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CHAPITRE XIV

Dans les nuages

Xavier de Maistre à son retour de la Bauche. — A vingt ans. — Un volontaire au régiment de la marine. — Loisirs de garnison. — Les premières lettres de l'alphabet aérostatique. — Le l/oj'age du Casiii. — L'entreprise du chevalier de Chevelu.

— Une satire bourgeoise. — Le Prospectus. — Premier essai.

— Lamentable échec. — Les railleries de VErmite du Nivolet.

— L'ascension du 6 mai 1784. — Le parc de Buisson-Rond. — Xavier jugé par Lamartine. — Les impressions d'un voyageur aérien narrées par l'auteur du yojage autour de ma chambre.

— La descente. — Délirant accueil. — Le triomphe. — Joseph de Maistre et son amitié pour Xavier. — Un oubli des « bons Allobroges ». — Sic itiir ad astra.

En I7'S4, Xavier de Maistre n'était pas encore, comme il l'écrivait plus tard, « refroidi par l'âge (i) » : il avait vingt ans... Le séjour de la Bauche lui avait décidément porté bonheur: l'ancien Ban de Thôtel de Salins était méconnaissable et faisait honneur aux méthodes pédagogiques de l'abbé Isnard. Celui-ci, tout en formant l'àme de son élève, n'avait rien négligé pour donner

(1 ) Archives de Pieuliet. — Lettre inédite de Xavier de Maistre à M"' Jenny Bernard du 17 mars 1S35.

Tessor à cette intelligence, volontaire et rétive, qui semblait éprouver comme un malin plaisir à dissimuler, sous un masque apparent d'indifférence et de pesanteur, les trésors de finesse, de séduction et de grâce dont elle était douée. Un programme complet d'études fut suivi par le jeune étudiant : français, latin, grec, histoire, littérature, mathématiques, physique, chimie(i), car le bon curé était un véritable enc}clopédiste..., mais non à la façon de Diderot. Xavier s'était métamorphosé à son heure de chrysalide en papillon, et, quand il quitta le précepteur dévoué qui lui avait ainsi ouvert les portes du monde où l'on pense, il emportait, comme bagage, une érudition, peu commune servie par un talent qui s'ignorait encore, mais qui devait placer bientôt son heureux possesseur, en bon rang, dans le monde où l'on écrit...

Les cadets de Savoie n'avaient alors que deux chemins à suivre ; l'aîné étant d'ordinaire le seul héritier institué, le seul appelé à recueillir la fortune et a continuer les traditions de la famille, il ne restait aux puînés d'autres ressources que le cloître ou l'armée. Si leur vocation religieuse était sincère, tout allait à merveille. S'ils ne l'avaient pas, il leur fallait quérir fortune à l'étranger ou s'engager au service du Roi.

(i ) M. Luc Rey. — Xavier de Maisire, sa vie et ses ouvrages.

Xavier, bien qu'ayant, pendant de longues années, servi la messe au cure de la Bauche, n'avait aucune velléité d'entrei- à l'abbaye de Talloires, ni de s'enfermer au couvent des dominicains de Chambéry. Les austérités de la vie religieuse n'étaient pas faites pour plaire à cet irrégulier : à dix-huit ans il s'engagea donc en qualité de cadet (i) au régiment de Real- Navi (2), qui tenait alors garnison à Chambéry (3). Or, que faire au quartier à moins que l'on ne songe ?... Le jeune cadet trouvait probablement que, pour la monotonie, le pavé de Chambéry (4), ne le cédait en rien aux prés de la Bauche où jadis son crayon croquait les moutons broutants. La mer lui manquait, la montagne l'écrasait, — il \oulut monter dans les airs avant d'entreprendre le \^oyage autour de sa chambre.

La navigation aérienne était précisément à l'ordre du jour. Les frères Montgolfier venaient

(i) L'institution des cadets, qui fonctionna dans le royaume de Sardaigne jusqu'au règne de Charles-Albert, était destinée précisément à faciliter l'accès de la carrière militaire supérieure aux jeunes gens de famille noble.

(2) Le régiment d'infanteiie de la Marine ravale.

("î) M. Luc Rey. — Xavier de Maistre .

(4) Correspondance — passini.

d'épeler la première lettre de l'alphabet aérostatique en essa3'ant de gonfler un ballon à l'aide de la fumée produite par la combustion d'un mélange de paille mouillée et de laine. L'expérience des « chars flottants ;> avait eu lieu à Annonav, le 4 juin 1783 ; la montgolfière s'était élevée à 5oo mètres et cette ascension menait grand bruit en France et par conséquent en Savoie, où se répercutaient tous les échos de France.

Pourquoi ne pas en faire autant? — • se dit le chevalier de Chevelu, lun des « talons rouges » de la jeunesse chambérienne; cependant, il avait compté sans son hôte, ou plutôt sans son père, qui lui interdit « d'explorer l'Empyrée «.Survint Xavier, à qui l'idée sourit et qui jura bien d'aller, coûte que coûte, faire une visite de politesse à ces nuages qui coiffaient si souvent la crête auguste du Nivolet, à ces nuages floconneux que son imagination vagabonde aimait tant à suivre dans l'espace.

Sans perdre de temps, le monde aristocratique, que la nouveauté et la hardiesse de l'aventure enthousiasmaient, se mit à l'œuvre. Chacun y apportait sa part d'activité et de bonne volonté : les femmes avaient improvisé un salon de couture, les hommes faisaient la propagande autour d'elles et dissertaient, à perte de vue, sur les chances bonnes ou mauvaises de l'entreprise. Xavier attendait tranquillement son heure et,

faute de pouvoir le suivre dans ses nuageuses expéditions, Joseph allait en ambassade à Genève auprès de Bénédict de Saussure, pour consulter le célèbre physicien et mettait sa plume au service des nauioniers.

Ce fut lui qui, en collaboration avec Xavier, se chargea de rédiger le programme, l'appel aux salons chambériens, pour couvrir les frais de l'entreprise. L'écrit forme une jolie plaquette, devenue très rare (i). On y retrouve à la fois du Joseph et du Xavier, comme plus tard dans la fameuse description d'une soirée sur les bords de la Neva. Il y a là des éclairs de la verve, de l'imagination puissante, du style nerveux de Joseph se mariant à l'esprit, à la fraîcheur de coloris, à la tinesse des nuances, à la délicatesse de sentiments qui caractériseront bientôt l'amant platonique de M"^'-" de Hautcastel. Mais c'est la marque, c'est la griffe de Joseph, le véritable « notaire du contrat », qui prédomine, et elle est aussi galante, sur ma foi, que celle du jeune Xavier... Ecoutez :

« Considéré seulement du côté du spectacle, quel autre peut être comparé à celui du grand

(1) Elle a été rééditée en 1874 par M. Jules Philippe. II 9

aérostat qui s'élève et vole majestueusement, chargé de plusieurs voyageurs ? L'homme est affamé de sensations vives : eh bien ! nous en préparons au public, d'un genre inconnu jusqu'à nos jours ; et si l'on joint à l'intérêt naturel de la chose, une foule d'agréments qui en seront la suite et qu'il est aisé de pressentir, on conviendra que le jour de l'expérience devra être écrit au nombre de ceux où l'art aura su le mieux amuser notre existence. »

Après cette entrée en matière quelque peu solennelle, l'auteur s'adresse au public féminin qu'il a l'ambition de conquérir :

« Mais l'idée du spectacle que nous projetons, dit-il, nous conduisant par un penchant invincible à ce qui doit en former le principal ornement, nous ne finirons point sans faire a la plus belle moitié de la société un hommage particulier de notre expérience.

« C'est surtout aux dames que nous consacrons cette entreprise : c'est elles que nous assurons des précautions scrupuleuses que nous avons prises pour que le plaisir de l'expérience ne puisse être acheté par un malheur, pas même par le plus léger inconvénient. Nous pouvons les assurer que l'expérience aérostatique, exécutée avec prudence, n'entraine aucun danger ; qu'elle n'effraye que les yeux et que, quand un sylphe malfaisant viendrait dans les airs renverser le réchaud, le ballon aurfit toujours un

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parasol de 55 pieds de diamètre qui nous ramènerait les voyageurs sains et saufs. »

L'auteur ne veut pas, d'ailleurs, que « les âmes sensibles » de ses aimables compatriotes soient soumises à une trop rude épreuve et il s'applique à les rassurer par d'habiles ménagements oratoires :

« Mais, comme il est important de prendre des précautions d'avance contre un excès de sensibilité aussi honorable pour nos dames qu'il serait décourageant pour les navigateurs aériens, nous les invitons à jeter de temps en temps un coup d'œil sur nos travaux dont la partie la plus essentielle ne saurait avoir de meilleurs juges. Puisqu'elles savent encore allier aux qualités qui font les délices des cercles, toutes celles de la femme forte, nous ne leur parlerons point une langue inconnue en les priant de venir admirer la force de notre toile écrue ; l'égalité et le mordant des différents points de couture ; la rondeur des ourlets et nos immenses fuseaux assemblés à sui^g-ets, jetant au dehors deux vastes remplis qui vont s'unir pour recevoir et tixer sous une couture rabattue des cordes robustes, lières de supporter cette galerie triomphale, d'où l'homme, perdu dans les nues, contemple d'un seul regard tous les êtres dont son génie l'a fait roi. »

Et après cette incursion dans le domaine de la couture, l'auteur parle en maitre et déclare qu'il ne veut pas de crises de nerfs :

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« Après tant de précautions, continue-t-il, nous avons droit d'attendre que le voyage aérien ne causera à nos dames que cette douce émotion qui peut encore embellir la beauté ; ainsi nous ne voulons absolument ni cris, ni vapeurs, ni évanouissements: ces signes de terreur, quoique mal fondés, troubleraient cruellement de galants physiciens ; et les trois voyageurs, qui ne manqueront point, en quittant la terre, d'avoir encore l'œil sur ce qu'elle possède de plus intéressant, seraient inconsolables si leurs trois lunettes achi^omatiques, braquées sur l'enclos, venaient à découvrir quelque ioli visage en contraction.

« Les modernes Astolphes, armés comme l'ancien, mais pour un tout autre usage, d'un bruyant cornet, l'emboucheront en prenant congé des humains, pour crier, d'une voix ferme et retentissante: « Honneur aux dames! » — Mais ils se flattent un peu que cette formule des anciens tournois amènera la douce cérémonie qui terminait ces brillantes fêtes et qu'à leur retour sur terre, on ne leur refusera point Vaccolade. »

Avant gracieusement évoqué le souvenir de l'ancienne chevalerie, l'auteur ne dissimule point que les aéronautes veulent s'illustrer auprès des dames par un exploit sans précédent :

« Les gens sévères nous blàmeront-ils d'avoir ainsi perdu de vue la physique et les décou-

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vertes, pour contempler si longtemps des êtres qui n'ont rien de commun avec les ballons que de faire tourner les tètes ? — Non, sans doute, et nous craignons même qu'on ne voie dans toute notre galanterie qu'une politique fine, qui marche à son but par une voie détournée, en intéressant au succès de ses vues une des grandes puissances de l'univers. Au fond, cette attraction en vaut bien une autre ; et, dans la noble ambition qui nous anime de favoriser le goût des sciences par tous les moyens possibles, pourquoi ne mettrions-nous pas les Grâces du parti des Miise^ ?

« A Ghambéry, ce i^"" avril 1784. »

Les préparatifs de l'ascension furent le gros événement mondain durant l'hiver de 1788 à 1784. Ce fut le i^"" janvier, en guise de surprise et d'étrennes , que le Pî^ospectus , enrubanné de faveurs roses, comme une boite de chocolat deTurin, circula entre les jolies mains des dames de l'aristocratie et fit la conquête des salons... La bourgeoisie boudait, mécontente, selon son habitude, de n'être pas admise à ce divertissement de haut goût. Elle s'en vengea, non sans esprit, à coup de satires, et le programme

avait à peine fait son apparition, qu'un poète du crû chansonnait déjà les futurs imitateurs de Montgolfier dans une pièce où il raillait l'entreprise de la noblesse... Le chevalier Roze, éclectique, s'empresse de la recueillir et de l'annexer à ses tablettes (i). Peut-être, malgré sa profonde amitié pour Joseph de Maistre, n'était-il pas loin de partager le scepticisme moqueur de la bourgeoisie au sujet de la prochaine ascension. Quoiqu'il en soit, voici la satire, et il faut bien convenir qu'une petite ville où l'esprit courait ainsi les rues, vêtu légèrement à la mode du jour, n'était pas la première venue et que les Maistre ne s'y trouvaient pas dépaysés...

LE yOYAGE DU CASIN

Un pied-plat à rouges talons, Au Casin parlant de ballons.

Disait: « 11 faut mettre à la voile ; Et pour vivre loin des bourgeois, Nobles compagnons, faisons choix D'une planète ou d'une étoile...

« Soit, — dit certain Olibrius, Allons habiter Syrius :

C'est le plus éloigné des astres ; Et pour arriver à bon port.

Procurons-nous un passe-port Des Montgolfier et des Pilastres. »

(i) Archives de Saint-Genix. — Pièce inédite.

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Un projet aussi bien trouvé.

Mis au scrutin, est approuvé Par le nombreux aéropage.

En conséquence est résolu Qii'avant l'an et jour révolu On entreprendra le voyage.

Un gentil-liomme magistrat (i)

Dresse les clauses du contrat

Et donne le pHn de la barque ;

Le reste, sans distinction.

En signe d'approbation

Au bas de l'acte fait sa marque :

« De bouffantes et de jiippoiis.

De robes, manteaux et pompons,

On fabriquera la machine ;

Et pour ne rien craindre en chemin,

On renforcera son échine

De patentes de parchemin.

« On fera brûler, par raison, Les titres de chaque maison ; Et de ces chartes allumées Pour remplir tout ce taffetas Et pour lui tenir lieu de gaz, On conservera la fumée

« Point de porteurs, point de cochers, Pour matelots ni pour nochers ; Cette canaille malitorne.

Abandonnant le droit chemin.

Pourrait mener d'un tour de main.

Les voyageurs au Capricorne.

(l) Il s'agit évidemment ici de Joseph. Le contrat, c'est le Prospectus. Cette pièce, jusqu'ici inconnue, donne ainsi raison à la perspicacité de M. Luc Rey qui, en i863, soutenait déjà que le programme de l'ascension devait être l'œuvre de Joseph de .Maistre.

« Notez qu'on ne séjourne pas Sur les coteaux, ils sont trop bas, Ni sur les montagnes chenues ; Quand une fois on prend l'essor.

On est bien près de terre encor.

Si l'on n'est plus haut que les nues

« Côtoyant la lune en son plein.

Sans attendre le lendemain, On entrera dans quelque golfe ; C'est là qu'on trouve le bon sens ; Il est bon d'en prendre en passant Comme en prit autrefois Astolphe...

« On passera vers le minuit Dans les lieux où le soleil luit.

Décrivant de jour son ellipse.

Quelque lustre qu'on puisse avoir, Il est à propos de savoir Qii'aisément cet astre l'éclipsé.

« La pique en main, le divin Mars Du sexe attire les regards Et fait admirer sa puissance.

L'homme n'a pas l'esprit si fort :

De Vulcain redoutant le sort, Il fuit sa maligne influence.

« Jupiter, dieu, cygne ou taureau.

Supplanterait tout hobereau ; Il plairait sous la peau d'un âne; Éloignons-nous du séducteur ; Car entre nos dames d'honneur Il trouverait plus d'une Jeanne.

« Dans Saturne un mari jaloux N'a pas peur de la dent du loup ; Saturne est un pauvre Jocrisse ; Mais la femme, en un lieu si froid.

Auprès d'un dieu si maladroit Dans trois jours prendrait la jaunisse.

« 11 faut diriger à l'instant Vers une comète en montant, Dût-on dériver d'une lieue ; Car telle marquise aux beaux yeux Peut avoir besoin de cheveux, Et telle perruque de queue.

« N'approchons pas des animaux, Ours, poisson, chien, serpent, chevaux, Et d'autres dont le ciel fourmille ; Le bourgeois en levant les yeux.

Dirait, en nous voyant aux cieux; « Ils sont au sein de leur famille ! »...

« Qii'on s'entle tous dans Syrius, Comme autant de Vitellius, Pour que le monde nous discerne ; Autrement, là haut dans les cieux.

Nous ne figurerions pas mieux Qii'un sabot dans une lanterne. »

Le tout est ainsi convenu

Sous la peine d'être tenu

A mille écus, sans rien rabattre ;

Fait et prononcé le premier

Du nébuleux mois de janvier

L'an mil sept cent quatre-vingt-quatre.

Les organisateurs de l'ascension ont eu le bon esprit de ne pas s'émouvoir des traits du poète railleur. Du i^'" janvier 1784 à la fin de l'hiver, on a travaillé avec ardeur, et la montgolfière est sortie tout armée, toute prête à

s'envoler du chantier aristocratique où elle avait vu le jour.

Une première expérience eut donc lieu dès le 22 avril 1784. Un immense concours de spectateurs est réuni dans le parc de Buisson-Rond.

Hélas! déception cruelle ! Le ballon, au

moment de s'élever, s'aplatit piteusement contre terre ; et le lendemain, un « bon Allobroge », sous le pseudonyme de Philar'ete, V lier mite du Nivolet, publiait sur l'échec des imitateurs de Montgolfier une satire, celle-là en prose, qui débutait par cette entrée en matière, pleine de raillerie :

« ^^ous avez sans doute vu quelquefois des spectacles de baladins-voltigeurs, où, après les tours de force de l'un des maîtres de l'art, Paillasse, s'efforçant de les imiter, vient gam-bader non pas dessus, mais dessous la corde et termine ses singeries par une culbute en moulinet du haut du théâtre. Tel est, au vrai, le rôle que vient de jouer, à son premier essor, le ballon de Chambéry. Ce ballon, prôné d'avance avec tant d'emphase et avec tous les honneurs du fanatisme par l'auteur du Prospectus ; ce ballon qui, suivant l'article inséré dans la Galette de Berne du 3 avril, devait porter trois intrépides voyageurs bien déterminés à ne pas s'élever pour redescendre au bout de quelques minutes; ce ballon qui promettait un magnifique spectacle, lequel, d'après la garantie du même avis,

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ne servait acheté par aucun malheur, ni même par aucun inconvénient ; ce merveilleux ballon est malheureusement mort a l'instant de sa naissance : /^ar/z/r/V;// montes... »

Le « sévère censeur » ne s'en tient pas à sa réminiscence du vieil Horace ; il enfonce le fer dans la plaie et détaille, avec une joie malicieuse, les péripéties de l'ascension manquée :

« Après s'être fait longtemps attendre, parce que son enfantement a été long et laborieux, enfin le jour de son ascension présumée a été indiquée pour le 22 de ce mois. Ce jour avait été préconisé dans le Prospectus comme devant être écrit au nombre de ceux oii l'art aurait le plus ajuusé notre existence. Aussi, sur la parole de Tauteur, un concours immense de spectateurs de tout rang et de tout âge s'est rendu au lieu de la scène. Les uns étaient épars sur les coteaux voisins, où ils formaient des groupes agréablement mélangés avec les rochers et la verdure qui leur servaient de tapis et de sièges. Les autres, par le privilège de leurs billets, avaient été admis dans l'enclos de Buisson-Rond. Cette troupe d'élus était composée de la meilleure compagnie de la ville en hommes et en femmes. Celles-ci, comme de droit, en faisaient le principal ornement. »

La mise en scène, on le voit, est pleine de vie. Les dames ont répondu à l'appel des « nau-

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tonniers ». Elles attendent, palpitantes : que va-t-il se passer ?. ..

« Le ballon, qui s'était enflé de bonne grâce le matin à onze heures, promettait, malgré plusieurs vices dans sa construction et ses accessoires, un heureux succès pour Taprès-midi. Le temps était calme, le ciel couvert ; point de soleil, nulle apparence de pluie. Les vœux empressés des spectateurs hâtaient le départ du ballon. On l'apprête, on le chauffe et le réchauffe. Les voyageurs courageux enjambent la galerie ; mais, aussi rétif qu'un cheval poussif et revéche, il s'obstine à ne pas bouger et demeure immobile. Enfin, à force de le rôtir et de le bourrer de fagots, il se traîne avec peine, avec l'aide de cent bras, sur les bords de l'estrade. A peine ce soutien lui a-t-il manqué, qu'au lieu de s'élever, il s'est prosterné humblement contre terre. Cependant, par un mouvement convulsif, près de son agonie, au moment où il allait frapper le gazon, il s'est soulevé assez haut pour faire la cabriole et tourner en moulinet sur luimême... M

L'ermite du Nivolet est décidément sans pitié; mais son humeur sarcastique n'est point apaisée. Il se donne, en rappelant les pompeuses promesses de l'invitation aux dames, le féroce plaisir de dépeindre la déception des spectateurs :

« A la vue de ce désastre, les dames, auxquelles le galant auteur du Prospectus avait

annonce que le spectacle du voyage aérien ne leur arracherait aucun signe de terreur, ni cris, ni vapeurs, ni cvanouisssnients, et ne produirait tout au plus en elles que cette douce émotion qui peut encore embellir la beauté; les dames, la plus belle moitié de la société, ce sexe enchanteur qui, comme l'auteur le dit plaisamment, partage avec les ballons le privilège de faire tourner les tètes, les dames, dis-je, ont éprouvé ces mouvements violents qui mettent les plus jolis visages en contraction. On a vu leurs roses se changer en lys, leur douce émotion dégénérer en palpitation oppressive, leurs jambes tiéchir. La plupart de celles qui n'avaient pu trouver place sur les bancs disposés autour de l'enceinte ont été obligées de se jeter sur le gazon pour y reposer leur faiblesse. Pendant cet instant critique, un morne silence régnait sur toute la scène. Les visages portaient l'empreinte de la consternation. Les voyageurs, ainsi que leurs coopérateurs, se retiraient confus et déconcertés. Autant leur entrée avait été triomphante, autant leur retraite était humble et triste. «

Philarète, après avoir constaté l'échec, en recherche les causes :

« Des observateurs physiciens ne manqueront pas d'assigner pour cause de la chute de cet infortuné ballon, le vice de la force motrice ou gai, qui devait procurer son ascension, vice provenant du choix défectueux et de la qualité des combustibles ; le poids excessif de la galerie,

son défaut d'équilibre dans la suspension ; le peu d'adhérence du papier collé sur la toile formant l'enveloppe du ballon ; l'étranglement du col en trompe allongée, ajoutée à sa partie inférieure... etc. A ces vices de construction, ils joindront ceux de la manœuvre dans les opérations ; la précipitation avec laquelle on avait introduit le feu dans le ballon, dont l'air intérieur n'était pas suffisamment raréfié ni dégagé d'air atmosphérique au moment où on tenta de l'élever ; le peu d'expérience dans ce travail de la part des coopérateurs ; le défaut d'intelligence et d'accord dans les ouvriers mercenaires qu'on a été obligé d'employer, lesquels contrariaient souvent la manœuvre au lieu de l'aider, etc

« Quanta moi, sans avoir prévu ces différents obstacles, j'avais présagé d'avance la chute du ballon, d'après les seuls emblèmes dont ses flancs éta ent décorés. »

Philarète rappelle que, sur l'un des côtés,

était peinte une Minerve maussade présentant

un bouclier orné de la tète de Méduse à « un

vilain cochon », et, de l'autre, foulant un petit

globe, un personnage que l'auteur a pris pour...

un ramoneur. Sur la toile, était imprimé ce

quatrain :

L'homme que j'inspirais d'une sublime audace Avait dompté les mers et mesuré l'espace ; De la foudre en couirou.x il dirigeait les feux, Aujourd'hui, sur mon aile, il plane dans les cieux.

u II convient, dit l'ermite, d'être modeste

même après le triomphe, à plus forte raison lorsqu'il est encore à venir et incertain ». ■ — Il souhaite cependant qu'en guise de consolation les dames ne refusent pas à l'auteur du galant Pr^ospectiis, Vaccolade qu'elles accordaient autrefois pour des témoignages de dévouement souvent plus équivoques. « S'il l'obtient, on pourra dire avec raison que les Grâces ont récompensé le favori des Muses... »

L'honneur était en )eu. Les aéronautes voulurent prendre leur revanche, et, le 6 mai 1784, le ballon de Chambéry s'éleva majestueusement vers les nues, emportant dans sa frêle nacelle, Xavier de Maistre et Louis Brun, l'organisateur technique de l'ascension. Cette fois, le succès fut complet et, quelques jours après, sortait des presses de l'imprimerie Gorrin cette épitie où Xavier raconte sa \isite aux nuages (i)...

( 1 ) Voici exacttnient le titre de cette curieuse piatiuctte

Lettre

de M'- de S...

;i M'' le comte de C... off... dans la

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