CHAPITRE IX
Joseph de Maistre et le Féminisme. — Son opinion sur Mme de Sévigné. — Rappel de Joseph de Maistre en Sardaigne. — Son voyage à Paris. — Dernières années. — Joseph de Maistre en 1820. — Sévérités de Lamartine.
Au milieu de ses luttes et de ses déboires à la Cour, Joseph de Maistre ne trouvait un peu de consolation et de bonheur que dans sa correspondance assidue avec sa famille. Ses lettres à sa fille Constance sont particulièrement intéressantes. On le voit jour par jour, avec une sollicitude touchante, suivre de lcin les progrès et Féducation de l'intelligente jeune fille. Il lui prodigue de précieux conseils sur ses études. Il raille la prétention qu'on avait d'apprendre les langues vivantes d'après de nouvelles méthodes, alors qu'il en avait appris cinq lui-même uniquement par le travail et l'assiduité.
Mlle de Maistre était avide de savoir et de lectures. Son père la mettait en garde contre les exagérations d'un certain féminisme qu'il trouvait ridicule et que nous avons, hélas ! bien dépassé aujourd'hui.
« Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car, pour moi, je n'en sais rien : jamais je ne Fai tout lu, et il y a trente ans que je n'en ai pas lu une ligne), que les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes, etc. ; c'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La vérité est précisément le contraire. Les femmes n'ont fait aucun chef-d'œuvre dans aucun genre. Elles n'ont fait ni l'Iliade, ni FÉnéide, ni la Jérusalem délivrée, ni Phèdre, ni Athalie, ni Rodogune, ni le Misanthrope, ni Tartufe, ni le Joueur, ni le Panthéon, ni l'église de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médicis, ni l'Apollon du Belvédère, ni le Persée, ni le Livre d.es Principes, ni le Discours sur l'Histoire universelle, ni Télémaque. Elles n'ont inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc. ; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela : c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde : un honnête homme, et une honnête femme. Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le plus grand chef-d'œuvre du monde. Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas aussi que d'être utile autour d'elle, d'une manière ou d'une autre. Quant à la science, c'est
une chose très dangereuse pour les femmes. On ne connaît presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou malheureuses ou ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage !) : aux hommes, qui ne veulent pas être égalés par les femmes, et aux femmes qui ne veulent pas être surpassées.
« Tu penses bien, ma chère Adèle, que je ne suis pas ami de l'ignorance ; mais dans toutes les choses il y a un milieu qu'il faut savoir saisir : le goût et Tinstruction, voilà le domaine des femmes. Elles ne doivent point chercher à s'élever jusqu'à la science, ni laisser croire qu'elles en ont la prétention (ce qui revient au même quant à l'effet) ; et à l'égard même de l'instruction qui leur appartient, il y a beaucoup de mesure à garder : une dame, et plus encore une demoiselle, peuvent bien la laisser apercevoir, mais jamais la montrer. »
M. de Maistre (est-il besoin de le dire?) était en littérature un classique convaincu. Bossuet lui semble un « oracle». Il aime Lesueur, Le Brun, Poussin et cette lettre à sa fille indique bien quels sont les chefs-d'œuvres qu'il admire : U Iliade, Y Enéide, la Jérusalem délivrée, Phèdre, Athalie, Rodogune, le Misanthrope, Tartuffe, le Joueur, Saint-Pierre, le Parthénon, la Vénus de Milo, Y Apollon du Belvédère, le Persée, Télémaque, etc.
L'auteur des Soirées possédait à fond les écrivains classiques et, au besoin, savait les défendre. Il nous en a laissé un joli exemple, qui est en même temps une leçon de style.
En 1806, un auteur très imbu des idées du xviii® siècle, Grouvelle, publia une édition des Lettres de Mme de Sévigné, avec commentaires tendancieux. Il est dommage que cet auteur n'ait pu lire l'ironique et mordante critique qui figure dans les œuvres posthumes de Joseph de Maistre. Voici ce morceau savoureux :
« Comme il est impossible de séparer le style des pensées, nous n'avons pu célébrer la logique de M. Grouvelle sans indiquer au moins les fautes de style ; mais ce dernier article est assez important pour exiger un article à part. Ce qui distingue l'éditeur de tous ses confrères les mauvais écrivains, c'est qu'il est toujours, et sans exception, ridiculement mauvais. Ses solécismes tiennent de l'inspiration : on dirait qu'il a toujours à côté de lui un méchant lutin qui souffle les expressions les plus baroques ; c'est tout ce que la barbarie et la prétention réunies ont jamais produit de plus ineffable.
a Le pronom est, comme on sait, le grand écueil des écoliers, dans la langue française ; mais sur ce point, M. Grouvelle n'a point d'égal.
« Dès la troisième page de son Avertissement, M. Grouvelle vous dit, à propos des lettres inédites de Mme de Sévigné :
« Quelques démarches qu'on eût faites, rien n'a pu faire ouvrir les portefeuilles où ces trésors paraissent être ensevelis. Nous ne sommes pas même en état de donner au public, Avec la certitude de son existence, l'espoir d'en jouir un jour, »
« Il faudrait compulser tous les cahiers d'une école de village pour trouver quelque chose de pareil.
«c Ailleurs il nous dit :
« Qu'un assez grand nombre des lettres de Mme de Sévigné paraîtront nouvelles, en ce qu'elles n'ont jamais été jointes à aucun de ces recueils. » (Avert., p. m.)
« Ainsi, les recueils qu'on a faits des lettres de Mme de Sévigné s'appellent dans le langage de l'éditeur, les Recueils de Mme de Sévigné ; c'est toute une expression nouvelle qu'il répète plus bas, à la fin d'un passage charmant :
« Attentif à réunir ici tout ce qui touche Mme de Sévigné, l'éditeur a pensé que, ses enfants tenant d'elle leurs talents, ce qui nous reste de leur plume était un supplément presque nécessaire à sa collection. »
« En premier lieu, nous n'avons jamais ouï dire que Mme de Grignan ni son frère aient laissé une plume, et qu'il en reste des morceaux. Au demeurant, si les enfants de Mm« de Sévigné ont laissé tomber de leurs plumes quelques morceaux qui rappellent le talent de leur illustre mère, c'est fort bien fait de les imprimer dans sa col-
lection, mais ce n'est point du tout par la très mauvaise raison qu'en donne l'éditeur ; autrement le Sopha et l'Êcumoire deviendraient des suppléments presque nécessaires aux tragédies de Crébillon.
« Le pronom figure d'une manière non moins élégante dans le morceau suivant :
a Mme de Sévigné écrivit dans la jeunesse de la langue, à l'époque où elle se fixait sous la plume des maîtres. Comme elle vivait également parmi les gens de lettres et parmi les gens de cour, il faut croire, etc. » (Avert., p. xm.)
« Il ne tient qu'à nous d'entendre que Mme de Sévigné se fixait sous la plume des maîtres , et que la langue française vivait également parmi les gens de lettres et parmi les gens de cour. S'il en est ainsi, la langue française a été bien mieux élevée que M. Grouvelle.
« Les rabbins disent que chaque mot de l'Ecriture contient une infinité de sens. M. Grouvelle s'approche de cette perfection, au moyen de l'usage merveilleux qu'il sait faire du pronom. En nous parlant, par exemple, des fameuses fêtes de Versailles, il nous dit que
« Mme de Sévigné était faite pour orner ce grand théâtre de ses propres charmes. » (P. xli.)
« Cela veut dire que Mme de Sévigné apporta dans ces fêtes ses propres charmes^ et point du tout ceux des autres femmes, — ou bien qu'avec
ses propres charmes elle orna ce grand théâtre, — bien qu'elle orna ce grand théâtre de ses propres charmes, c'est-à-dire des charmes qui convenaient à ce théâtre (apparemment parce qu'elle était associée de Lulli et de Quinault, etc.) On n'en finirait pas si l'on voulait dire tout ce que cela veut dire.
« Nous apprenons ailleurs une chose dont on se serait jamais douté : c'est que
« Le maréchal d'Humières voulut, un jour, prendre d'insulte un petit château. »
« M. Grouvelle ne s'explique pas davantage ; mais, sans nous donner la peine de feuilleter l'histoire du temps, nous supposons que le maréchal donna un soufflet au petit château.
« Quelquefois M. Grouvelle enfile des régimes, et il oublie le verbe : ainsi, par exemple, il nous dit que
« Mme de Sévigné avait... de la physionomie... des traits expressifs... une taille aisée... une riche chevelure... une santé brillante... une rare fraîcheur... un teint éclatant... autant de musique qu'on en avait alors, enfin une danse brillante pour le temps. » (Notice, t. I, p. xlv.)
« De sorte qu'il se trouve, en fin de compte, que, Mme de Sévigné avait de la musique et de la danse. Que cette dame était riche !
« Mais, si nous en croyons M. Grouvelle, Mme de Sévigné avait bien quelque chose de plus merveilleux ! Elle avait une stature plus grande que petite. (Ibid.) Une seule faute de cette nature suffît pour caractériser un écrivain. Elle suppose l'absence totale de ce sentiment intérieur, de ce tact métaphysique sans lequel on ne sait jamais ce qu'on dit.
« Cette particule comparative plus pouvant servir à comparer entre elles des qualités différentes, l'éditeur a cru qu'elle pouvait servir aussi à comparer les différents degrés d'une même qualité dans le même sujet ; et que, comme on dit, par exemple, // est plus savant que riche, on pouvait dire de même, Il est plus savant qu'ignorant ; ce qui s'appelle, dans la langue que M. Grouvelle ignore si parfaitement, une bêtise.
« S'il eût dit :
« Elle avait une stature plutôt grande que petite »,
il n'eût été que plat ; et, pour lui, ce serait un gain considérable. »
Voici maintenant le jugement personnel de Joseph de Maistre sur les Lettres de Mme de Sévigné :
« Peu de livres seraient plus dignes que les Lettres de Mme de Sévigné d'un commentaire suivi, et peu de commentaires seraient plus utiles à la jeunesse et plus sûrs de plaire à tous les ordres de lecteurs. Les Lettres de Mme Sévigné
sont le véritable Siècle de Louis XIV. Le livre rte ce n us présente, comme beau-
coup d'antres, les événements de ce siècle. M^ de Se vigne nous peint mieux que personne le siècle me me. Ce que d'autres nou ntent, elle nous
I ;it voir : nous assistons à tous les grands f de cette époque mér le ; nous vivons a la
cour de Louis XIV et dans la société cheisie de ce temps. Il est impossible de lire une de ses lettres saxs trouver un -acre ; rien n'égaie
le charme de cette lecture. T es grands
hommes sont en t ; on les admire
dans les autres livres, dans ces lettres on les fréquente.
« Nous sommes loin de blâmer la modes! des anciens i rs, qui ne se sont p que
des notes de pure nomenclature ; mais enfin, si Ton veut parler et raisonner, il fl pas de
champ plus heau. Et que dire d'un homme à qui les plus grands noms de la terre et les événements les plus mémorables et les : ressauts n'ont pu inspirer une seule ligne qui ne pas un crime ou une absurdit- n seulement il ne sait pas admirer, mais il il outrage; il falsifie les objets, il dénature les plus belles choses. Y a-t-il, par exemple, un événement particulier plus intéressant que la | fession de la duchesse de la Valliere? Est-il possible d'imaginer un plus grand sacrifice fit a la religion, aux mœurs, à l'opinion publique? i
« Quel spectacle que cette église des Carmélites, remplie de tout ce que la capitale avait de plus illustre ! ces lumières de la France, non plus, comme dit Bossuet, obscurcies et couvertes de leur douleur comme d'un nuage, mais brillantes de toute leur clarté ! ces princes guerriers, ces pontifes, Fhumble victime aux pieds de la reine de France, recevant le voile des mains de son auguste rivale I Louis XIV dans toute sa gloire, d'autant plus présent qu'il n'y était pas et Bossuet en chaire, parlant de notre malheureuse nature ut nunquam humana vox
« Rien n'empêchait l'éditeur de faire, à propos de cette femme célèbre et de cet événement remarquable, ce qu'il aurait dû faire toute sa vie ; mais, puisqu'il voulait absolument parler, voyons ce qu'il a dit :
« Il y avait plus de trois ans que la duchesse de la Vallière ne recevait à la cour que des affronts de sa rivale et des duretés du roi. Elle n'y était restée, disait-elle, que par esprit de pénitence ; elle ajoutait : « Quand la vie des Carmélites me paraîtra trop dure, je me souviendrai de ce que ces gens-là m'ont fait souffrir (montrant le roi et Mme de Montespan). » (T. III, p. 18, note).
« Voulez- vous connaître un grand caractère? racontez-lui une grande action. A l'instant il s'enflamme, et la porte aux nues. L'effet contraire dévoilera le vilain. Citez-lui ce qu'on a vu de plus sublime dans l'univers, depuis le sacri-
fîce d'Abraham jusqu'au combat des Thermopyles, et depuis le dévouement de Décius jusqu'à l'immolation de Louis XVI ; son premier mouvement sera de rabaisser. Rien de plus naturel : l'un exalte ce qui lui appartient, l'autre déprime ce qui lui est étranger. »
Le travail et la lecture consolaient Joseph de Maistre à Saint-Pétersbourg et adoucissaient un peu l'amertume qu'il éprouvait à vivre loin de sa famille. Enfin, au bout de quatorze ans, il eut la joie de pouvoir appeler auprès de lui sa femme et ses enfants. Le 14 décembre 1814, il annonça l'heureuse nouvelle à un de ses amis : « Depuis le 11 octobre, je suis réuni à ma femme et à mes enfants... A présent nous avons le bonheur d'être malheureux ensemble... Si vous veniez contempler mon ménage, il serait bientôt pour vous une nouvelle preuve que la fortune vend ce qu'on croit quelle donne. Tant de bonheur ne pouvait m'être donné gratis. Cette résurrection générale, qui a relevé tant de monde, m'enfonce plus profondément dans l'abîme. Ma malheureuse patrie est dépecée et perdue. Je demeure au milieu du monde sans biens, et même dans un certain sens, sans souverain. Étranger à la France, étranger à la Savoie, étranger au Piémont, j'ignore mon sort futur. »
Joseph de Maistre obtint enfin, en 1817, son rappel en Sardaigne, qu'il demandait depuis tant d'années. Nommé par son roi premier pré-
sident de ses cours suprêmes, il eut la per^ mission de s'embarquer sur un des bâtiments de guerre russes qui ramenaient des soldats en France.
Il écrivait en avril, à M. de Blacas : « Auriezvous pu le croire? Dans deux mois environ je serai à Paris. Nous prendrons terre au Havre ou à Cherbourg, et vous pensez bien, mon très cher et excellent comte, que je ne reverrai point le beau pays ch'Appennin parte e'I mar circonda et VAlpi, sans avoir vu la grande Lutèce. J'avais tout à fait renoncé à faire connaissance avec cette sage, folle, élégante, grossière, sublime, abominable cité ; et voilà qu'un événement unique m'y conduit de la manière la plus naturelle. Vous avez le temps, M. le comte, de me recommander dans la grande capitale... Nous ne mettrons guère à la voile que dans les premiers jours de juin. »
Parti le 27 mai 1817, à bord du vaisseau le Hambourg, de Maistre arriva à Calais, le 20 juin et le 24 à Paris. Les Considérations sur la France et T Essai sur le principe générateur des Constitutions lui avaient valu la renommée d'un penseur profond et clairvoyant. Joseph de Maistre devait trouver à Paris des admirateurs et des hommages dont il se montra très touché. Il fut reçu d'abord par le roi Louis XVIII, qui lui avait déjà exprimé ses sentiments d'estime dans une lettre particulière , et ayant assisté à
une séance de l'Institut, quelques Académiciens qui l'aperçurent dans la foule, lui firent offrir un fauteuil dans leur enceinte. Les salons du faubourg Saint-Germain accueillirent avec empressement le grand légitimiste, si sincèrement dévoué à la maison de Bourbon comme à la maison de Savoie.
Mme Swetchine le mit en rapport avec certaines personnalités politiques ou littéraires, Chateaubriand, Lamennais, Bonald, etc.. Dans une lettre adressée à l'auteur de la Législation primitive, avec qui il était en si parfaite conformité de doctrine, de Maistre notait lui-même spirituellement ce qu'il pensait de Paris et de la langue française :
ail m'est arrivé ce qui arrive à tous les étrangers : le tourbillon m'a saisi, et ne m'a abandonné que lorsque, tout étourdi et tout haletant, je suis monté dans ma voiture pour me rendre à Turin. La Cour, la ville, les Tuileries, les Variétés, le Musée, les Montagnes, les ministres, les marchands, les choses et les hommes se sont si fort disputé ma pauvre personne, qu'il me semble aujourd'hui n'avoir rien fait et n'avoir rien vu, et que je ne suis pas même bien sûr d'avoir été à Paris. Je crois néanmoins, en y pensant mûrement, que réellement j'y ai été, et que j'ai pu même y faire quelques observations. J'ai bien senti, par exemple, ce je ne sais quoi qui fait de Paris la capitale de l'Europe.
Il est certain qu'il y a dans cette ville quelque chose qui n'est pas dans les autres ; il n'en est pas, je crois, où l'étranger soit plus à son aise, plus chez lui, si je puis m'exprimer ainsi; sans doute je n'ai pu y séjourner assez pour... Mais je ne veux pas faire un Essai sur Paris....
« Je vous ai trouvé excessivement Français dans quelques-unes de vos pensées. On vous en blâmera ; mais pour moi, je vous pardonne. Je le suis bien moi qui ne le suis pas. Pourquoi n'auriez-vous pas le même droit? Buffon dont nous parlions tout à l'heure, et qui était au moins un très grand écrivain, a dit, dans son discours à l'Académie, que le style est tout l'homme. On pourrait dire aussi qu'une nation n'est qu'une langue. Voilà pourquoi la nature a naturalisé ma famille chez vous, en faisant entrer la langue française jusque dans la moelle de nos os. Savez-vous bien, Monsieur le Vicomte, qu'en fait de préjugé sur ce point, je ne le céderais pas à vous-même. — Riez, si vous voulez : mais il ne me vient pas seulement en tête qu'on puisse être éloquent dans une autre langue autant qu'en français. Si vous me chicanez à cet égard, je vous ferai mon à tour mauvais parti sur vos pensées françaises. »
Les conditions mêmes de son rappel en Sardaigne n'étaient pas faites pour encourager Joseph de Maistre et pour lui donner ces dispositions de bonne volonté, cette alacrité d'esprit
si nécessaires à un homme qui méditait de grands ouvrages et à qui manquaient .toujours le repos et le loisir. Sa nouvelle charge lui imposait de nouveaux devoirs et le replongeait dans les affaires diplomatiques. Il sentait très bien que son roi s'acquittait envers lui, mais que là s'arrêteraient les faveurs de la fortune. On récompensait ses services, on ne les appréciait pas. Joseph de Maistre se retrouva « sans passion, sans désir, sans inspiration, sans espérance », et il accepta sa nouvelle vie comme il avait accepté l'exil, avec la même résignation? et le même dévouement découragé. Nous ignorons au juste quel fut son nouveau traitement, mais nous voyons par sa correspondance que cette somme suffisait à peine à l'entretien de sa Tamille et aux exigences de son rang. Sjn ami, M. de Blacas, qui connaissait les difficultés d'argent au milieu desquelles il se débattait, lui offrit avec une rare générosité une somme que Joseph de Maistre, après bien des refus et sur son insistance, finit par accepter. C'est vers cette époque qu'il perdit son frère, l'évêque d'Aoste (1818). « Je ne dois plus me faire illusion, écrivait-il un an après. Il n'y a plus d'espérance pour moi ; la Fortune est femme, elle n'aime que les jeunes gens... Seul et sans appui, je ne peux vaincre l'opposition sourde qui redoute mes opinions, et qui est bien plus forte que le roi. Sa main vient enfin de signer notre spolia-
tion définitive en Savoie et à Nice ; le parti qui désirait cette signature avec une ardeur toute puissante Ta obtenue enfin sous le voile d'une indemnisation partielle, et que je crois tout à fait illusoire : le père commun a cru bien faire, c'en est assez pour justifier ses intentions. Après lui avoir sacrifié nos biens et nos personnes, notre devoir est de lui sacrifier encore les révoltes du cœur, et de le servir avec un redoublement de zèle digne de nous, car le roi trompé n'est pas moins notre roi. L'année 1819 m'a nourri d'absinthe ; tout s'éteint autour de moi. Que m'importe un peu de bruit que je fais ! On écrira sur ma triste pierre : Periit cum sonitu; voilà tout. On jalouse mes titres, mon rang et ceux de mon fils, sans savoir ce qu'ils coûtent à mon cœur. Je les céderais tous pour un bon ménage allobroge, tel que je l'imagine....))
Lamartine représente Joseph de Maistre, à la fin de ses jours accablé de déceptions, dévoré d'amertume impuissante et ambitieuse. « Ne pouvant être ministre, dit-il, il était devenu oracle... Il prophétisait encore, après la restauration de l'Europe accomplie, des erreurs et des expiations. Le temps ne pouvait manquer de les justifier... Le comte de Maistre mourut en prophétisant encore... Il s'éteignait dans la prière et dans l'espérance...
« Vous le voyez, ajoute Lamartine, toutes vos conjectures sur le renouvellement des religions
et du monde ont été trompées. Le monde, plus vieux d'un demi-siècle, est exactement dans le même état où vous l'avez trouvé. Prophétisez donc, ô hommes présomptueux, qui osez prendre votre sagesse pour celle de Dieu ! »
« Vaine déclamation ! répond très justement M. Louis Moreau. Si M. de Maistre, vers la fin des Soirées, a salué Fespérance d'un nouvel épanouissement de la foi chrétienne et d'une réconciliation possible entre la science humaine mieux inspirée et les lumières divines, il n a jamais rien conjecturé sur le renouvellement des religions, puisqu'il n'en admettait qu'une, éternelle et immuable ; et il ne s'est jamais fait illusion sur l'avenir du monde, tout en annonçant clairement sous quelles conditions l'horizcn des affaires humaines pouvait encore se dégager.
« Les paroles du comte de Maistre se sont perdues dans le vide. La science, comme la politique, s'est obstinée dans son éloignement de la vérité et ce crime est payé d'un redoublement de ténèbres. Car il est faux que le monde soit exactement dans le même état cù le comte de Maistre l'a laissé. Il a marché selon les doctrines progressistes ; il a marché dans le sens de la négation, sous l'impulsion de la haine, et chaque jour il fait un pas marqué vers la mort. Tout cela est loin de démentir les prédictions du grand penseur catholique, et les écrivains trcp légers qui osent l'appeler présomptueux, devraient
bien se souvenir que, tout en montrant aux gouvernements la voie du salut et celle des abîmes, lui-même avait si peu Fespoir d'être entendu, qu'il disait en mourant : « Je meurs avec l'Europe ! »
L'année même où parut la seconde édition du livre Du Pape (1821) Joseph de Maistre était déjà gravement malade. Il annonçait lui-même à l'abbé Vuarin, la publication de ce nouveau tirage et celle d'un nouveau livre: V Église gallicane, qui devait faire plus de bruit encore.