‹ Joseph de Maistre avant la Révolution (volume 2)Chapitre 10 sur 25 · TROIS EMULES DE XAVIER · texte numérisé non relu

TROIS EMULES DE XAVIER

La montagne et ce qu'on pensait d'elle au xvui'^ siècle. — Au pied du Mont-Blanc. — Saint François de Sales à Chamonix. — L'expédition de sir Windham et du docteur Pocoke. — Un contemporain de Joseph de Maistre. — Série de parallèles. — La présidente Maistre et Madame de Saussure. — Bénédict de Saussure. — L'écrivain et le savant. — Le physicien genevois et le philosophe savoyard. — Jacques Balmat et le docteur Paccard. — Le Prospectus de Bénédict. — Tentatives d'escalade. — Une chambre à coucher à 4000 mètres d'altitude. — Les péripéties de l'entreprise. — Aéronautes et grimpeurs. — Saussure au sommet de la Montagne-Maudite. — De Maistre au sein des splendeurs impériales.

« [.'abominable procédure »,.. elle fut en i 786 et en 1787, comme auparavant, l'aliment quotidien de Joseph de Maistre. Il faut croire que le régime était pour lui des plus indigestes; car, quels que fussent son amour du devoir et la supériorité avec laquelle il remplissait ses fonctions, cette existence lui pesait visiblement.

Rien, au cours de ces deux années, n'en vint troubler la fatigante monotonie; rien, pas même une visite royale, un incident piquant,

un événement extraordinaire; rien sinon

pourtant un exploit dont le bruit ne tarda pas à parvenir aux oreilles des trois amis et qui défraya, durant plus d'une soirée, leurs conversations parfois languissantes.

Joseph de Maistre avait bien des raisons de s'y intéresser. Savant, rien de ce qui touchait à la science ne lui était étranger. Voisin de Genève, il en connaissait les individualités marquantes. Saussure, le héros de cet exploit, avait encouragé la tentative de Xavier et fourni lui-même à Joseph le plan d'après lequel avait été construit le « char tlottant » de Buisson- Rond. Aussi, quand le Mont-Blanc fut gravi pour la première fois, le Comte et ses amis applaudirent-ils à l'audace des trois hommes devenus les émules du volontaire de la marine, et le Chevalier s'empressa-t-il de transmettre cette date mémorable aux générations futures.

Faut-il consigner ici ce souvenir ?... Nous éprouvons quelque hésitation à le faire. Ne nous reprochera-t-on pas d'élargir démesurément le cadre d'une étude consacrée aux quarante années inconnues de la vie de Joseph de Maistre?...

Et pourtant, cette digression au sujet du u roi des montagnes » nous permettra de compléter l'analyse des divers éléments sociaux au sein desquels de Maistre a grandi. Plus d'un lien unissait le physicien genevois au magistrat savoyard. Balmat et le docteur Paccard apparaîtront à nos yeux comme les types de deux

classes : le paysan et le bourgeois campagnard, qui, aux côtés de la noblesse, de la magistrature et de la bourgeoisie de ville jouent aussi leur rôle au sein de ce petit peuple, si curieux à observer du haut en bas de l'échelle sociale. N'est-ce pas d'ailleurs un ra3'on de lumière projeté sur un des aspects du milieu dans lequel le grand homme a vécu et rendu la justice, allant par intervalle enquêter au pied des glaciers et mettre la paix, au nom du Sénat, entre seigneurs et sujets-baniers et même, comme il nous l'a rappelé si gaiement, entre curés et moines ?...

Pour nos aïeux, la montagne était une région disgraciée dont on s'éloignait avec une terreur superstitieuse... L'imagination populaire, bien mieux, les graves récits des explorateurs la peuplaient de monstres et d'esprits malins : on ne l'abordait qu'avec mille précautions et armé jusqu'aux dents, comme si vraiment on eût dû découvrir à son ombre quelque monstre non classé, oublié là par un accident du déluge universel au pied d'un second Ararat...

Le sens de la montagne et de ses beautés sublimes, si développé de nos jours, n'était pas encore éclos... Cette ignorance d'une des œuvres les plus admirables de Dieu déteignait nécessairement sur la géographie et sur tout ce qui se rattache à l'orographie. Les cartes ne se préoccupaient pas plus de cette dernière science que si notre globe n'eût été qu'une plaine immense.

sans relief, et le ge'ant que l'on contemplait de soixante lieues à la ronde ne portait pas de nom précis et n'était pas même représenté sur les atlas par le point microscopique assigné au plus humble des villages.

Le Théâtî^e du inonde, d'Orélius, qui parut à Anvers en 1370, contient une carte des Alpes où le Mont-Blanc ne figure pas. L.'Atlas de Mercator, en 1 5g5, mentionne Chamonix comme village, mais sans indiquer les noms des hautes montagnes qui le dominent. La carte générale des Etats du Roi de Sardaigne, dont la première édition fut publiée en 1680, désigne ces dernières, évidemment, par l'appellation de Les Glaciers donnéç. 3.U massif correspondant. Enfin, les cartes de Nicolas de Fer, géographe de Sa Majesté catholique à Paris, éditées en 17 17, tout en faisant mention du Mont-Gî^and-Saint-Bei^îiard, du Mont-Saint-Gothaj^d et du Mont-Cenis, laissent dans l'oubli celui qui les dépassait de tant de coudées, et il faut arriver en 1751 pour l'entendre qualifier par Vaugondy de Montagne- Maudite.

Chamonix, le Campus munitus des anciens titres, auquel les malédictions de Vaugondy n'ont, certes, pas porté malheur, — était alors un gros village. Des moines l'avaient les premiers habité. Aymon , comte de Genevois , y fonda, en 1090, un prieuré de Bénédictins dont une bulle de Léon X, datée du 27 février iSig,

joignit les revenus à la mense du Chapitre de Sallanches.

Là vivait une colonie d'hommes honnêtes, actifs, laborieux, ignorés du monde, mais le connaissant, eux, pour l'avoir visité dans leurs pérégrinations traditionnelles. — Après avoir amassé un petit pécule, ils revenaient achever leurs jours à l'ombre du clocher natal, poussés par le mal du pays commun à tous les montagnards et qui, si souvent, étreindra le cœur du comte de Maistre, au cours des étapes de sa grande vie.

Henri IV, qui avait pénétré jusqu'à Beaufort, ne s'aventura point à Chamonix. Son contemporain, François de Sales, un conquérant, lui aussi, mais dans le domaine des âmes, y vint, la houlette pastorale à la main.

En dépit de tous les obstacles et même de tous les dangers, le doux évêque de Genève voulut visiter ce poste avancé où la Providence avait placé les sentinelles perdues de son troupeau.

C'était vers la fin de juillet if)o6, au cours de cette tournée pastorale dont l'un de ses historiens nous a conservé le souvenir (i) :

(( Il commença par le Faucigny, pays par-

(i) M. Hamon, curé de Saint-Sulpice. — l^i'e de saint Jrançoh de Sales.

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semé de hautes montagnes dont la cime se couronne de glaces éternelles, en même temps que leur pied se perd dans les abîmes, et de vallées hérissées d'énormes blocs glacés que les grandes chaleurs de l'été détachent parfois du sommet avec un horrible fracas. Le saint évéque parcourut tout le pays avec la même rapidité que si c'eut été un pays de plaine, visitant une paroisse par jour et quelques fois plusieurs. Quand il fallait atteindre les villages placés sur la cime des plus hautes montagnes, il grimpait en s'aidant des deux mains avec un péril évident de tomber dans les précipices ; souvent même, il s'attachait des crampons de fer aux pieds pour ne pas glisser sur les glaces et rouler dans les abîmes... »

Moins audacieux ou moins éclairés furent ces deux Anglais qui, cent trente-cinq ans plus tard, le 19 juin 1741, marchèrent à la découverte de la vallée de Chamonix, suivis de cinq domestiques équipés en guerre comme pour une expédition périlleuse contre les Peaux-Rouges...

Sir Windham et le docteur Richard Pocoke, au retour d'un voyage en Orient, partent de Genève, en compagnie de six autres Anglais de

qualité, tous armés jusqu'aux dents, sans

compter l'escorte... Après trois jours de marche, ils arrivent en vue du village... Ils n'osent toutefois s'y aventurer. Les tentes sont dressées dans une prairie, sur la rive gauche de l'Arve ;

des sentinelles en gardent les abords. Euxmêmes, se demandant s'ils reverront jamais les bords de la Tamise, observent et attendent ; ils guettaient sans doute l'apparition de sauvages au véteiTient sommaire, faisant repoussoir à la blancheur lactée des horizons...

Les habitants, assemble's sur l'autre rive, ne comprenaient rien à cette démonstration guerrière... Ils vont prévenir les notables ; le notaire Paccard, — le plus gros personnage de l'endroit, — quitte son étude et avance bravement vers les avant-postes... Le curé est envoyé en parlementaire, un rameau d'olivier à la main ; alors tout s'explique et l'on devient les meilleurs amis du monde. On conduit la caravane à Montanvert... L'idée des mers polaires vient à l'esprit des explorateurs : de là le nom de Me?^ de glace qui subsiste encore ... Nos Anglais rentrèrent enfin à Genève triomphants comme s'ils avaient découvert une île au sein de l'Océan Pacifique.

Deux ans après, au mois d'août 1748, une caravane de Genevois renouvela l'expédition ; en guise d'armes offensives et défensives, elle emportait de ces armes que la savante Genève a toujours eues en abondance : des instruments de physique que Pierre Martel, l'ingénieur-géographe, avait détachés de sa collection et à l'aide desquels il essaya de déterminer la hauteur et la position des montagnes environnantes.

Mais, si Chamonix était découvert, le Mont- Blanc, comme un escalier du ciel, semblait devoir demeurer inviolable et inaccessible. Les générations passaient indifférentes, sans songer à atteindre ces régions vertigineuses où la mort, enveloppée d'un linceul de neige, menaçait d'être le lot du téméraire qui oserait les aborder...

Et pourtant il ne devait pas tarder à venir au pied du géant un nain, nouveau David, rêvant au milieu de l'incrédulité universelle de vaincre cet autre Goliath, — ambitieux de planter sur sa cime altière le drapeau du génie humain, et se disant, comme Xavier dans le parc aérostatique de Buisson-Rond : « (lub non ascendam ? » — Si la foi remue les montagnes, elle peut aussi les faire conquérir...

Horace- Bénédict de Saussure était né à Genève, le 17 février 1740; il avait donc treize ans de plus que Joseph de Maistre (i). Il appartenait de naissance à cette vieille aristocratie genevoise, sévère d'allures, austère de mœurs, se repliant volontiers sur elle-même pour mener

(1) Saussure mourut à Genève en lyqQ.

dans ses hôtels une vie de famille presque monacale, mais, avec cela, aimant à planer sur le monde des intelligences, se dédommageant de l'austérité de sa vie en élargissant ses horizons, n'oubliant pas que noblesse oblige, que les premiers, dans toute société, dans toute république, sont ceux qui dominent, non seulement par le nom et par la fortune, mais encore par l'exemple qu'ils donnent, par les services qu'ils rendent, par l'éclat qu'ils jettent sur leur pays...

Bénédict de Saussure était l'héritier de ces traditions; tils de Nicolas de Saussure, neveu de Charles Bonnet le naturaliste, il fui bien avant tout, comme Joseph de Maistre, l'enfant, l'œuvre de sa mère, Cornélie genevoise, qui pouvait s'en parer comme de son plus beau joyau.

C'est le privilège des femmes exquises, — nous l'avons dit à propos de Constance Demotz, — de donner à leurs tils l'empreinte et comme le moule de leur personnalité, de fondre dans un harmonieux mélange la force corporelle avec l'énergie morale, la hauteur de vue de l'homme avec je ne ne sais quoi de gracieux, de poétique, d'attirant, qui est le victorieux apanage de l'éternel féminin...

Madame de Saussure était une de La Rive, une femme de la trempe de Madame Hubert- Alléon, la vieille amie dont Joseph fera plus tard

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la connaissance(i), — non pas une précieuse de l'hôtel de Rambouillet, — mais une de ces femmes qui sont à la fois l'orgueil et le charme du foyer, qui savent sans paraître savoir, qui enseignent sans professer, qui ne sont étrangères à rien de ce qui se dit ou de ce qui se passe autour d'elles et qui, doucement, initient leurs fils aux nobles jouissances de l'esprit, aux pures émotions de l'âme, aux spéculations hardies par lesquelles l'homme s'élève, se distingue et conquiert sa place.

Si la présidente Maistre adorait la poésie, madame de Saussure aimait les Heurs et le soleil. Retenue au foyer par une santé chétive, le plus souvent prisonnière dans son fauteuil, elle fut la première et la principale éducatrice de Bénédict... Elle lui transmit ses goûts, son esprit d'observation , son enthousiasme , son

(i ) C'est de M">^ Hubert-AUéon que de Maistre a écrit :

« Vous ne sauriez croire à quel point cette pauvre femme m'est présente; je la vois sans cesse avec sa grande figure droite, son léger apprêt genevois, sa raison calme, sa finesse naturelle, son badinage grave. Elle était ardente amie, quoique froide sur tout le reste. Je ne passerai pas de meilleures soirées que celles que j'ai passées chez elle, les pieds sur les chenets, le coude sur la table, pensant tout haut, excitant sa pensée et rasant mille sujets à tire-d'aile, au m lieu d'une famille bien digne d'elle. . »

Correspondance. — Lettre au comte Théodore Golowkin — ^o juin 1807.

amour du grand et du beau; et, loin de le retenir auprès d'elle dans la tiède atinosphère de sa chambre de malade, elle l'armait pour la lutte, lui mettait à la main le bâton de touriste, tissait la tiloche ou préparait l'herbier. Lui montrant de sa fenêtre entr'ouverte les merveilleux horizons, la petite mertouràtour tranquille et agitée, sa ceinture de collines toutes vertes et son arrièreplan de montagnes provocantes et superbes , elle disait à son fils : « Va me chercher des fleurs ! vois ce qui se passe là-bas ! descends dans ces vallées ! gravis ces sommets ! néglige les sentiers battus ! cherche des voies nouvelles! et tu me conteras, au retour, ce que tu auras observé, éprouvé, admiré!... »

La mère de Saussure fut donc l'initiatrice de son génie, et la piété filiale fit de Bénédict une des gloires de la science , de même que l'amour fraternel révéla au monde un chefd'œuvre dans le Voyage autour de ma chambre du lieutenant duelliste aux arrêts.

Bénédict était parti enfant pour cueillir des fleurs et orner de leur moisson toujours fraîche les vases aux larges bords qui s'étalaient sur la cheminée maternelle. L'école buissonnière fut pour lui la meilleure des écoles... Il fréquenta les haies, les bois, les sapins, les rhododendrons, les glaciers, — s'attardant en chemin, se surprenant à écouter le concert des oiseaux, à se plonger dans la contemplation d'un coucher de

soleil, frôlant les aigles, sondant les abîmes, interrogeant les pics, goûtant à la chute d'une avalanche l'àpre plaisir du soldat au bruit du canon et, de même que Joseph de Maistre à Chambéry, trouvant au retour que Genève e'tait bien petite en comparaison des mondes inconnus qu'il venait d'explorer...

Et, peu à peu, les impressions de l'enfant faisaient place aux raisonnements de l'adolescent, puis à l'analvse et à la synthèse d'un esprit fortifie' par l'étude. Il ne se contentait plus de jouir en silence et de faire à sa mère la confidence de ses extases... Il cherchait la raison de toutes ces choses, alors que les camarades de son âge s'attardaient encore à leurs jeux. La nature alpestre était pour lui ce que la bibliothèque du grand-père Demotz fut pour Joseph de Maistre, l'amie d'enfance et de jeunesse, la compagne tendrement aimée; il n'avait de plaisir qu'auprès d'elle; il la sollicitait de lui révéler le secret de sa beauté et si, coquette et mystérieuse, elle se dérobait, — avec la ténacité de son profond amour, il la pressait, l'observait dans ses manifestations multiples, rapprochait entre eux les phénomènes de son humeur versatile et protéiforme, et, finalement, arrivait à deviner l'énigme, à obtenir un aveu...

L'amour filial avait fait de Bénédict un poète; le poète se doubla d'un savant, et la tleur cueillie au pied du Salève marqua la première étape du

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chemin qui devait le conduire jusqu'à la cime du Mont-Blanc.

Ce furent bien là, en effet, les deux traits distinctifs de Saussure, — la poe'sie et la science se donnant la main, l'une embellissant l'autre, l'une enlevant à l'autre sa sécheresse sans rien lui faire perdre de sa profondeur, et communiquant à la rigueur des déductions mathématiques le charme et comme le velouté d'une langue forte, saine, neuve, parente sous certains rapports avec celle de Joseph de Maistre, à la portée de tous les esprits, de tous les cœurs...

Et il déchirait ces voiles, et il ouvrait ces horizons, simplement, comme en se jouant, avec un plaisir enfantin ; pénétré de la nature, ne vivant que par elle et pour elle, il arrivait à la traduire dans un langage vrai, ému, inspiré, qui l'a placé au rang de Bernardin de Saint-Pierre, tandis que ses découvertes lui assignaient une place d'honneur dans le monde scientifique.

« Chose bien curieuse, a dit Tôpffer (i), destinée étrange, que l'homme qui a le mieux senti et fait comprendre les Alpes, le seul presque qui en ait fait passer le caractère et la grandeur dans son style , se soit trouvé un savant, un homme de baromètre et d'hygro-

(i) Des dorages de Saussuii

mètre, et que parmi tant d'artistes, tant de poètes venus aux mêmes lieux pour chanter et peindre, pas un n'ait su l'égaler, l'approcher, même de loin... Cette chose curieuse, je me l'explique pourtant; cette destinée étrange, je ne m'en étonne pas. De Saussure, qui parcourt les Alpes pour étudier la physique, l'histoire naturelle, c'est-à-dire avec un but sérieux, l'esprit occupé, le corps actif, prend comme bénéfice le charme du paysage, les beautés de la route, les sensations vives et nouvelles qui accompagnent ses travaux; et le soir, sur sa cime, dans son chalet, content, pénétré, il trace son journal ; alors, dans les interstices de la science, se glissent les descriptions, les souvenirs, les observations de la journée; alors mille traits vrais parce qu'ils ne sont pas cherchés, pittoresques, poétiques parce qu'ils sont vrais, se trouvent sous sa plume ; et, sans qu'il y songe, il trace un tableau fidèle, naïf, plein de bonhomie où se retiètent à la fois et les grandes scènes qui l'entourent et les impressions qui le dominent. »

Si nul n'a parlé mieux que Joseph de Maistre la langue des sommets, nul n'a dépassé Saussure dans l'art de décrire les grandes Alpes et surtout son sujet favori, le Mont-Blanc... On dirait, à le lire, qu'on assiste aux brusques et merveilleuses métamorphoses de son royal modèle : on est fasciné par ce blanc idéal, aveuglant, — ce blanc lumineux qui nimba le Christ sur le

Thabor; on croit voir les nuages monter et descendre le long de la montagne comme les anges sur l'échelle de Jacob, à travers des ruissellements de clarté et, dépassant le sommet sublime qu'ils prolongent dans le ciel, se rassembler, déployant leurs ailes immenses, comme pour se noyer dans l'intini...

De même que de Maistre dépeignant la torture ou les horreurs de la guerre, Saussure, par son style simple et sans apprêt, donne le frisson des grandes émotions et l'extase des visions radieuses de la montagne : c'est le poète, c'est le chantre du Mont-Blanc en même temps que l'anatomiste qui a promené le scalpel investigateur de sa pensée dans l'énorme massif du géant des Alpes.

Saussure était déjà parvenu à l'âge d'homme et Joseph de Maistre allait avoir dix ans, lorsque naissait, au pied du Mont-Blanc, un enfant de belle venue, rondelet, râblé, superbe. C'était le 19 novembre 1762. — La maison n'avait rien, certes, de la hutte des sauvages ni des installations primitives de l'époque lacustre, mais rien non plus de l'hôtel au luxe sévère où, vingt ans auparavant, le physicien de Genève était né ; rien de la maison parlementaire où le phi-

losophe de Saint-Pétersbourg conjuguait ses premiers verbes. La bâtisse, aux murs épais, couverte de lo^es (i) et portant gaillardement son revêtement de neige et ses tuyaux d'orgue de glace, était la plus cossue du village des Pellarins. Les Balmat y demeuraient : — riches paysans, patriciens de l'endroit, cultivant depuis des siècles la terre avare, ils vivaient sans ambition comme sans besoins, à l'aise, heureux, tranquilles, craignant Dieu et ne s'imaginant pas qu'il put y avoir hors de Ghamonix un coin de terre plus enviable et plus beau...

Dans ces vieilles familles patriarcales, dont l'esprit, à un étage inférieur, était le même que celui des maisons de .vieille noblesse, on saluait la naissance d'un enfant comme une faveur du ciel. Plus la table s'allongeait, plus la reconnaissance augmentait et, si le nouveau venu était un garçon, la cloche sonnait à toute volée et volontiers le père regrettait-il de n'avoir pas été gratifié de deux jumeaux, pour obtenir plus vite la prime que les bons rois de Sardaigne donnaient aux familles dont le nombre d'enfants atteignait celui des mois de l'année.

Le nouveau-né reçut au baptême le prénom de Jacques. Son premier regard, — alors que son intelligence s'ouvrait à la lumière, — dut

(i) Grosses ardoises de montagne.

être pour le sphinx qui se dressait devant lui avec ses arêtes insolentes et ses immensités désolées, et au sujet duquel les anciens racontaient, le soir à la veillée, que nul n'était jamais allé et que nul n'irait jamais lui faire visite...

Et pourtant Chamonix n'était déjà plus la caverne de bandits qui avait hanté l'imagination de Windham et de Pocoke; ce n'était point encore, certes, le Chamonix moderne avec ses hôtels, ses landaux, sa rumeur de civilisation bruissant au ras des avalanches... Saussure et Bourrit commençaient à le fréquenter et à préparer leur siège ; des curieux y arrivaient pour observer, d'autres pour faire comme le voisin, car les moutons de Panurge sont de tous les temps. Un mouvement se dessinait et à ce mouvement répondait un besoin... Il fallait à l'étranger, à défaut de poteaux indicateurs, recourir aux indigènes. Le tourisme allait naître, le guide était à l'école de peloton, prêt à diriger les caravanes et à leur tailler des pas sur la route de glace où le doux François de Sales s'était aventuré le premier, crampons aux pieds et la pique à la main, pour y visiter les brebis perdues de son troupeau...

D'une taille ne dépassant pas la moyenne, mais d'une constitution athlétique, le front large et légèrement bombé, les traits accentués et énergiques, le menton proéminent et creusé d'une fossette profonde, la tète ornée d'une luxuriante Il 15

chevelure noire coupée au ras du front et retombant en boucles épaisses sur le cou, Jacques Balmat était, à vingt ans, le plus vigoureux ^ars de la vallée, le montagnard idéal des grandes Alpes, le type le plus pur de cette race celtique dont Savoyards, Auvergnats et Bretons sont issus, le guide dans sa virile et sévère beauté : il en avait déjà l'indomptable ténacité, la froide bravoure, l'humeur aventureuse, les nobles ambitions.

Marin des hautes cimes, pilote des océans de glace, il en possédait les qualités maîtresses : le calme au sein de la tempête, le mépris en face de la mort, la confiance en Dieu, une sorte de fatalisme chrétien qui lui faisait braver tous les obstacles, — et, en outre, la religion de l'honneur, le sentiment de la solidarité et de l'assistance mutuelle, — pour tout dire, tous les nobles et grands instincts de l'âme hurnaine épurés au creuset de la montagne, ce sanctuaire où l'on se sent plus près de l'infini et qui semble ouvrir l'accès des portiques du Ciel...

Aussi Jacques Balmat abandonna-t-il bien vite la culture des champs paternels où ses frères peinaient, le front penché vers la terre : lui regardait en haut, en haut encore, en haut toujours; lui aussi, — en même temps que Saussure dans son cabinet de savant, — s'impatientait de se réveiller chaque matin en présence de ce maudit mont innommé qui, la tète fumante de brouillards, la face moqueuse illuminée par le

soleil, semblait se rire de lui et le défier de venir jamais souiller de ses pas la majesté de sa couronne.

Entre temps, Balmat, en contemplant la montagne sous tous ses aspects, en la fouillant dans ses moindres replis, en collectionnant les minéraux, arrivait à se familiariser avec le colosse et, par le seul effort de son intelligence primesautière, sans culture, sans instruction, parvenait à acquérir en histoire naturelle des connaissances variées...

Deux idées fixes le hantaient : — monter au Mont-Blanc et trouver de l'or... La première devint une triomphante réalité ; l'autre le laissa pauvre toute sa vie et devait être la cause de sa mort, fin tragique, mystérieuse, avec le fracas des avalanches pour chants funèbres et l'abîme pour tombeau... (i).

Le docteur Paccard, lui, a été e'clipsé par l'auréole de Balmat, de même que le président Maistre a disparu dans la gloire de son illustre fils ; il convient pourtant de lui restituer sa part d'honneur.

Michel-Gabriel Paccard est né le i^"" février 1757. Les Paccard, vieille famille de bourgeoisie, se perdent dans la nuit des temps, comme

(i) Balmat périt en septembre 1734 dans une crevasse du Mont-Ruant.

le Mont-Blanc dans la profondeur des cieux.... Ils tenaient le haut du pavé à Chamonix : — si ce village eût jamais été habité par les sauvages qu'entrevoyait l'imagination exaltée de Pocoke au retour des pays d'Orient, à coup sur, les Paccard auraient été les chefs de la tribu... Ils se contentaient d'être de braves gens, a3'ant leur banc au bas du chœur à l'église, tour à tour châtelains, syndics ou notaires, et se succédant de père en fils, sans ambition et sans histoire, dans leur médiocrité dorée. Quelquesuns, toutefois, eurent l'humeur aventureuse : Saussure raconte (i) que l'un d'entre eux, secrétaire de sa paroisse, se rendit en 1734 à Paris, au temps où l'abbé Demotz y brillait ; il y assista à un cours de physique de l'abbé Nollet et communiqua à ce savant une observation qu'il avait faite, l'année précédente, à Rau-Praz au sujet de phénomènes électriques.

Messire Joseph Paccard, le père, était notaire: il présidait ainsi à toutes les transactions des Chamouniards et déposait, suivant l'antique usage, sur le front rougissant des fiancées, le baiser chaste et authentique du tabellion rédacteur des conventions matrimoniales. Archiviste de bonne volonté, il détenait les vieux parchemins de l'histoire locale... Mais les fonctions

(1) Saussure. — l^ otages, § 648. Note

du notariat prédisposent peu aux ascensions, aux tentatives hardies.... Messire Joseph vécut et mourut en parfait notaire, entre les registres poudreux de son étude, le jardin de curé {\) où il venait saisir au passage les rayons parcimonieux du soleil, et le caveau bien ordonné où, à l'exemple des magistrats du Sénat à Saint- Genix et autres lieux, les bourgeois de la montagne coUigeaient les grands crus de la Combe de Savoie.

Gabriel Paccard, né, comme Balmat, à l'ombre des glaciers, fut, lui aussi, de bonne heure possédé du démon de la montagne ; mais la hantise, chez lui, n'avait pas pris cet empire en quelque sorte brutal que la difficulté à vaincre exerce sur une nature de paysan ; elle se doublait d'un sentiment plus affiné et même d'une véritable préoccupation scientifique...

Gabriel était un rêveur et un contemplatif, un chercheur et un savant... Enfant, il avait fait deux parts de sa vie : les glaciers et les livres, — les glaciers où il allait cueillir les simples, les livres auxquels il demandait les secrets de leur composition... Le vicaire de la paroisse lui apprenait le latin et, à dix-sept ans, c'était un grand garçon plus sérieux que les jeunes gens de son âge, ayant un goût décidé pour les sciences naturelles ; quoi qu'il dût en

(i) Jardin potager, à plates-bandes et allées régulières.

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coûter à sa modeste escarcelle, son père l'envoya étudier la médecine à Turin. Gabriel y arrivait au moment où Joseph de Maistre venait d'y achever son droit. Il repartit docteur, après de fortes 'études qui l'auraient préparé à l'exercice de son art sur un théâtre plus vaste, s'il avait eu l'ambition de l'aborder....

Mais, ailleurs, Gabriel n'eût pas retrouvé le plus haut de taille et le plus généreux de tous ses clients : son Mont-Blanc, — et avec lui les glaciers, les minerais et la flore... Il revint bien vite au pays natal et ne le quitta plus... Et, durant près d'un demi-siècle, le docteur Paccard vécut de la vie ingrate du médecin campagnard, allant soigner les malades là où, autrefois, François de Sales était en quête d'âmes, passant des nuits entières à leur chevet, recevant les enfants à leur naissance, — embarquant les vieillards pour le grand voyage de l'éternité, — simple de goûts, charitable autant que la comtesse Perrin à la Bauche, et voyant défiler devant lui les générations en attendant son heure ; car du jour où il était allé terrasser le colosse, la suprême ambition de sa vie avait été satisfaite et il avait pu chanter son Nu?ic dimittis (i).

(i) Gabriel Paccard s'est éteint à Chamonix, le 21 mai 1827, dans sa soixante-onzième année, entouré de la vénération et de la reconnaissance de ses concitoyens. — M. Backler d'Albe a peint et gravé son portrait avec cette épigraphe :

Scaniiit iiiacccsso!. bruinait aidere montes.

Jusque vers le milieu du dernier siècle, les savants ne soupçonnaient pas encore les trésors parsemés avec tant de profusion au sein des pâturages, aux tlancs des rochers, sur la carapace étincelante des glaciers. Quand ils daignaient s'occuper de la montagne, ils ne faisaient que renforcer les préjugés populaires. Un naturaliste distingué, Jean -Jacques Scheuchzer, de Zurich, illustrait ses Itinera par Helvetiœ alpinas j^egiones de dragons ailés, de serpents à tètes de lions, d'hydres et de cavernes affreuses où il plaçait le repaire de ces monstres. De là à transformer les Chamouniards en centaures, il n'y avait qu'un pas, et il ne faut pas trop en vouloir à deux Anglais de l'avoir risqué, à la suite de celui qui passait, au commencement du dix-huitième siècle, pour l'un des plus savants naturalistes du monde.

Le montagnard, de son côté, tout en aimant les altitudes, n'avait point deviné le parti qu'il pouvait en tirer; à peine allait-il jusqu'à la zone des rhododendrons cueillir quelques simples en usage dans la médecine domestique; l'entomologie, la minéralogie, la géologie, qui attendaient leur avènement, n'encourageaient point ses découvertes... Que fùt-il allé faire dans la

région des neiges?... Nul intérêt ne l'y poussait. La beauté platonique des grands aspects de la montagne était étrangère à son esprit, et les générations se succédaient ainsi sans tenter, même en imagination, l'ascension de la Montagne-Maudite.

11 était réservé à Saussure d'opérer à cet égard une véritable révolution, de provoquer, puis d'effectuer lui-même une ascension rivalisant de hardiesse avec celle de Xavier. Tous les étés, il parcourait sans relâche les Alpes, franchissait les passages les plus difficiles; vivant au sein des populations pastorales, il se familiarisait avec leurs fatigues et s'habituait à leur climat.

« J'ai eu pour les montagnes, dès l'enfance, disait de Saussure, la passion la plus décidée ; je me rappelle encore le saisissement que j'éprouvai la première fois que mes mains touchèrent le rocher de Salève et que mes yeux jouirent de ses points de vue... Mais ces montagnes peu élevées ne satisfaisaient qu'imparfaitement ma curiosité ; je brûlais du désir de voir de près les hautes Alpes, qui, du sommet de ces montagnes, paraissent si majestueuses; enfin, en 1760, j'allai seul et à pied visiter les glaciers de Chamonix, peu fréquentés alors, et dont l'accès même passait pour difficile et dangereux. »

De ce moment lui vint sans doute l'idée

fixe qu'il poursuivit pendant vingt-sept années de sa vie : escalader le sommet du Mont-Blanc. « Cela était devenu pour moi une sorte de maladie, dit-il dans ce st3'le dont la naïveté a tant de charme; mes yeux ne rencontraient pas cette montagne, que l'on voit de tant d'endroits de nos environs, sans que j'éprouvasse un saisissement douloureux. »

Et ce n'était pas, chez Saussure, une satisfaction de pure vanité; il ne songeait point, comme Xavier, à se distinguer par un exploit sans précédent. Son ambition visait plus haut : aspirant à la réalisation d'une conquête scientifique, il tendait au couronnement d'études patiemment poursuivies du niveau de la mer aux sommets les plus élevés. De Saussure voulait mettre le pied sur la cime sans rivale, de façon à embrasser de son coup d'œil puissant d'anal3^ste le relief de ces montagnes dont il avait gravi les divers étages et scruté à fond l'organisation particulière.

Dès ses premières courses à Chamonix, en 1760 et 1761, Saussure avait, lui aussi, lancé son Prospectus, en faisant publier, dans toutes les paroisses de la vallée, qu'il donnerait une forte récompense à ceux qui trouveraient une route praticable pour parvenir à la cime. Il avait, pour ainsi dire, mis à prix la tète du Mont-Blanc. Ce programme excita dès lors l'intrépidité et les jarrets de fer des Chamou-

niards, qui commençaient à exercer ce métier de guides dans lequel ils excellent à présent.

Jacques Balmat, entre tous, poursuivait son but avec' une constance inébranlable. Le 6 juin 1786, il est, pour la vingtième fois peut-être, sur le chemin du Mont-Blanc. Il revient sans plus de succès : au retour, il apprend que deux caravanes viennent de partir par deux voies opposées, pour essayer de résoudre le grand problème.

Balmat, qui n'avait pas été mis dans la confidence, prend à peine le temps de renouveler ses provisions et repart aussitôt : il atteint la première caravane au pied des Grands-Mulets. Cette arrivée imprévue soulève d'abord des récriminations; on poursuit cependant la route avec le nouveau venu, on parvient au sommet du Dôme-du-Goùter, que la seconde caravane atteint à son tour. Là on tient conseil, puis l'on marche en avant; mais à peine sont-ils engagés sur l'arête qui joint le Dôme au Mont-Blanc, que les courageux explorateurs reconnaissent l'impossibilité de l'escalade : la ligne de faîte est tellement aigiie qu'on ne peut s'y maintenir en équilibre. Balmat seul va de l'avant et monte à califourchon. Ses compagnons essaient de le dissuader de persister dans une semblable folie; leurs représentations sont vaines et ils redescendent seuls, croyant avoir dit un éternel adieu au téméraire...

Cependant Balmat, reconnaissant lui-même l'inutilité de ses efforts, avait dû, à reculons, revenir à son point de départ. Il redescendit donc au Grand-Plateau et résolut d'y passer la nuit.

Pour avoir une idée de cette chambre à coucher d'un nouveau genre, que l'on se figure un champ de deux hectares environ, situé à 4.000 mètres au-dessus du niveau de la mer, où le thermomètre centigrade marque zéro aux jours les plus chauds de l'été, ouvert aux vents du nord, dominé au sud et à l'ouest par des parois de glace gigantesques, d'où les avalanches descendent inopinément avec la rapidité de la foudre.

Voilà le gîte où seul, sans couvertures, sans feu, n'ayant que son sac et son bâton, Balmat, replié sur lui-même, voulut passer la nuit.

Pendant le jour, la surexcitation de la marche, l'étrangeté du site, la perspective du succès, soutiennent le corps et l'àme; mais quelle force physique, et surtout quelle énergie morale ne fallut-il pas à Balmat pour rester là toute une nuit, luttant contre une température glaciale, seul sous le regard de Dieu, dans cette funèbre immensité, se demandant à chaque craquement de glacier et à chaque avalanche, qui viennent rompre le silence de ces hautes régions, si ce n'est pas la mort qui arrive !...

.lOSKl'H DE MAIS'! RE

« Enfin, dit Balmat(i), l'aube parut; il était temps : j'étais gelé ! Cependant, à force de me frictionner et de me livrer aux exercices d'une gymnastique ridicule, mes mouvements s'assouplirent, et je pus reprendre le cours de mes explorations. J'avais cru remarquer qu'a moitié de la descente, il se trouvait une pente, rapide à la vérité, mais pourtant accessible, qui conduirait droit sur le Rocher-Rouge; arrivé là, elle se trouva si rapide et la neige si dure que je ne pouvais m'y tenir.

« Cependant, en faisant des trous avec le fer de mon bâton, je réussis à m'y cramponner; mais J'éprouvais une fatigue et une lassitude extrême. Ce n'était pas chose aisée d'être ainsi suspendu sur une jambe, avec la perspective d'un abîme sous moi, et forcé de tailler ces espèces d'escaliers. Enfin, à force de persévérance, j'atteignis le Rocher-Rouge. Oh ! me dis-je, nous y sommes ; d'ici là-haut, plus rien qui nous arrête; le chemin est uni comme une glace ; plus d'escaliers à faire ; mais j'étais transi de froid et presque mort de fatigue et de faim. Il était tard, je dus descendre, mais cette fois avec la certitude de remonter au premier beau temps et de réussir. »

C'était le lo juillet 1786.

L'Archimède du Mont-Blanc avait poussé son eurêka, et son rêve, si patiemment poursuivi, allait se réaliser.

(1) Michel Carrier. — Notice biographique sur J.icqua Balmat.

Revenu à Chamonix, où son retour sembla un miracle, Balmat était tellement exténué qu'il resta pendant quarante-huit heures, sans désemparer, endormi dans sa grange.

A son réveil, il court chez le docteur Paccard, lui communique sa découverte et lui propose de le conduire au Mont-Blanc,

Paccard accepte avec enthousiasme.

Ils partent le 8 août 178(3, à cinq heures du soir. Les deux, compagnons couchent au village du Mont, se remettent en marche à deux heures du matin, parviennent au Grand- Plateau, puis aux Petits-Mulets, et, à quatre heures de l'après-midi, Balmat, debout sur la cime , agitait son chapeau pour célébrer sa victoire et l'annoncer à ses amis, qui suivaient anxieusement, à 3.5oo mètres au-dessous de lui, les péripéties de l'expédition. A six heures du soir, le docteur Paccard, que la fatigue avait retenu en arrière, parvenait à son tour à la cime du géant... Montagne savo3^arde, aujourd'hui française, le Mont-Blanc avait été foulé pour la première fois par deux enfants de la Savoie. Le roi de Sardaigne donna à l'un d'eux le surnom de Balmat du Mont-Blanc, et Saussure les a immortalisés tous les deux par ces simples mots : « Lorsque je me représentais Balmat et le docteur Paccard arrivant les premiers au déclin du jour dans ces déserts, sans abri, sans secours, sans avoir même la certitude que les

hommes pussent vivre dans les lieux où ils prétendaient aller, et poursuivant cependant toujours intrépidement leur carrière, j'admirais leur force d'esprit et leur courage » (i).

Saussure reçut dès le lendemain la grande nouvelle : il partit sur-le-champ, mais ne put toutefois réaliser la même année le projet caressé avec tant d'amour. Jacques Balmat fit une seconde ascension, le 5 juillet 1787. Enfin, le I" août, le physicien de Genève se mit en route, accompagné d'un domestique, de Jacques Balmat comme chef d'expédition, et de dix-sept autres guides, qui portaient les instruments et tout l'attirail nécessaires.

Saussure a raconté ce voyage aérien dans des pages admirables, écrites avec une simplicité, une fidélité de pinceau, un sentiment et une vigueur de coloris qui font de son récit un chef-d'œuvre d'éloquence et de poésie sincère.

Le 2 août, à six heures et demie du matin, la caravane entrait de plain-pied dans la région des neiges éternelles et, après une foule de péripéties, arrivait, à onze heures, au sommet du Mont-Blanc, où elle demeurait jusqu'à trois heures et demie de l'après-midi.

« Au moment où j'eus atteint le point le

(i) l^oj'agt' dans les Alpes, Chap. 11. Ascension au Mont- Blanc.

AVANT LA RÉVOLUTION 2'5g

plus élevé de la neige qui couronne cette cime, — dit Saussure dans ces lignes qui le dépeignent tout entier, — je la foulai aux pieds avec une sorte de colère plutôt qu'avec un sentiment de plaisir, »

Le Chevalier a recueilli dans ses souvenirs la date du jour où Saussure atteignit la cime dont trente années de siège lui avaient préparé la conquête. Joseph de Maistre dut être jaloux de cet exploit. Quel orgueil! quelle extase! sentir l'Europe à ses pieds, voir les étages échelonnés se rapetisser sous son talon de conquérant, laisser planer son regard sur des horizons sans limites, être suspendu, prêt à s'envoler, entre la terre et les cieux!...

Et pourtant l'homme se retrouve sous le grand homme, le fini dans l'infini... C'est avec dépit que Saussure piétine le géant vaincu. La possession laisse dans l'immensité de son àme un vide insondable; il se surprend presque à envier le temps des explorations et du siège, à s'irriter de n'avoir plus rien à désirer. Jusque dans l'assouvissement d'une passion qui avait rempli sa vie, il voudrait n'avoir pas abouti si tôt; il se rappelle le Salève, les premières escalades, et, dans son cri de colère, il 3' a le rugissement du fauve qui essaie de briser les barreaux de sa cage, le malaise d'un être déchu en proie à une perpétuelle agitation: il y a, pour tout dire, l'aspiration, la note

suprême de l'àme humaine qui, si liaut qu'elle monte, ne trouve qu'en Dieu son repos... Saussure, au sommet du roi des montagnes, se met à regretter 1' « auberge de M™^ Couteran » (i). Et Joseph, sous les lambris du palais des czars, reviendra plus d'une fois par la pensée dans les « défilés sombres de la rue Macornet... »

(1) L'auberge où Saussure avait l'habitude de descendre dans ses courses à Chamonix.

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