LARMES ET SOURIRES
La mort du président Maistre. — Comment on savait mourir en ce temps-là. — Le testament d'un père d'autrefois. — Joseph le remplace auprès de ses frères et sœurs. — Un deuil public.
— L'esprit de famille chez les Maistre. — Comment ils s'aimaient. — L'indivision de l'amour fraternel. — Promenades à Bissy. — Les horizons des Maistre. — Où Lamartine s'est inspire. — Les réunions dans le grand salon. — Souhaits de nouvel an de Xavier à ses sœurs. — Réponse en vers de Joseph et de M"®^ Maistre. — Impromptu de sœur Eulalie. — Le Parnasse au pied du Nivolet. — Poésies sur un volcan. — Mariage de Thérèse de Maistre. — La Charmille et ses habitants. — Souvenirs du passé. — Aux quatre vents du ciel. — Le retour.
— Les distractions de Ban. — Le contrat de mariage de Lamartine. — Joseph de Maistre faisait-il ses Pâques ? — Les têtes de colonne. — Xavier dépareillé. — Sa fin chrétienne.
Ce fut un triste jour, à l'hôtel de Maistre (i) que le i(ï janvier lySc). Le Président s'en allait
(i) Des recherches minutieuses faites par M. Timoléon Chapperon et mentionnées au chapitre iv de ce livre, il résulte que Joseph de Maistre est né à l'hôtel de Salins, sur la place de Lans.
C'est là que le Président s'était installé lors de son mariage et qu'il a passé de longues années; il habita ensuite un appartement dans la maison de Morand, rue Juiverie ; mais, en dernier lieu, il acquit, par acte du 6 février 1786, Amphoux, notaire de Messire de Regnault Delanoy « une maison située au fond de l'allée qui vise la fontaine publique à l'extrémité part du levant et vent de la place Saint-Léger ».
rejoindre au ciel celle que, quinze ans auparavant, il avait perdue et dont il était resté l'époux inconsolé Toute la famille se trouvait réunie à son chevet : Joseph et iM"^*^ de Maistre, le capitaine Nicolas, le lieutenant Xavier et le jeune Victor, arrivés en hâte de leurs garnisons de Piémont, le chanoine André (i), venu de Moù-
Cet hôtel se voit encore au numéro 10, au fond de l'allée numéro 2-; des inscriptions apparentes ; l'appartement occupé par la famille de Maistre était celui du second étage.
« Le Président y demeurait avec ses enfants, me dit le comte Charles de Maistre dans une lettre qu'il m"a fait l'honneur de m'écrire le 6 mars 1893. et tout porte à croire que c'est là qu'il a dû rendre son âme à Dieu. » C'est là aussi que tous les membres de la famille ont dû se trouver réunis le i''"' janvier 1700, dans la circonstance si intéressante dont il sera question au cours de ce chapitre.
(i) L'abbé André, après avoir fait ses études de philosoph e et de théologie à Avignon, prit ses grades de docteur en droit canon à l'Université de Turin et fut nommé peu de temps après chanoine de la Superga. M. de Montfalcon, le prévôt du Chapitre, remarqua ses talents et, lorsqu'il fut appelé à l'archevêché de Tarentaise, en 1789, il nomma l'abbé de Maistre, bien qu'il fût très jeune encore, doyen de son Chapitre, officiai et giand-vicaire.
Lorsque Mgr de Montfalcon mourut, à la fin de 1793, le Chapitre confia au chanoine de Maistre l'administration du diocèse. Le. dangers d'une telle charge, dans des circonstances aussi difficiles, n'effrayèrent pas son courage. Tantôt caché dans les rochers des Alpes, tantôt poursuivi de retraite en retraite, il traversait les neiges et les glaciers, courant partout où il y avait du bien à faire et donnant aux prêtres du diocèse l'exemple d'un zèle et d'une charité à toute épreuve ; aussi se concilia-t-il l'estime, la confiance et l'attachement de tout le pays. Lorsque le siège
AVANT I.A RKVOI.UTION 2<S5
tiers, les Vii^net, Anne, Jenny et Thérèse, qui n'étaient point encore mariées. Sœur Eulalie seule manquait au dernier rendez-vous ; elle pleurait et priait, la pauvre sainte fille, dans le cloître des Ursulines où, à seize ans, disant au monde un éternel adieu, elle était allée chercher « la vision de ce qui est lointain, le pressentiment de ce qui est la vérité, la gloire dans l'incorruptible lumière (i) ».
Le Président s'éteignit, dans sa quatre-vingtquatrième année, avec la sérénité du juste. Il donna à ses enfants, assemblés autour du grand lit à baldaquin qui avait vu mourir leur mère, sa dernière bénédiction, Joseph lui jura d'être le protecteur de toute la famille, et le père, rassuré, s'endormit dans la paix du Seigneur...
de Tarentaise fut supprimé, en 1802, M. de Mérinville, appelé au siège épiscopal de Chambéiy, nomma M. de Maistre giandvicaire et doyen du Chapitre, et le chargea spécialement de la direction des affaires de la Tarentaise. En décembre 1817, le chanoine de Maistre fut appelé à l'évêché d'Aoste. Préconisé dans le Consistoire du 16 mars 1818, il s'apprêtait à prendre possession de son siège, quand il fut brusquement enlevé par la mort, le 18 juillet de la même année, ainsi que nous avons eu déjà l'occasion de le rappeler.
L'jiiii de l.i Religion et du Roi. — Tome xvii, numéro du 23 septembre 1818.
(i) M. Emile Olivier. — D/S(Oj//'s j l'Académie française.
Ils s'en allaient ainsi, nos pères, simplement, presque sans secousse, comme l'ouvrier qui a terminé sa journée, comme la sentinelle que l'ange de la mort vient relever de sa faction. Mourir, ce n'était pas, pour eux, descendre dans le trou béant de la tombe, au sein des ténèbres troublantes du peiit-ètt^e ou du qui sait'/... Mourir, c'était accomplir sa destinée, commencer la vie qui ne finit point, monter, d'un vol assuré, vers de radieux horizons : ils les découvraient avec les yeux de leur foi naïve, avant d'être en possession de leurs divines splendeurs. Aussi, la mort n'avait-elle point, pour ces croyants robustes, l'inconnu du mystère ni l'horreur de la nuit...
Dans la chambre illuminée et parée comme une chapelle, où le saint viatique venait de leur être apporté, — sans hallucination, en pleine connaissance, — ils entrevoyaient, avec la netteté d'une vision parfaite, le ciel qui s'ouvrait pour les recevoir ; les êtres aimés, partis avant eux, les attendaient au seuil ;... les saints patrons venaient à leur rencontre et, comme sur l'échelle de Jacob, le long des resplendissantes perspectives des portiques célestes, déjà les anges formaient la haie à travers laquelle l'âme, rendue à la liberté, allait s'envoler vers le Créateur. C.es chrétiens d'autrefois voyaient toutes ces choses pendant qu'autour du lit de mort le
AVANT LA RhVOLUTION 287
curé de la paroisse et la tamille à genoux récitaient les prières des agonisants...
Mourir, pour eux, n'était pas même quitter ce monde, et on les entendait dire à leurs enfants en larmes : « Ne pleurez point ! De là-haut, Je veillerai sur vous... Mon âme viendra voltiger au-dessus de vos tètes : n'ayez point peur !... Ce sera pour vous bénir et vous protéger jusqu'à l'heure où nous nous retrouverons pour ne plus nous quitter... »
Ces hommes qui, comme le Président, avaient passé leur vie à juger les autres, au moment de comparaître à leur tour à la barre du grand tribunal, n'avaient ni une minute d'inquiétude, ni un mouvement d'épouvante. Pourquoi eussentils tremblé ? Ils avaient toujours marché droit : la conscience, ce juge intime, ne leur reprochait rien ; aussi, leur dernier acte en ce monde était-il, en même temps qu'un acte d'humilité, le chant d'immortelle espérance d'une àme sûre de son sort.
Ecoutons ce testament où le comte Maistre, le législateur de 1770, l'homme qui eût pu s'enorgueillir de sa science et des honneurs dont le Roi l'avait comblé, exprime, en un langage si simple, aux pieds du Roi des rois, toutes les convictions de son àme de chrétien, toutes les volontés de son cœur de père (i) :
(i) Archives du baron Charles de Buttet. — Document inédit.
« Je, François-Xavier, comte Maistre, second président au Sénat de Savoie, voulant disposer des biens qu'il a plu à la Providence de me donner, ai fait mon testament comme ci-après et, auparavant que de commencer un acte qui me rappelle ma dernière fin, je demande pardon à Dieu, mon Créateur, de tous mes péchés, le priant très humblement de ne pas me juger, à l'heure de ma mort, suivant la rigueur de sa justice, mais de me faire ressentir les effets de sa miséricorde infinie dans laquelle je fonde toute mon espérance, implorant, pour cet effet, les mérites de la Passion et mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ et l'intercession de la Bienheureuse Vierge Marie, de saint François-Xavier, mon patron, et de tous les saints du Paradis.
'< J'institue mon héritier universel Joseph- Marie, mon très cher fils aîné, substitut avocatfiscal général au Sénat de Savoie, et je lui recommande ses frères et sœurs, particulièrement ces dernières. La tendre amitié dont il leur a donné jusqu'à présent des marques sincères et l'attachement respectueux qu'il a toujours eu pour moi, me font espérer qu'il ne démentira pas la confiance que j'ai eue en lui et qu'il leur tiendra lieu de père après mon décès.
(( Je recommande enfin à tous mes enfants de continuer à vivre dans la même union et la
même cordialité que j'ai eu la consolation de voir régner jusqu'à présent dans ma famille. »
Ne faut-il pas trouver dans cette recommandation suprême l'explication de ce phénomène qui aura frappé tous les lecteurs des lettres intimes du grand homme? D'ordinaire, la mort du père désagrège les familles et sème aux quatre vents les affections des premières années ; si elle ne rompt pas les liens, elle les détend. L'intérêt crée bientôt des conflits : le fossé est creusé ; le temps, la séparation et les préoccupations de l'égoïsme se chargent d'en élargir les bords.
Ici, rien de semblable : Joseph de Maistre avait juré, au lit de mort du Président, qu'il servirait de père à toute la famille, et il a tenu parole. Quand l'exil l'aura jeté au bout du monde, au milieu des graves soucis de la vie diplomatique, il gardera intacte, dans son cœur, la place de ses enfants , de tous ses enfants d'adoption. Il n'en oubliera aucun, il écrira à chacun d'eux ; un quart de siècle ne suffira pas à effacer ces lointains souvenirs, et nous l'entendrons en évoquer l'image dans ses lettres à ses petites sœurs, comme si, d'hier seulement, ils s'étaient quittés...
Les funérailles du grand magistrat eurent lieu avec une pompe extraordinaire. Victor ti 19
Amédée III, dans un message au Premier Président, exprima les regrets que lui causait la perte de ce serviteur fidèle, associé à l'œuvre législative du règne de Charles-Emmanuel III, de celui qui, le 22 mars lyyS, était allé, au pied du trône, porter au nouveau roi les hommages du peuple de Savoie.
Le Sénat tout entier assista aux funérailles (i) : le gouverneur, les troupes de la garnison, et, ce qui valait mieux encore, le peuple de Chambéry, les pauvres, qui vénéraient le Président, l'accompagnèrent à sa dernière demeure. Les restes du modèle des pères allèrent reposer, dans le tombeau de Sainte - Marie-Égyptienne , auprès de celle qui fut la « sublime mère » de Joseph de Maistre. Celui-ci, on s'en souvient, avait composé pour elle cette épitaphe qui est comme le sanglot de la douleur filiale. Xavier, qui maniait l'ébauchoiraussi bien que le pinceau, fixa les traits de son père sur une maquette, d'après laquelle Joseph fit exécu-
(1) « Le 17 janvier 1789, a été fourni par les Royales Finances dix-huit flambeaux et dix-huit écussons pour !a sépul ture de messire Fiançois-Xavier comte Maistre 2'^ président du Royal Sénat de Savoye, décédé le jour d'hier sur les quatre heures et demi après midy, lesdits flambeaux pesant chacun trois livres. »
Archives du Sénat de Savoie. — Registre du cérémonial. — M. Ciaudius Blanchard. — Le droit dtr Litre.
ter, par Moretti, à Turin, le buste en marbre qui orne actuellement le salon du château de Bissy (i).
Après la mort de leur père, les Maistre restèrent aussi étroitement unis : chacun avait sa part égale d'une provision de tendresse laissée dans l'indivision, où l'on puisait à pleines mains, sans avoir à rendre des comptes ni à demander de partage.
« Le fraternel foyer (2) » continuait à être la maison paternelle. Là, les militaires venaient passer leurs congés; le chanoine André, ses vacances; Jenny et Thérèse y habitaient, les Vignet en étaient tout proches ; sœur Eulalie y vivait par le cœur et, si elle ne sortait pas de son couvent, les siens ne manquaient pas un jour de parloir.
( i) Joseph de Maistre a mentionné cette circonstance dans son journal : « 1701, "5 juillet. J'ai reçu le buste de mon père, exécuté à Turin, dans l'atelier de MM. CoUin, par le sieur Moretti, leur premier élève, et d'après le modèle fait par mon frère du régiment de la marine, en 178... »
Archives de la famille de Maistre. — Document inédit.
C'est d'après une photographie de ce buste que Dujardin a gravé le portrait du président Maistre placé en tête de ce volume.
(2) La maison de Joseph.
Le dimanche^ pendant la belle saison, les Maistre allaient ensemble, en véritable caravane, errer aux environs de Chambéry. Bissy était leur but de promenade le plus fréquent, Bissy, le ravissant village, autour duquel se déroule le tapis des grands prés donnés en dot à M'^^ de Morand, lors de son mariage avec Joseph...
L'église, simple et modeste, avec son toit de chaume (i), se détache des flancs d'un ravin pittoresque tapissé de sapins. Le clocher hardi profile sa flèche « en bois noirci par le temps » sur le contrefort extrême de la côte de Challod, dont les replis accidentés abritent les anciennes demeures des Regnault de Lannoy et des Garnier d'Alonzier.
Plus loin, dans la direction du nord, un chemin ombreux, à pente douce, conduit au hameau de Chamoux, encadré de noyers séculaires et de châtaigneraies épaisses. Là se trouve, isolée et se dressant au milieu d'une grande prairie, une petite vigne en forme de cône ; Xavier y vient à l'arrière-saison , chasser la grive attirée par les grappes où le vigneron complaisant a laissé quelques graines en guise d'appât (2). A
(1) Elle a été depuis lors reconstruite.
(2) Cette particularité s'est transmise de bouche en bouche, et l'on montre encore à Bissy la vigne qui fut le théâtre des exploits cynégétiques du jeune officier.
mi-coteau, se dresse le château des Comnène, qui ne tardera pas à devenir la propriété de Marthe Perrin, la femme de Nicolas deMaistre.
De la terrasse la vue est incomparable : au premier plan, ce sont les plaines, aux cultures variées, de Bissy et de la Motte, gercées par les méandres de la Leysse ; Chambéry, dont les toitures, uniformisées dans une teinte bleuâtre, sont dominées par les clochers des églises et les tours du Château ; et, au delà, se laissant deviner plutôt qu'entrevoir nettement à travers les profondeurs de la perspective, les vallées luxuriantes de l'Isère et du Grésivaudan.
Au second plan, voici la colline ensoleillée de Sainte-Ombre, puis les âpres rochers de Lémenc ; plus loin, les ravins verdoyants de Saint-Jeand'Arvey, les pentes gracieuses de Barby et le Mont-Saint-Michel, austère et triste, qui surplombe Challes,
Ce paysage varié, où les végétations et les teintes forment entre elles un harmonieux contraste, est dominé, à l'arrière-plan, par une ceinture murale qui, des sommités lointaines de l'Albanais, se mirant dans les eaux bleues du lac du Bourget, s'en va le long du Revard, du Nivolet, du Trélod, rejoindre, vers le sud-est, les Alpes neigeuses de Maurienne et se confondre, sans brisure apparente, avec les Alpes sœurs du Dauphiné, formant ensemble un immense rideau aux cimes ondulées qui, au soleil couchant.
s'irradient de teintes roses d'une incomparable splendeur.
Plus haut encore que le château des Comnène, sur la crête du mont, à la lisière d'un bois épais de châtaigniers, il y a un espace vide et découvert, sorte d'observatoire ménagé par la nature ; un banc vermoulu y est dressé. Joseph vient s'y asseoir (i); Xavier, rêveur, contemple de là le parc de Buisson-Rond, d'où il partait jadis pour aller porter un défi aux sommets des montagnes natales. Redescendus dans le village, lesMaistre se mêlent aux pa3^sans, dont ils sont adorés, causent familièrement avec eux, s'arrêtent sur le seuil des chaumières, caressent les enfants, visitent les malades, et, quand V Angélus sonne, vont réciter la prière à l'église et saluer l'abbé Curtet (2), le vieux curé, qui les accompagne « un bon bout de chemin » jusqu'aux portes de Chambéry, puis s'en retourne à pas lents, son bréviaire sous le bras...
Lamartine viendra rêver à son heure dans ces lieux si bien faits pour inspirer sa muse. C'est à Bissy, près de Nicolas et de Xavier de
(i) Autre tradition locale.
(2) Archives du presbytère de Bissy. — Registres paroissiaux.
AVANT LA REVOLUTION 2g D
Maistre, qu'il composera et qu'il dédiera à Louis de Vignet son Adieu ( i ) :
J'ai quitté l'obscure vallée, Le toit champêtre d'un ami ; Loin des bocages de Bissy, Ma muse, à regret exilée, S'éloigne, triste et désolée, Du séjour qu'elle avait choisi .
Nous n'irons plus dans les prairies, Au premier rayon du matin.
Egarer d'un pas incertain Nos poétiques rêveries.
Nous ne verrons plus le soleil.
Du haut des cimes d'Italie, Précipitant son char vermeil.
Nous ne goûterons plus votre ombre, Vieux pins, l'honneur de ces forêts ; Vous n'entendrez plus nos secrets.
Sous cette grotte humide et sombre, Nous ne chercherons plus le frais, Et le soir, au temple rustique, Qiiand la cloche mélancolique Appellera tout le hameau.
Nous n'irons plus à la prièie Nous coucher sur la simple pierre QLii couvre un rustique tombeau.
C'est de Bissy encore que Lamartine dédiera à Xavier une de ses Hai^monies poétiques : Le
Rktour :
Salut, au nom des cieux, des monts et des rivages
Où s'écoulèrent tes beaux joins, Voyageur fatigué qui reviens sur nos plages
(i) Méditations poétiques. — Adieu. A Louis de Vignet.
JOSEPH Dr-: MAISTRE
Demander à tes champs leurs antiques ombrages,
A ton cœur ses premiers amours !
Que de jours ont passé sur ces chères empreintes ! Que d^adieux éternels! que de rêves déçus! Que de liens brisés! que d'amitiés éteintes! Que d'échos assoupis qui ne répondront plus ! Moins de flots ont roulé sur les sables de Leysse, Moins de rides d'azur ont sillonné son sein ; Et des arbres vieillis qui couvraient ta jeunesse, Moins de feuilles d'automne ont jonché le chemin.
Il est doux de s'asseoir au foyer de ses pères,
A ce foyer jadis de vertus couronné
Et de dire, en montrant le siège abandonné :
Ici chantait ma sœur, là méditaient mes frères.
Là, ma mère allaitait son charmant nouveau-né;
Là, le vieux serviteur nous contait l'aventure
Des deux jumeaux perdus dans la forêt obscure ;
Là, le fils de la veuve emportait notre pain,
Là, sur le seuil couvert de deux figuiers antiques,
A l'heure où les brebis rentraient aux toits rustiques,
Le chien du mendiant venait lécher ma main.
« Mais quelle est, diras-tu, cette voix inconnue
Qui sous mon propre toit m'accueille et me salue?
Aux rives de mon lac cet ami m'est-il né?
A-t-il respiré l'air de ma tiède vallée
Ou foulé sous ses pas l'herbe que j'ai foulée
Aux pieds du Nivolet, d'étoiles couronné ?
De quel droit ose-t-il, étranger sur ces rives...?»
Etranger ! j'en appelle à tes vagues plaintives.
Beau lac dont j'ai souvent réveillé les accords ;
Torrents aux flots glacés, j'en appelle à vos bords;
A vous, vallons de paix, à vous, simples demeures
Oij l'hospitalité me fit bénir les heures.
Où ton nom, si souvent par les tiens répété.
Me donna sur ton cœur un droit de parenté !
Lamartine se chargera lui-même de nous raconter l'histoire de cette belle inspiration et
AVANT LA REVOLUTION 'iqy
de nous retracer cette vie familiale qui, chez les Maistre, « n'a jamais varié » :
« En revenant de la Suisse, je m'arrêtai dans la vallée de Chambéry chez l'oncle d'un de mes plus chers amis, le comte de Maistre. Le comte de Maistre était le frère cadet du fameux écrivain qui a laissé un si grand nom dans la philosophie et dans les lettres. Je passai quelques jours heureux dans cette charmante retraite de Bissy, ensevelie sous l'ombre des no}^ers et des sapins du Mont-du-Chat...
« La vie que l'on menait chez mes hôtes était une vie presque espagnole : une douce oisiveté, des entretiens rêveurs, des promenades nonchalantes entre les hautes vignes et les hêtres des collines de Savoie, des lectures, des chapelets. A la nuit tombante, au son de VA?igelus, on s'acheminait en famille vers la petite église du hameau, cachée avec son toit de chaume et son clocher de bois noirci par la pluie. On y faisait la prière du soir... L'esprit éminent et original, la bonté, la sérénité du caractère de toute cette maison de Maistre, me captivaient.... Je quittai avec peine cet oasis de paix, d'amitié, de poésie... »
Mais, en 1790, Bissy était, plus encore qu'au temps de la jeunesse du poète, « l'oasis de la
2q8 JOSEPH DE MAISTRE
paix, de l'amitié et de la poésie. » C'était alors pour les Maistre l'heure des « premiers amours ». — Pas de rêves brisés, pas d'amitiés éteintes, pas d'échos assoupis qui ne répondent plus ! — ■ Si le Président avait quitté ce monde, son souvenir, doux et consolant, planait, tout frais encore, sur les dix enfants réunis, aux vacances d'automne, comme les anneaux d'une chaîne qui ne devait jamais se briser. A la nuit tombante, on descendait, heureux de vivre, les sentiers rapides de la côte de Bissy et l'on rentrait en ville. Les soirées se passaient en famille dans le grand salon de l'hôtel de Maistre, et bien souvent un regard égaré sur le portrait de la Présidente ou sur le buste du Président ramenait le souvenir des beaux jours où ils étaient encore là, et une larme furtive succédait parfois à un rire joyeux...
Car on était gai chez les Maistre, gai par tempérament, de cette gaieté franche, exubérante, communicative d'autrefois, véritable soupape de sûreté des consciences pures, qui agrémentait les bonnes heures et qui, dans les mauvaises, reprenant son empire au moment opportun, ne laissait pas la désespérance envahir l'àme et empoisonner la vie...
Quel charmant esprit que ce Xavier, devenu le beau et séduisant lieutenant du régiment de la marine, après avoir été le héros de la fameuse ascension de 1784 ! Et quel gracieux commerce
que celui de ces frères et de ces sœurs qui, séparés par les Alpes, s'écrivent et, au nouvel an, s'envoient de petits compliments versifiés, véritables gageures où Joseph, le grave Joseph lui-même, apporte son contingent de boutsrimés, et sœur Eulalie, entre deux patenôtres, son petit regain de mondanité !
Le I'-''" janvier 1790, les Maistre étaient réunis à l'hôtel de la place Saint-Léger. Il y avait là le chanoine André, Nicolas et Victor, venus pour la circonstance, les Vignet, Anne, Jenny et Thérèse. Il ne manquait que Xavier et Eulalie ; mais voici que l'ordinaire apporte à Mesdemoiselles Maistre un pli tout parfumé.... Une lettre de Xavier! et en vers!... Ce Xavier ne fait rien comme tout le monde, et il rime comme personne... Écoutez :
Mes chères sœurs, bonjour, bon an !
Quoiqu'un peu vieux, ce compliment Vaut, par ma foi, mieux que les nôtres ; Que ne puis-je, à votre foyer.
Passer tout ce mois de janvier Accompagné de plusieurs autres!...
Mais puisque mon mauvais destin Me fixe en un pays lointain Et m'empêche d'aller au vôtre, je veux, par écrit, à l'instant, Vous envoyer ce compliment Accompagné de plusieurs autres...
Depuis huit jours, pris au talon.
Je suis étendu, démon long,
3oO JOSEPH DE MAISTRE
Dans un lit dur où je me vautre Et, pour égayer mon cerveau, Je considère un soliveau Accompagné de plusieurs autres...
Je n'ai point, comme vous ici, Le talent de chasser l'ennui En récitant des patenôtres :
Saus user de ce passe-temps, J'ai déjà su gagner vingt ans Accompagnés de plusieurs autres...
Mais comme il faut se convertir Et que ce beau train doit finir, Sans faire ici le bon apôtre, Avant de renoncer au bal.
Passons encor ce carnaval Accompagné de plusieurs autres... (i)
Inutile de dire le succès qu'eut Tépître du lieutenant... Il faut lui répondre sur le mèine ton : tel est le cri général. On se met aussitôt à l'œuvre autour de la grande table du salon : frères et sœurs, en collaboration sous la haute présidence de Joseph, ont bien vite achevé cet impromptu (2) :
(l Archives du baron Charles de Bultet. — Pot-vies incJiies.
(2) A Saint-Pétersbourg, Joseph de Maistre devait avoir encore plus d'une occasion d'exercer son talent pour les bouts-rimés. La comtesse de Strogonoff, par une délicate supercherie, avait fait poser le Comte, sans qu'il s'en doutât, dans son salon. Le peintre, qui n'était autre que Vogel von Vogelstein, fit de lui, en avril 1810, le portrait reproduit en héliogravure en tête de notre premier volume et dont la princesse Narischkine, — la Maria- Antonia de la Correspondance, — voulut absolument avoir une copie. Joseph de Maistre dut s'exécuter, il le fit en gentilhomme.
« Cela a produit, dit-il, une fort plaisante et galante lettre
AVANT LA RÉVOLUTION 3oi
Autour du fraternel foyer, Pendant le rigoureux janvier, Qtiand tu ne peux être des nôtres, C'est un veuvage pour tes sœurs Dont tu possèdes les trois cœurs Accompagnés de plusieurs autres.
Les autres cœurs sont masculins, Ils s'unissent aux féminins Comme des grains de patenôtres; Depuis longtemps tu les connais :
Chacun d'eux ne marcha jamais Qu'accompagné de plusieurs autres.
Eulalie, le lendemain, eut sa part du gâteau, et, pour ne pas demeurer en reste, elle adres-
qui a fini par le don économique d'un simple crayon, mais d'une rare beauté. En donnant le portrait (il l'a bien fallu), j'ai écrit, derrière, ce quatrain :
Lorsqu'étant vieux et sot il valait moins que rien.
On lui demanda sa fig;ure.
Et qui ? Dame importante et qui s'y connaît bien :
D'honneur, c'est presque une aventure.
Plus tard, en adressant à M'"*' Swetchine un autre de ses portraits fait au crayon, Joseph de Maistre l'accompagnait de ces vers:
Docile à l'appel plein de grâce De l'amitié qui vous attend, Volez, image, et prenez place Où l'original se plaît tant.
QuantàPoriginal peint par Vogel von Vogelstein. le Comte le dédia à ses enfants avec cette inscription inédite, religieusement conservée au château de Beaumesnil et dont je dois la communication à son petit-fils, le comte Charles de Maistre :
Liberis superstibus — Sacrum — hos babuit vultus; bœc illi verba fiiere — Sic stetit, bœc faciès, bic coloris erat — Petropoli
— Kal. ver. apr. MDCCC. X. œt. LVII.
A mes enfants après la mort de leur père — Voilà ses traits
— On dirait qu'il va parler. — C'était son port, son visage, son teint — A Saint-Pétersbourg, aux calendes du printemps d'avril 1810, dans la 57*^ année de son âge.
sait, du couvent de Sainte-Ursule, à son frère l'officier, cette jolie réplique où la délicatesse exquise du sentiment fait oublier les hiatus qui s'y sont glissés : la grosse porte du couvent ne grince-t-elle pas parfois sur ses gonds en donnant accès à ces lieux de délices où le cœur en repos a conservé toute sa fraîcheur, tout son parfum original ? Et qui donc oserait relever le grincement des hiatus devant une inspiration comme celle-ci :
Je veux te faire au nouvel an,
Mon cher ami, un compliment
Ni plus ni moins que tous les autres ;
S'il n'est pas aussi bien tourné.
Il n'en faut pas être étonné :
Je fais des vers... comme tant d'autres...
Au vrai, je n'ai point de foyer Où tu puisses au mois de janvier Te chauffer avec tous les nôtres ; Je ne possède pour tout bien Qii'un cœur digne d'aller au tien A la suite de tous les autres.
Si j'apprends que, sans aucun mal,
Tu as passé le carnaval
Loin de ce lit où tu te vautres,
Je chanterai, en répétant:
Pour mon ami, puisse ce temps
Etre suivi de plusieurs autres !
L'année 1 790 avait été... suivie de deux autres, quand un événement domestique, consigné par
AVANT I.A RÉVOLUTION 3o3
Joseph dans son journal, vint lui fournirl'occasion de remplir une fois de plus ce rôle de chef de famille qu'il avait assumé avec tant de dévouement à la mort de son père. Thérèse Maistre fut demandée en mariage par un brave gentilhomme de la province de Faucigny, le chevalier Constantin de Moussy. Comme chez Joseph de Juge et Péronne de Vens en 1779, convenances de noms, de goûts, de situation et de fortune, tout s'accordait pour donner à cette union les garanties les plus solides d'un bonheur calme et tranquille.
François -Marie -Hyacinthe- Constantin (i), seigneur de Moussy, était ollicier au régiment de Savoie : il avait vingt-huit ans. Brave comme son épée, il appartenait à cette race de vaillants serviteurs qui, sur les champs de bataille, avaient la coquetterie d'être les premiers en avant, et qui valurent à la Savoie sa renommée d'incomparable bravoure, toujours vivante et
(1) Le chevalier Constantin était né le 21 mai 1704. 11 mourut le 1 1 juillet 1810.
Les. armes des Constantin sont au champ d'azur, au cerf d'or passant auprès d'un chêne de sinople. Voici leur devise : L'espoir du mieux a présent nie contente.
Le comte de Foras. — Ânnorial et nobiliaire de Savoie.
Archives du château de Magny. — Souvenirs inédits de M. François de Ma^ny.
rajeunie (i). Les officiers de Savoie, pas grands stratégistes, suivaient au feu la ligne droite comme partout ailleurs; et il n'y avait pas de meilleurs jours pour eux que ceux où il fallait en découdre au service du Roi... Quand l'heure de la retraite sonnait, ils reprenaient gaiement le chemin de leurs gentilhommières pour y vivre leurs derniers jours, y boire le vin de leurs vignes, y manger le pain pétri du blé de leurs champs ; souvent même, en temps de paix, ils y goûtaient les longs repos de l'inactivité, alors que, par économie, le Roi licenciait la plupart de ses régiments.
Le chevalier Constantin habitait, tout près de Reignier, le domaine de la Charmille (2), sur le territoire de la commune de Pers-Jussy. La maison, vieille gentilhommière sans luxe et
( i) L'amiral Aube, a l'armée de la Loire, y faisait allusion lorsque, le 28 novembre 1870,3 Beaune-la-Rolande, il électrisait les mobiles savoyards, qui s'y couvrirent de gloire, par ces simples mots : « Soldats ! souvenez-vous que vous êtes les fils des héros de la Brigade de Savoie, yoilà l'ennemi ! ...»
De nos jours encore, un des officiers qui se sont le plus distingués dans nos expéditions coloniales, au Tonkin et au Dahomey, appartient à la Savoie : c'est le lieutenant de vaisseau de
Fesigny.
(2) Ce domaine est indiqué sur la cirte d'état-major au
— !— feuille d'Annecy, au sud-ouest de Magny. 80000
AVANT LA RÉVOLUTION 3o5
sans cachet extérieur, est enfouie dans la verdure, à l'abri des charmes, au centre d'une vaste cour rustique : là, le grand et le petit bétail, vaches, génisses, jeunes chevaux, poules, canards et dindons s'ébattent en liberté, non sans dommages pour la propreté des abords.
Mais qu'importait la rusticité aux gentilshommes campagnards qui trouvaient là le bonheur, vivant sobrement, faisant valoir leurs terres et considérant fermiers et serviteurs comme des membres de la famille ! Ils les tutoyaient tous, les assistaient dans la maladie, servaient de parrains aux enfants, se contentaient d'une portion de la censé, quand ils ne la rabattaient pas tout entière après les mauvaises années, et, lorsque la mort était venue, allaient accompagner, à la tête du cortège, le vieux serviteur « qui avait fait son temps » jusqu'à l'église et au cimetière. — Véritable fraternité que celle qui unissait, du haut en bas, tous ces braves cœurs, insouciants des problèmes qui nous agitent et se contentant de suivre les inspirations de leur nature droite en mettant en pratique, simplement, les enseignements du Dieu des grands et des petits...
Le site de la Charmille est gracieux et retiré, dans un vallon plein de fraîcheur, dont la colline de Pers, surmontée du château de Cevins, forme l'un des versants. Un ruisseau y court, bondissant de cascatelle en cascatelle, rageur à sa façon II 20
3o6 JOSEPH DE MAISTRE
autant que le chevalier Roze ; c'est un affluent du Foron, avec lequel il va se jeter dans l'Arve. On n'a pas de vue depuis la Charmille, mais il suffit de gravir la colline prochaine pour y jouir d'un panorama rival de celui de Bissy : la vallée de l'Arve, les montagnes du Faucigny, les glaciers de l'Aiguille Verte, le Buet, le Mont-Blanc se succèdent dans la direction du midi, en échelonnant leurs perspectives variées et superbes. Vers le nord , on devine , estompées par la brume, les eaux bleues du lac de Genève.
Tel est le domaine dont Thérèse, la sœur du Comte, lafemme supérieure, spirituelle, instruite, avec laquelle il pouvait causer de toutes choses, allait devenir la châtelaine, ensevelissant ainsi dans l'ombre, le m3^stère et la monotonie de la vie rurale, une vie faite pour briller à la ville du plus vif éclat.
Le i3 février 1792, Joseph de Maistre, faisant fonction de père, conduisait sa sœur à l'autel (i). Les heureux époux prenaient le même jour le chemin du Faucigny, et, dès le 17, Joseph leur adressait cette épitre : (2)
« Non, je ne me priverai point du plaisir d'adresser une lettre à Madame de Constantin.
(i) « 13 février 1792. — Mariage de Théreze avec M. de Constantin. »
Joseph de Maistre. — Journal intime.
(2) Correspondance. — Lettre du 17 février 1792.
C'est une jouissance pour moi et j'en veux écrire la date dans mon journal. Eh bien! ma douce Thérézine, te voilà donc dieu toilOhl le grand mot, — et qu'il est agréable à prononcer! Dismoi donc, mon cœur, combien tu as fait de tours dans ta campagne; combien as-tu de chambres et de cabinets? — combien as-tu àc jou7niaux{\) de terre, de bœufs, de vaches, de moutons, de poules et de coqs ? J'espère bien qu'on ne dira pas de toi comme de Perrette : « Adieu, veau, vaches, cochons, couvées! » — Tu ne bâtiras point de châteaux en Espagne, et, plus heureuse que Perrette, tu tiens des réalités et je tiens pour sur que ta sagesse les fera fructifier.
M A vous. Monsieur Constantin !
« Tout est commun entre époux, mon cher ami, jusqu'au papier; ainsi je vous fais la présente sur la même feuille pour vous dire que, pour les femmes comme pour les montres, on a six mois d'essai; ainsi, mon très cher, si tu n'es pas content de la tienne (femme), si elle ne marche pas exactement, si elle a des quintes, si la répétition t'ennuie, tu peux me la renvoyer. Si, au contraire, tu en es content à midi et à minuit, il faut aussi m'en faire part, afin que je puisse te témoigner ma satisfaction de voir que tu aies trouvé une bonne pièce dans mon magasin, »
(i) Ancienne mesure. Le journal de terre équivaut à 29 ares, 48 centiares.
3o8 JOSEPH DE MAISTRE
Esprits et cœurs français que ces esprits et ces cœurs-là..., heureuxalors, oubliant un instant, dans les effusions de la famille, le gros orage déjà déchaîné là-bas, de l'autre côté de la frontière, et qui bientôt va les disperser pour toujours aux quatre vents du ciel... Ils ne demandaient « que de vivre, de penser et de mourir ensemble; ils vont être divisés et jetés sur la surface du globe comme une poignée de sable, (i)»
Victor, le cadet, disparaîtra avant ses aînés, en 1801, et Joseph écrira tristement dans son journal, le 20 mars 1802, en apprenant la nouvelle :
« Une lettre de ma sœur M"'^ de Buttet, écrite de Bonneville en Savoie le... janvier, m'apprend d'une manière certaine la mort de mon frère Victor, arrivée à Padoue, le iS avril 1801. Ainsi, le cadet de tous a payé le premier l'inexorable tribut. Nous avons été dix pendant vingt-six ans; c'est un beau phénomène; mais qu'importe... quand il est passé!... (2) »
Thérèse, devenue veuve, privée des biens de son mari vendus au profit de la nation, se retrouveralasœurdu Comte; elle grandira dansl'épreuve et, réfugiée à Genève, demandera courageuse-
(i) Lettre de Joseph de Maistre à M™*" de Constantin, 2y avril (7 mai) 1814.
(2) Joseph de Maistre. — Journal intime.
ment à la brillante éducation qu'elle avait reçue les mo3^ens de nourrir sa ftimille en élevant les enfants des autres (i).
Vingt ans après la réunion du r'' janvier 1790, ayant auprès de lui son frère Xavier et son
(i ) <s Les quelques écoles qui existaient dans le pays n'offraient en général aucune garantie morale et ne pouvaient inspirer aucune confiance à une mère aussi profondément religieuse que l'était M""^ d'Arcine ; aussi fut-elle heureuse quand M'"'= Constantin de Moussy, notre parente, ouvrit un petit pensionnat de jeunes filles à Genève.
« M'"'' de Constantin avait tout ce qu'il fallait pour faire de brillantes éducations : c'était la sœur de l'illustre Joseph de Maistre. Chargée d'une nombreuse famille, ruinée par la Révolution, qui avait confisqué la fortune de son mari, elle cherchait à utiliser ses talents et l'instruction qu'elle avait reçue pour subvenir aux besoins de ses enfants. Ce fut dans cette école que ma mère apprit à peu près tout ce qu'elle savait.
« M"^" de Constantin put ainsi atteindre, sans trop souffrir, l'époque de la Restauration, qui lui permit de réunir quelques épaves de la fortune perdue. Elle vint se fixer dans la petite ferme de la Charmille, qu'elle put recouvrer... Plus tard cependant, elle habita Chambéry où elle pouvait trouver quelques chances d'avenir pour ses enfants. Ils moururent sans postérité.
« Sylvain fut colonel de carabiniers en Piémont. Prosper s'établit en France. Anna fut religieuse du Sacré-Cœur, — femme admirable, qui appartint à l'une des premières générations de l'ordre. — Camille, bonne, pieuse, fut très aimée par la soci té de Chambéry; elle ne se maria pas. (C'est la douce Camille àoni parle Joseph de Maistre dans sa correspondance.) Marthe épousa le président Clerc et mourut, elle aussi, sans enfants. »
Archives de Magny. — Souvenirs inédits de M. Freiiiçois de Magity, gracieusement connnuniqués à l'auteur par M. Charles de Magny, son neveu.
3lO JOSEPH DE MAISTRE
fils Rodolphe, mais séparé de sa femme, de ses filles et de sa sœur, Joseph, en songeant à toutes ces douces choses à jamais disparues, écrira de Saint-Pétersbourg à son cousin de Lazary : (i)
« Je suis charmé, mon cher Comte, que vous a} ez fait la connaissance du colonel prince W... C'est un homme plein de mérite qui a, je crois, autant d'envie de revoir nos climats que vous en avez vous-même de l'y revoir. Quand je le vis, pour la première fois après son retour, dans un bal chez le Chancelier de l'Empire où la Cour était venue, lorsqu'il me dit : « Je viens de chez vous ; j'ai vu le C. de L.. j'ai vu vos frères, etc », je fus sur le point de lui sauter au cou. Je le serrai sur une cheminée, et je ne comprends pas pourquoi nous n'y sommes pas encore. Je vous remercie de tout mon cœur, Monsieur et cher parent, de l'attention que vous eûtes de faire avertir mes frères qui auraient été bien fâchés de manquer l'occasion qui se présentait de faire connaissance avec le Prince. Je juge par mon plaisir de celui qu'ils ont éprouvé. Je serais porté à croire que tôt ou tard vous vous reverrez, cependant je ne puis rien assurer.
« A ce que vous me dites, mon cher Comte, vous êtes tout à fait livré à la vie patriarcale : il n'y a rien de mieux sous le soleil. C'est un plaisir
(i) Archives de Mélan.— Lettre inéditi' Au 2=, (n janvier) 18 10.
que je vous envie, mais la Providence en a décidé autrement. Le décret qui nous a envo3'és tous les trois ici est un des plus particuliers qu'elle ait promulgués depuis longtemps dans le département des affaires particulières...
M Si jamais vous avez vu mon fils, il était aux lisières ; aujourd'hui il a fait deux campagnes , et il parle six langues, il est surtout en pleine possession de celle du pays. Ce tut mon ambition dès le moment qu'il arriva ici, car tout mon désir est qu'il paie ici pour sa part la dette de la reconnaissance qui est immense.
« Les commencements pour mon frère ont été assez épineux, vu que le zèle l'avait conduit sans aucuns calculs préliminaires. Aujourd'hui il a une attitude passable. Il est colonel, membre honoraire du département de l'amirauté et garde du musée. Quant à moi, mon cher Comte, je suis très-mal, puisque je suis séparé de ma femme et de mes deux filles, sans aucun espoir de me réunir à elles; mais je suis très-bien, puisque je trouve tous les dédommagements possibles dans l'accueil que je reçois ici, et surtout dans les bontés du maître (i), pour qui je n'ai pas assez d'un cœur.
« Mon fils et mon frère sont bien sensibles à votre souvenir et me chargent de vous faire
( i) Le Czar.
mille compliments. Le premier cependant croit comme moi que vous ne l'avez vu qu'enfant, car il ne vous reconnaîtrait pas. — Comme tout cela nous pousse !... »
Joseph de Maistre devait d'ailleurs revoir, à divers intervalles, vers la tin de sa vie, les lieux témoins de ses premières années. Lamartine le fait assister, le 21 mai 1820, à son contrat et, le (5 juin suivant, à son mariage avec xM"*^ Birch :
« Nous fûmes mariés, dit-il, dans la chapelle du château royal de Chambéry, chez le marquis d'Andezène , qui gouvernait alors la Savoie. L'illustre comte de Maistre, mon allié par le mariage de la plus charmante de mes sœurs, ]y/[me Césarine, comtesse de Vignet, avec un neveu du comte de Maistre , me servit de parrain, chargé des pouvoirs de mon père. »
Plus loin, le chantre d'Elvire écrit encore :
« A l'époque de mon mariage, le comte Joseph de Maistre fut choisi par mon père, absent, pour le représenter au contrat, et pour me servir ce jour- là de père... Le comte d'Andezène, général piémontais, gouverneur de la Savoie, servait de père à ma fiancée. On lut le contrat et l'on appela les témoins à la signature. Le gouverneur de la Savoie fut appelé le premier par sa
AVANT LA RÉVOLUTION 3l3
qualité de père de la fiancée et par son rang de représentant du souverain dans la province.
^< Il signa et chercha à passer la plume à la main du comte de Maistre.
« Le comte, que nous venions de voir dans le salon, tout couvert de son habit de cour et de ses décorations diplomatiques, avait disparu. On le chercha en vain dans le château et dans le Jardin. On fut obligé de laisser en blanc la place de la signature; mais une fois le contrat signé, il reparut, sortant d'un massif de charmille, où il s'était dérobé pendant la cérémonie.
« Nous lui demandâmes confidentiellement la raison de cette disparition, qui avait contristé un moment la scène. — C'est, dit-il, qu'en ma qualité d'ambassadeur du Roi et de ministre d'Etat, je ne roulais pas inscrire mon 7îom au-dessous du nom d'un gourerneur de Saroie. Demain, j'irai signer seul a la place qui convient à^na dignité ( r ).
« Et il alla, en effet, le lendemain signer le registre. Les uns admirèrent cette grandeur de respect pour soi-même, les autres cette politesse. Quant à moi, j'admirai cette force du naturel, qui place l'étiquette plus haut que le cœur. »
Peut-être, quant à nous, admirerons-nous ici la fécondité de l'imagination du grand poète; car ce récit ne concorde guère avec ce que nous
(i ) Lamartine. — Souvenirs et portraits, t. 1.
savons de la simplicité et de la bonhomie de Joseph de Maistre (i). S'il ne s'y tiouvait pas le 25 mai, celui-ci était du moins en Savoie au mois de juillet 1820 et ce fut son dernier voyage au pays natal.
Plus tard encore, plusieurs années après la mort de Joseph, l'ancien lieutenant du régiment de la marine viendra à son tour revoir ce charmant Bissy, cette vallée de Chambéry qui lui
(1) M. François Mugnier , l'éminent auteur de Madame de IVarens et J.-J. Rousseau, dans une étude intitulée : Le Mariage de M. Alphonse de Lamartine, a d'ailleurs établi, par des raisons décisives^ que Lamartine avait été ici égaré par la « folle du logis, » pour ne pas dire par ses préventions systématiques à l'égard du Comte
« Ce ne fut pas Joseph de Maistre, dit M. Mugnier, que le père de Lamartine choisit pour le représenter, mais son propre gendre, le comte Xavier de Vignet, mari de Césarine de Lamartine, beau-frère du futur. L'original du contrat de mariage, que nous avons sous les yeux, établit d'abord que ce choix avait déjà été fait par M. de Lamartine père, cinq jours auparavant, dans la procuration qu'il signa à Mâcon, le 20 mai; il prouve, en outre, que Joseph de Maistre n'a signé au contrat ni au moment de sa passation, ni après. La signature de M. d'Andezeno n'est du reste pas la première ; elle est précédée de celle des époux et de leurs mères; puis à gauche, on lit: X. yigrmt, et, sur la même ligne, à droite, D. Louis Gabaleone d'Andezeno. Aux lignes suivantes : Le chevalier de Montbel, le chevalier de Maistre, Rodolphe-Âmédée , comte de Maistre, L. de Vignet. etc. Toute la place est bien occupée; il n'y a aucun blanc laissé pour une signature... »
rappelleront d'ineffaçables souvenirs. Et chose singulière, Xavier, « refroidi par l'âge », s'y retrouvera avec toute la jeunesse, toute la naïveté, toute la fraîcheur d'impressions du saiirag-eojide l'abbé Isnard, du tireur de grives des vignes de Challod, de l'aéronaute de Buisson-Rond, du poète de Bonjom\ bon an...
En 1823, pendant la belle saison, Xavier, accompagné de sa femme, née Zagriewski, faisait au château de Bissy un séjour de deux mois. Son parent, le comte de La Chavanne, donna à leur occasion une fête superbe au château de Leysse. M"""^ de Maistre y fit la conquête de la société chambérienne par sa grâce, son esprit, sa distinction et sa beauté. Quand les amis d'enfance de Xavier lui furent présentés, elle eut cette fine répartie, en montrant son mari : « Ban vous me l'avez envoyé, — ban je vous le ramène 1,1)... »
Et de fait Xavier était resté ban à la façon de Jean de La Fontaine. Comme lui, plein de naturel, de simplicité et de bonhomie, d'une imagination réfractaire aux atteintes de la vieillesse, un rien suffisait pour l'émouvoir, le séduire ou l'absorber. C'était, comme on l'a dit (2), « un enfant par la fraîcheur et la vivacité des sensations. »
(\) M. Luc Rey. — Xavii'r de Maistre, sj. vie, ses ouvrages. (2) Petit-Seiin. — Esquisses en prose et poésie.
3l6 JOSEPH DE MAISTRE
De 1823 à i838, Xavier avait passé ses hivers à Naples, où il eut la douleur de perdre les quatre enfants qui lui restaient. Il résolut alors de regagner Saint-Pétersbourg « pour ramener, disait-il d'un ton résigné, sa femme où il l'avait prise ». M. etM'^'^de Maistre s'arrêtèrent quelques jours à Ghambéry. Le comte de La Chavanne les reçut une seconde fois à Leysse, mais la réunion fut cette fois tout intime, à raison du deuil des pauvres voyageurs... Xavier avait bien souvent joué, étant enfant, dans le parc, sur les bords d'une pièce d'eau qui s'étendait à quelque distance, encadrée de grands arbres.
C'était en été. La soirée, superbe, invitait aux causeries sur la terrasse. La lune brillait au-dessus des montagnes. Xavier, distrait et rêveur, sortit du salon et se perdit bientôt dans les allées. Un certain temps se passe. On s'inquiète. Auguste de Juge(i), l'un des invités, est dépêché à la recherche de l'hôte... Il parcourt le jardin en tous sens... Rien... Qu'est-il donc devenu?... Une battue en règle est organisée. Enfin, au bout d'une heure d'investigations et d'inquiétudes, le chef des éclaireurs
(i) Auguste de Juge, second fils du chevalier de Juge et de Péroniie de Vens, a fait, lui aussi, partie du Sénat de Savoie; littérateur el poète distingué, il a publié, sous le patronage de Lamartine, les Inspirations. Religieuses et le Fabuliste des /llpes.
AVANT LA RÉVOLUTION 3l7
pousse un cri de joie bientôt suivi d'un éclat de rire... Xavier était étendu à plat ventre auprès de la pièce d'eau dans laquelle la lune mirait sa face narquoise ; il jetait sur la surface liquide de petits bateaux de papier et regardait se jouer autour d'eux des araignées aquatiques. « Je me i-appelais, dit-il en se relevant à Auguste de Juge, qu'enfant cette distraction m'amusait beaucoup; j'ai voulu voir s'il en serait de même aujourd'hui que me voilà vieux et, ma foi, je dois vous avouer que je n'y ai pas trouvé grande différence... (i) »
A soixante-quinze ans, après avoir versé tant de larmes, cet incorrigible Xavier devait avoir encore les naïves extases dont l'écolier de la Bauche était coutumier... Il resta jusqu'au bout l'auteur de la théorie sur VAme et la bète et ne cessa véritablement de vivre que lorsque la mort de sa chère Sophie, le 3o septembre 1 85 i, vint le laisser, comme il le disait avec un triste sourire, « dépareillé... » Il lui survécut un an à peine, et s'éteignit le 12 juin i852, dans sa quatre-vingtneuvième année...
« Il s'endormit, dit M. de Lescure (2), avec la confiante sérénité de pieuses espérances, dans
(1) Aichives de Pieuliet. — M. Auguste de Juge. — Souvenirs inédits.
(2) Xavier de I^aistrc intime . — Correspondant du 25 mars
les bras maternels de la religion qu'il n'avait cessé d'honorer et d'aimer », Turin a conservé le tombeau de son grand frère ; Saint-Pétersbourg a gardé celui de Xavier, sur les bords de la Neva, là où s'écoulèrent pour eux quinze années d'existence commune et d'honneur.
Les deux frères furent du moins unis dans la mort comme ils l'avaient été dans la vie ; mais un point d'interrogation a été posé souvent : étaient-ils catholiques pratiquants ? Pour Xavier, il n'est pas douteux que les entraînements de la jeunesse, le tumulte de la vie des camps et les agitations mondaines ne l'aient de bonne heure détourné des pratiques religieuses, sans porter atteinte d'ailleurs à ses croyances. Quant à Joseph, s'il ne fut pas l'homme des petites dévotions, il' est permis d'affirmer qu'il ne cessa jamais de mettre ses œuvres d'accord avec sa foi.
Enfant, il naît dans un milieu austère et d'une édifiante piété ; il a pour mère une sainte, pour père, le grand magistrat qui, dans son testament, demande humblement « pardon à Dieu de tous ses péchés », pour premiers maîtres, les Pères de la Compagnie de Jésus. Adolescent, il fait partie de la congrégation des Messieurs et de la confrérie des Pénitents noirs. Jeune homme, il ne lit pas un livre sans la permission de son père. Orateur, il proclame dès sa première œuvre la nécessité et les bienfaits de la
AVANT LA RÉVOLUTION 3l9
religion. Magistrat, il la dcfcnd. — Ecrivain, il la justifie. Ambassadeur, il lui fait des prosélytes. Grand homme, il meurt dans ses bras. Et il s'endort sous son aile, après avoir donné, durant toute sa vie, l'exemple de la fidèle observance des commandements de l'Eglise ; car, plus d'une fois, dans son /oiifvial intime il mentionne les jours heureux où il s'est approché des Sacrements, où il a « fait ses Pâques » et il relate même les noms des religieux ou des prêtres de la main desquels il a communié (i).
Mais un trait, naïf et touchant à la fois, nous le montrera à Saint-Pétersbourg s'inquiétant de l'àme de son frère et voulant le ramener à la pratique de sa religion. Le trait vaut son pesant d'or ; c'est un pasteur protestant qui le raconte; il met en pleine lumière, en même temps que la « ferveur » de Joseph, la simplicité de Xavier, et s'il provoque le sourire, il ferait aussi volontiers couler une larme :
« Alors, dit Petit-Senn, qu'il rejoignit à Saint- Pétersbourg son frère Joseph, celui-ci, rempli de ferveur religieuse, découvrit avec peine que Xavier se ressentait des principes régnant en France, d'où il arrivait. Il s'était peu à peu relâché dans la pratique de ses obligations religieuses et il y avait longtemps qu'il ne s'était
(i) Joseph de Maistre. — Joiinul iiitiiin- — passiin.
320 JOSKPH DE MAISTRE
approché du tribunal de la pénitence. Joseph était un homme de génie, catholique ardent; bientôt il prit sur son frère un grand ascendant et l'engagea à se confesser.
« Cependant on peut concevoir l'angoisse que Xavier éprouvait à l'idée d'avouer à un prêtre des fautes et des péchés d'autant plus nombreux qu'ils remontaient fort loin dans le passé et dont le souvenir même s'était effacé ou obscurci dans sa mémoire.
« Ce fut alors que dans son inquiétude il alla voir et consulter M. de la Saussaye, son ami. Celui-ci le vit entrer dans sa chambre, pâle, la figure attristée, le front plissé et soucieux. « Vous me voyez bien embarrassé, dit-il au pasteur protestant, mon frère, dont je reconnais la grande supériorité et les bonnes intentions, m'a tant prêché et pressé, que je m'en vais à confesse ! Oui, mon cher ami, voilà où j'en suis, grâce à lui. Jugez de mon anxiété. » Et, tout en parlant ainsi, il se promenait à grands pas dans l'appartement, tenant, à la main une feuille de papier qu'il agitait avec violence. — « Mais, répondit M. de la Saussaye, je ne vois pas ce qu'il y a de si embarrassant pour vous, catholique, mon cher ami, votre frère a bien fait de vous rappeler à la pratique de vos devoirs religieux et je ne puis que vous engager à suivre ses avis... — Mais que tenezvous dans la main ? » — « Ah! vous concevez,
dit Xavier, que j'ai dû cherclier dans le fond de ma mémoire mes nombreux péchés et les coucher sur le papier, de là cette note que voici ». Et il montrait de loin à son ami la liste de ses méfaits.
« Mais, dit M. de La Saussaye, elle me semble courte et ne doit point trop charger votre conscience. » — « C'est ce qui vous trompe, mon cher, répondit Xavier, en redoublant de précipitation dans sa marche, et en faisant flamboyer les feuilles déployées ; il n'y a que quelques mots sur ce papier, c'est vrai ; mais ce sont des tètes de colonne, des tètes de colonne, des tètes de colonne !!! répéta-t-il plusieurs fois et il s'enfuit tout consterné (i). )>
Sur la fin de sa vie, Xavier ne se faisait pas ainsi tirer l'oreille pour « aller à confesse ». Sa femme lui avait fait établir un oratoire catholique dans sa maison et quand la mort lui eut enlevé la douce compagne de son existence, comme autrefois Joseph à Sainte-Marie-Egyptienne, il allait y pleurer et prier, en attendant l'heure de l'éternelle réunion. L'heure ne tarda pas à sonner...
Après cette longue existence partagée entre les sourires et les larmes, Xavier alla rejoindre,
(i) Petit-Seim. — Esquisses eu prose et poésie. — Berne,
à son tour, sa sainte mère, morte de dévouement pour lui, son père, dont les semonces étaient si redoutables, mais le cœur si bon, et Joseph, le frère aimé dont il garda le souvenir jusqu'à son dernier souffle et dont il disait encore, quelques mois avant de mourir, au marquis de Gabriac (i) :
c< Mon frère et moi, nous étions comme les deux aiguilles d'une même montre ; il était la grande, je n'étais que la petite; mais nous marquions la même heure, quoique d'une manière différente... »
La mort a-t-elle pu séparer ces « deux aiguilles » qui, en ce monde, avaient toujours « marqué la même heure » et les àmes-sœurs de Joseph et de Xavier, animées de la même foi sur la terre, n'ont-elles pas dû se retrouver et se reconnaître aux cieux?. ..
(i) M. de Lescuie. — Le comte Joseph de Maistre et sa famille.