SOIREES D'H/^ER ET « PLAISIRS D'AUTOMNE
Une page écrite par Joseph de Maistre à vingt-deux ans. — Dans l'intimité. — Parallèle entre Saint-François de Sales et Joseph de Maistre. — Vhuniour britannique, Vapprét genevois et l'esprit savoyard. — Une journée anglaise chez le marquis d'Yenne. — Un baptême au pôle nord. — L'ascension des rochers de Lémenc. — Un impromptu de Joseph de Maistre.
— En vacances. — Riantes perspectives et vieux manoirs. — L'Albanais et la Chautagne. — Comment nos pères employaient « les plus beaux mois de l'année ». — Un roman d'amour. — Où Joseph de Maistre montre la bonté de son cœur. — Nouvelles lettres inédites. — Encouragements à l'amoureux. — Péronne de Vens à la grille du parloir. — Un galant messager.
— Tout s'arrange. — Carillon de baptême. — Félicitations à la tourterelle. — Tous les bonheurs à la fois. — Un nouveau collègue. — Bon gite offert de bonne grâce. — Ce que Joseph de Maistre pensait du papier timbré.
Joseph de Maistre, en 1775, écrivait cette page (1) ;
« C'est une faute commune à presque tous les historiens de ne jeter que rarement un œil philosophique sur le caractère des différents acteurs qui ont joué un rôle sur la scène du
(1) Archives de M. Jacques Bourgeois. — Élog,e de yictor- Amédée III. Edition originale de 1775.
ï'/b JOSEPH DE MAISTRE
monde. Ce défaut se fait sentir surtout dans ces ouvrages destinés plus particulièrement à nous faire connaître les hommes célèbres, lorsque l'auteur, manquant de génie, s'imagine qu'il est indigne de la majesté de l'histoire de s'appesantir sur les détails de la vie privée ; il arrive de là que nous connaissons le Roi, le guerrier, le politique, — et nous ne connaissons point l'homme. »
Et, comme pour laisser entrevoir ce qu'il y avait en son âme de tendresse, de sentiment, d'amatipité, de Maistre ajoute :
(( L'historien conduit son héros au champ de bataille, au conseil, sur la place publique et il l'abandonne à la porte de sa maison. Eh ! malheureux écrivain ! Entre avec lui, suis-le jusqu'au sein de sa famille... Ne vois-tu pas ce berceau ? Ne vois-tu pas cet enfant qui débarrasse ses mains du maillot et qui tend ses petits bras à son père qui vient de rentrer ? Eh bien ! que devient le grand homme ? S'est-il jeté à genoux ? S'est-il penché sur ce berceau ? Les larmes paternelles ont-elles coulé sur ces langes? Laisse là tes sièges, tes batailles et toutes ces illustres horreurs : montre-moi le père, l'époux, l'ami, dis-moi s'il aime ses semblables... »
Un livre récent a étudié à ce point de vue « le plus grand capitaine des temps historiques » et il nous le montre sous un jour qui, pour un grand nombre de lecteurs, sera une révélation :
« Au milieu des ovations les plus enthousiastes, dit-il, rhomme n'a pas change' ; il va nous apparaître avec une simplicité, une bonhomie que n'altéreront ni l'éclat du succès, ni la pompe des réceptions royales, ni la magniticence obligée de son rang. Dans cette correspondance du mari à sa femme, il n'y a ni consul, ni empereur ; on dirait un bon père de famille en tournée d'affaires. Ce sont les mêmes détails sur les moindres incidents de voyage, sur le plus ou moins de bien-être trouvé dans les logements imprévus ; ce sont les mêmes recommandations patriarcales, les mêmes racontages sur les objets les plus futiles (i). »
Bien qu'il ait aussi livré de rudes batailles, Joseph de Maistre ne fut point un guerrier; il est bien un g-j\7}id homme et nous pouvons, sans crainte de l'amoindrir, lui appliquer le procédé qu'il préconisait au cours de sa vingtième année. Dans l'abandon de l'intimité, au sein des épanchements de la famille ou de l'amitié, il est peutêtre plus intéressant encore à observer que dans ses correspondances diplomatiq ues ou ses travaux de philosophe. On le découvre là sous un jour que Ton ne soupçonnait pas, comme un colosse ramené aux proportions d'une miniature et se détachant du fond sans paraître rapetissé. Joseph
(i) M. Arthur Lévy. — Napoléon intime. — Pion, 189^.
est bien, dans ce cadre, le grand frère de Xavier: on retrouve chez lui la belle humeur, le scepticisme aimable du Voyage autour de ma chambre, le sentiment du Lépreux de la cité d'Aoste... Mais, au surplus, quelle différence de taille entre les deux frères ! L'aîné a la flamme du génie ; dans ce monde supérieur, inaccessible à Xavier, Joseph, transfiguré et baigné de lumière, se lève comme un prophète, se dresse comme une apparition; il se dédouble alors, il dépouille l'homme de l'intimité et transforme en grandeur, en éloquence terrible, toute la virtuosité charmante qu'il prodigue dans le commerce de la vie courante.
Là, sans apprêt, sans fard, il révèle un esprit primesautier par la verve gauloise de ses saillies étincelantes où l'érudition perce toujours; et, don plus précieux encore, il dévoile un cœur d'or, accessible à tous les nobles sentiments et prêt à tous les élans généreux.
Le comte de Maistre appartient bien à la « famille des belles âmes, des âmes vaillantes, loyales et tendres, qui fournissent à la psychologie historique la matière d'un chapitre infiniment attrayant et salutaire, infiniment propre à la dédommager de bien d'autres chapitres (i) ».
De l'esprit, Joseph en avait ; non pas de
(i) M. Amédée de Margerie. — Le comte Joseph de Maistre.
AVANT LA REVOLUTION lyC)
cet esprit à la mode des abbés de cour, léger, moqueur, persifleur, inventif dans ses rapprochements, ingénieux dans ses aperçus, se jouant de tout et faisant merveille à propos de rien; non plus de cet esprit mièvre, précieux, raffiné, soumis, en outre, à une sorte de convention, de loi mondaine n'autorisant pas quelqu'un d'étranger au cénacle à s'approprier une parcelle de ce que le cénacle considérait comme étant son apanage.
Pour tout dire, de Maistre n'avait pas l'esprit frivole, et il eût volontiers provoqué le sourire dans les salons du cardinal de Bernis ou de ^me d'Epinay; son esprit, à lui, était éminemment français, avec une accentuation, un cachet bien authentique {i), la marque de la montagne, — la flore alpestre relevant de ses âpres senteurs les parfums délicats des jardins tracés par Le Nôtre.
(i) De Maistre n'alla qu'une fois dans sa vie à Paris. Lamartine croit pouvoir l'expliquer par la gène que le Comte éprouvait à se trouver mêlé à des gens fins, primesautiers, badins et légers comme ceux qui constituaient le fond de la société parisienne.
« Maistre, — me dit, dans une lettre intime que je regrette de ne pouvoir citer tout entière, un éminent écrivain, — était un génie et un prophète. De là, son emphase et sa déclamation. Ces défauts pouvaient convenir à son immense envergure, il était trop puissant pour n'être pas pesant, trop profond pour n'être pas authentique, selon le mot assez plaisant d'une femme d'esprit... »
l8o JOSEPH DE MAISTRE
De Maistre se plaisait lui-même à rappeler le jugement qu'avait porté sur lui Saint-Martin, qui passa un jour à Chambér\', se rendant en Italie :
« C'est une excellente terre; mais qui n'a pas reçu le premier coup de bêche. » Et Joseph ajoutait : « Je ne sache pas que dès lors personne m'ait labouré.(i))) Le philosophe savoyard n'avait pourtant pas attendu le passage du Philosophe incojinu pour être en plein rapport; mais son esprit avait su conserver cette indépendance, ce naturel, cette horreur du convenu, cette allure primesautière qui donnent tant de verdeur à ses saillies et de puissance à ses coups de boutoir. Et à Saint-Martin, qui paraissait lui reprocher l'absence de souplesse et de culture, de Maistre eût pu répondre à son tour : Le génie prosterné ne prospère pas mieux que le blé couché par le vent : tous deux doivent mûrir debout.
L'esprit du gentilhomme de Savoie n'est ni l'humour britannique de Sterne, ni l'enjouement apprêté de TopfFer, ni le délicieux babil de M'"^ de Sévigné, ni le sarcasme amer de Voltaire. Saint-François de Sales en possédait déjà le tour, avec une nuance plus douce, moins
(i) Correspondance. — Lettre au comte de l^allaise. — 2y avril (7 mai) 1S16.
AVANT LA RÉVOLUTION l8l
acérée; de Maistre est de la même trempe, avec une note personnelle qui ne permet de le comparer à aucun autre; et il restera, dans tous les milieux, le montagnard « peu facile à éblouir, ferme en garde, carrément assis sur le bon sens national, cachant par circonstance ses élégances aristocratiques sous une sorte de paysannerie narquoise... (i) ».
De là le charme de ses lettres. Elles ne respirent pas la monotonie de la plaine ; elles ont la variété et l'imprévu des paysages alpestres: tour à tour l'imposante sérénité des neiges éternelles, la splendeur des levers de soleil sur les hautes cimes, la grâce des pâturages, la limpidité des lacs, la vigueur entraînante des torrents, la rudesse des rochers abrupts, jusqu'au fracas des cascades qui, au tournant du chemin, surprennent le touriste par leur gai murmure et leur panache d'écume.
Le relief des Alpes s'est, pour ainsi dire, incrusté en lui : comme dans la montagne, dont les flancs présentent, suivant l'altitude, des aspects et des végétations différentes, on voit s'épanouir, chez de Maistre, toutes les natures et toutes les floraisons de l'esprit : sérieux ou léger, croyant ou frondeur, philosophe ou mondain, sublime ou gracieux, il est dans tous les
(i) M. Albert Blanc. — Mémoires et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre.
l82 JOSEPH DE MAISTRE
genres également supérieur ; il reste toujours lui. Même lorsqu'il abaisse son vol au ras de terre, il se retrouve à l'aise dans toute la simplicité naturelle d'une force qui s'ignore, mais qui, dès l'abord, transforme, embellit toute chose en lui imprimant son sceau inimitable, avec une égale virtuosité. Là vraiment est la note étrange, presque phénoménale de cette figure : la grâce s'unit en elle à la vigueur, alors que d'ordinaire l'une exclut l'autre et que celle-ci est aux antipodes de celle-là.
Qui croirait que de Maistre, l'homme des sommets tel que nous nous le figurons à cent ans bientôt de distaïue, ait été et soit resté, jusqu'aux confins la vieillesse, l'homme, je dirais presque du icrre-à-terre, ne négligeant rien des petits côtés de la vie, aimant à rire, à jouir de la société des gens aimables et ne dédaignant point de se livrer, avec une ardeur toute juvénile, aux jeux, aux plaisirs bien innocents que permettait à nos pères le train modeste de la vie de province ? C'est de lui aussi qu'on peut dire qu'il était homme et que rien d'humain ne lui était étranger (i). Le haut sentiment familial, la bonté, la cordialité, le dévouement aux amis furent au nombre de ses qualités essentielles.
(i) M. Arthur Lévy. — Njpoli-on intime.
AVANT LA RÉVOLUTION l83
A la ville, de Maistre ne vit pas en sauvage. Il va dans le monde. Il est de toutes les fêtes ; son esprit fait le charme de cette société chambérienne « où toutes les femmes sont belles ». Son avis fait autorité en matière de littérature et d'art. La musique seule a le don de l'exaspérer : en cela son grand-oncle, l'abbé Demotz, ne lui a pas transmis ses goûts. « La musique m'assassine, — écrit-il. — Je ne puis entendre un clavecin sans que toutes les touches frappent sur mon cœur, et souvent je le dis (i). »
Mais, à part cette antipathie naturelle, il ne dédaigne point les plaisirs mondains qu'offrait alors à ses habitants « la capitale de l'Allobrogie ». Les pique-nique de l'époque ne le trouvent point rebelle. Il fréquente assidûment les salons du marquis d'Yenne. Avec quelle bonne humeur il raconte quelque part une de ces « foinviées anglaises » où le high-life chambérien se mettait en frais d'élégance et de somptueuse prodigalité (2)...
« On s'est assemblé à midi pour se séparer le lendemain à quatre heures du matin. Sur mon honneur, je n y comprends plus rien : je crois qu'à mesure que nous nous ruinons, nous
(i) Correspondance — passïm.
(2) Correspondance'. — Lettre du 20 février 1786.
devenons plus grands seigneurs ; — c'est un assez beau phe'nomène, mais qu'il faut cependant croire. D'abord thé, café, chocolat, beurre, etc. Jeux de société et concert. A cinq heures, le dîner : soixante-cinq personnes à table, trente autour et, sur la table, tout le premier chapitre de la Genèse. Tout ce qui rampe, tout ce qui nage, tout ce qui vole, tout ce qui chante, tout ce qui beugle, -tout ce qui bêle y était. Pour vous divertir, je vous envoie le menu. Cent personnes servies en vaisselle plate (même les assiettes) et le dessert en vermeil, couteaux, fourchettes et cuillers (en conscience). Ensuite bal, tous les bonbons possibles et la macédoine. Que manquait-il à cela ? Vous, mon cher, bon citoyen, qui prenez tant de part à ce que l'on fait ici et qui êtes fait pour embellir toutes les fêtes. — Si, par hazard, embellir vous parait convenir trop à une femme, effacez et mettez : compléter. »
Ailleurs il écrira, en consultant son baromètre ( I ) :
« Il s'est élevé une bise noire ou grise qui nous perce comme cinquante millions d'aiguilles de Paris. Ce qu'il y a de vraiment fatal, c'est que, si elle continue à faire la diablesse, elle va nous priver d'une mémorable mascarade, qui
(i) Correspondance. — Lettre du 17 février 1792.
AVANT LA RÉVOLUTION l85
doit avoir lieu lundi prochain. Trente chevaliers modernes habillés en chevaliers anciens courront la ville et rompront des lances comme au xii^ siècle. On portera une bannière et sur la bannière on lira : Le Roi, l'honneui^ et les dames! Les dames seront aussi masquées, je ne sais comment ; enfin, ce sera une belle chose, Dieu aidant; mais j'ai peur c[ue quelque cheval ne s'abatte et que les bourgeois ne disent que la chevalerie est à bas. »
Parrain de l'enfant d'une aimable voisine de campagne, il ira, au mois de janvier, dans l'église de Lémenc, tenir son filleul sur les fonts baptismaux. Comme la rampe de la chaussée, fortement inclinée, est couverte de verglas, gaiment il proposera à la marraine de quitter les chaussures pour ne garder que les bas ; et c'est dans cette tenue que la compagnie fera l'ascension de l'antique Lemencum (i).
(i) « Le six janvier mil sept cent soixante dix-huit, sur les six heures du matin, est né et le même jour a été baptisé Marie- Joseph, fils de Joseph Tardy et d'Antoinette Cottarel, mariés. A été parrain, Marie-Joseph Maistre, substitut de l'avocat général au Sénat de Savoie, et marraine, Sébastienne Fortis, épouse de Claude Pointet.
« Signé : Gayme, curé de Lémenc. »
Registres paroissiaux de Lémenc. — Piccc inédite. — Archives de M. André Perrin. — Souvenirs de famille.
l86 JOSEPH DE MAISTRE
Dans un salon ou une réunion d'amis, de Maistre n'est point l'esprit morose, inquiet, distrait, le grand homme incompris, le pontife qui n'admet d'autre conversation qu'un monologue sur Aristote et Platon ou sur... Lui-Même. Ennemi du moi, il pratique le tuisme : il inventa ce mot charmant, de même que tant d'autres, dont quelque-uns étaient des prophéties, comme le j^ienisme.
C'est un causeur étourdissant, admirateur et défenseur passionné de la langue française, qu'il possédait à fond et avec laquelle il prétendait que l'on pouvait tout tenter, en vers comme en prose, tant elle est riche dans sa sobriété. Or, un soir, en compagnie de Salteur, de Roze, — alors simple docteur en droit, — et de quelques amis, il fut pris au piège et il accepta le détide faire, séance tenante, une pièce de^vers en ac, en ec, en ic, en oc et en iic. Cet impromptu où, sous la forme légère d'un tour de force littéraire, apparaissent des pensées profondes, est, en quelque sorte, sa profession de foi pour le commerce de la vie courante (i). Citons en quelques fragments :
Je hais les dés, les cartes, le trictrac. Je ne bois jamais de scubar (2)
(1) Archives de Saint-Genix. — Poésie inédite de Joseph de Maistre, intitulée : Les cinq voyelles.
(2) Wisky.
De punch ni de rac... (1) Je ne tais point ma cour à Bergeac (2)
Et pour grossir mon sac
Je ne fais nul mic-mar ; Je n'ai d'horloge et d'almana^
Que mon seul estonur...
Ici se place le couplet galant, le madrigal que nos pères ne manquaient jamais d'intercaler dans leurs poésies sentimentales ou leurs joyeuses chansons :
Je suis épris de la charmante \ssec
Et je trouve son joli b^r
Plus frais que le sorb...^c ; J'irais pour elle à la Mecque ; Elle eût rendu fou Séncque
D'un salamaUr ; J'aime mieux chez elle un hareng-ptr,
Même du pain tout sec,
Qiie perdrix ni vin grec ; O mort, si tu lui donnes éch^r.
Viens m'enlever avec!...
Voici les rimes en k :
Je suis charmé quand je suis en pic-n/c :
On est libre, c'est là le hic,
En payant ric-à-r;c ; Je fais quelques vers lyriques, Mais jamais de sntyriques,
(l ) Rjck. liqueur indienne faite avec un mélange de riz, de sucre de canne et de noix de coco.
(2) Un financier de l'époque.
l88 JOSEPH DE MAISTRE
Ce n'est pas mon tir.
Je crains moins la langue d'un aspic,
Les yeux d'un basihV
Qiie le blâme pubhV ; Je ne fais nul honteux traf/V,
Je vis dans mon distr/r...
Et les rimes en oc ?
}i ne voudrais pas pour l'or du monde en bloc, Le sort m'eùt-il réduit au soc, D'aucun bien être escror :
D'un ami, rien ne me cho^u^ ; S'il me raille je m'en moque, Sans livrer de choc...
Les rimes en //c vont permettre au poète de saluer, en tout bien tout honneur, le vin généreux, naturel, authentique des vignes de Savoie, en rappelant une parole de saint Luc... Écoutez :
Je hais les eaux de Forges, BalarHf (i) ; Je ne porte point chez BoldMr (2) D'ordonnance d'Astritr (3) ; Ne voudrais sous ma perrH^w^ Porter cautère à la nuque
(l) Stations thermales.
(21 Un pharmacien de Tépoque.
(3^ Le médecin Jean Astruc. professeur au Collège de France, dans la seconde moitié du xviil" siècle.
AVANT LA RÉVOLUTION 1 8g
Dussè-je être duc !
Quand de son corps on fait lui acqiiedwc.
On est bientôt cad«r, Fût-on plus fort qu'Heydi/c ( i) ; Mais le vin est, selon saint Luc,
De tous le meilleur suc.
Et l'aimable improvisateur, après avoir, sans rature et d'une écriture nette et superbe, révélé, par cette gageure frivole, sa science consommée des secrets de la langue, qu'il vient d'assouplir à sa fantaisie, écrit au bas de l'impromptu :
« Griffoné à minuit sur l'unique chiffon de papier qui s'est trouvé sur le bureau du très humble serviteur de Taimable docteur.
Le Chevalier, qui ne laisse rien perdre des productions de son illustre ami , s'empresse d'emmagasiner les Cinq voyelles, de même qu'en 1777 il copiait fiévreusement sur l'original les plus beaux morceaux du Discouf^s sin^ la vertu...
L'année judiciaire, en ce bon temps, durait neuf mois : du premier décembre au premier septembre. Dès la fin d'août, le monde du
(l) HeiJiitjue : domestique français d'autrefois vêtu à la hongroise.
igo
Palais se dispersait dans les villégiatures de la contre'e : on allait faire ses refoiris {\) et ses vendanges, se visiter les uns les autres, s'adonnant à tous les plaisirs champêtres, à la pêche, à la chasse, aux réunions joyeuses dans ces gentilhommières peuplées jusqu'à l'été de la Saint- Martin d'une société élégante, choisie, simple dans ses goûts, se laissant vivre. On attendait ainsi que les premières neiges vinssent rouvrir yhuisàç. la salle d'audience et les portes cochères des hôtels de la petite capitale...
Aussitôt le temps des vacances arrivé, de Maistre dit adieu à « l'abominable procédure », noue les vieux sacs à grimoires (2) et s'en va chez ses amis faire provision de grand air, de santé... et de gaieté. Un événement, pénible ou joyeux, vient-il assombrir ou égayer le ciel de ceux qu'il aime?... Bien vite il accourt, et sa plume enchanteresse, aussi heureuse dans l'épigraphie latine (3) que dans l'épître française, sait
(i ) Dernière coupe des prairies.
(2) Les pièces de procédure étaient alors renfermées dans des sacs. De là l'expression avoir le bon s.ac, synonyme de bon droit.
(3) Voici notamment l'épitaphe que Joseph de Maistre composa pour son beau-frère de Buttet :
D. O. M. — Cav. Franc, de Buffet. Equitis — Legionis. Formentarice. prœfecti. — Rcg. Scient. Âcad. Taur. Soc. — Virtute. bellica. rerum. natura. peritia. — Prisca. fide. clari. — Doctus. in publico comniodo. — ingénia. Juxtâ. manuque. validas. — Omnis. machinaruni. generis. excogitator. sagaciss. — Nec
apporter le baume qui console ou mêler sa note à la joie. Il salue hyménées et naissances de ces petits mots inimitables auxquels les choses les plus banales empruntent un parfum, une saveur qui les rehausse et les fixe dans les souvenirs. Tel Joseph de Maistre nous apparaît dans ses relations avec le chevalier Joseph de Juge de Pieuliet (i).
phjsicen. tinquain. siiicbat. esse, iiidoctaui. — Nec. oliosain. mathem.— Obiit. X. Kal.Julii. Â^. ab. tncar"-^. M. DCC. XCVll. œt LIX. — patria.'. rci. bellicœ. bonis, omnibus, pjiiiin. diii. vixit. — FaiihT. safis. — Uxo. nurrciis. Joha>i. de Maistre. — Âtnato. citicri. non. pos. Âcerbissiini. iiielus. eheti. niinis. leze. solatium.
A Dieu très bon et très grand. — Ci-gît François de Buttet, ciievalier directeur de l'artillerie. — Membre de l'Académie Royale des sciences de Turin. — Illustre par sa valeur militaire, ses connaissances dans les sciences naturelles, sa fidélité éprouvée. — Gardien éclairé de l'intérêt public. — Aussi ingénieux pour concevoir que pour exécuter. — Habile inventeur de machines de tous genres. — Travailleur infatigable, il perfectionna les sciences physiques. — Il mourut le lo des calendes de juillet 1797, à l'âge de 59 ans. — l^our sa patrie, pour l'art militaire, pour le bien commun, il vécut trop peu, mais ce fut assez pour sa réputation. — Son épouse désolée, Jeanne de IVlaistre, éleva ce monument à ses cendres si chères. — Trop faible consolation, hélas ! pour une si grande douleur.
Archives du baron Charles de Buttet. — Pièce i)iédi1e.
(1) La famille déjuge était établie à Rumiily dès le xiv« siècle. Benoît Juge, qui avait été secrétaire d'un duc de Savoie, et ses deux frères, Jean et Pierre Juge, procureurs au Conseil d'Etat séant à Chambéry, furent anoblis par Lettres du 20 août 1408, qui leiu- attribuèrent pour armoiries trois roses d'or sur
Les de Juge possédaient de beaux domaines en Savoie, La vieille maison seigneuriale, où ducs et rois reçurent l'hospitalité, se voit encore sur la place de THôtel-de-'S^ille, à Rumilly. C'est bien le type original de ces hôtels respectables, que Ton dirait bâtis sur le même modèle, et dont la maison Roze, à Saint-Genix, nous a déjà permis, chemin faisant, de reconstituer le caractère.
Dans la banlieue, semées aux quatre coins de l'Albanais, — cette zone intermédiaire entre la région sévère des grandes Alpes et les profils plus espacés, plus gracieux du petit Bugey, - — sont de nombreuses et superbes propriétés : La Fuly, aux bords du Chéran, la rivière aux paillettes d'or, — Sion, à l'entrée du défilé sombre au bout duquel le Fier se jette dans le Rhône, — le Bouchet, non loin du confluent de la Néphaz et du Chéran, — Pieiiliet, où se dresse le château à deux tourelles, plaqué contre le bois touffu qui fait à ses façades blanches un vigoureux repoussoir, — les Evernées, blotties au pied de la colline de Peignât, comme un nid dans un massif de verdure...
champ d'azur. Ces Lettres furent confirmées en faveur de noble Maurice Juge, suivant Lettres-patentes du duc Charles-Emmanuel de Savoie, du 15 novembre 15Q9, entérinées par le Sénat le 6 mai 1602.
Archi\es de Pieuliet. — Arrêt de la Chambre des Comptes du 26 avril 1700. — Pière inédite.
Derrière la montagne voisine, en Chautagne, le pays du « nectar », se dressait Marétes(i), l,e vieux château, aujourd'hui délabré, avec ses balcons en fer forgé, ses plafonds à la française, ses portes au dessin gracieux, ses panneaux à la Boucher, et ses meubles au style impeccable; — • Marètes d'où, par les beaux soirs d'automne, l'œil charmé embrasse, dans un splendide panorama, le Rhône fuyant au pied du Colombier, la colline de Ghàtillon à la croupe ondulée comme les grandes vagues quand le vent souffle en tempête, et le Montdu-Chat, écran massif et sévère dont le pied baigne dans le lac chanté par Lamartine...
Le souvenir de Joseph de Maistre se retrouve encore ici. Proche parent de la famille de Juge (2), il aimait, au cours des vacances, à
(1) Cette terre venait aux de jLige d'une dame du Noiray, « noble par toute espèce d'endroits », comme la qualifie le vieux dossier d'un procès en revendication de droit de pigeonnier.
Arcliives de Pieuliet. — Ârrèt Je la Chambre des Comptes.
(2) Dans une lettre adressée, le 22 novembre \']62,zu syndic de la ville de Rumilly, relativement à une question de préséance soulevée, a l'occasion de l'ouverture du tir, par M. de Juge, « capitaine du tirage », le président Maistre déclare « ne pouvoir donner une décision à cause de la proche parente de son épouse avec M. de Juge. »
Archives de Pieuliet. — Lettre inédite du président îMaistre.
venir se reposer auprès d'elle, — enfant, « des études sérieuses où il était abîmé » tout le cours de l'année, — jeune homme, « dans le bel âge », de ses labeurs de magistrat et de cet « énorme poids du rien », si lourd à ses épaules d'athlète. On le voyait alors, s'abandonnant librement à son besoin d'expansion et d'activité, chasser la caille dans la plaine de Rumilly, le lièvre sur les hauteurs de Marcellaz (i), la bécassine à travers les marais de la Chautagne ; pécher la truite dans le Fier ou dans le Rhône, et les écrevisses sous les vernes des Evernées. Chasseur, pêcheur, marcheur, il ne faisait rien à demi ; une des tours de Marètes, criblée de petits plombs, porte encore la trace de la cible où, d'aventure, il s'amusait à exercer son adresse en compagnie de la bande Joyeuse qui hantait alors ces riants
séjours (2).
Heureux temps, dont il se plaisait à évoquer
le souvenir !
Joseph de Juge, de quatre ans moins âgé que de Maistre (3), avait fait, comme lui, son
(i) Commune des enviions de Rumilly.
(2) Archives de Pieuliet. — Souvenin de famille.
(■?) M. déjuge était né en 1757-
AVANT LA RÉVOLUTION 1q5
droit à l'Université de Turin. Revenu avec le grade de docteur, il eut, lui aussi, son roman d'amour. Les beaux yeux de Péronne Montanier de Vens, entrevus aux fenêtres du castel de Chàteaufort, situé non loin de la terre de Marêtes, avaient percé son cœur d'une de ces flèches que le dieu malin n'a jamais laissées chômer dans son carquois. Le regard charmant de M"*" de Vens éclairait un visage mutin, d'une rare finesse, couronné d'une adorable chevelure blonde, poudrée à frimas et retenue par un ruban rose qui en réprimait mollement les écarts... Péronne n'était pas insensible à la passion qu'elle inspirait à son adorateur. Tout les rapprochait, naissance, fortune, convenances de famille ; aussi, le i3 septembre 1779 (i), Joseph de Juge devenait-il l'époux de M"*^ de Vens.
Malheureusement, il se produisit à l'égard du jeune ménage un de ces phénomènes dont il est question dans Un Homme d'autrefois : « La jalousie d'un vieux serviteur, la faiblesse du père, rendirent peu à peu la vie en commun difficile : c'est l'éternelle histoire de Loth et d'Abraham. »
Joseph, marié à vingt-un ans, était fils de famille, mais il n'avait pas de position. La bellemère et la bru ne purent-elles parvenir à s'accorder?... Bref, en attendant des temps meil-
(1) Archives de Pieuliet.
leurs, M'"*^ de Juge dut se retirer à Lyon, au couvent des Ursulines.
Joseph de Juge en conçut un profond chagrin : à qui le révéler sinon au cousin de Maistre, Tami toujours prêt à partager les peines, à panser les blessures des autres?... Ce médecin des âmes souffrantes ne possède-t-il pas avec toutes les énergies et toutes les hardiesses de l'esprit, toutes les délicatesses, les finesses, les tendresses du cœur(i), toutes les ressources ingénieuses de l'amitié ?
Joseph de Maistre est vivement touché de la confiance que l'amoureux lui témoigne, et bien vite il répond (2) :
« Chambéry, i3 août 1781.
« Je te remercie mille fois, mon cher de Juge, de ton gentilissinio foi^-lio : les marques d'amitié que je reçois de toi seront toujours infiniment chères à mon cœur ; je n'ai pas besoin de te dire, cher ami, combien je suis révolté de la conduite qu'on tient à ton égard : je ne suis pas étonné que tu envies mon sort, je suis aimé de tout ce qui m'environne et tu penses bien que je ne suis pas ingrat. Si ma fortune me permettait actuellement de prendre
(1 ) M. de LescLiie. — Le comie Joseph de Ma'stre. (2) Archives de Pieuliet. — Lettre inédite.
une femme, on la recevrait à bras ouverts. On te refuse la tienne, à toi que la fortune a si bien traité. Voilà, mon cher, comment tout va mal en ce monde ; mais il faut convenir que ton lot de malheur est trop fort : si l'amitié peut en adoucir l'amertume, je t'offrirai comme une consolation le tendre intérêt que toute ma famille porte à tes peines. En mon particulier, je ne sais pas t'exprimer à quel point je suis touché de. la dureté inconcevable qu'on exerce à ton égard ; probablement je verrai Lyon dans le courant des vacances et je puis t'assurer que je me fais une grande fête de voir ta moitié ; je te demande expressément la permission de l'embrasser, si la grille ne s'y oppose pas.
« Je n'oublie point mon voyage de Chautagne ; mais dis-moi s'il ne te serait pas possible de venir passer les derniers jours d'août avec nous. — Te voilà enterré dans ton triste Rumilly ; tire-toi de ce trou où tu meurs d'ennui et viens te dérider un instant avec nous ; par malheur, nous n'avons pas grands plaisirs à t'offrir, mais entin, tu seras avec des gens qui t'aiment beaucoup et nous rirons de temps en temps : c'est quelque chose. Si tu nous fais cette galanterie, je suis homme à te reconduire à Rumilly.
« Adieu, cher ami, je t'embrasse tendrement; fais, si tu veux, mes respectueux compliments à ta mère et surtout à ton père, contre
qui j'ai beaucoup moins de rancune. Toutes les cousines te disent mille choses tendres ; elles se joignent à moi pour te prier de faire l'équipée de Chambéry,
« Adieu encore ; tout à toi de cœur et d'àme.
« Maistre. »
Avec quel tact l'auteur de cette e'pître réconforte l'infortuné patient ! Il prend part à ses peines, il est révolté de la conduite que l'on tient à son égard. Entrant dans ses vues, il favorisera ses desseins : il ira en son nom embrasser à travers la grille la charmante recluse, l'une des premières paroisiennes de cette église qui abritera tant de cœurs ulcérés, tant de femmes exquises...
Elle ne devait pas tarder à rentrer au pigeonnier. Joseph avait été, une fois de plus, bon prophète. Un an après, toutes les résistances sont vaincues, toutes les équivoques dissipées, toutes les difficultés aplanies. La belle Péronne est délivrée et le chevalier de Juge ramène à la maison paternelle celle qui, à son tour, et comme iRsublime mèr^e de Joseph de Maistre, est appelée à fonder une nombreuse famille.
En mai 1783, M'"^ de Juge accouche d'une fille. L'heureux époux avait dû, au moment de cette naissance, se rendre à Turin pour y régler d'importantes affaires et c'est au
delà des monts que lui parvient cette lettre, où la liberté d'allure revêt une forme tellement attrayante que nous ne résistons pas au plaisir, indiscret peut-être, de l'enchâsser ici (i) :
« Chambéry, 21 mai 1783.
« Est-on à temps, mon bien cher parent, de te féliciter sur l'heureux accouchement de ta ioiu^tej^elle ? Je crois qu'oui, puisque je n'en suis instruit que depuis deux Jours par M™'' de la Chavanne, qui l'a appris à Saint-Genix ; en vérité, mon cher ami, il est impossible de t'exprimer à quel point je partage ton contentement : il est toujours doux d'être père, mais la tendresse pour la faiseuse doit porter ce sentiment à un degré de vivacité inconnu à tous ceux qui ne se trouvent pas dans ta position ; ainsi, mon cher, je juge de ta joie par ton attachement à la jolie maman. Elle ne t'a donné qu'une fille, mais tu sais bien qu'il en faut, et tous les experts conviennent que la façon d'un garçon ne coûte pas davantage. Viens donc vite nous en faire ici : dépêche-toi d'attraper un emploi ; amène-nous ta moitié ; je te déclare que je veux être parrain du sixième, et, quant à la marraine, d'ici là je tâcherai d'y pourvoir.
« Ne passeras-tu pas bientôt les Alpes ? Il
(i) Archives île Pieuliet. — Lettre inédite.
200 JOSEPH DE MAISTRF.
me semble que, toute affaire cessante, tout chrétien qui devient père d'un enfant qu'il a fait est oblige' de venir embrasser sa femme. Tu trouveras à ton passage dans la capitale de l'Allobrogie une assez mauvaise auberge, mais bon visage d'hôte, et surtout l'aîne' de la famille, toujours très empressé de te dire et de t'écrire
qu'il est
« Tout à toi,
« Maistre. »
Que d'esprit et de cœur dans ce poulet tracé d'une main légère, avec cette verve gauloise, apanage de nos pères ! S'ils étaient moins prudes et moins collet-monté que nous, leurs sentiments et peut-être aussi leurs mœurs ne laissaient pas d'être plus purs que les nôtres. Trop français pour ne pas avoir un fond de gauloiserie, Joseph de Maistre ne dédaignait pas, à l'occasion, de lancer un trait quelque peu leste. Mariages et naissances mettaient son esprit en gaîté, et sa plume, nullement rigoriste, chevauchait bien alors, « la bride sur le cou ».
Avec quelle désinvolture gracieuse et enjouée il savait toucher à tous les sujets délicats du domaine intime ! En lygi, alors que son ami Costa attend un nouvel enfant, il lui écrira, ce bijou de lettre, pendant de celle qu'il adressait, huit années auparavant, au chevalier de Juge(i):
(i) Correspondance. — Lettre du 27 janvier 1701.
« ...Aujourd'hui cependant je veux mettre fin à mes remords et vous demander d'abord des nouvelles de tous les êtres purs, visibles ou invisibles, qui sont chez vous et de la dame qui couvait encore une de ces délicieuses créatures quand je vous quittai à Genève... Je vous souhaite une demoiselle, puisque vous la désirez ; mais quand vous serez une cinquième fois papa, quelle que soit l'espèce, dépêchez- vous de m'en faire part. Je souhaite pour la maman que ce soit aux moindres frais possibles... »
Mais revenons à l'heureux pigeon de la tourtei^elle... En 1783, le chevalier de Juge est enfin nommé substitut de l'avocat-fiscal au parquet du Sénat. Ici encore l'amitié de Joseph de Maistre se retrouvera des premières sur son chemin. Ce sera à Turin qu'il lui adressera cette nouvelle épître tout imprégnée de cette jovialité, de cette « gaieté native » qui ne l'a jamais abandonné, ainsi qu'il l'écrira plus tard, de son lit de mort, à M"^^ Anastasie de Bonar : « Au milieu des pensées graves et mélancoliques, quelques éclairs de ma gaieté naturelle viennent encore sillonner la nue... »
En 1785, ce n'étaient pas que des éclairs ; le
beau rixe régnait alors sur l'horizon du grand épistolier (i).
« Chambéry, 23 avril lySS.
« Tu ne doutes pas, mon cher parent, de l'extrême plaisir avec lequel j'ai appris une promotion qui place ta chaise si près de la mienne; je viens d'en féliciter ton papa au nom du mien et de toute sa famille. La tendre amitié qui unit nos maisons depuis si longtemps a dû rendre cet événement agréable pour l'un et pour l'autre. Allons ! mon cher ami, courage ! altri tempi, altre cin^e. Autrefois nous prenions des oiseaux, des écrevisses ; nous allions au Bouchet (2) : à présent il faut conclure, raisonner, écrivasser...
« Nous sommes vieux (3) : patience ! Nous tâcherons d'égayer notre vieillesse et de rappeler quelquefois le bel âge, surtout dans les trois mois qui sont pour nous les plus beaux du calendrier. La ville de Rumilly doit voir de mauvais œil une promotion qui la privera infailliblement d'une maison respectable ; mais
(1) Archives de Pieuliet. — Lettre inédite.
(2) Petit village situé à quelque distance de Rumilly.
(3) Joseph de Maistre n'avait pourtant que trente-deux ans.
AVANT LA RÉVOLUTION 2o3
puisque nous la gagnons, je ne puis partager le chagrin de cette pompeuse métropole.
« Au reste, mon cher ami, je suis persuadé que tu fais une trop grande dépense de modestie en te mettant aux lisières. Ta réputation et ta grande application qui l'a fait naître m'assurent que tu te calomnies ; cependant, comme il est impossible que le début, dans toute espèce de carrière, ne soit environné de quelques épines, tu ne dois pas douter que l'amitié ne s'empresse d'arracher pour toi celles qui ne seront point trop fortes pour ses doigts. Je te griffonne ceci sur le grand tapis vert ; probablement mon père, qui n'y peut signer que des arrêts, ne te répondra que par l'ordinaire suivant.
« Ton frère a donc jeté l'habit noir (i)! Franchement, je crois qu'il a bien fait ; il m'avait l'air de n'avoir pas l'air d'un Christ du Seigneur : j'aurais voulu le rencontrer sur le grand chemin pour lui voler ses chapelles ; Dieu veuille, au reste, qu'il ne s'ennuye pas dans cette malheureuse ile de Sardaigne !
(i) Le frère auquel de Maistre fait ici allusion avait été quelque peu poussé à entrer dans les ordres ; mais, n'ayant pas, la vocation, il ne tarda pas à sortir du cloître, libre, d'ailleurs, de tout engagement. 11 fournit, comme officier de dragons, une carrière des plus honorables dans l'ile de Sardaigne : son tombeau y fut découvert bien des années iprès, par mon grand oncle, le chevalier Anne-François de Juge, alors qu'il y arrivait en qualité d'intendant-général.
« Adieu mille fois, mon cher ami ; arrive incessamment, amené la. poule ex fais tant de conclusions que tu pourras.
« Je t'embrasse tendrement.
« Maistre. »
« Toute ma famille te dit mille choses tendres. »
Le nouveau substitut procède à son installation. Il prépare son déménagement et s'apprête à partir, avec armes et bagages, pour la. ^î^aude pille. — De Maistre lui offre l'hospitalité dans ces termes d'une spirituelle originalité avec lesquels il savait dire les moindres choses (i) :
« J'ai oublié de te participer (2), mon cher ami, que me trouvant par une circonstance particulière possesseur d'un appartement dont je ne fais rien absolument, tu es fort le maître d'en user et abuser à ton arrivée, aijisi et comme tu verras a faire. Le susdit appartement n'est cependant qu'un bel et bon galetas sans meubles, — mais c'est un galetas de onze pièces grandes et petites. Et s'il te plaisait de t'en servir pour
(1) Archives de Pieuliet. — Lcttif inédite.
(2) De \"\Xz\\tn partecipare, faire part.
AVANT LA REVOLUTION 20b
tes coffres pendant que tes parents posséderont ta personne, tu peux en disposer.
« Item, une recommandation, mais de la plus grande importance. Messire Froment (i), qui a peigné ta tète du temps que tu t'appelais Bat^î^ota, voudrait avoir le même honneur à pre'sent que tu as ton cru ; je n'ai pu refuser à une aussi vieille connaissance de te recommander, au moins pour essayer. La qualité qui peut le distinguer des autres personnages de son espèce est une main conservatrice qui ne perd pas un cheveu dans vingt ans. Moyennant sa prudence, tu peux devenir Président avec ton poil d'à présent.
« Ite?7i, une annonce bien agréable pour moi, au moment où j'y pensais le moins. En suite d'une fausse expression employée dans les patentes de M. Garbillion, je pars pour faire la tournée du tabellion avec Tlntendant-général, et, le i8, je serai à Rumilly. Je calcule que tu y seras aussi, car il faut bien que tu viennes embrasser ton monde, et partant, nous rirons, en attendant le travail, ce qui sera fort agréable et nécessaire pour me consoler de ne m'ètre pas trouvé à ton arrivée.
« Et la présente n'étant pour autre fin, je
(i) Le coiffeur à la mode lians le monde du Sénat.
2o6 JOSEPH DE MAISTRE
prie Dieu, Monsieur mon cher confrère, qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
« Maistre.
« 4 mai pour le 5. »
« Il y aurait de l'indécence à offrir à un magistrat un lit dans une chambre qui en contient déjà un autre, seule et misérable offre qu'on puisse faire dans un misérable appartement ; mais enfin, petit ou grand, tout est à ton service. »
M. de Juge vint donc à Chambéry s'asseoir, lui aussi, autour de la « table verte ». Lorsqu'il fit son entrée au bureau des substituts, Joseph de Maistre le présenta à ses collègues de Lapalme, Roze, Rolf de Marigny et Vialet (i); puis, avec une gravité comique, il saisit un dossier poudreux, un de ces sacs chargés d'années dans lesquels les pt^ocin^eiirs (2) enfermaient les procédures et, humant ce bouquet de papier timbré, il dit à son nouveau collègue (3) : « Vous allez savoir, Monsieur, combien cela sent bon !... »
(1) Archives de Saint-Genix. — Etat du bureau de l'avocatfiscal général.
(2) Les avoués du temps.
(;) Archives de Pieuliet. — Souvenirs de famille.
N'y avait-il pas, là encore, comme une manifestation de cet état d'àme dont, plus d'une fois, sa correspondance portera la trace ?— De Maistre rêve Providence, libre arbitre, récompense, immortalité, — et il lui faut conclure sur la demande en revendication que Têtu, de Montagnole, a engagée contre son voisin, au sujet d'un lopin de terre sis au mas de Lélia, sous les numéros 1708 et suivants de la mappe (i) de 1738 !... Ah! comme cela « sentait bon ! » et quel malaise d'àme incomprise ce génie devait éprouver en s'abaissant à de pareilles vétilles !...
Il le dit plus d'une fois dans sa correspondance et, le 2 avril 1792, il laissera échapper, à la tin d'une lettre au comte Henry Costa, ce qiios ego qu'il faut placer à côté de son compliment de bienvenue au chevalier de Juge :
« Bonjour, je vous embrasse de tout mon cœur et je vous quitte, par amour des contrastes, pour une abominable procédure... (2). »
(i) Le plan cadastral, établi sous le règne de Charles-Emmanuel 111, pour fixer l'assiette de l'impôt foncier.
(2) Correspondance.