‹ Joseph de Maistre avant la Révolution (volume 2)Chapitre 6 sur 25 · I DO · texte numérisé non relu

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foyer, il fallut les jeter dans l'espace, et le pauvre jeune homme, gêné par une pince de fer placée en saillie sur le bord intérieur du panier, manqua son coup et perdit trois fagots... »

Et pendant ce temps, que se passe-t-il à terre? Xavier va nous l'apprendre :

« Tandis que le ballon voyageait, la mère de M. Brun, qui n'avait pas eu le courage d'assister au départ, l'aperçut en l'air, du milieu d'une place où elle passait par hazard. — « Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, je ne verrai plus mon cher enfant! » — Elle ne le vit que trop tôt, car les provisions manquaient aux deux Phaétons. Pour plus grande sûreté et sur l'avis du célèbre physicien M. de Saussure, on avait réduit à deux le nombre des voyageurs : le filet était supprimé et la galerie allégée. On aurait pu augmenter considérablement la quantité des provisions. Le volume des fagots trompa les yeux; c'est à peu près la seule faute qu'on ait commise, mais elle était considérable. Furieux de se voir forcés de toucher terre avec un ballon parfaitement sain, les voyageurs brûlèrent tout ce qu'ils pouvaient brûler. Ils avaient une quantité considérable de boules de papier imbibé d'huile, beaucoup d'esprit de vin, de chiffons, un grand nombre d'épongés, deux corbeilles contenant le papier, deux seaux dont ils versèrent l'eau : tout fut jeté dans

le fo3'er. Cependant, le ballon ne put se soutenir en l'air au delà de vingt-cinq minutes et il alla tomber à la tête du marais de Challes, à une demi-lieue en droite ligne "de l'endroit du départ, mais après avoir éprouvé dans son cours deux ou trois déviations assez considérables. »

Xavier, qui n'a pas oublié la satire de Philarète, est modeste « même après le triomphe ». La conclusion de son récit est, à coup sur, moins ampoulée que les promesses prématurées du Prospectus :

« Telle est. Monsieur, l'histoire fidèle de notre ballon, intéressant peut-être, parce qu'il était supérieurement construit, parce qu'il s'est élevé avec une rapidité surprenante, parce qu'il ne portait que 44 ans, parce qu'il a été conduit avec assez de sang-froid et d'intelligence et qu'il n'a pas soulfert la plus légère altération. Vous comprenez cependant, mon cher ami, que tout ceci est écrit sans la moindre prétention. Je ne parle que de ce qui nous intéresse et je n'en parle qu'à nos concitoyens ; et si quelque coup de vent (que je suis loin d'invoquer) portait ces feuilles au delà de la frontière, qu'elles attestent au moins que nous avons répété avec plaisir une expérience intéressante, mais que nous n'attachons aucune espèce de gloire a faire aussi bien que d'autres. »

Nous n'en avons pas fini avec les incidents de cette mémorable journée... Après le

tournoi, la récompense! Les aéronautes rentrent triomphalement à Chambéry. Et, dans la scène touchante du retour, nous allons voir encore paraître le président Maistre qui , malgré sa sévérité, pardonnera bien vite à Xavier son escapade, tandis que Joseph, heureux et rassuré, le serrera sur son cœur :

« A l'instant où le ballon toucha terre, un carrosse, conduit à toute bride, s'empara des voyageurs et fut bientôt suivi de tous les autres. On revint à Buisson-Rond, on lit monter les jeunes gens sur l'estrade, où ils furent présentés au public, fêtés, couronnés, par Madame la comtesse de Cevin, par Madame la baronne de Montailleur et par Madame de Morand, dont les charmants visages payèrent de la meilleure grâce la dette contractée dans le Prospectus. On remonta en carrosse; nos jeunes militaires trouvèrent plaisant de débusquer les cochers et de se mettre à leur place. Il fallait voir surtout le chevalier Galatei, avec une énorme moustache postiche, conduisant le carrosse des voyageurs ; c'était une gaîté, un enthousiasme, une aimable folie dont on ne se forme pas d'idée ; c'est dans cet équipage qu'on entra en ville, couronné de rubans et de feuillage, au bruit des tambours et des instruments : on parla beaucoup de lauriers ; mais j'observai que les voyageurs y répugnaient (ils en trouveront ailleurs) (i). Un grand

(i) Cette prédiction s'est réalisée pour Xavier, deglorieuse façon.

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nombre de personnes de tout rang, parmi lesquelles se trouvaient tous les souscripteurs, pre'cédaient les carrosses. Tout le cortège reconduisit d'abord le chevalier Maistre ; deux vieillards de vingt-cinq ans le tirèrent du carrosse et le portèrent sur leurs bras au Président, son père. Il n'est pas nécessaire de vous dire que ce bon papa était déjà averti du départ et de l'heureuse arrivée du ballon. On se rendit ensuite chez M. Brun; malheureusement, son père était absent ; mais que manque-t-il à la tendresse quand on possède une mère ? Celle de M. Brun triompha du triomphe de son tils ; elle reçut les compliments et les embrassades de tout le monde et surtout des dames, qui ne pouvaient se lasser de contempler sa joie :

« O grand Dieu ! le cœur d'une mère « Est un bel ouvrage du tien ! »

Après ce premier tribut payé à la famille, la fête devient générale et se termine par un superbe banquet. Au dessert, il n'y eut pas moins de dix toasts, dont l'un, à Philarète, eut un succès fou :

« De chez M. Brun, on se rendit chez Son Excellence Monsieur le Gouverneur ; il les reçut avec bonté et même il fit la grâce au chevalier Maistre de lui accorder un délai de deux jours pour se reposer et rejoindre à l'aise son régi-

ment. Un repas de quatre-vingt-dix couverts suivit toutes ces présentations ; il n'est pas possible de vous donner une idée de l'union et de la joie aimable et bruyante qui régnèrent dans ce banquet presque fraternel ; on y porta un grand nombre de santés, à l'anglaise ; autant qu'il m'en souvient, voici l'ordre des toasts :

« Le chevalier de Chevelu, qui manquait seul pour rendre la fête complète ;

« Les deux voyageurs ;

« Le président comte Maistre et Monsieur et Madame Brun, qui avaient fourni incontestablement les premiers matériaux de la fête ;

« Son Excellence Monsieur le Gouverneur, qui avait bien voulu honorer de son nom la liste des souscripteurs et nous accorder encore pour deux jours l'un des voyageurs ;

« Messieurs Montgolfier, dont le génie nous avait procuré le magnifique spectacle du matin et les plaisirs qui le suivaient ;

« L'auteur du Prospectus, sans doute à cause de sa bonne volonté ;

« Les dames, qui étaient accourues les premières au secours des voyageurs et les avaient favorisés des premières accolades;

« Le comte de Saint-Gilles, major du régiment des dragons de Piémont, pour lui et pour les officiers de son corps, qui avaient pris un intérêt vraiment patriotique au ballon de Cham-

béry et que nous voyions à table avec tant de satisfaction ;

M Le chevalier Galatei, cocher de bonne maison et maître des cére'monies, — àme de la fête ;

« Enfin, le comte de Saint-Gilles ayant demandé silence, proposa solennellement une libation d'eau fraîche en Thonneur de Yhermite du Nii'olet et cette proposition fut acceptée avec de grands éclats de rire, (i) »

La journée n'est point terminée. On se lève pour aller rendre au ballon les honneurs qui lui sont dus et Xavier reçoit, à l'entrée du bal donné en son honneur, V accolade c\u\\ a si bien méritée :

(i) Xavier de Maistre n'avait pas d'ailleurs gardé rancune à PhïLirète, à en juger par la note suivante insérée dans la Lettre :

« L'auteur du Prospectus se garde bien d'approuver cette libation : au contraire, il est fou de VHcnnite, qui est un homme d'esprit. Salut! Gloire! Paix! Bénédiction! A tous les critiques passés, présents et futurs : Y a-t-il rien dans l'univers de plus excellent que ce qui fait rire ! au diable ces auteurs susceptibles qui jettent les hauts cris à la moindre égratignure! La critique amuse, et partant, elle est bonne ; suivant le grand axiome :

Est-ce un milheur ? Non, si c'est un pI.Tislr.

« VHcnnitc aurait cependant dû avoir l'honnêteté d'adresser un exemplaire de sa lettre à l'auteur du Prospectus, qui le somme ici très expressément de se faire connaître à lui dans huit jours: afin qu'il ait le plaisir de l'embrasser. S'il se refuse à cette invitation, qui n'est ni un /c7{{/ ni unt inconséquence, \\ s' txpost v\sïblement .à passer poin- ini écrrceur discourtois... »

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« Après le repas, on se rendit en ordre à la porte du Faubourg de Montmélian où le ballon attendait les convives ; on le ramena pompeusement sur deux charriots, aussi bien portant qu'au moment du départ et on alla le déposer, au bruit des fanfares, dans les jardins d'Ye?i7ie: nouvel hommage au chevalier de Chevelu, qu'on n'oubliait pas un seul instant. Cette journée très agréable fut terminée très agréablement par un bal superbe, qui réunit tout ce que nous possédions d'aimable : assemblée charmante, où le plaisir, si souvent banni par la triste étiquette, tint ses états jusqu'à six heures du matin. Au-dessus de l'orchestre, on voyait encore le chiffre du chevalier de Chevelu. Après les premières contredanses, les voyageurs entrèrent et furent présentés par Mesdames de Cevin et de Montailleur, qui les avaient ramenés le matin ; un nombre infini d'accolades leur prouvèrent que, même en descendant du ciel, on peut s'amuser sur la terre ; le rire était sur toutes les lèvres, la joie dans tous les cœurs, et chacun se retira pénétré de respect pour la physique et... la folie. »

Joseph de Maistre, ainsi que ses deux amis Salteur et Roze, assistait donc à l'audacieuse

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expérience tentée par cet enfant terrible de Xavier. Celui-ci n'avait osé demander à son père une autorisation que, à l'exemple du comte de Chevelu, le président Maistreeût sans doute refusée. Mais il s'était ouvert de son projet à Joseph, le frère aîné, pour lequel il n'avait pas de secret, auquel, malgré une certaine différence d'âge, l'unissait une intimité parfaite. Joseph de Maistre avait un tempérament de lutteur ; il ne craignait pas le danger et il était de ceux qui aimaient à voir la jeunesse faire preuve d'audace dans les exploits de bon aloi, pratiquer les exercices physiques qui fortifient les muscles et détournent l'esprit de penser à mal.

Il eût pu contrecarrer le projet de Xavier, il se garda d'en rien faire; mais quelle émotion ne dut-il pas éprouver au cours de toutes ces péripéties, alors que, devant cette foule émue et palpitante, une frêle nacelle d'osier emportait dans les airs son frère bien-aimé !...

Avec la mobilité d'impressions qui lui était propre, ne regretta-t-il point alors d'avoir encouragé ce projet, de s'en être, en quelque sorte, rendu le complice par la publication du fameux

Prospectus? Mais quels transports de joie

aussi, lorsque Xavier revient sain et sauf de son périlleux voyage, avec l'orgueil d'avoir tenu sa parole et fait sa visite annoncée aux nuages !...

Trois jours plus tard, le volontaire, comblé de fêtes et d'honneurs, courait en poste rejoindre

son régiment, en marche sur Alexandrie, où il tint garnison jusqu'en 1787. Nommé sous-lieutenant, Xavier vint à Turin. C'est là qu'eut lieu le duel qui lui fit infliger, pendant une quarantaine, les arrêts dans la citadelle : heureuse captivité qui nous a valu, à nous, le Voyage autoiii^ de ma chambre.

Et ici, un souvenir se présente à notre plume (i). . Il y a vingt-cinq ans, au mois de novembre 1867, un peintre distingué, se rendant à Rome, s'arrêtait à Chambêry ; il y rendait visite à un de ses amis, écrivain célèbre, venu, suivant sa pieuse coutume, pour se retremper, durant quelques jours, dans l'air subtil du pays natal. Le soir de son arrivée, le château de la Pe3'sse (2), discrètement abrité au pied d'un bois mystérieux, non loin de la cascade de Jacob, offrait à l'artiste Thospitalité de l'écrivain. La conversation roula sur la Savoie, ses beautés et ses gloires; au dessert, l'artiste, — un fougueux républicain pourtant, — se prit à dire : « Comment se fait-il qu'une ville qui a eu l'honneur de donner le jour à des hommes tels que les deux de Maistre, ne leur ait pas encore élevé de statue ?... »

(i) Counier des Alpes du i i mars 1870.

(2) Aujourd'hui la propriété de M. Edouard de Buttet, petitneveu de Josepli de Maistre.

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