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CHAPITRE XVIII

EPOUX ET PERH

Le mariage de Joseph de Maistre. — Sept ans de cour. — M"' de Morand. — Son portrait. — Fiançailles. — Le fiancé fait part de son bonheur. — La cérémonie nuptiale. — Madame Prudence. — Lune de miel. — Choses de la vie pratique. — Les petits comptes de Joseph de Maistre. — La « couvée ». — Tendresses paternelles. — Rodolphe à Vimines. — Leçon de grammaire à Adèle. — Traité d'éducation par correspondance. — Ce que Joseph de Maistre pensait du rôle de la femme. — Ses lettres à sa fille Constance. — Où de Maistre se trouve d'accord avec Molière. — Un mot de Lamartine relevé par Madame Swetchine.

En 1786, Joseph de Maistre entrait dans sa trente -troisième année et n'avait pas encore pourvu au choix de cette marraine qu'il promettait, trois ans auparavant, au chevalier de Juge pour son sixième enfant. — Était-ce le « manque de fortune », comme il le lui écrivait alors ? Était-ce l'horreur du mariage « que l'on ne doit aborder qu'avec crainte et tremblement » ? Etait-ce la difficulté de découvrir Voiseau rar^e, l'ouvrière appelée « au plus grand des chefs-d'œuvre?... »

Cependant Joseph avait au cœur un amour non pas délirant, passionné, de ceux que le vent emporte, mais un de ces attachements sincères, profonds, faits d'estime et presque du besoin instinctif de trouver dans la compagne de sa vie l'être appelé à la compléter. — Depuis longtemps, il avait distingué, dans les salons de la vieille aristocratie savoyarde, la « demoiselle docile, modeste et pieuse » de ses rêves, celle dont il avait pu, à loisir, apprécier « les qualités solides, parées de charmes, et la vertu fleurissant modestement dans la grâce (1) ».

D'autres jeunes filles avaient peut-être plus de qualités extérieures; elles eussent donné avec plus d'éclat la réplique à leur étincelant interlocuteur ; mais, autant que Molière, Joseph de Maistre détestait les femmes savantes et les précieuses ridicules.

Il désirait une femme simple, bonne, dévouée; il cherchait en elle « la faiseuse, la coiweuse, la poule, la tourterelle, le supplément, la moitié » dont il parle dans ses lettres aux amis. Il fallait à son fo\'er une compagne sûre, sérieuse, pratique, une maîtresse de maison sagement économe, capable de mener la barque des choses matérielles, que ce sublime distrait, ce sans-

(i) M. de LescLire. — Lt' comte Joseph de Maistre et sa famille.

souci (i), eût laissé trop souvent aller à la dérive ; — une femme forte le réconfortant dans ses accès de mélancolie, le relevant de ses désespérances, — une mère pouvant accomplir la besogne ingrate d'une éducation de toutes les heures et, pour tout dire, une chrétienne prête à donner à son mari une nombreuse et belle famille, à élever, sur ses genoux, « d'honnêtes hommes et d'honnêtes femmes ».

Françoise -Marguerite de Morand fixa son choix : elle en était digne.

Les Morand (2), — y aurait-il des atomes crochus dans les devises ? — - en portaient une analogue à celle des Maistre : L'honneur aidant tout (3). Le père, baron de Confignon, avait servi à l'armée du Roi et y était parvenu au grade de colonel. Un fils, Claude-François, continuait ses traditions au régiment des Gardes,

(i) Pococurante. — C'est ainsi que Joseph de Maistre se qualifiait lui-même.

(2) Jacques de Morand, l'un des vingt-trois conseillers du comte Ame VI, fut anobli par lettres-patentes du 27 juillet 1355. Les Morand portent d'a^i/r au phé>iix d'or s'essorant, accompagné, au canton dextrc du chef, d'un soleil de même.

Le Blason, par le comte de Foras. — Phénix.

(3) On se rappelle que celle des Maistre est : Fors l'honneur nul souci.

OÙ il avait le grade de capitaine. Il avait épousé une Costa, cette toute charmante femme à laquelle le Comte écrira plus tard de Saint- Pétersbourg :

« Invitez-moi de temps en temps à vos soirées de Confignon (i), mes oreilles teinteront sijrement. Il me semble que la terre de Confignon a fait tort à celle de Saint-Girod ; il en résulte que mon imagination ne sait où vous chercher, car je n'ai jamais vu votre séjour d'à présent, je ne puis me flatter de vous y voir jamais. Si cependant je voyageais encore sur ces belles plages, comment vous prouverais-je que je suis votre beau-frère? Vous ne me reconnaîtriez plus. Je suis vieux comme un violon de Crémone. — Le plus sûr, je crois, serait de me présenter à pied et de demander l'hospitalité comme un homme qui n'a ni feu ni lieu. Vous diriez sûrement : Faites entrer ce pauvre homme. — Mais voyez donc, mon cher Chevalier, il prononce précisément comme notre beau-frère le Seythe (2). »

Née le i'^'' novembre 1739, Françoise-Marguerite avait six ans de moins que le comte de Maistre et était âgée de vingt- sept ans au

(1) Les de Morand étaient seigneurs de Confignon.

(2) Archives du baron de Morand. — Lettre du j-iy décembre

moment où celui-ci vint demander sa main (i).

Joseph de Maistre et sa future se connaissaient d'ancienne date. Reçu dans l'intimité de la maison de Morand, Joseph avait pu étudier à loisir M"^ Marguerite ; il s'était pris à l'aimer. Elle, de son côté, n'avait janiais eu « d'autre inclination ». La cour d'amour dura sept ans.

A la nature ardente de Joseph, à cette lyre humaine que tous les grands sentiments parvenus à leur maximum d'intensité ont fait vibrer et qui a ressenti tous les charmes, même celui du désespoir, on peut mesurer le bonheur que l'amoureux dut éprouver le jour « où il entendit pour la première fois ce oui sérieux dont le suivant n'est qu'une répétition légalisée et que l'homme le plus heureux n'entend qu'une fois dans sa vie (2) ». C'est Joseph lui-même qui nous l'apprendra dans cette lettre au comte Henry Costa :

« Chambéry, 8 septembre 1786.

« Mille et mille remercîments, mon très cher ami, sur toutes vos bénédictions. Oh ! pour

(i) Archives du baron de Morand.

{2) Corrcipoiidcince. t. iv. — Lettre à l'amiral Tchitchagoff.

Cette lettre, l'une des plus exquises de Joseph de Maistre, fut adressée plus tard, en Russie, à Pamiral, à l'occasion de la mort de sa femme.

celles-là, elles sont de bon aloi et j'y crois comme au Symbole. Oui, mon cher Costa, j'ai lieu de croire que ce mariage sera heureux, et il est très vrai que le préliminaire dont vous parlez est un avantage inestimable ; un homme, sur un million d'autres, n'a pas le bonheur de connaître intimement et de fréquenter sans gêne, pendant sept ans, la femme qu'il doit épouser. « Monsieur de Morand m'adonne une grande marqued'estime en n'opposant jamais le moindre obstacle à ma liaison avec sa fille ; je puis enfin lui témoigner ma reconnaissance en travaillant au bonheur de mon amie. Au surplus, mon cher, vous croirez sans peine que le mariage, pour l'homme tant soit peu sage, se fait comme le salut avec crainte et tremblement. Oh ! qu'on donne prise à la fortune, le jour où l'on dit oui, si cette diablesse veut s'amuser à vous lutiner ! Mais ce n'est point à quoi il faut penser dans ce moment. Mon plan dans ma nouvelle carrière est court et simple, c'est de me servir des avantages que le sort m'a donnés. Je suis la première et l'unique inclination de la femme que j'épouse ; c'est un grand bien qu'il ne ûmt pas laisser échapper ; mon occupation de tous les instants sera d'imaginer tous les moyens possibles de me rendre agréable et nécessaire à ma compagne, afin d'avoir tous les jours devant mes veux un être heureux par moi. Si quelque chose ressemble à ce qu'on peut imaginer du Ciel, c'est cela !...

<( Je vouj? écris à bâtons rompus, sans trop savoir ce que je dis : un déménagement complet, une maison de trois étages à réparer et à meubler, un mariage et le bureau : il n'y a plus que vous à qui je puisse écrire...

« Adieu, adieu, — je ne sais plus où est ma tête ; mais mon cœur est toujours à la même place et nul sentiment n'a droit d'y coudoyer l'amitié... Vale .' (i) »

Donc, quelques jours après, le contrat fut signé. La future épouse reçut en dot la propriété du Vernay et les prés de Bissy (2). Quant au mariage, il fut célébré le 17 septembre 1786 a la paroisse Saint-Léger, non plus à l'ancienne église, qui avait été démolie dès 1779, mais à l'église Saint-François de Sales, aujourd'hui la Métropole. L'abbé André Maistre, alors vicaire général et officiai de Tarentaise, donna la bénédiction nuptiale aux époux. Le comte de la Cha-

(1) Archives de Beauregard.

(2) Archives du baron de Morand.

vanne et le président Perrin d'Avressieux y assistèrent en qualité de témoins (i).

Tout Chambéry courut assister à ce grand mariage. Quand le cortège défila sous la vaste nef de la cathédrale, entre deux haies sympathiques de curieux, on distinguait au passage le Président, portant avec dignité ses quatre-vingts ans, Nicolas et Xavier, sous leurs brillants uniformes, M"" Maistre, charmantes dans leurs fraîches toilettes de bergères, le Chevalier et

(i) « L'an lySbet le i 7 septembre, après deux proclamations faites immédiatement avant la célébration du mariage, sans avoir découvert aucun empêchement, ni opposition, la dispense de trois bans accordée par Monseigneur l'Evêque de cette ville par son billet du 1 i septembre courant, signé Michel, piemiei Ev'que de Chambéry, ont reju la bénédiction nuptiale ensuite de la commission expresse par nous donnée et en notre présence à Révérend noble Maistre, doyen de la Métropole, Vicaire général et officiai de Tarentaise.

« Messire Joseph-Marie, Comte Maistre, avocat général substitut au Sénat, fils de Messire François-Xavier, Comte Maistre, Président au Sénat, et de feue dame Christine Demotz, d'une part, — et Demoiselle Françoise-Marguerite, fille de feu noble Jean-Pierre Morand et de Dame Anne-Marie Favier du Noyer, d'autre part.

« Etaient présents noble Joseph-Etienne Charrost, Comte de la Chavanne, colonel d'infanterie, et noble Nicolas Perrin d'Avressieux. Président honoraire au Sénat, témoins requis.

« Ainsi est : Signé : M. Perrin, Vicaire. »

Archives du baron Charles de Buttet. — Registres paroissiaux de Saint-Léger. — Pièce inédite.

Salteur, Tun, pimpant et souriant, l'autre, correctement épanoui dans sa distinction impeccable ; tous deux étaient également heureux du bonheur de leur ami et s'associaient à ses joies comme ils avaient su partager ses larmes et sa douleur au jour, bien lointain déjà, mais non oublié, où la Présidente rendait à Dieu sa belle àme...

Sa mère ! Joseph dut y penser au moment où, devant Dieu, il unissait pour toujours sa destinée à la femme de son choix et pendant que l'abbé André, sous le camail écarlate, fourré d'hermine, de doyen du Chapitre de Moùtiers, adressait aux époux une de ces allocutions délicates et éloquentes dont il était coutumier, Joseph, au delà des voûtes de la cathédrale, n'allait-il point chercher là-haut celle qu'il invoquait comme une sainte et qui vivait toujours dans son cœur ?...

La situation de fortune de M. et de M'"^' de Maistre était loin d'être brillante. Dans son journal, où, à côté des pensées du matin, sont consignées les réflexions du soir, Joseph s'avise parfois de jouer à l'homme pratique, et c'est ainsi qu'un jour, en 1788, il aura la curiosité de se rendre compte de l'état financier de la famille (car il mettait tout en commun avec son père). Tout compris, appointements de magistrats, revenus des fermes et de la dot de M"^^ de Maistre, il n'arrivera jamais à atteindre

treize mille livres de rente. Les traitements divers du Président figurent aux recettes du budget pour la somme de 5, 600 livres et ceux de Joseph pour celle de 1 ,600 livres. Les revenus complets de la famille en « biens-fonds et créances » s'élèvent ainsi à 5,o3o livres (1).

Douze mille quatre cent trente livres de rente, dont sept mille provenant de l'exercice des charges, voilà, somme toute, de quoi vivaient les Maistre. Les ressources étaient modestes ; mais suffisaient à la famille pour tenir son rang...

A la suite de ce relevé, Joseph place, non sans une certaine coquetterie de gentilhomme,

(i) « Etat des revenus de ma famille en 1788:

/" Rc'Z'ciius sur Li tête de luoii pcre :

Son appointement de président. . . . L. 3,000 >>

» de conservateur général •••> i ,200 »

Casuel de son emploi de président. ... » i ,200 »

Sa pension (sur la cassette du Roi) ... » 400 »

2" Revenus sur ma tète :

Mon appointement de sénateur » 1 ,200 »

Appointements de réformateur » 400 »

j" Revenus de la faïuille :

Biens-fonds, créances, etc » 3 ,030 »

Joseph de Maistre. — /ounial intime. — Document inédit. Archives de la famille de Maistre.

AVANT LA REVOLUTION 2Dr

l'inventaire détaillé de son argenterie personnelle (i).

Voilà donc les nouveaux époux installés dans la maison « réparée et meublée » avec les trois mille livres que le président Maistre avait empruntées à son cousin Lazary (2), et menant paisiblement cette existence à deux, pleine de charme pour le grand esprit qui aimait à se

(1) « État de mon argenterie:

I petite écuelle ciselée, avec son assiette,

pesant ■5=1 onces.

1 autre écuelle ciselée, à bouton, avec

son couvercle 27 onces 1/4.

2 soucoupes 40 onces.

2 gros flambeaux avec leurs bobèches . 4'î onces 1/2.

2 autres avec leurs bobèches

2 petits avec leurs bobèches 92 onces 1/2.

I porte huilier 21 onces 1/2.

1 bougeoir 7 onces, q deniers.

1 grande cafetière 22 onces 1/2.

1 petite S onces 1/4.

1 cuillère à soupe

7 cuillers à ragoût

^o couverts

12 cuillers à café ponces, 18 deniers.

Q couteaux de table 8 onces, 13 deniers;»

Joseph de Maistre. — /ournal ùiUnte. — Document inédit. — Archives de la famille de Maistre.

(2) L'abbé Feyge. — Notict sur lu familli: de La^eirj'. — Document inédit.

reposer, au sein de son intérieur, des soucis du « bureau » et de ses élévations quotidiennes au monde des vastes pensers, son véritable domaine.

De 1786 à 178Q, rien de saillant n'apparaît dans leur vie tranquille, unie comme la surface limpide de ce lac du Bourget sur les bords duquel, le dimanche, M. et M"''' de Maistre allaient égarer leurs pas, faisant, comme deux amoureux, l'école buissonnière le long des chemins ombreux, respirant l'air de la montagne et les âpres senteurs qui s'exhalaient des bois où la fiore alpestre étale, à l'ombre des grands arbres, son parterre aux nuances variées.

Leur premier enfant fut une fille : Anne- Xavière-Adèle ; elle naquit le 16 juin 1787.

Vinrent ensuite un fils, le comte Rodolphe, né le 22 septembre 1789, et enfin une fille, Anne-Nicole- Françoise-Constance, qui vit le jour au début de la tempête de I7q3, le 27 janvier (i).

(i) Adèle épousa le comte Tenay. — Constance devint duchesse de Laval de Montmorency. — Aucune des filles de Joseph de Maistre n'eut de postérité ; mais le comte Rodolphe, qui épousa en 1820 Charlotte-Espérance de Plan de Siéyès, se survécut dans une nombreuse lignée. Il eut dix enfants, dont deux morts en bas âge ; trois filles se marièrent en Italie ; une quatrième se fit religieuse Carmélite à Poitiers; ses quatre fils, Joseph, Charles, Eugène et François, firent souche. — Ce der-

Du comte de Maistre on peut dire qu'il adora la vie de famille et qu'il ne fut jamais plus heureux que dans les courtes années, durant les rares périodes où il put avoir tout son cher monde assemblé autour de lui. Il a parfois même des accents d'un bourgeoisisme achevé lorsque, rassuré sur la question financière, pouvant largement suffire aux dépenses de sa maison, il compte le soir ses « petits écus » et se dit qu'après tout, si la fortune ne fait pas le bonheur, elle y contribue bien dans une certaine mesure. Mais, avec la belle humeur dont il est doué, il surmonte tous les ennuis, toutes les privations, toutes les épreuves et, si tristes que soient ses sentiments au début d'une lettre, au lendemain d'une séparation cruelle, il est rare que l'horizon ne s'éclaircisse pas avant la fin et que sa philosophie alerte et sereine ne reprenne le dessus.

Lorsque sa femme et ses enfants, tout au moins Adèle et Rodolphe, qui avaient accompagné leur mère (i), le quitteront, à la fin de

nier, ancien officier aux zouaves pontificaux, décoré de la Légion d'honneur, pour sa courageuse conduite en 1870, avait épousé en premières noces, — alliance de deux grands noms, — la fille du général de Lamoriciere.

Archives du baron Charles de Buttet.

(i) Constance était restée auprès de sa grand-'mère de Morand.

1802, après un séjour auprès du Comte, en Sardaigne, il écrira, « par leur occasion », à son ami Costa cette lettre qui permet de pénétrer les replis les plus secrets de son âme (i) :

« Vous me tenez tout à fait rigueur, cher ami ; il faut absolument que Je vous relance. J'ai, pour vous écrire sûrement, une occasion trop bonne pour moi : c'est celle de ma femme et de mes enfants qui s'en vont revoir leur patrie. Je ne puis ni me dispenser d'envoyer ma femme, ni l'envoyer sans mes enfants; enfin, il n'y a pas moyen de faire autrement. Ils partent sans trop savoir quel sera le terme d'une séparation qui me cause un chagrin bien vif, comme vous l'imaginez aisément. Je tourne mon assiette et je m'en vais r^ompre la croûte avec ma sœur(2) pour vivre un peu au moins deux fois par jour. Je ne sais, en vérité, comment je supporterai la solitude de ma maison, et comment je pourrai m'endormir sans avoir vu ma famille que je voyais croître avec tant de plaisir. Enfin, mon cher ami, je ne me rappelle pas

(i) Archives de M. Jacques Bourgeois. — Lettre du 22 septembre 1802 provenant des archives de La Motte.

(2) Anne-Marie. — M""^ de Saint-Réal, dont le mari était fonctionnaire en Sardaigne au temps où Joseph de Maistre y occupait le siège de Président du tribunal suprême.

d'avoir eu un moment plus détestable depuis notre hégire.

« L'avenir, pour moi, est plus obscur que jamais, parce qu'il dépend d'un autre avenir qui est fort en l'air. En attendant, c'est une grande consolation pour moi d'être bien au moins du côté des finances, ce qui ne laisse pas d'être un objet important. Tout le reste ne vaut pas le diable, sauf le danger d'être rôti. J'aimerais mieux vivre avec les Hurons. Leur estime même déplaît (je ne parle pas de celle des Hurons) parce qu'elle est froide, muette et sotte. Je me consolais de tout avec ma femme, mes enfants et mes petits écus ; et voilà qu'il faut se séparer et se ruiner en voyages. Patience encore, la résignation est une vertu qui est aujourd'hui d'un grand usage. On demandait un jour à notre bonne amie Madame Hubert : Comment faitesvous pour vivre avec ce revenu ? Elle répondit avec ce beau sang-froid que vous connaissez : Eh ! mon Dieu, on ne vit pas. Voilà la vraie philosophie. Je vivrai donc tant que je pourrai, et si jamais il n'y a plus moyen de continuer, je m'arrangerai pour ne pas vivre... >>

ni

Madame de Maistre n'était, certes, pas à la hauteur de son mari comme intelligence; mais elle avait la même grandeur d'àme, la même

noblesse de cœur. Femme excellente, élevée simplement, d'une piété éclairée, elle possédait, avec toutes les vertus robustes, tous les petits défauts de sa race. Dans la vie ordinaire, timide, prévoyante à l'excès, hésitante, timorée, craignant de se compromettre, elle manquait parfois de simplicité. Mais, dans les moments difficiles, — elle nous le prouvera bientôt, — elle était capable de tous les dévouements, de tous les sacrifices, de tous les héroïsmes... C'était bien la compagne dont a parlé M. de Margerie ( i ), la femme aimable, judicieuse, charitable, économe, à la hauteur de toutes les infortunes et de toutes les prospérités, l'épouse appelée à devenir « l'honneur de la Savoie >'(2), la femme forte et tendre, s'oubliant elle-même, accomplissant son devoir sans bruit et sans souci de l'éloge, s'effaçant devant son mari, pratiquant la maxime qu'une mère, dans une maison, doit être devinée partout et ne se montrer que dans ses enfants...

L'amour, dit-on, nait des contrastes. L'affection que Joseph de Maistre éprouvait pour sa

{i) Le comte Joseph de Maistre.

(2) C'est le nom glorieux que lui donna le marquis Costa après ^admirable conduite de M"'^ de Maistre durant les événements de 1792-1 7Q3.

AVANT LA RÉVOLUTION 2b']

femme doit avoir eu cette origine, car leurs caractères étaient aux antipodes. Lui, voyageait dans les nuages, comme jadis Xavier ; il se complaisait sur les cimes, au milieu du tonnerre et des éclairs, alors qu'elle n'entrevoyait d'autres horizons que les murs de l'hôtel de Salins, peuplé de bébés potelés « à persécuter amoureusement », d'autre idéal que la bonne petite vie de province, l'hiver à Chambéry, l'automne à la campagne, et cela aussi longtemps qu'il plairait à Dieu... Pourtant les époux s'adoraient. — Et Joseph de Maistre, habitué à se reposer sur sa femme de tous les soucis de la vie pratique, trouvant toujours prêts, à point nommé, l'habit de ville et les souliers à boucles d'argent, devait souffrir cruellement des ennuis de la séparation.

Il le dira plus tard, dans cette lettre où Madame Prudence (c'est ainsi qu'il l'appelait) est peinte avec tant d'esprit et de tendresse (i) :

« Le contraste entre nous deux est ce qu'on peut imaginer de plus original. Mais je suis, comme vous avez pu vous en apercevoir, le Séns-ituv pococurante et surtout Je me gêne fort peu pour dire ma pensée. Elle, au contraire, n'affirmera jamais, avant midi, que le soleil est levé, de peur de se compromettre. Elle sait ce qu'il faut faire ou ne pas faire le lo octobre 1808, à dix heures du matin, pour éviter un inconvé-

(i) Conesponclance. — Lettre du 2ô septembre 1806. II 17

nient qui, autrement, arriverait dans la nuit du i5 au i6 mars 1810. — « Mais, mon cher ami, tu ne fais attention à rien, tu crois que personne ne pense à mal. Moi, je sais, on m'a dit, J'ai deviné, je prévois, je t'avertis, etc.. » — « Mais, ma chère enfant, laisse-moi donc tranquille, tu perds ta peine, je prévois que je ne prévoirai jamais, c'est ton affaire. »

« Elle est mon supplément et il arrive de là que, lorsque je suis garçon comme à présent, je souffre ridiculement de me voir obligé de penser à mes aifaires ; j'aimerais mieux couper du bois. Au surplus, Madame, j'entends avec un extrême plaisir les louanges qu'on lui donne et qui me sont revenues de plusieurs côtés, sur la manière dont elle s'acquitte des devoirs de la maternité. Mes enfants doivent baiser ses pas, car, pour moi, je n'ai pas le talent de l'éducation. Elle en a un que je regarde comme le huitième don du Saint-Esprit ; c'est celui d'une certaine persécution amoureuse au moyen de laquelle // lui est donné de tourmenter ses enfants du matin au soir pour les faire s'abstenir et apprendre, sans cesser d'en être tendrement aimée. Comment fait-elle ? Je l'ai toujours vu sans le comprendre ; car pour moi je n'y entends rien... »

Joseph de Maistre ne se jugeait-il point trop sévèrement quand il se refusait « le talent de l'éducation? ». Nous ne lui contesterons pas,

tout au moins, la tendresse de son cœur de père. Combien il les aimait, ses enfants, et dans quel style il sait traduire les sentiments délicats qui débordaient de son cœur !

« Ta lettre, écrit-il le 4 mai 1700 à sa sœur Thérèse (i), m'a pénétré de bonheur, comme une éponge qu'on trempe dans l'eau; la moindre gentillesse de mon Adèle est une béatitude pour son papa.

« Je suis faible, sans doute, un père a le droit de l'être.

« Je désirerais aussi le sort du petit chat, si mes enfants étaient gauches, insensibles, médiocres, comme tant d'autres automates baptisés que je connais, et quand je vois ces petits êtres donner le moindre signe de parenté avec leurs tantes qui m'ont tant gâté, je suis aussi heureux qu'on peut l'être... »

Ici se place la confidence de ses préoccupations au sujet de la santé de sa petite Adèle : il lui trouve un certain air de torpeur qui l'inquiète ;

« Eh ! que deviendrais-je, bon Dieu, si à dixhuit ans elle n'aimait ni le voyage de Meillerie, ni le berger de Thomson, ni les grandes herbes de Werther, ni les colonnes doriques? »

S'adressant à sa sœur Jeanne (2), qui venait

( 1 ) Correspond jiic(.

(2) M""^ de Buttet.

26o JOSEPH DE MAISTRE

d'être la victime d'un accident de voiture, le Ck)mte lui dit :

(( Pardon, ma pauvre Jenni, si J'ai écrit une mortelle petite page avant de parler de toi et de ton bras ; ce n'est pas que j'oublie ni toi, ni lui, mais quand un père a commencé à parler de ses enfants, c'est comme une boule sur un plan incliné... »

Et son fils Rodolphe ? Sa mère a décrété, — car il a une volonté de fer, ce gouvernement qui s'appelle Madame Prudence ! — qu'il serait mis en nourrice à Vimines(i), dans ce petit village bâti sur la colline au bas de laquelle la route des Échelles déroule son ruban sinueux, entre deux versants tapissés de verdure. Thérèse de Maistre est à la campagne. C'est une femme supérieure ; sa nièce Constance lui ressemblera par plus d'un trait. Elle entretient avec son frère une correspondance de haute portée sur les grands événements politiques qui se déroulent en France.

Joseph de Maistre lui donne la réplique : « ...Sur le troisième point, je n'ai rien à te dire, ou, si tu veux, je te dirai qu'il est très certain qu'avec une règle de trois, on ne peut pas faire un ange, pas même une huitre ou un savant du café de Blanc... »

Et, quittant les hauteurs pour redescendre

(i) A cinq kilomètres de Chambéry.

dans son home, voici le père qui reparaît dans ces lignes :

« Tu voudrais donc bien me voir aux Echelles et les entours ont aussi la bonté de me désirer ? Eh ! bon Dieu, ma chère amie, comment veux-tu que j'aille aux Echelles quand je n'ai pas seulement le temps de t'écrire ? Car il est bon de te dire que cette lettre touche à sa fin, malgré mon extrême envie d'ajouter encore bon nombre de pieds de mouche. — Après cela, quel projet peut-on faire ? Quel plaisir peut-on se permettre ? Je ne vais pas seulement à Vimines; mais Nane{\) y va pour moi à cinq heures du matin. Demande ! demande comment Rodolphe est fait ; moi je ne dis rien... On ne doit point parler de son nombre ^ de son poids, ni de sa mesurée. »

Madame de Maistre trouvait-elle par hasard que le Comte adorait trop son fils et en était-il réellement réduit à parler « de son nombre, de son poids et de sa mesure » dans ses lettres à ses sœurs ?

De fait, le Comte avait un faible pour son fils et s'extasiait à ses réparties enfantines. Le 21 juillet 1793(2), il écrit de Lausanne à la comtesse Henry Costa :

(i) Petit nom d'Anne-Marie, la future M""= de Saint-Réal. (2) Rodolphe avait alors quatie ans.

« Rodolphe surtout est loin de vous oublier. L'autre jour il composa un petit dîner à sa manière ; quand tout fut prêt, il fut question d'inviter les convives et il dit expressément qu'il voulait inviter Madame Costa, les petits Costa et les cochojis de mer. Voilà, Madame tous ses amis de Genève...

« J'embrasse tendrement tous les conviés au dîner de Rodolphe, excepté les cochons de f?ie?\.. (i) »

Ce Rodolphe, il sera la préoccupation constante de son illustre père : enfant, petit garçon, jeune homme, Joseph de Maistre se demandera avec anxiété ce qu'il en fera, quelle carrière il pourra ouvrir, au delà des monts, dans ces temps troublés que traverse l'Europe, à cet enfant gui n'est pas italien, et, en 1802, il écrira de Cagliari à son ami Costa :

... « Faites-moi surtout une parlote personnelle sur ce qu'on peut faire de son fils dans ce temps et dans ce lieu. Voilà pour moi le grand problème sur lequel je suis empressé de consulter votre esprit droit et prévoyant. Mes enfants ne sont pas italiens : là sont leurs parents; là

(i) Archives de Beauregard.

sont leurs amis; là donc ils devront prendre racine. Cependant... Enfin, dites-moi un peu quelque chose par charité (i). »

Et lorsque ses enfants auront grandi, loin de leur père en exil, il épanchera dans ses lettres les trésors de tendresse qu'il ne peut dépenser en les caressant; il se fera petit, tout petit; non pas professeur, — maîtresse de grammaire; non pas père, — mère. Il se chargera de corriger leurs devoirs et de leur enseigner le français, comme dans la délicieuse épître où il apprend à la petite Adèle à conjuguer le verbe chérir :

« J'ai été très content du verbe chérir que tu m'as envo\"é. Je veux te donner un petit échantillon de conjugaison; mais je m'en tiendrai à l'indicatif, c'est bien assez pour une fois.

« Je te chéris, ma chère Adèle : tu me chéris aussi et maman te chérit : nous vous chérissons également, Rodolphe et toi, parce que vous êtes tous les deux nos enfants et que vous nous chérissCy aussi également l'un et l'autre; mais c'est précisément parce que vos parents vous chérissent tant qu'il faut tâcher de le mériter tous les jours davantage. Je te chérissais, mon enfant, lorsque tu ne chérissais point encore, et ta mère te chérissait peut-être encore plus, parce que tu lui as coûté davantage. Nous vous chérissions

(i) Archives de M. Jacques Bourgeois. — Lettre inédite

tous les deux lorsque vous ne chérissiei encore que le lait de votre nourrice et que ceux qui y OMS chérissaient n 3.\a\Q.nx point encore le plaisir du retour. Si je l'ai chéri depuis le berceau et que tu m'as chérie depuis que tu as pu te dire : mon papa m'a toujours chérie; si nous vous avons chéris également et si vous nous ave^ chéris de même, je crois fermement que ceux qui ont tant chéri ne changeront point de cœur. Je te chérirai et tu me chériras toujours, et il ne sera pas aisé de deviner lequel chérira le plus l'autre. Nous ne chérirofîs cependant nos enfants, ni moi ni votre maman, que dans le cas où vous chérirei vos devoirs. Mais je ne veux point avoir de souci sur ce point, et je me tiens pour sur que votre papa et votre maman vous chériront toujours.

Marque-moi, mon enfant, si tu es contente de cette conjugaison, et si tous les temps y sont (pour l'indicatif.) Adieu, mon cœur... »

Cinq ans après, le 14 décembre 1802, il écrira de Cagliari à Adèle : (i)

« Je te sais bon gré des regrets que tu me témoignes, car je les crois bien sincères ; tu sais assez, de ton côté, que loin de mes chers enfants et de celle qui les a faits, je n'ai qu'une demiexistence. Ce n'est pas que je ne sois ici aussi bien qu'on peut être ici\ mais je suis fait à la

Il Correspoitdancf. — Passini.

vie patriarcale : celle d'officier de garnison n'est point du tout mon fait. Je ne pense qu'à nous réunir. Quand viendra cet heureux jour? Dieu le sait. En attendant, applique-toi bien et tire parti de ta position. J'ai vu avec plaisir qu'il t'en avait beaucoup coûté de te séparer de ton frère ; J'en ai été d'autant plus aise que j'ai vu les mêmes sentiments très-bien et très-naturellement exprimés dans la lettre qu'il m'a écrite. Il faut maintenir dans cette génération l'union qui a régné dans la précédente et qui est la meilleure chose sur la terre. »

Combien de fois ce sentiment ne revient-il pas sous la plume de Joseph de Maistre ! L'union, la vie patriarcale, là était son rêve ; à partir de 1792, il ne pourra plus le réaliser que de loin...

Et voici le correcteur, le critique des ouvrages du comte Henry Costa, le censeur des discours du chevalier Roze, le redresseur des fautes de langage et de style, qui se retrouve dans ce bon point donné à Adèle :

« Pour revenir aux lettres, je suis fort content des tiennes. Le style est bon, et fait mine de se perfectionner. Je dirais, je ferais, au futur, ne sont qu'une distraction; il suffit d'être attentive. Il faut que Madame de F... te prête de nouveau Marie de Rabutin-Chantal. Je te déclare d'avance très-solennellement qu'il me suffit que tu écrives

comme elle : je ne suis pas comme ces gens qui ne sont jamais contents.

« Regarde tout , ne blâme rien , aime les aimables, fais bonne mine aux autres, et Dieu te bénisse! Adieu, Adèle. »

Le comte de Marcellus n'a-t-il pas eu raison de dire que « les correspondances intimes des personnages où se révèlent toutes leurs pensées, sont d'un prix inestimable aux yeux de la génération qui les suit? »

Joseph de Maistre a révélé toutes ses pensées dans ses lettres exquises. Il écrivait un jour que, s'il avait eu la joie de vivre au temps de Madame de Sévigné et de Madame de Grignan, il aurait épousé la fille et serait allé bien vite demeurer à deux cents lieues de sa bellemère afin de recevoir des lettres d'elle.

Adèle et Constance de Maistre ont dû bénir parfois la destinée qui les avait séparées de leur père, puisque son éloignement leur valait de recevoir, à travers l'Europe, ces missives pleines d'amour, pétillantes de verve, étincelantes de style, où, sous la forme légère et enjouée, perçaient toujours un bon sens infaillible, une philosophie douce, jointe à une doctrine religieuse d'une riiioureuse orthodoxie.

Chez de Maistre quand il écrit à ses filles, à ses sœurs, à ses amis, on retrouve le Comte des Soirées de Saint- Pétersboiu^g, l'écrivain du Pape; mais autant le Comte sera rigide dans ses entretiens, autant l'écrivain se montrera entier dans ses affirmations doctrinales, autant l'épistolier se présentera souriant, aimable, enjoué, bienveillant, provoquant la contradiction, admettant la controverse et se gardant de fulminer l'anathème contre celui qui ne penserait pas exactement comme lui : « Défions-nous, — écrira-t-il au baron Vignet des Etoles (i) — de ces systèmes tranchants qui nous font regarder comme des lépreux tous ceux qui ont le malheur de ne pas penser comme nous. — Ne disons pas comme le personnage de Molière :

« Nul n'aura de l'esprit hors nos amis et nous. »

De Maistre n'est pas de ces esprits intolérants,infatués d'eux-mêmes, n'admettant d'autres oracles que les leurs, toujours prêts à maudire les téméraires qui ne sont pas coulés identiquement dans le même moule qu'eux, à fausser les intentions, à incriminer les actes, à traiter en ennemis les adversaires.

Le Comte a la bienveillance native de la force ; il a le respect de la personne et des opi-

(i) Lettre du g décembre 17g",.

nions d'autrui. Il a des amis sincères dans les rangs des cultes dissidents et des partis opposés au sien ; et il est aussi peu porté à l'excommunication envers le prochain qu'à la transaction sur le terrain des principes. Libéral dans la société des hommes, il n'est intransigeant que dans le monde des idées. Qu'on n'essaie point, ici, de le mettre en contradiction avec luimême. Roi ne puis, prince ne daigne, Maistre suis. Il est toujours lui, il y a, il y aura, jusqu'à la fin, entre l'homme public et l'homme intime une parfaite conformité.

Écoutons-le sur la question des femmes, de leur rôle social et de l'éducation qui leur convient.

De Maistre, bien qu'on l'ait traité d'obscurantiste, n'admet l'ignorance pas plus chez la femme que chez l'homme, et, pour l'une comme pour l'autre, il veut l'instruction qui doit la dissiper. Mais il n'entend pas que la femme soit détournée de son véritable rôle, de la mission sacrée que Dieu lui a dévolue, par la coquetterie du pédantisme, et, pour la femme comme pour l'homme, défenseur convaincu du spiritualisme chrétien, il est inquiet au sujet d'un système qui séparerait la morale de la religion et voudrait tout ramener à l'étude des sciences naturelles. Tel est le fond de sa pensée. Comment l'exprime-t-il dans ses ouvrages?

« C'est à notre sexe, sans doute, dit-il (i), qu'il appartient de former des géomètres, des tacticiens, des chimistes, etc. ; mais ce qu'on appelle Vhonime, c'est-à-dire l'homme moral est peut-être formé à dix ans ; et s'il ne l'a pas été sur les genoux de sa mère, ce sera toujours un grand malheur. Rien ne peut remplacer cette éducation. Si la mère surtout s'est fait un devoir d'imprimer profondément sur le front de son fils le caractère divin, on peut être à peu près sur que la main du vice ne l'effacera jamais. Le jeune homme pourra s'écarter sans doute ; mais il décrira, si vous voulez me permettre cette expression , une cour^be rentrante qui le ramènera au point d'où il était parti. »

Et maintenant, dans l'intimité, de Maistre discutera le même problème avec ses tilles. C'est Adèle, l'aînée, qui recevra tout d'abord la profession de foi de son père. Il lui écrira de Saint-Pétersbourg (2) :

« Tu as probablement lu dans la Bible, ma chère Adèle : « La femme forte entreprend les ouvrages les plus pénibles et ses doigts ont pris le fuseau. » Mais que diras-tu de Fénelon, qui décide avec toute sa douceur : « La femme forte file, se cache, obéit et se tait » ? Voici une autorité qui ressemble fort peu aux précédentes,

(^\) Soirées de Saint-Pétersbourg. — 3* entretien. (2) Lettre du 24 octobre (=, novembre) 1808.

mais qui a bien son prix, cependant ; c'est celle de Molière, qui a fait une comédie intitulée : Les Femmes savantes. Crois-tu que ce grand comique, ce juge infaillible des ridicules, eût traité ce sujet, s'il n'avait pas reconnu que le titre de femme savante est en effet un ridicule? — Le plus grand défaut pour une femme, ma chère enfant, c'est d'éti^e homme.

« Pour écarter jusqu'à l'idée de cette prétention défavorable, il faut absolument obéir à Salomon, à Fénelon et à Molière ; ce trio est infaillible. Garde-toi bien d'envisager les ouvrages de ton sexe du côté de l'utilité matérielle, qui n'est rien ; ils servent à prouver que tu es femme et que tu te tiens pour telle, et c'est beaucoup.

« Il y a, d'ailleurs, dans ce genre d'occupations une coquetterietrès-tine et très-innocente. En te voyant coudre avec ferveur, on dira : « Croiriez-vous que cette jeune demoiselle lit Klopstock et le Tasse ? » Et lorsqu'on te verra lire Klopstock et le Tasse, on dira : « Croiriezvous que cette demoiselle coud à merveille? » Partant, ma chère fille, prie ta mère, qui est si généreuse, de t'acheter une jolie quenouille, un joli fuseau ; mouille délicatement le bout de ton doigt, et puis, rrrr !... et tu me diras comment les choses tournent.

« Tu penses bien, ma chère Adèle, que je ne suis pas ami de l'ignorance ; mais dans toutes les choses, il y a un milieu qu'il faut savoir sai-

AVANl' LA Ri;\'OLUTION 27 I

sir : le goût et l'instruction, voilà le domaine des femmes. Elles ne doivent point chercher à s'élever jusqu'à la science, ni laisser croire qu'elles en ont la prétention (ce qui revient au même quant à l'effet); et à l'égard même de l'instruction qui leur appartient, il y a beaucoup de mesure à garder : une dame, et plus encore une demoiselle, peuvent bien la laisser apercevoir, mais jamais la montrer... »

Vient ensuite le tour de cette u follette » de Constance, la tille que Joseph de Maistre ne verra que lorsqu'elle aura vingt ans ; il l'adore parce qu'il se retrouve en elle... Constance tient pour l'émancipation intellectuelle de son sexe; elle invoque l'opinion de Voltaire, elle demande comment et pourquoi, après tout, la femme ne serait pas l'égale de l'homme!... Que lui répondra son père? Écoutons : (i)

« Voltaire a dit, à ce que tu me dis (car pour moi, je n'en sais rien : jamais je ne l'ai tout lu (2), et il y a trente ans que je n'en ai pas lu une

(1) CoriispondaiiCi'. — Lettre du 24 octobre (3 novembre)

iSoS.

(2) On se souvient que M™'= Swetchine doutait, sur ce point, de hi mémoire de son illustre ami. On comprend d'ailleurs ce pieux mensonge de Famour paternel. De Maistre ne voulait pas, aux yeux de sa fille, paraître avoir lu tout Voltaire, même pour le réfuter et le combattre.

ligne), que les femmes sont capables de faire tout ce que font les hommes, etc.; c'est un compliment fait à quelque jolie femme, ou bien c'est une des cent mille et mille sottises qu'il a dites dans sa vie. La vérité est précisément le contraire. Les femmes n'ont fait aucun chefd'œuvre dans aucun genre. Elles n'ont fait ni VIliade, ni VEnéide, ni la Jérusalem délwrée, ni Phèdre, ni Athalie, ni Rodogune, ni le Misanthrope, ni Tartufe, ni le Joueur, ni le Panthéon, ni V Eglise de Saint-Pierre, ni la Vénus de Médias, ni Y Apollon du Belvédère, ni Persée, ni le Livre des Principes, ni le Discours sur l'Histoire ujiiverselle , ni Télémaque. Elles n'ont inventé ni l'algèbre, ni les télescopes, ni les lunettes achromatiques, ni la pompe à feu, ni le métier à bas, etc.. ; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela : c'est sur leurs genoux que se forme ce qu'il y a de plus excellent dans le monde : un honnête homme et une honnête femme.

« Si une demoiselle s'est laissé bien élever, si elle est docile, modeste et pieuse, elle élève des enfants qui lui ressemblent, et c'est le plus grand chef-d'œuvre du monde. — Si elle ne se marie pas, son mérite intrinsèque, qui est toujours le même, ne laisse pas que d'être utile autour d'elle d'une manière ou d'une autre. » Joseph de Maistre, après avoir ainsi détini

le rôle véritable de la femme, se demande si la science doit être son lot :

« Quant à la science, c'est une chose trèsdangereuse pour les femmes. On ne connaît presque pas de femmes savantes qui n'aient été ou malheureuses ou ridicules par la science. Elle les expose habituellement au petit danger de déplaire aux hommes et aux femmes (pas davantage!) : aux hommes, qui ne veulent pas être égalés par les femmes, et aux femmes qui ne veulent pas être surpassées. La science, de sa nature, aime à paraître; car nous sommes tous orgueilleux. Or, voilà le danger; car la femme ne peut être savante impunément qu'à la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer... »

Et plus loin, après une remontrance paternelle à Constance, de Maistre continue :

« Une coquette est plus aisée à marier qu'une savante; car, pour épouser une savante, il faut être sans orgueil, ce qui est très-rare ; au lieu que pour épouser la coquette, il ne faut qu'être fou, ce c|ui est très-commun. Le meilleur remède contre les inconvénients de la science chez les femmes, c'est précisément le taconag-e (i) dont tu ris. Il faut même y mettre de l'affectation avec toutes les commères possibles.

« Le fameux Hallerétait un jour, à Lausanne,

(1) Ravaudage.

assis à côté d'une respectable dame de Berne, très-bien apparentée, au demeurant cocasse du premier ordre. La conversation tomba sur les gâteaux, article principal de la constitution de ce pays. La dame lui dit qu'elle savait faire quatorze espèces de gâteaux. Haller lui en demanda le détail et l'explication. Il écouta patiemment jusqu'au bout, sans la moindre distraction et sans le moindre air de berner la Bernoise. La Sénatrice fut si enchantée de la science et de la courtoisie de Haller, qu'à la première élection, elle mit en train tous ses cousins, toute sa clique, toute son influence, et lui lit avoir un emploi que jamais il n'aurait eu sans le beurre, et les œufs, et le sucre, et la pâte d'amandes, etc..

« Or donc, ma très-chère enfant, si Haller parlait de gâteaux, pourquoi ne parlerais-tu pas de bas et de chaussons? Pourquoi même n'en ferais-tu pas pour avoir part à quelque élection? Car les taconeuses influent beaucoup sur les élections. Je connais ici une dame qui dépense cinquante mille francs pour sa toilette, quoi qu'elle soit grand-mère , comme je pourrais être aussi grand-père, si quelqu'un avait voulu m'aider. Elle est fort aimable et m'aime beaucoup, n'en déplaise à ta mère, de manière qu'il ne m'arrive jamais de passer six mois sans la voir. Tout bien considéré, elle s'est mise à tricoter. Il est vrai que, dès qu'elle a fait un bas,

AVANT LA RKVOLUTIOX

elle le jette par la fenêtre et s'amuse à le voir ramasser. Je lui dis un jour que je serais bien flatté si elle avait la bonté de me faire des bas; sur quoi elle me demanda combien j'en voulais. Je lui répliquai que je ne voulais point être indiscret et que je me contenterais d'un. — Grands éclats de rire, et j'ai sa parole d'honneur qu'elle me fera un bas. Veux-tu que je te l'envoie, ma chère Constance ? Il t'inspirera peut-être l'envie de tricoter, en attendant que ta mère te passe cinquante mille francs pour ta toilette... »

Constance, courroucée, n'a pas dit son dernier mot. Elle revient à la charge, rompt des lances, relève le drapeau féminin et provoque son père à la réplique : n'était-ce point, — ô machiavélisme féminin ! — pour se faire adresser, pour avoir le bonheur de recevoir encore une lettre comme celle-ci : (i)

'< Tu me demandes donc, ma chère enfant, après avoir lu mon sermon sur la science des femmes, d'où vient qu'elles sont condamnées à la médiocrité. Tu me demandes en cela la raison d'une chose qui n'existe pas et que je n'ai jamais dite. Les femmes ne sont nullement condamnées à la médiocrité; elles peuvent même prétendre au sublime, mais au sublime féminin. Chaque être doit se tenir à sa place et ne pas

(i) CorrespondauLe. 1808. — Lettre à M"'' Constance de Maistre.

affecter d'autres perfections que celles qui lui appartiennent.

a Je possède ici un chien nommé Biribi, qui fait notre joie; si la fantaisie lui prenait de se faire seller et brider pour me porter à la campagne, je serais aussi peu content de lui que je le serais du cheval anglais de ton frère, s'il s'imaginait de sauter sur mes genoux et de prendre le café avec moi. L'erreur de certaines femmes est d'imaginer que, pour être distinguées, elles doivent l'être a la manière des hommes. Il n'est rien de plus faux. C'est le chien et le cheval. Permis aux poètes de dire:

« Le donne son venute in eccellenza

(( Di ciascun avte ove hanno posto cura...(i) »

(( Je t'ai fait voir ce que cela vaut. Si une. belle dame m'avaitdemandé, il y a vingt ans : « Ne croyez-vous pas. Monsieur, qu'une dame pourrait être un grand général comme un homme?» je n'aurais pas manqué de lui répondre : « Sans doute. Madame. Si vous commandiez une armée, l'ennemi se jetterait à vos genoux comme j'y suis moi-même; personne n'oserait tirer et vous entreriez dans la capitale ennemie au son des violons et des tambourins. » — Si elle m'avait dit: " Qui m'empêche d'en savoir en astronomie

(i) Les femmes sont arrivées à exceller dans tous les arts auxquels elles se sont appliquées...

AVANT LA RÉVOI,UTION 277

autant que Newton ? » je lui aurais répondu tout aussi sincèrement : « Rien du tout, ma divine beauté. Prenez le télescope : les astres tiendront à grand honneur d'être lorgnés par vos beaux yeux et ils s'empresseront de vous dire tous leurs secrets. » — Voilà comment on parle aux femmes, en vers et même en prose ; mais celle qui prend cela pour argent comptant est bien sotte. »

De Maistre exalte, au passage, cette grande fonction de la maternité, que Constance trouve trop vulgaire :

« Comme tu te trompes, mon cher enfant, en me parlant du mérite un peu vulgaire de faire des enfants! Faire des enfants, ce n'est que de la peine; mais le grand honneur est de iaire des hommes, et c'est ce que les femmes font mieux que nous. Crois-tu que j'aurais beaucoup d'obligation à ta mère, si elle avait composé un roman au lieu de faire ton frère? Mais /lî/rf ton frère, ce n'est pas le mettre au monde et le poser dans son berceau; c'est en faire un brave jeune homme qui croit en Dieu et n'a pas peur du canon. I.e mérite de la femme est de régler la maison, de rendre son mari heureux, de le consoler, de l'encourager et d'élever ses enfants, c'est-à-dire de faire des hommes : voilà le grand accouchement, qui n'a pas été maudit comme l'autre. »

De Maistre remet, d'ailleurs, toutes choses

au point et fait une distinction entre l'ignorance qu'il réprouve et la science dont il ne veut pas :

« Au reste, ma chère enfant, il ne faut rien exagérer : je crois que les femmes, en général, ne doivent point se livrer à des connaissances qui contrarient leurs devoirs; mais je suis fort éloigné de croire qu'elles doivent être parfaitement ignorantes. Je ne vexix pas qu'elles croient que Pékin est en France ou qu'Alexandre le Grand demandaenmariage une tille de Louis Xn". La belle littérature, les moralistes, les grands orateurs, etc.. suffisent pour donner aux femmes toute la culture dont elles ont besoin.

u Quand tu parles de l'éducation des femmes qui éteint le génie, tu ne fais pas attention que ce n'est pas l'éducation qui produit la faiblesse, mais que c'est la faiblesse qui souffre cette éducation. S'il y avait un pays d'amazones qui se procurassent une colonie de petits garçons pour les élever comme on élève les femmes, bientôt les hommes prendraient la première place et donneraient le fouet aux amazones. En un mot, la femme ne peut être supérieure que comme femme; mais dès qu'elle veut émuler l'homme, ce n'est qu'un singe.

« Xd\Qu, petit singe, je t'aime presque autant que Biribi , qui a cependant une réputation immense à Saint-Pétersbourg... »

Les idées que Joseph de Maistre, expriiiiait, en 1808, au petit sÏJige, au rival de Biribi, avaient présidé, en 1786, au règlement de sa vie domestique.

Ces idées, il ne les entoure point de « précautions inutiles ». Le bon sens a parfois, chez lui de ces coups de boutoir, de ces rudesses qui devaient froisser une nature comme celle de Lamartine. Le poète des Méditations, s'il les eût lues (i), n'aurait vu sans doute dans les lettres à Constance que le pédantisme de l'amour paternel lourdement et prétentieusement accommodé. Les théories sur le taconage eussent choqué sa façon idéale de comprendre le rôle de la femme, et le père qui les enseignait lui aurait apparu comme un montagnard pesant, mal dégrossi, prosaïque, comme une sorte de terrible savoyard noyant sous une douche d'eau glacée les rêveries et les extases de l'imagination féminine.

De Maistre et Lamartine avaient deux natures antipathiques, deux conceptions différentes de

(1) Les Lettres et Opuscules de Joseph de Maist.e ont pa.ii en 1851, dix-huit ans avant la mort de Lamartine.

l'humanité, du mariage et de la famille ; aussi le poète a-t-il e'té plus sévère pour le philosophe chrétien que les femmes, qui pourtant eussent pu voir en lui un adversaire de leur émancipation ; mais il savait si bien les honorer dans leur vrai domaine, leur parler le langage qui va droit au cœur, panser les blessures et enseigner les devoirs sans entretenir les illusions ni préparer les défaillances... Pour tout dire, Lamartine semble n avoir pas voulu apercevoir ce qu'il y avait de finesse robuste, de délicatesse forte et de sentiment vrai dans cette àme, à laquelle il reconnaissait de la grandeur, mais qu'il s'oublia un jour à définir une « àme brute ». — Brute, oui, si par la on entend l'àme conservant sa fraîcheur, son originalité, sa sincérité, sa droiture, — l'écrivain gardant l'a excentricité » de son stvle, sans se laisser entamer par les compromis des lois mondaines, ni même par les mensonges des cours, — brute à la façon du cristal de roche ou du diamant.

Prophète du passé, ainsi que l'appelle Ballanche, de Maistre adressera alternativement la parole « aux peuples, tout haut, — aux rois, tout bas, disant à chacun d'eux, non ce qu'il présume leur être agréable, mais ce qu'il jugera leur être utile. »

Dans l'intimité, il se fera encore une loi, une religion, du culte de la vérité. Il la dira à ses filles comme à ses amis, comme il la proclamait

à l'audience ou dans ses harangues. Sa franchise est, si l'on veut, brutale; mais, comme l'a dit M'"'' Swetchine, en relevant le gant jeté à la mémoire de son illustre ami, de Maistre était « une àme nourrie de christianisme, dévouée au culte de la famille, y portant une douceur, une bonne grâce charmante, — sensible dans l'amitié à toutes ses délicatesses, élevant ses devoirs de sujet à la hauteur des plus lovaux, des plus nobles sentiments, (i) »

Un autre de ses apologistes Ta comparé avec raison à ces phares construits sur les hauteurs et c]ui projettent au loin leurs rayons. « En lui, on ne sait ce qu'on doit admirer le plus : le chrétien ou l'homme d'État, le philosophe, le profond théologien, ou le railleur si tinement spirituel ; le serviteur dévoué à son souverain, sans une défaillance, ou l'homme privé (2) ».

Chez lui, le cteui^ valait l'esprit. Le génie du penseur et du prophète s'alliait, sans en être diminué, à une nature aimante et séduisante. — L'envergure de l'un ne nuisait pas à l'expansion de l'autre. Aucun des grands amours qui élèvent l'homme et le rendent aimable ne lui fut étranger : le culte de Dieu, le dévouement à

(i) Le comte de Falloux. — Mad.iiiif S-d'ctchiiie.

(2) M. de Salberg. — Joseph de Maistre. — Rezue liltéijirt lie l'Univers, numéro d'août i8q2.

son Roi, l'aftection conjugale, la tendresse paternelle, l'amitié, le respect chevaleresque de la femme; et, — nous le verrons à la date douloureuse que Joseph de Maistre inscrira bientôt au rang des Jours néfastes, — il fut jusqu'au bout le modèle des fils...

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