UNE AUDIENCE DE RENTREE AU SENAT
Le sacrifice du Chevalier. — Les « branches gourmandes » sont coupées. — Les Grands-Jours de Savoie. — Le i""" décembre 1779. — Le Sénat se rend à la messe rouge. — Le serment d'autrefois. — Une esquisse de la salle d'audience. — Sénateurs et avocats. — Le Chevalier prend la parole. — La « Culture de l'Esprit » et la « Science de l'Etat ». — Spécimen d'éloquence académique. — Les « petits bonheurs » de Joseph de Maistre.
Le Chevalier, cependant, s'est résigné au sacrifice... Corrigeant, refondant, il a émondé, coupé « les branches gourmandes » ; l'esprit de Joseph de Maistre anime maintenant cet enfant de sa propre pensée. Aussi, le discours est-il vraiment méconnaissable sous la chemise de parchemin, agrémentée défaveurs vertes, que le Substitut, perplexe et nerveux, serre dans ses mains agitées, en se rendant, le i" décembre 1779, à l'hôtel de Son Excellence le Premier Président. C'était l'endroit du rendez-vous.
Là sont assemblés les Sénateurs et le bureau. Tous portent la « robe d'écarlate à grandes manches » des jours de solennités, « la toque Il 7
gS JOSEPH DE MAISTRE
de velours noir, évasée et plissée, avec un rebord de deux doigts ». Le premier président Salteur et le second président Maistre, — les pères de nos deux correcteurs, -- ont seuls sur l'épaule gauche, « le chaperon fourré d'hermine », insigne distinctif de leur dignité. Les secrétaires et le premier huissier sont costumés de « la robe écarlate à manches étroites, en manière de protonotaires. »
De l'hôtel du comte Salteur, les membres du cortège s'acheminent deux à deux vers le Palais ; les bas officieras marchent en avant, portant les baguettes d'argent et la masse. Les troupes présentent les armes ; les habitants saluent avec respect. La grosse cloche de Saint- Dominique sonne la messe rouge, et le Sénat entre dans l'église par le portail gothique, qui en fut le plus merveilleux ornement (i).
La messe dite, la Compagnie se rend au bureau. Les portes ayant été refermées, les bas officiers gardant Y huis, le premier président Salteur, après avoir rappelé aux juges les devoirs de leur charge, prête serment, à genoux sur un coussin de velours, pendant que le second président Maistre tient le crucitix et les statuts.
(i) Ce portail a été restauré en 1802, sous la direction d'un habitant de Chambéry, M. Cat ; il est actuellement rétabli sur la rampe du Château, à l'extrémité de la rue du Lycée.
Ce serment, émouvant dans sa solennité méticuleuse, est ainsi conçu (i):
« Je jure Dieu le créateur que je serai toujours bon et fidèle sujet à mon Prince souverain et procurerai diligemment, par tous moyens raisonnables, son bien et profit, et ne permettrai de tout mon pouvoir que son autorité soit diminuée ou usurpée par autrui. Je ne me séparerai de l'union de notre Sainte Mère FÉalise catholique, ains constamment persévérerai en icelle toute ma vie.
« Je prêterai facilement audience à tous ceux qui la recherchent de moi et écouterai patiemment ce qu'ils me voudront proposer et dire. Je serai diligent à me trouver céans aux heures accoutumées pour l'administration de justice et oirai attentivement les rapports des procès qui seront mis sur le bureau, ensemble la lecture des pièces, observant en cela et en toutes autres choses les règlements ordonnés par Son Altesse.
« Je m'abstiendrai de recevoir dons ou présents prohibés tant par la disposition du droit comme par les édits de S. A. Je ne regarderai la puissance du riche en jugeinent, ni dédaignerai la misère du pauvre, ains également garderai le droit à qui il appartiendra, sans acception de personne.
(i) Archives du Sénat de Savoie.
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« Je n'adhérerai à aucune partialité ni division, mais maintiendrai de tout mon pouvoir bonne paix, amitié et union avec Messieurs les frères de cette Compagnie. Je tiendrai secrètes les choses qui se diront et détermineront céans, sans les révéler à personne en quelque façon que ce soit. Je porterai honneur et révérence au Sénat en général et en particulier, et autrement ferai tout ce qui appartient à mon état et office, ce que je promets et jure, sur ces Saintes Ecritures, inviolablement observer, avec l'aide de Dieu. »
Le président Maistre prête serment à son tour, puis tous les membres du Sénat, entre les mains du Premier Président, les Sénateurs clercs, en mettant la main droite sur le cœur, tacto pectore, more sacerdotali. Puis, vient le tour de l'Avocat-fiscal général et de son bureau : M. de Serraval et ses substituts Dichat, Garbillion, Salteur, de Maistre. de Lapalme, Roze et Rolf de Marigny prêtent successivement serment en levant la main.
Les portes sont alors rouvertes. Le Sénat prend place sur l'estrade qui lui est réservée, au fond du réfectoire des dominicains. Le barreau fait son entrée. — Voici, au premier rang, M" Domenget, Beauregard, Genot, Garin père, Picolet d'Hauteville, Mansoz, Antonioz, Charles Roissard, Bain, Claude-Louis Pillet, Replat,
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Laracine(r), échangeant, malgré la majesté du lieu, quelque réflexion maligne et se demandant quel peut être le sujet de la mercuriale.
Le calme se fait... Salteur et de Maistre se préparent à suivre l'œuvre oratoire affinée par leur commune collaboration et à étudier l'effet qu'elle produira sur les « robes de velours » et sur ces robins indisciplinés.
Le comte Salteur prononce la formule consacrée : « Monsieur l'Avocat-tiscal général a la parole. »
M. de Serraval se tourne alors vers le Chevalier et celui-ci, se levant, commence d'une voix d'abord émue, mais bientôt rassurée (2) :
« Excellence,
« Nos Seigneurs, Messieurs,
« L'homme, dans son enfance, n'a que des sensations, il ne connaît les objets qui sont
(i) Plusieurs de ces noms ont été ou sont encore honorablement portés au barreau de Chambéry. Sans parler des vivants, il suffira d'indiquer que M^ Pierre-Victor Pillet, décédé en 1882, ancien bâtonnier, fut un des plus savants jurisconsultes de Savoie et que le nom de Charles Roissard a été rajeuni et illustré par le grand avocat enlevé prématurément à la barre en 1887, à l'âge de 48 ans.
(2) Archives de Saint-Genix. — Discours sur la Culture de l'Esprit ou la Science de l'Etat. — Document inédit.
hors de lui que par les impressions qu'il en reçoit : se procurer d'agréables jouissances est pour lui la suprême félicité. Mais l'aurore de la raison, dissipant les ombres du premier âge, découvre bientôt à ses yeux les rapports intimes qui le lient à ses semblables ; il acquiert des idées morales ; il connaît des devoirs, »
C'est bien, on le voit, un sujet de métaphysique pure que l'orateur parait vouloir aborder. L'homme, arrivé à l'âge de raison, a l'instinct, l'idée du devoir, dit-il ; mais, cédant à l'impulsion du cœur, subissant le joug tyrannique des sens, il lui arrive trop fréquemment, hélas ! de le méconnaître et de le violer. Pour assurer le triomphe du devoir, il faut cultiver l'esprit.
« Mais à qui la culture de l'esprit fut-elle jamais plus nécessaire qu'au magistrat, lui dont le cœur est exposé à tant d'attaques et qui doit si fort en redouter les faiblesses, lui dont les devoirs sont si nombreux, si délicats et si pénibles ? Ce n'est point assez qu'il les connaisse et qu'il les aime ; il doit connaître aussi les devoirs de ses concitoyens. Destiné à les conduire, il doit leur commander au nom de la loi, en même temps qu'il se commande à luimême au nom de la raison,
« L'esprit du magistrat ne doit pas être seulement droit et élevé ; il doit être éclairé. La réflexion lui donne l'intelligence de ses devoirs et la force d'âme nécessaire pour les remplir,
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la justesse, en un mot, et l'élévation ; l'étude lui procure les lumières. C'est ainsi qu'il perfectionne l'esprit et qu'il acquiert l'importante science de son état. »
L'orateur a ainsi indiqué la division de son discours en deux points. II développe tout d'abord cette thèse que la rectitude de l'esprit est un premier effet de la réflexion.
Le Chevalier, imbu de l'antiquité, fait de l'éducation Spartiate et de l'école stoïcienne un éloge fort à la mode au siècle dernier:
« Persuadés qu'il faut un corps sain et robuste à des âmes nerveuses, les anciens dressaient le jeune homme à des exercices violents, propres à donner la force et la souplesse au corps. On lui faisait faire ensuite une longue étude des devoirs de la vie, et la pratique accompagnait l'enseignement. A Sparte, les principes de la vertu formaient une science, et cette science sublime s'enseignait publiquement. C'est que la législation des anciennes républiques n'avait point négligé le principe fondamental de toute bonne constitution, l'art de former l'homme et d'en faire un citoyen. Le cœur se resserre... (De Maistre et Salteur durent échanger un regard d'intelligence et constater que le Chevalier avait tenu compte des animadversions de la « table quarrée »). .. quand on passe des hautes idées de cette politique sage aux petites vues des institutions modernes ; la raison hu-
maine, au lieu de se fortifier par le progrès des temps, semble être retombée dans sa première enfance.
« La gymnastique, de nos Jours, — si nous en exceptons l'art funeste qui, au mépris de l'humanité et de la loi, prépare froidement des homicides, — qu'est-elle que des jeux frivoles dignes du sexe faible qui les partage ? Mais la science importante des devoirs généraux et particuliers, où s'enseigne-t-elle?Où sont les places publiques qui rassemblent indifféremment les jeunes citoyens de tout état pour leur apprendre les éléments de la sagesse ?
« Quelques principes de morale vagues et isolés, dénués d'application et de pratique, hérissés souvent des subtilités de l'école, et communiqués seulement au petit nombre des citoyens qui se destinent aux lettres, voilà tout ce que l'on a su faire pour l'instruction et le bonheur des peuples. »
Après cette vigoureuse sortie contre les lacunes de l'éducation contemporaine, l'orateur examine de quelle façon le magistrat doit se préparer à l'accomplissement de sa mission :
« Nous étudions les lois sous des jurisconsultes savants et exercés. Est-ce là toute la science de notre état ? Les lois seules donnent-elles la pénétration, pour en saisir le sens, —la sagacité, pour les interpréter, — la justesse, pour en faire l'application, — l'assiduité et la patience,
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pour débrouiller le chaos des faits ? Donnentelles l'intégrité, le désintéi-essement, la grandeur d'âme, les mœurs enfin, plus essentielles que les meilleures lois ? Que de choses, quelquefois peut-être négligées, aurait à apprendre le jeune homme qui se destine à la magistrature ! Que de maîtres il aurait à écouter !... »
Ces maîtres, c'est parmi les anciens que l'orateur va les chercher, dans le style ampoulé de l'époque :
« Cet orateur immortel (i), dont la vaste érudition nous étonne encore maintenant, a consulté l'école des stoïciens ; elle a formé ce patriote inflexible qui ravit aux dieux les hommages de la terre (2), et celui qui tente de briser les fers dont le premier des Césars vient de raccabler(3) : tous les défenseurs de la liberté expirante sont ses élèves. L'on croira peut-être que le génie de la République, le fanatisme de l'ambition patriotique suffit encore pour les animer. Eh bien ! Messieurs, Rome n'est plus ; elle a péri dans les plaines de Pharsale et de Philippes. L'orgueilleuse maîtresse des rois est aux genoux des tyrans couronnés ; le luxe a
(i) Cicéron.
(2) Caton.
(3) Brutus.
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banni l'antique simplicité des Cincinnatus, et transformé en palais somptueux les toits modestes des Curtius et des Fabrices. Mais la sagesse stoïcienne, luttant avec succès contre des mœurs affreuses, fournit encore une foule de grands hommes. Sur un trône que les Caligula et les Néron viennent de souiller, elle place les deux. Antonins, ces empereurs citoyens dont le nom seul rappelle l'idée de vertu. Autour de ce trône tant de lois avili, nous voyons Burrhus, Agricola, ce Priscus, magistrat intègre, offrant sa vie à un empereur, plutôt que de sacrifier la liberté d'un suffrage raisonnable, — l'oracle de nos jurisconsultes (i), martyr de l'humanité et de l'honneur... »
Le Chevalier fait encore ici un pompeux éloge des préceptes de l'école stoïcienne :
" Quels étaient donc ces préceptes, si légèrement accusés d'endurcir l'àme et de l'isoler, et qui cependant ne formaient que des législateurs et des héros? Ils apprenaient à l'homme à se replier sur lui-même, à reconnaître les facultés de l'esprit, à les régler, en les soumettant sans partage à l'ordre universel, qui est la raison même, à savoir se détacher de tout ce que la fortune ou les hommes peuvent enlever, pour jouir de sa propre estime, qu'ils ne peu-
(i ) Papinien.
vent ravir. Ces préceptes sages préparaient l'homme à tous les sacrifices et ne les exigeaient pas ; ils le rendaient ferme et non pas dur et barbare. Mais à quoi bon les rappeler ? Ils sont dans tous les livres, ou plutôt, ne craignons pas de le répéter, — ils sont dans nous-mêmes : c'est en nous qu'il faut les lire. En vain les recevrions-nous tout préparés, si l'on peut ainsi s'exprimer, de la main de ces hommes célèbres qui les découvrirent, si nous ne savons nous les appliquer et les identifier en quelque sorte avec nous. — Vaincre les sens, soumettre le cœur, s'assujettir toutes les facultés de l'àme, telle est donc la première obligation de l'homme et le premier ouvrage de l'esprit. »
Mais pour le magistrat, qui exerce un véritable sacerdoce, c'est un devoir plus pressant encore :
« Le magistrat ne vient point dans ces lieux augustes jurer à la face des hommes de remplir ses devoirs, sans se l'être d'abord juré à luimême. Son premier soin est d'en parcourir le Code immense. Il se voit tour à tour homme, citoyen, ministre de la justice ; il examine ses dillérentes obligations sous ces aspects divers ; il prévoit les circonstances critiques où il sera plus exposé à les enfreindre et, d'avance, il se prépare des ressources, il s'essaye en idée à l'adversité et à la douleur, pour en triompher ; à la prospérité, pour qu'elle ne l'amollisse pas ;
à tous les dangers, pour n'en être pas surpris ; à tous les événements de la vie, pour qu'ils ne l'ébranlent point...
« Il ne se permettra donc rien qui puisse souiller son àme. En vain l'imagination et le cœur, conspirant pour les sens. Jetteront, pour ainsi s'exprimer, le plaisir sur son passage ; nouveau Cyrus, il détournera les yeux, il ne verra point cette Panthée dont les charmes pourraient le séduire et il restera maître de luimême.
« Tel doit être l'homme qui se dévoue aux affaires publiques, parce que, toujours tranquille, toujours de sang-froid, toujours égal à lui-même, n'abusant, jamais des forces de son âme, il les a toutes prêtes dans l'occasion et ne manque jamais à son état, tandis que l'homme livré aux passions, tantôt emporté par le désir, tantôt épuisé par la jouissance, passe, comme s'il était dans les transports d'une lièvre brûlante, de l'agitation la plus impétueuse à l'assoupissement le plus léthargique ; dissipant en un instant les forces de son àme, comme le prodigue dissipe sa fortune, il ne lui en reste plus quand les affaires et les devoirs l'appellent. »
Le Chevalier ne veut pourtant pas que les graves Sénateurs de Savoie puissent se reconnaître en un pareil portrait et, bien vite, il s'écrie dans une habile transition oratoire :
« Peut-être, on murmure en secret de m'en-
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tendre parler de passions à des hommes habitués à les vaincre, et à n'écouter que l'esprit, — • obligés par état de rechercher et de punir dans les hommes qu'ils jugent les passions qui les font mouvoir. Messieurs, ce reproche vous honore et il est juste. Cependant ne cessons point de nous tenir en garde contre nous-mêmes; le sage marche en sûreté entre la confiance qui anime et la crainte qui décourage. Telle doit être la disposition habituelle de nos esprits. N'est-il pas des passions pour tous les âges ? N'en est-il pas qui vieillissent avec nous ? Combien d'hommes en cheveux blancs... (de Maistre et Salteur constatent sans doute avec satisfaction que le Chevalier n'a pas laissé cheveux gris ... baissent leurs mains tremblantes pour ramasser les hochets de l'enfance ! Et qu'il est encore aisé, après avoir jugé comme Salomon à la fleur de ses ans, d'abandonner comme lui, sur le déclin de l'âge, les voies de la sagesse pour ne les reprendre jamais ! »
L'orateur veut que l'esprit fasse servir à sa culture jusqu'aux défauts, ces branches gourmandes dont de Maistre demandait le retranchement ; mais Roze tenait à la comparaison et il l'a maintenue sous une autre forme plus heureuse :
« Cette branche naturellement infructueuse que la serpe retrancherait sur un arbre vigoureux, un jardinier habile la conserve sur une
plante délicate ; .son art bientôt la rendra utile, et peut-être quelque jour servira-t-elle à renouveler le tronc. Ainsi peuvent se diriger au bien ces affections qui, livrées à elles-mêmes ou au cœur, vicieraient Tàme tout entière, car il ne faut point en douter : toutes les facultés de Tàme, bien ordonnées, peuvent servir l'esprit. »
L'orateur se demande quelle doit être l'attitude du magistrat dans le monde : il veut qu'il soit grave, qu'il impose et ne sacrifie jamais aux frivolités du jour :
« On verra qu'il a médité d'avance surtout, que pour s'exercer à la justesse, autant que pour s'instruire, il a établi au dedans de luimême un tribunal rigoureux, où il juge en silence les hommes et leurs actions, les événements et les secrets ressorts qui les produisent. Avec quelle vénération il est reçu dans un cercle ! Il y partage le respect dû aux lois, parce que, habitué à les méditer, il ne donne, comme elles, que des décisions justes et précises. En sa présence, chacun devient circonspect et sensé, parce qu'il est honnête et judicieux. Devant lui disparaissent et le libertinage des discours, sur et funeste témoignage de celui des mœurs, — et la frivolité qui se joue des expressions et des idées, de la vérité et de la vertu, pour surprendre la pudeur sans l'alarmer.
« Le caractère distinctifdu magistrat, c'est la
réflexion : rexle'iieur de gravité sous lequel le public se plaît à le voir n'en est que le signe. Le magistrat sera donc toujours grave, parce que son esprit est toujours réfléchi. En effet, l'idée d'un magistrat léger, qui rechercherait les folles prétentions du bel esprit, révolte : bizarre assemblage de l'homme qui doit penser le plus et de celui qui paraît penser le moins, s'il existait, il exciterait le cri de l'indignation plutôt que le souris railleur du ridicule. »
Mais le Chevalier va nous indiquer la pierre de touche de la valeur morale du magistrat ; et il y a là comme une réminiscence de certaine page de V Eloge de l^ictor-Amédée III :
« Voulons-nous savoir si toutes ses affections sont également soumises à l'empire de l'esprit ? Suivons-le jusque dans ses fovers; c'est la que nous verrons son âme tout entière. Est il complaisant et affable? Répand-il autour de lui l'humanité et la paix ? — Disons, disons sans balancer qu'elle habite au dedans de lui; qu'il a su faire le bien et qu'il sait aussi s'applaudir intérieurement de l'avoir fait ; disons qu'il réfléchit et que la réflexion a épuré son àme. Mais s'il est atrabilaire et chagrin ; s'il se livre aux accès rebutants de cette morgue hautaine qui glace les cœurs et bannit la confiance, n'en doutons point ; quelque passion secrète, peut-être le remords, trouble ses facultés; i! a négligé l'esprit, il n'a pas assez médité.
« Comment le magistrat pourrait-il cesser un instant d'être père, époux, citoyen prévenant et gracieux? L'ami, le bienfaiteur des hommes voudrait-il hérisser de ronces le sentier par lequel il les conduit au bonheur? Quand il n'agit que d'après la mure délibération d'un esprit réfléchi, ne doit-il pas être, comme la loi même, sans regret, sans colère, sans passion ? La justice, qui lui ordonne d'être grave, lui permet-elle jamais d'être farouche et dur ? »
Le Chevalier veut que le magistrat, qui enseigne la délicatesse aux autres, en donne lui-même l'exemple, dùt-il sacrifier ses propres intérêts :
« Ne perdons point encore de vue le magistrat devenu citojen privé ; examinons-le dans la discussion de ses propres affaires ; ouvrons cet acte, qui vient de terminer des embarras de famille. S'il renfermait ces clauses de surprise que le magistrat condamne chez les autres ; s'il s'était prévalu des avantages de la science ou de l'ascendant de l'autorité pour tendre un piège à la bonne foi,... Cito3'ens! nous le livrerions à vos mépris. — Mais non, l'équité la plus scrupuleuse, le désintéressement, la candeur ont été ses premières lois. »
L'orateur examine enfin de quelle façon le magistrat doit ordonner sa vie :
« Toute la vie du magistrat doit se partager entre la solitude et le Palais. C'est ici qu'il agit.
et les instants qu'il doit }■ passer ne sont pas longs. Mais c'est dans le secret du cabinet qu'il médite; et qu'il faut méditer longtemps pour se préparer à bien agir !
« Faisons donc de la méditation notre occupation habituelle, notre élément, — s'il est permis d'ainsi s'exprimer. — ■ C'est elle qui nous découvrira l'importance, la variété, toute l'étendue de nos devoirs ; c'est elle qui conduira l'esprit, à pas lents, mais sûrs, dans les retraites silencieuses, où la vérité se plaît à se cacher ; quand il faudra la chercher dans un chaos d'écrits volumineux et obscurs, — la honte du barreau, — la méditation saisira le fil, dirigera les idées et sauvera l'équité prête à s'égarer au milieu de ce dédale... »
Le Chevalier ne nous dit pas dans son journal de quelle façon les r^obins accueillirent cette sortie contre les éct^itures (]) qui n'étaient pas, paraît-il, un modèle de concision et de clarté; mais le barreau dut oublier bien vite ce coup de griffe en voyant le vieil homme qui gémissait sur les erreurs judiciaires reparaître chez le Chevalier au moment où il s'écrie :
« Quand il s'agira de constater un délit dont la preuve semble échapper dans la confusion des témoignages destinés à la former, la méditation se méfiera de ces maximes trop générales
(i) On appelait ainsi les actes au procès, les conclusions rédigées par les avocats.
que la précipitation de la paresse se hâte d'appliquer; elle calculera lentement les probabilités du fait d'après les circonstances les plus minutieuses de l'événement, d'après les affections générales du cœur humain, d'après le caractère particulier de l'accusé.
(< Nécessaire au magistrat dans le silence du travail, la réflexion doit également diriger toutes ses déterminations ; elle arrêtera sur ses lèvres le secret qu'une indiscrète curiosité tenterait d'arracher ; et, quand l'intérêt ou le crédit viendront solliciter l'expédition prématurée de la cause du riche, elle revendiquera avec vigueur les droits du malheureux et du pauvre. »
Ici le Chevalier est obligé de faire une pause. Il aborde la seconde partie de son discours. — L'élévation de l'esprit et l'énergie constituent un autre effet de la réflexion sur l'homme en général et sur le magistrat en particulier.
« Magistrat, les devoirs sont bien dangereux et bien pénibles. Une foule de passions étrangères vous assiège : au dedans de vous-même, vous avez à redouter des passions, des préjugés, des faiblesses : que savons-nous? La vertu même peut vous tendre des pièges ; vous pouvez ressentir une injuste commisération pour l'infortuné ou l'indigent. Eh bien, songez à ce qu'attendirent de vous ceux qui, les premiers, définirent la justice : « une volonté perpétuelle et constante de rendre à chacun ce qui lui est
dù ». Ils pensèrent que votre àme devait en être le sanctuaire ; ils ne surent la voir qu'en vous; ils la confondirent en quelque sorte avec vous.
« Dites donc avec transport : telles seront éternellement les dispositions de ma volonté ; je serai toujours juste. Passions, préjugés, faiblesses, — ennemis impuissants contre l'homme de courage! vous ne me résisterez point. Je vous opposerai toutes les forces de mon âme, et vous serez terrassés !... »
Pour le Chevalier, le magistrat doit avoir sans cesse devant les yeux l'image « des de Harlay, des L'Hospital et des d'Aguesseau ».
(( Il doit incessamment planer à cette hauteur d'où il ne voit que la vertu et la gloire, bravant les passions et les faibles mortels qu'elles tourmentent, — comme du sommet des monts les plus élevés le vovageur satisfait respire un air subtil et pur, regardant sans terreur les nuages battus par les vents, allumer, en grondant, la foudre sous ses pieds.
« Placés assez haut pour que nos vertus puissent servir d'encouragement et de modèle ; garants du bonheur que les lois doivent procurer à la société ; protecteurs de l'innocence ; agents de l'autorité souveraine ; organes du Prince; ministres, en quelque sorte, de Dieu même qui ne règne que par la justice, notre emploi n'est-il pas assez beau pour exciter la généreuse ambition de l'exercer dignement ? Et
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le témoignage flatteur que nous pourrons nous rendre à nous-mêmes d'en avoir exactement rempli les devoirs ne sera-t-il pas une récompense suffisante des sacrifices qu'ils exigent ? »
Le magistrat sera rémunéré par le témoignage de sa conscience et par celui de l'opinion publique que le Chevalier appelle « ce tribunal incorruptible, appréciateur lent, mais éclairé, de nos talents et de nos vertus. »
Mais, dans cette opinion publique, l'orateur sait distinguer l'ivraie du bon grain :
« Ne confondons point, parmi les juges intègres qui le composent, ces hommes intéressés et vils qui croient acheter la faveur par un encens fastueux et précoce, ou payer la justice par des applaudissements exagérés.
« Ecoutons plutôt cet artisan laborieux et paisible qui jamais n'eut besoin de nous. Assis dans son atelier au milieu de sa famille, il voit passer un magistrat vertueux ; l'ouvrage qu'il faisait échappe de ses mains ; il s'écrie, dans la touchante simplicité d'une àme honnête : « Remercions le Ciel de nous avoir donné cet homme de bien pour magistrat ; je l'ai vu défendre avec chaleur les droits de l'innocence opprimée ; c'est lui qui a soutenu cet orphelin qu'on abandonnait. Mes enfants, quand je ne serai plus, il sera votre père. Puisse-t-il vivre longtemps ! » — S'il est ici quelqu'un qui dédaigne de tels éloges, qu'il ne vienne point
s'asseoir parmi nous, nous ne saurions l'estimer. »
Et ici encore nous retrou\ons, sur les lèvres du Chevalier, comme un écho de la pensée de son ami de Maistre, lorsqu'il s'écrie, en parlant de l'indépendance du magistrat :
« Ne mettrons-nous pas au rang des motifs qui doivent élevei- notre esprit, la glorieuse prérogative d'être les défenseurs de la cause publique auprès du Trône ? — Amis sincères des rois, nous osons leur dire : « Cette loi découragera le laboureur, elle portera le discrédit dans le commerce; les sources de votre puissance et de votre gloire vont tarir. » Heureux les peuples dont les magistrats disent avec confiance la vérité aux rois, et dont les rois aiment à l'entendre ! »
Mais, comme de Maistre, le Chevalier, satisfait de son temps, salue avec enthousiasme l'avènement, dans le gouvernement des choses humaines, des principes de la philosophie :
« Des idées consolantes et sublimes se développent ici devant nous. Tout ce qui nous entoure annonce l'ordre. Dans le monde moral comme parmi les êtres physiques, tout est proportion. Partout nous voyons les traces de la sagesse et de la justice du Créateur, à côté des preuves de sa puissance. Si nous ouvrons les oracles sacrés de sa bonté, nous y trouvons qu'elle récompensera jusqu'au désir du bien,
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mais qu'elle proportionne aussi ses récompenses à ce qu'il en aura coûté à l'homme pour les obtenir. Quel encouragement pour le magistrat qui renonce à tous les plaisirs, à tous les agréments de la vie, à sa fortune, à son repos, à lui-même, pour se livrer tout entier à l'honorable fonction de maintenir la paix et l'ordre parmi ses semblables ! Quel prix de ses sacrifices et de ses travaux n'est-il pas en droit d'espérer!... »
« Le monarque sous lequel nous avons le bonheur de vivre ; ce bon Roi qui ne s'est montré à nous que pour justifier l'amour que nous lui portions, répand à pleines mains les bienfaits sur nous. Il met à la tète de nos provinces un homme digne de les représenter... »
Ici, le Chevalier entonne, en l'honneur du Gouverneur, la louange obligatoire quedeMaistre et Salteur ne durent pas écouter sans échanger encore un sourire, en songeant à la bastonnade ; mais l'orateur s'échappe bien vite de ce passage difficile pour s'écrier :
« Ne nous lassons pas du spectacle magnifique du bien général : jetons sur la face de l'Europe un coup d'œil rapide. La raison publique s'éclaire ; le génie des grandes choses se déploie et prépare les jours prospères qui vont luire pour les générations futures. Partout l'agriculture renaît, le commerce s'étend, la législation se réforme, les systèmes de finance
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deviennent plus économiques et plus simples. Tels sont les bienfaits d'une philosophie pleine d'humanité et de vues utiles. Puisse-t-elle conserver un respect inviolable pour les vérités sacrées qui sont au-dessus d'elle, — et ne toucher jamais qu'à des abus ! Ces grands objets élèvent l'âme. Nous ne voulons point être audessous du génie de notre siècle... »
Et afin que le magistrat soit à la hauteur de ce « génie de son siècle », l'orateur veut qu'il ne néglige rien pour acquérir la science, — • car la science du droit confine à tout :
« Le magistrat doit tenir en main le flambeau sacré de la loi pour éclairer ses concitoyens. S'il prétend les conduire à la fausse lueur d'une jurisprudence toute arbitraire, il les égare et s'égare avec eux. Ministres de la justice, n'oublions donc jamais que son culte, comnie celui de la Divinité même, doit être uniforme ; n'en laissons point altérer les dogmes augustes, étudions-les, approfondissons-les. Que ce précieux dépôt soit sans cesse sous nos yeux, ou plutôt, selon l'expression d'un empereur, conservons-le dans le secret de nous-mêmes. »
Le Chevalier fait un pompeux éloge de la science du droit :
« Laissons dire à un froid scoliaste que l'étude en est aride. Le magistrat habitué à la réflexion Tétudie en philosophe, en législateur ; il en saisit l'esprit ; il en généralise les
principes ; il en multiplie les conséquences ; il voit tout en grand. Admirable effet d'une science qu'on ose appeler ingrate ! Rappelant sans cesse l'idée de l'ordre et les principes indestructibles de la justice naturelle, l'étude des lois dispose l'esprit à les observer, comme l'étude de la géométrie le rend propre à cette science, en le portant à l'application. »
Mais, pour posséder véritablement cette science du droit, il faut, dit le Chevalier, l'étudier dans ses sources et, par conséquent, dans l'histoire du peuple romain. Il faut approfondir les rapports de l'Eglise et de l'Etat et chercher, au besoin, des lumières dans la législation des autres pays :
« Nous sommes les protecteurs de l'Eglise et les défenseurs de la discipline ; mais quelques maximes consacrées par l'usage et par une tradition respectable ne suffisent point à la singularité et à la multitude des questions nouvelles qui se présentent chaque jour : il faut être versé dans l'histoire de l'Eglise pour les résoudre, et, pour tenir une juste balance entre le Sacerdoce et l'Empire, il faut connaître les motifs, les conditions et les garants de l'alliance auguste qu'ils contractèrent autrefois.
« Nous devons conserver les privilèges et les coutumes ; mais les monuments qui les constatent sont épars dans de vieilles archives et livrés à la rouille du temps, semblables à ces
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restes précieux des beaux-arts de la Grèce ou de Rome qu'on ne de'couvre qu'après avoir fouillé avec peine parmi des tas de ruines.
« Et quand il faut suppléer aux lois qui nous manquent, l'oubli du législateur autorisera-t-il la négligence du magistrat ? Non, sans doute, Messieurs, Au lieu de suivre les règles incertaines d'une équité purement naturelle, il cherchera les principes d'une équité légale dans les ouvrages d'un publiciste ou dans le code d'une législation étrangère.
« Ainsi l'histoire sacrée et l'histoire profane, la morale, le droit public, la législation des différents peuples, tout est du ressort de la science des lois ; tout est utile au magistrat qui veut orner son esprit de la science de son état. ))
L'orateur réfute, en passant, le reproche que la « mollesse » pourrait lui faire de vouloir transformer la vie du magistrat en un labeur pénible et continuel. Kt il reprend:
« Lâches sentiments, que le courage d'esprit réprouve ! Le délassement d'une âme forte, c'est de penser à ses devoirs ; son repos, c'est le témoignage intérieur de les avoir remplis. L'on ose appeler l'étude un travail ; c'est une jouissance, une volupté pour l'esprit. »
L'orateur voit, d'ailleurs, sur le siège le plus élevé du Sénat, dans le père de son ami Salteur, la vivante image de la science unie à la vertu :
« Tous les yeux, dit-il, se fixent sur le digne Chef de ce Corps auguste. C'est ici le triomphe de mon sujet : tout ce que la réflexion peut donner de justesse, tout ce que la méditation peut apprendre de la science des lois et de la science plus importante encore de la vertu, les plus excellentes qualités de Tesprit se réunissent à celles du cœur. Et cet esprit sublime et grand avec lui-même ne quitte point avec les autres le caractère extérieur de la simplicité. C'est celui de la vraie grandeur ; elle aime à se cacher. Quand les applaudissements flatteurs de son Prince l'honorent ; quand nos hommages la recherchent, quand la gloire l'environne de toutes parts, elle échappe à la gloire sous le voile dont la modestie se plait à l'envelopper. »
Le Chevalier, on le voit, a fait amende honorable de ses petits péchés de jeunesse, alors que, dans son journal, il croquait irrévérencieusement Son Excellence le premier Président, à propos de la « Conspiration des épées »... Mais le Chevalier n'en a pas moins laissé son cœur au barreau, son premier amour, et, se tournant vers ses anciens confrères, il leur dit à la fin de sa harangue :
« ^"ous dont le ministère utile tient de si près à celui du magistrat, vous dont les occupations sont délicates et nobles, avocats ! vous ne venez point en reprendre l'exercice sans avoir sondé les dispositions de vos esprits. Vous
3' avez trouvé la solidité et la justesse ; cultivez ces qualités précieuses, fruits heureux de la réflexion. Votre fortune la plus solide, c'est l'estime du public et votre propre estime. Cette fortune glorieuse, ce n'est point la multiplicité des affaires, c'est la manièi^e de les expédier qui la produit. Que le travail du barreau ne prenne donc pas tous vos instants ! Occupez-vous surtout du moyen d'y réussir. Heureux de trouver dans les devoirs de votre profession des motifs capables de l'ennoblir, et dans les connaissances qui vous sont nécessaires, des ressources contre les passions qui l'aviliraient, — métiez-vous des impressions du C(eur, toujours dangereuses à votre état. Que votre talent, vos études, toutes vos forces conspirent de concert à élever l'esprit et à l'éclairer. Nous vous en devons cependant le témoignage honorable et nous le devons au public : en disant ce que vous devez faire, nous rappelons avec joie ce c^ue vous avez toujours fait... »
La matinée s'avance... La harangue du Chevalier n'a pas duré moins d'une heure et a été écoutée avec la plus giande attention. Certains passages brûlants ont bien été soulignés des mines renfrognées de quelques robes de velours et du sourire approbateur des avocats ; mais, « en honneur », c'est un succès...
Joseph de Maistre jouit de son œuvre et ne regrette plus les longues heures qu'il y a consa-
crées — L'orateur reçoit les félicitations de ses amis, et, au dîner d'usage que le Premier Président donne, à midi, en son hôtel, à toute la Compagnie, et qui se prolonge, de service en service, jusqu'à quatre heures de relevée, le Chevalier est le héros de la journée.
Joseph de Maistre marque d'une pierre blanche cette audience solennelle, puisqu'il a su préparer les voies du succès à un ami, et Roze pense, assurément, s'il n'ose l'écrire, que son discours sur la Culture de l'esprit restera le plus beau joyau de sa couronne oratoire.