soir ; le soleil se couchait par un temps superbe ; le faible vent qui nous poussait expira dans la voile que nous vîmes badiner. Bientôt le pavillon qui annonce du haut du palais impérial la présence du souverain, tombant immobile le long du mât qui le supporte, proclama le silence des airs. Nos matelots prirent la rame ; nous leur ordonnâmes de nous conduire lentement.
« Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur qu'une belle nuit d'été à Saint-
Pétersbourg, soit que la longueur de l'hiver et lé rareté de ces nuits leur donnent, en les rendant plus désirables, un charme particulier ; soit qin* réellement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus calmes que dans les plus beaux climats.
« Le soleil qui, dans les zones tempérées, se précipite à Foccident, et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à regret. Son disque environné de vapeurs rougeâtres roule comme un char enflammé sur les sombres forêts qui couronnent l'horizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des palais, donnent au spectateur l'idée d'un vaste incendie.
« Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes chaloupes dont on avait retiré les rames, et qui se laissaient aller doucement au paisible courant des eaux. Les rameurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres jouissaient en silence de la beauté du spectacle et du calme de la nuit.
Près de nous une longue barque emportait rapidement une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi, garni de franges d'or, couvrait le jeune couple et les parents. Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. Cette musique n'appartient qu'à la Russie, et c'est peut-être la seule chose
particulière à un peuple qui ne soit pas ancienne...
« A mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des bateliers et le bruit confus de la ville s'éteignaient insensiblement. Le soleil était descendu sous l'horizon ; des nuages brillants répandaient une clarté douce, un demi-jour doré qu'on ne saurait peindre, et que je n'ai jamais vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblaient se mêler et comme s'entendre pour former le voile transparent qui couvre alors ces campagnes. »
Sainte-Beuve ne met pas en doute cette collaboration : « M. de Maistre, dit-il manque essentiellement d'une qualité qui fait le charme des écrits de son frère : une certaine naïveté gracieuse et négligente, le molle atque facetum, Vaphelia. Je tiens de bonne source que, la première fois qu'il eut entre les mains le Voyage autour de ma chambre, il n'en sentit pas toute la finesse légère. Il y avait même fait des corrections et ajouté des développements qui nuisaient singulièrement à l'atticisme de ce charmant opuscule ; mais il eut assez de confiance dans le goût d'une femme, d'une amie qu'il voyait alors à Lausanne, pour sacrifier ses corrections et rétablir le Voyage à peu de chose près dans sa simplicité primitive. Lorsque plus tard, à Saint- Pétersbourg, en 1812, il en donna une nouvelle édition, en y joignant le Lépreux, il y mit une
I \ E CARICATURE DES ClTRAMONTAIN!
préface spirituelle assurément, mais un peu raide et prétentieuse dans son persiflage. »
C'est que de Maistre était avant tout un penseur, qui de toutes les qualités du style possédait surtout la force, la noblesse, la haute tenue et l'éloquence. Il est inutile, par exemple, de chercher dans ses six volumes de Correspondance, une description de nature ou de paysage. A Rome, il n'a senti que la Rome chrétienne et il ne semble pas avoir été beaucoup impressionné par les Musées et les Beaux-Arts. Il aimait cependant la peinture et quelques grands artistes classiques comme Raphaël et Poussin.
De Maistre nous a cependant laissé quelques pages évocatives, comme l'incendie de Moscou, sur lequel il a eu là-bas des renseignements très particuliers :
« Il est bien prouvé maintenant que Moscou. du moins en très grande partie, n'a été brûlé que par les Russes ; il y a même des doutes sur le palais de Pétrosky ; le seul crime direct de ce genre qui demeure incontestablement à la charge de Napoléon, c'est la destruction du Kremlin. Au reste, si les Russes ont brûlé leur capitale de désespoir, le crime ne retombe pas moins indirectement sur le féroce envahisseur....
« On ne sait point encore précisément ce qui a été brûlé par les Français; l'intérêt du gouvernement est de tout mettre sur leur compte, mais en tout cas, ce ne sont pas les Russes qui
ont fait sauter le Kremlin, et brûlé le palais de l'Empereur à l'endroit nommé Pétrosky, aux portes de Moscou ; Napoléon y logeait lui-même, et il a commis l'infamie d'y faire mettre le feu en le quittant ; l'Impératrice Elisabeth a dit sur cela, avec une élégante énergie : « Je suis bien aise qu'il ait brûlé ce qu'il avait souillé,
« Malgré tout ce qu'on avait emporté de Moscou, la perte dans tous les genres est incalculable, et Napoléon a dit avec raison dans l'un de ses bulletins qu'elle doit être évaluée à plusieurs milliards, La perte en édifices seule fait tourner la tête. Ajoutez les meubles de toute espèce, les tentures précieuses, les statues, les livres, les tableaux, etc., etc.; il y a de quoi faire fondre en larmes. Pour ne parler que de mes connaissances particulières, la maison du comte Alexis Razumowsky valait, avec ce qu'elle contenait, quatre millions de roubles ; son établissement botanique surpassait tout ce qu'on connaît dans ce genre en Europe ; dans son salon principal, les accoudoirs des fenêtres étaient en lapis-lazuli ; le catalogue seul de ses éditions xv6 siècle formait un volume assez considérable. La bibliothèque du comte Boutourlin valait un million ; il y a moins de deux ans qu'il m'en envoya le catalogue ; c'est un gros in-octavo imprimé à Paris. La bibliothèque du prince Galitzin, celle de M. Metlief ne valaient pas moins et ont disparu de même. Le portefeuille
d'estampes d'un jeune homme de ma connaissance valait 80,000 roubles : il a disparu encore. Ces exemples se sont répétés par milliers ; on imagine aisément ce que devait être une ville immense, séjour de la plus riche noblesse de l'univers, accumulée là depuis des siècles.
« La ville a brûlé constamment du 3 au 7, et de 10,000 maisons (parmi lesquelles 800 hôtels) il ne reste qu'un peu plus de 2000. Napoléon a fait exécuter à mort, je ne sais de quelle manière, une grande quantité de Russes dont il a fait suspendre les cadavres, portant l'inscription : incendiaires ; il a fait exécuter aussi un grand nombre de ses soldats ; mais le tout a été vain. Je doute que depuis l'incendie de Rome, sous Néron, l'œil humain ait rien vu de pareil. Ceux qui en ont été témoins ne trouvent aucune expression pour le décrire. Il me suffira de dire qu'à la distance de quatre-vingt-quatre verstes on apercevait distinctement cette espèce de splendeur livide que les nuées réfléchissent dans les grands incendies. Un naturaliste allemand, attaché au comte Alexis Razoumowsky, lui écrit qu'à une distance de quinze verstes, il lisait aisément au cœur de la nuit, à la triste lueur de cet embrasement. Je répète que la perte en richesses de toute espèce se refuse à tout calcul ; mais la Russie et peut-être le monde ont été sauvés par ce grand sacrifice. »
On le voit, les descriptions de J. de Maistre
sont plutôt documentaires ; les idées étaient son atmosphère naturelle ; ses lettres même sont un perpétuel échange d'idées, et c'est ce qui fait l'intérêt supérieur de la plus grande partie de sa correspondance, notamment, par exemple, avec M. de Bonald, l'auteur de la Théorie du pouvoir religieux (1796) et de la Législation primitive (1802). Dans ce dernier ouvrage, Bonald avait loué les Considérations sur la France.
De Maistre remercia avec sa sincérité et son esprit habituels, et ce fut le commencement d'une correspondance qui pendant huit ans leur donna l'occasion de se reconnaître en parfaite communion d'idées sur toutes les matières philosophiques et sociales. Ils avaient la même foi, le même idéal, presque les mêmes doctrines. « Je ne sais comment faire, lui écrivait de Maistre, pour vous exprimer le plaisir que m'a fait une coïncidence d'idées telle que peut-être il n'en a jamais existé. J'ai peur qu'il n'y ait de l'impertinence dans cette observation. Mais, bon Dieu ! je ne sais qu'y faire. La chose est ainsi ; et si j'avais l'inexprimable plaisir de vous voir au milieu de tous mes papiers, je vous amuserais vous-même, monsieur le Vicomte, en vous montrant dans mes griffonnages ce que les théologiens appellent loca parallela. Dites-moi, je vous prie, si vous n'avez point senti que je vous sautais au cou après avoir lu ce que vous dites
de ce détestable Condillac, l'idole fatale de la France et l'instituteur de votre jeunesse. »
Ce fut M. de Bonald qui se chargea de publier en 1814 une réédition des Considérations sur la France, le premier livre de Joseph de Maistre qui, lancé par Mallet du Pan, eut tant de succès en 1796 et qui commença la réputation du grand écrivain savoyard. Louis XVIII avait vivement félicité l'auteur en l'engageant à faire circuler ce livre en France par tous les moyens possibles. Napoléon l'avait lu à Milan. Il avait eu trois éditions dans la même année. En 1814, à la rentrée des Bourbons, l'ouvrage était introuvable. Bonald, après avoir écrit à de Maistre que « toutes les éditions étaient épuisées et qu'on les demandait inutilement », se chargea d'une nouvelle publication. « Votre ouvrage, écrivait-il à l'auteur, alors à Saint-Pétersbourg, a produit sur moi une sensation si vive, que je ne puis m'empêcher de vous communiquer les idées qu'elle a fait naître...
« Ce livre n'est point, comme on me l'a défini avant que je l'aie lu, un bon ouvrage de circonstance, mais ce sont les circonstances qui ont dicté le seul bon ouvrage que j'aie trouvé sur la révolution française.
« Le Moniteur est le développement le plus volumineux de votre livre. C'est là où sont consignés les efforts des hommes en actions et en paroles, et la nullité de ces efforts. S'il y avait un
titre philosophique à donner au Moniteur, je le nommerais volontiers Recueil de la sagesse humaine et preuve de son insuffisance. Votre livre, le Moniteur, l'histoire sont le développement de ce proverbe devenu commun, mais qui renferme en lui la loi la plus féconde en applications et en conséquences : « L'homme propose, et Dieu dispose... »
« Votre ouvrage est un ouvrage classique qu'on ne saurait trop étudier ; il est classique pour la foule d'idées profondes et grandes qu'il contient. »
M. de Bonald était aussi désireux d'avoir, sur ses propres ouvrages, l'avis et les conseils de M. de Maistre :
« J'eus l'honneur, lui écrit-il, en 1819, de faire passer l'année dernière, à votre adresse, à Turin, par la voie de votre ambassade à Paris, un exemplaire de mes Réflexions philosophiques sur les premiers objets des connaissances morales, qui venaient de paraître. J'y joignis une lettre, et je n'ai pu savoir encore si cet envoi vous avait été fait, ou plutôt si vous l'aviez reçu. Je vous devais l'hommage de cet écrit, qui a eu quelques succès, et je saisis avec joie l'occasion qu'il m'offrit de vous renouveler l'expression de mes sentiments. Je partis peu après de Paris pour mes rochers, d'où je ne suis revenu que depuis quelques jours, pour la triste et pénible mission dont je me suis chargé pour la quatrième fois.
J'espère que cette lettre sera plus heureuse. J'y joins un exemplaire de ma réponse à l'ouvrage de Madame de Staël, réponse abrégée, dans laquelle j'ai repoussé ses doctrines beaucoup plus que je n'ai répondu à l'auteur. Il aurait fallu pour cela un écrit aussi volumineux que le sien, et je n'en avais ni le temps ni la force. Tel qu'est celui-ci, on en a été content ici ; on y a trouvé de la raison et de la politesse. Il ne fallait pas oublier que je répondais à une femme, à une grande dame... »
M. de Bonald se dépitait de ne pouvoir rencontrer Joseph de Maistre, qu'il eût été si heureux de connaître et avec lequel il eût causé si volontiers.
« Suis-je assez malheureux ! écrivait Bonald en 1817, quand je suis en Allemagne, vous êtes je ne sais où ; je viens en France, vous êtes en Russie ; je retourne dans mes montagnes, vous arrivez à Paris; je reviens à Paris, vous voilà à Turin, et nous semblons nous chercher et nous fuir tour à tour. J'avais eu l'honneur de vous écrire de ma campagne quand je vous sus à Paris, et, ne sachant pas bien votre adresse, je mis ma lettre sous le couvert de Madame de Swetchine. Je ne sais si elle vous est parvenue, mais je n'ai plus trouvé ici cette excellente et spirituelle femme, qui n'a de russe que son nom, et qui d'ailleurs est toute française pour nous, et des bonnes et anciennes Françaises, d'opinions,
de sentiments, de goûts, de grâces, de bonté et de politesse... Ne la reverrons-nous plus ici, et ne vous y verrai-je jamais vous-même? »
Le comte de Maistre ne se déplaçait pas facilement. Son dévouement le retenait en Russie, où il rendait des services non seulement à son roi ingrat, mais à tous ceux qui se rapprochaient de lui par la sympathie, les relations ou les doctrines.
En arrivant à Pétersbourg, il avait trouvé les Jésuites dans une situation assez avantageuse pour leur permettre de solliciter bientôt la liberté d'enseignement sans contrôle. De Maistre employa toute son activité et toute son influence à faire aboutir leur demande. Il écrivit à ce sujet les cinq Lettres sur l'éducation publique en Russie (1810), et il adressa au ministre, le comte Razoumowski, un Mémoire sur la liberté de l'enseignement public (1811). Ses efforts furent couronnés de succès, et en 1812 le collège de Polotsk fut érigé en Université.
Mais le triomphe des Jésuites ne tarda pas à leur attirer l'inimitié du clergé russe, et à réveiller les inquiétudes d'un gouvernement que les préjugés de l'opinion regardaient comme trop libéral.
Vers la fin décembre 1815, les Jésuites furent chassés de Saint Pétersbourg par un ukase impérial. La cause de leur disgrâce, de Maistre y revient plusieurs fois dans ses lettres, fut le nom-
bre des conversions qu'ils opéraient dans le monde aristocratique.
« Il paraît incontestable que plusieurs personnes du premier rang avaient passé à l'Église catholique ; mais les Jésuites avaient opéré ces conversions comme ils ont fait lever le soleil ce matin. Il y a quarante ans qu'ils sont ici ; par quelle merveille n'auraient-ils pas converti un seul Russe jusqu'en l'année 1815? Ces conversions ne sont qu'une loi du monde qui s'exécute d'elle-même et qui est placée bien plus haut que l'homme. Dès que la science paraît dans un pays non catholique, tout de suite la société se divise ; la masse roule au déisme, tandis qu'une certaine tribu s'approche de nous. Dans tous les pays protestants, il ne reste plus un seul protestant éclairé ; tous sont sociniens, excepté cette foule plus ou moins nombreuse d'hommes qui donnent dans ce moment un si grand spectacle au monde. »
J. de Maistre fait remarquer, cependant, en faveur de l'Empereur de Russie, qu'au lieu d'expulser les Jésuites, il se borna à leur interdire les deux capitales de ses Etats, Moscou et Pétersbourg.
« Il peut bien se faire que l'Empereur, par cet ukase, parti du Palais comme la foudre part de la nue, ait voulu calmer une foule de têtes échauffées en leur donnant cette satisfaction sans aucun préjudice sensible pour l'humanité,
car ces Messieurs n'ont point été maltraités dans leurs personnes. Ils ont été pourvus de pelisses et de bottes chaudes d'une bonne qualité, et embarqués dans des Kibitkes, voitures couvertes, quoique non fermées, et où Ton peut s'arranger passablement. »
Et plus loin, de Maistre conclut :
« Les personnes même les plus attristées par la sévérité de Tordre ne peuvent, si elles sont équitables, refuser d'y reconnaître un côté brillant de justice et de modération.
« Je faisais observer l'autre jour, dans une maison Russe, qu'à nulle époque de l'histoire de russie, la chose n'aurait passé aussi doucement. Pierre IeT, disais-je, aurait fait décapiter les Jésuites ; de nos jours encore, V Empereur Paul Ier les aurait envoyés en Sibérie, etc. ; même lorsqu'on est fâché, il faut être juste. »
Il est certain que les Jésuites avaient fait de nombreuses conversions dans la haute société de Pétersbourg, et il était naturel que le gouvernement en fût ému. De Maistre croit que l'Empereur n'aurait jamais eu le courage de frapper l'Ordre, s'il n'y avait été poussé par un parti très puissant, qui détestait le catholicisme autant que les Jésuites.
L'auteur des Soirées qui ne cachait pas ses amitiés et ses relations avec les Pères et qui leur offrit un asile quand sévit Y ukase, fut enveloppé dans la même suspicion injuste. « Le prince
Galitzine, dit-il, Ministre des cultes et prodigieusement irrité contre nous, s'était mis, je ne sais pourquoi, à me regarder comme l'arc-boutant du fanatisme. Je ne me suis jamais gêné d'ailleurs pour faire entendre que je ne voyais aucun milieu logique entre le catholicisme et le déisme. Enfin, Monseigneur, l'Empereur a cru devoir charger un de ses Ministres de me parler des soupçons qui étaient arrivés jusqu'à lui. J'ai prié ce Ministre d'assurer S. M. I. que jamais je n'avais changé la foi d'aucun de ses sujets ; mais que, si quelques-uns d'eux m'avaient fait par hasard quelques confidences, ni l'honneur ni la conscience ne m'auraient permis de leur dire qu'ils avaient eu tort. Les circonstances m'ont conduit bientôt après à répéter cette déclaration de vive voix à S. M. I. même. La chose s'est fort bien passée. »