‹ Joseph de Maistre avant la Révolution (volume 2)Chapitre 5 sur 25 · L... des C · texte numérisé non relu

L... des C

Ne devine-t-on pas déjà, dans cette première œuvre, celui dont Lamartine a dit (i) :

« Xavier est le Sterne et le Jean -Jacques Rousseau de la Savoie ; moins affecté que le premier, moins déclamateur que le second. C'est un génie familier, un causeur du coin du feu, un grillon de foyer champêtre... C'est ce qu'on appelle, dans la langue française, un amateur; mais un amateur immortel, grand artiste sans art, grand écrivain sans école : la nature en tout, c'est-à-dire le souverain maître... »

contenant une relation de l'Expérience Aérostatique de Chambéry.

E sale in verso il ciel via piîi leggiero Chè I Girifalco a cui leva il capeJlo Il luastio a ieiiipj, e fèi veder l'angcllo.

^RIOSTO. 4. 4Ô

Chambéry

De l'Imprimerie de M. F. Gorrin, Imprimeur du Roy.

Et se vend, chez F. Puthod, libraire-relieur,

Rue Saint-Dominique.

Avec permission. 1784.

(^Bibliothèque de M. Emmanuel Dénarié.)

(1) Harmonies poétiques

Laissons la parole « au grand artiste sans art » :

« Dès trois heures du matin, le ballon était gonflé par un feu léger, niais constamment soutenu... A six heures, le public se rendit dans l'enclos de Buisson-Rond : tout était disposé pour le départ ; le feu pétillait dans le fourneau et les cordes bandées disaient: « Tout ira bien. »

« M. Brun, en chemise (i) sur l'estrade, donnait ses ordres; mais on ne voyait qu'un voyageur : le chevalier Maistre, en uniforme, se croisait les bras et ne montrait aucun projet. Cependant, M. Brun saute dans son panier, et son compagnon de voyage, faisant le tour du ballon, s'approche du sien et se déshabille. Il faut noter que, par la disposition des lieux, le public n'occupait guère que deux côtés de l'enclos; et le panier destiné au voyageur anonyiTie était placé dans une direction opposée à la foule; il put donc s'y Jeter sans être aperçu de beaucoup de monde, et, au lieu de se tenir debout, il s'y coucha et se couvrit d'une toile. Dans ce moment, une des cordes qui suspendait son panier sauta tout à coup, sans doute parce que le ballon coiTimençait à s'élever insensiblement et que la corde, n'ayant pas été scrupuleusement égalisée aux autres, se trouva trop courte et

(i) En bras de chemise.

porta tout le poids. Mais le voyageur s'étant assuré par un léger examen que les autres cordes suffisaient à sa sûreté, il ne jugea point à propos de perdre le temps en réparations inutiles et d'alarmer peut-être les esprits. Alors, son frère, qui était sur l'estrade, toucha les cordes, lui dit un adieu laconique et vint se mêler à la foule. Entin, l'instant désiré arrive, le grand câble avait disparu ; le ballon, parfaitement gonflé, faisait des efforts visibles pour s'échapper ; tous les cœurs palpitent; toutes les lunettes sont en l'air... »

Cette fois, le ballon ne s'est pas piteusement aplati à terre ; Xavier est dans la nacelle, Joseph lui a serré la main en lui disant adieu, jusqu'au revoir... Il va partir, il part, il plane... Quel changement de décor et quel cri de triomphe !...

« Tenterai-je de vous peindre la sensation universelle? Non ! Il n'y a qu'un ange ou un sot qui puisse l'entreprendre. Mais vous, mon cher Comte, qui réunissez à tant de talents celui de la peinture, que vous possédez à un si haut degré de perfection, écoutez-moi ! Broyez vos couleurs ! Prenez votre toile, vos pinceaux : je veux vous oflrir un modèle digne de vous. Voyez dans l'enclos ces jeunes personnes tixant des yeux humides sur ce ballon qui fuit comme la flèche. Peignez-moi cela ! Faites-moi voir sur ces visages la pâleur de la crainte, l'extase de l'admiration et le sourire de la tendresse ; ren-

dcz-moi ce sentiment qui les suspend sur leurs sièges, et ce geste machinal qui va chercher le ballon dans les airs, qui le soutient, le dirige et lui défend de tomber sur les rocs. Allons ! mon cher ami, courage ! Soyez sublime, soyez vousmême ! Et que vos tableaux disent comme vos modèles : « Mon frère est là ! »

« Mais vous allez me dire que vous n'êtes ni un ange, ni un sot : continuons. — - A quelques toises d'élévation, M. Brun se tourne sur l'enclos et salue l'assemblée avec beaucoup de sang-froid. Son compagnon, sentant qu'il était temps de quitter sa première attitude, se lève, prend le porte-voix et, tidèle aux promesses du Prospectus, il crie de toutes ses forces : HON- NEUR AUX DAMES ! Mais il ne fut guère ouï que des hauteurs voisines, car, dans l'enclos, on pouvait dire, presque au pied de la lettre :

« Dieu, pour se taire ouïr, tonnerait vainement... »

Ici, Xavier rappelle avec orgueil qu'il a eu l'honneur d'être salué, pendant son ascension, par les batteries de tambours de son régiment qui, partant de Chambéry, fournissait sa première étape :

« Dans ce moment, par le plus heureux hasard, le Régiment de la Marine défilait le long des murs de Buisson-Rond, qui bordent.

comme vous savez, la grande route de Piémont. Le ballon passa précisément au-dessus du bataillon et les tambours battirent aux champs... »

Le voyage aérien est commencé. Les courageux navigateurs, oubliant la terre, ne tardent pas à être absorbés par les soins à donner à la direction de leur « char flottant » :

« Arrivés à une très grande hauteur, un léger courant les entraine lentement du côté de Challes, dans la direction nord-est du lieu du départ. Malgré ce malheureux calme qui avait duré douze minutes et malgré la faiblesse du vent qui s'élevait, le bon état de la machine et la sécurité parfaite des voyageurs leur faisaient entrevoir un succès, peut-être sans exemple. Mais comme il faut toujours que, dans ces sortes d'occasions, on commette quelque faute par défaut d'expérience, on s'était trompé sur la quantité des combustibles nécessaires: 180 livres de bois paraissaient une provision suffisante. On était dans l'erreur, et cette erreur a rendu l'expérience beaucoup moins brillante.

« D'abord les voyageurs s'amusèrent à faire la conversation et à contempler la beauté du spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Durant cet accès d'admiration, le feu déclinait et le ballon baissait; on crut même dans l'enclos qu'il allait toucher terre ; mais les voyageurs, s'apercevant qu'ils avaient baissé, ranimèrent le feu, et bientôt on les vit se relever. La plus haute

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ascension, marquée par les observateurs, fut de 5o6 toises; néanmoins (tout orgueil à part), les Argonautes aériens ont quelque doute sur cette estimation. Assurément, rien n'égale la haute considération dont ils font profession pour les graphomètj^es et pour les tables des sifius; mais quand ils songent que les signaux dont ils étaient convenus pour marquer l'instant où ils voulaient être lorgnés, n'ont point été aperçus ; que l'un des observateurs s'est vu forcé par les circonstances d'observer presque perpendiculairement dans une position embarrassante, quand ils se rappellent qu'ils ont vu au-dessous d'eux la dent de Nivolet, celle de Granier(i) et le roc de Chaffardon, ils croient (en attendant qu'on ait mesuré ces montagnes), s'être élevés au delà de So6 toises. Le baromètre ne pouvait décider cette question. « Faites seulement vos observations, dit le chevalier Maistre à M. Brun, je me charge du feu. » — « Bon ! dit ce dernier, j'ai cassé mon baromètre. » (On n'en avait embarqué qu'un; n'en dites rien, au nom de Dieu !) — « Et moi, reprit son compagnon, je viens de casser le manche de ma fourche ! »

« C'était là un contre-temps sérieux, car, au lieu de mettre tranquillement les fagots au

(i) Le Nivolet a is=.^ mètres d'altitude, le mont Granier

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