‹ Joseph de Maistre avant la RévolutionChapitre 10 sur 26 · L"' ENORME POIDS DU RIEN · texte numérisé non relu

L"' ENORME POIDS DU RIEN

La Savoie n'est pas ce que l'on pense. — Une page bien française.

— Opinion de Jean-Jacques Rousseau. — Sympathies et antipathies de Joseph de Maistre. — Sus aux piéniontais ! — Les enfant... du roi de Sardaigne. — Prochaine hyménée. — Un discours royaL — Bal de la bourgeoisie. — Les contrastes de la vie, — Entrée de Marthe de Maistre à Sainte-Ursule. — L'avancement dans l'infanterie jugé par un magistrat inamovible. — Que fut l'affaire Leborgne ? — Le général de Boigne et ses jeunes années. — Un avocat friand de la lame. — Un sergent aux Gardes françaises qui a du sang dans les veines.

— Gens de robe et gens d'épée. — La grande querelle de la barre avec le Sénat. — Le Sénat ne veut pas de l'épée. — Menace de grève. — Où les huissiers sont en passe d'avoir le droit de porter l'épée. — Revanche et triomphe des avocats.

« Chaque homme, a dit Joseph de Maistre (i), reçoit de la nature les traits de sa physionomie morale et une certaine sphère d'activité dans laquelle il s'exerce pour remplir un but secondaire quelconque, vers lequel il s'avance sans le connaître. »

(i) Cons^idérations sur la France.

Mgr d'Hulst développait cette pensée quand il écrivait récemment à propos de Renan (i) :

« En dehors des paysans qui, autrefois du moins, vivaient rivés au sol, il n'est guère de famille qui n'ait fait, par le jeu des alliances, des emprunts répétés à des contrées diverses, à des conditions inégales. Si des tendances disparates sont, dans l'individu, le résultat de ces mélanges du sang, elles ne créent pas pour cela un être contradictoire ; elles se fondent dans un tempérament physique et moral qui sert de matière aux exercices de la liberté. »

Le tempérament physique et moral de Joseph de Maistre fut le produit de l'union de deux races, vivifié et poussé à son maximum d'intensité par cette étincelle, par ce mens divinior dont la Providence est d'ordinaire avare et dont elle se montra si prodigue envers lui. La Provence et la Savoie confondent, dans sa personnalité, l'intelligence prompte et la méditation patiente, l'imagination brillante et le sens calme et droit, la bonté et l'ironie, l'énergie et la douceur, la foi ardente et la raillerie obstinée...

Il est résulté de ce mélange un génie puissamment original, ayant un style personnel et presque une langue propre qui invente des mots quand le dictionnaire ne lui en fournit pas et fait accepter, sous toutes les latitudes,

(i) Correspondance. — 25 octobre 1892.

ses audaces et ses archaïsmes. Et quand de Maistre avançait, — sans le pressentir, — vers le but secret, qui lui était assigné, en cheminant par les rues étroites de sa ville natale, en tournant sur lui-mém.e au jour le jour, comme un écureuil dans sa cage, il s'arrêtait souvent affaissé, « aplati », manquant d'air et d'espace. Mais serait-il devenu ce qu'il a été, sans cette longue incubation, sans ce puissant travail de concentration et de repliement sur lui-même ? Et la sphère d'activité même, dans laquelle il fit un stage de près d'un demi-siècle, n'étaitelle pas singulièrement favorable au développement de ses facultés, à l'éclosion complète de son être moral ?

Beaucoup de gens ont eu longtemps de la peine à croire que la Savoie fût, avant l'annexion de 1860, un pays comme les autres ; il leur semblait, vraiment, que ce coin de terre, une sorte de Congo parqué au pied des Alpes, était tombé de la lune. Quelques-uns demandaient naïvement s'il y poussait du blé, s'il y existait autre chose que des rochers nus, et s'il ne ftillait pas, en y arrivant, amener avec soi sa provision de charbon, de denrées coloniales et même de pommes de terre... Si l'on jugeait ainsi la Savoie il y a trente ans à peine, que ne devait-on penser de la Savoie, il y a cent ans ? Et qui croyait, déjà alors, qu'il y avait là un petit peuple policé, cultivé, parlant et écrivant

l8o JOSEPH DE MAISTRE

la langue, partageant les aspirations et les goûts de ses voisins de l'ouest? Qui se fût douté que Chambéry eût ses réunions scientifiques et littéraires, ses parlotes académiques, ses bibliothèques, ses salons où, avec plus de sérieux, peut-être, qu'au delà du Rhône, on s'occupait des choses de France, pour se mêler au mouvement intellectuel que ce grand pays a toujours guidé ?

Joseph de Maistre aurait-il pu écrire ses Considérations sur la France, s'il ne l'avait pas étudiée, contemplée, considérée longtemps, si son esprit observateur n'avait pas eu, pour s'assouplir, la gymnastique morale d'un commerce prolongé avec des intelligences, sans doute inférieures à la sienne, mais ne manquant ni de force, ni de vivacité? Pour tout dire, fût-il devenu l'écrivain des Soirées de Saint-Pétersbourg^ s'il avait passé quarante ans de sa vie dans quelque recoin perdu de la Finlande ?

Un de ses compatriotes (i) répond à cette question par une page qu'il convient de citer ici ; c'est bien une plume française qui l'a écrite :

(( En étudiant Joseph de Maistre et son frère Xavier, on se sent pris, pour le Chambéry du siècle passé, d'un sentiment qui touche presque

(i) Le docteur Gaspard Dénarié. — Œuvre posthume. Le docteur Dénarié fut l'un des promoteurs les plus actifs de l'annexion de la Savoie à la France, en 1860,

AVANT LA RÉVOLUTION iXl

à l'admiration. Chambéry, en eftet, vers le milieu du xvni^ siècle, devait posséder une société non seulement élégante et polie, mais douée d'un esprit littéraire très remarquable. Malgré la barrière politique qui la séparait de la France et la grande difficulté des communications, on devait parler, dans notre ville, une langue pure et éminemment française ; l'instruction devait être étendue et aborder les sujets philosophiques les plus ardus et les plus variés. — Xavier de Maistre, en sortant de sa ville natale, n'a pas besoin d'aller se perfectionner dans un autre milieu pour écrire l'immortel chef-d'œuvre du Voyag-e autour de ma chambre; son grand frère, Joseph de Maistre, après avoir vécu jusqu'à Tàge de quarante ans à Chambéry, plongé dans les arides travaux d'un magistrat occupé, arrive sur la terre d'exil pour y écrire l'œuvre qui devait étonner les penseurs européens : Ses Coîîsidéraiions sur la France. Enfin, ces dernières années, le monde qui s'occupe encore des choses de l'esprit a lu avec ravissement, dans un ouvrage devenu bien vite célèbre, des lettres exquises, écrites sans prétention littéraire, par un gentilhomme savoyard, ami des de Maistre, qui avait passé la pi-emière moitié de sa vie dans sa famille, au milieu de nos montagnes (i).

(i) On aura deviné sans peine qu'il s'agit du marquis Henry Costa.

l82 JOSEPH DE MAISTRE

(( Véritablement, malgré les préjugés actuels qui veulent tout faire dater de 1789, la société de Chambér}^ au xvni^ siècle devait posséder un fond bien remarquable de connaissances philosophiques, littéraires et scientifiques, de bon goût et d'intelligence. Nous avons, du reste, un témoin qui parle de visu et aiiditu de cette société qu'il avait fréquentée, non pas du temps de la jeunesse des de Maistre et des Costa, mais quelques années auparavant, de lySo à 1740. Ce témoin, dilîicile à récuser, c'est Jean-Jacques Rousseau, devenu vieux, fatigué de célébrité, las des avances et des hommages de l'aristocratie parisienne, si brillante, si raffinée, si littéraire de ce temps-là, et se reportant avec bonheur aux dix années de jeunesse passées à Chambéry. Voilà ce qu'il dit de notre ville à cette époque :

— « C'est dommage que les Savoyards ne soient pas plus riches, ou, peut-être, serait-il dommage qu'ils le fussent : car, tels qu'ils sont, c'est le meilleur et le plus aimable peuple que je connaisse. S'il est une petite ville au monde où l'on goûte les douceurs de la vie dans un commerce agréable et sur, c'est Chambér}^ La noblesse de la province, qui s'y rassemble, n'a que ce qu'il faut pour vivre ; elle n'en a pas assez pour parvenir, et ne pouvant se livrer à l'ambition, elle suit par nécessité le conseil de Cinéas : elle dévoue sa jeunesse à l'état mili-

AVANT LA RÉVOLUTION l83

taire, puis revient vieillir paisiblement chez elle. L'honneur et la raison président à ce partage.

« Les femmes y sont belles et pourraient se passer de l'être ; elles ont tout ce qui peut faire valoir la beauté et même y suppléer. Il est singulier que, appelé par mon état à voir beaucoup de jeunes tilles, je ne me rappelle pas d'en avoir vu, à Chambéry, une seule qui ne fut pas charmante. » —

« Pendant son séjour à Chambéry, après avoir travaillé quelque temps au cadastre, Jean- Jacques donnait des leçons de musique aux dames et aux demoiselles de la ville. Mais, en même temps, il se livrait passionnément à l'étude ; il fréquentait la société sérieuse et instruite de Chambéry : ecclésiastiques, religieux de différents ordres, médecins, membres de la noblesse... Lié avec les Jésuites, qui lui faisaient visite aux Charmettes, il puisait largement dans leur magnifique bibliothèque et passait tout en revue avec une fougue désordonnée. Il faisait des expériences avec un père Jacobin, professeur de physique ; il avait de longues et instructives conférences avec l'honnête docteur Salomon, homme d'esprit, grand cartésien, qui lui ouvre Thorizon des hautes connaissances et lui donne la passion des études religieuses et scientitiques. Il devient l'ami du marquis de Conzié, seigneur des Charmettes, possesseur d'une riche bibliothèque, et sous prétexte de lui

donner des leçons de musique, passe le temps de ses leçons en lectures philosophiques, en longues causeries sur les choses et sur les hommes du jour, sur la correspondance de Voltaire et du roi de Prusse, qui faisait grand bruit; lectures et causeries, ajoute-il, qui, développant le germe de littérature qui se trouvait dans sa tête, lui inspirèrent le désir d'écrire avec élégance.. .

— « C'est depuis mon arrivée à Chambéry, continue Jean-Jacques, jusqu'à mon départ en 1741, que mon éducation, mêlée et sans suite, ayant pris de la consistance, m'a fait ce que je n'ai plus cessé d'être au milieu des orages qui m'attendaient. » —

« Hélas ! Jean-Jacques n'a guère profité de toutes les leçons des bons moines Jacobins et des pères Jésuites et la philosophie pratique de Madame de Warens a bien pu contrarier le salutaire effet des conversations avec les révérends pères ; mais il n'en ressort pas moins que l'éducation littéraire de Jean-Jacques Rousseau s'est faite dans le même milieu où devaient surgir plus tard les deux de Maistre et leur ami, le marquis Henry Costa. »

Il faut ajouter que, dans ce même milieu, se fit l'éducation politique de Joseph de Maistre. Là nous retrouverons aussi l'origine première de ses sympathies et de ses antipathies, — sympathie pour une liberté sage, pour un gouver-

AVANT LA RÉVOLUTION l85

nement honnête, équitable et fort; sympathie pour la France, dont, en Français inconscient, il suivait, avec une sorte de passion, la vie intérieure ; — antipathie contre tous les abus, tous les passe-droits, tout ce qui choquait « sa judicielle )), — antipathie surtout contre l'élément piémontais qui, selon l'expression familière à nos pères, (( tire à lui l'a couverture « et accapare toutes les faveurs au détriment des pauvres savoyards. Loin du soleil, séparés du siège du gouvernement par une gigantesque barrière que n'avait point encore supprimée, en perforant les Alpes, le génie d'un enfant de la Savoie (i), les sujets cisalpins du roi de Sardaigne geignaient en silence et n'en payaient pas moins allègrement le cinquième de leur revenu, sous forme d'impôt, en tout temps, sans compter leur sang qu'ils prodiguaient pendant la guerre, quand ils attaquaient l'ennemi en poussant leur légendaire cri de Fo lu ! (2).

Certes, ce n'est pas que leur attachement au Roi en fut atteint ou seuleinent affaibli. Mais ce sont ses conseillers, le ministère, qu'ils rendront

(i; Germain Sommeiller, l'inventeur de la machine qui servit à percer le tunnel du Mont-Cenis, est né à Saint-Jeoire le 15 février 1815, et y est décédé le i i juillet 1871. Deux statues lui ont été élevées, l'une dans son bourg natal, l'autre à Annecy... Joseph et Xavier de Maistre n'ont point encore la leur.

(2) F... lui ! — Cri de guerre des savoyards.

l86 JOSEPH DE MATSTRE

responsables de l'ostracisme qui les frappe, et la seule revanche qu'ils prendront, les piémontais en paieront les frais, quand, sous le manteau de la cheminée, les savoyards laisseront leur bile s'épancher entre amis, — « nul peuple, comme l'a dit Joseph de Maistre, ne pouvant supporter la domination d'un autre peuple ».

A ce titre, le journal de son ami Roze est utile à consulter ; on y retrouvera, comme dans un écho, la pensée du maître, le résumé des longues conversations tenues après l'audience, où, le soir, les portes étant closes, soit dans le cabinet de Salteur, soit à l'hôtel de Salins. On gagne, à cette lecture, de revivre un instant la vie des ancêtres, de se pénétrer de leurs habitudes, de les voir s'agiter, de les entendre parler comme s'ils sortaient de la tombe, d'assister à ces petits incidents quotidiens qui, mieux que des inductions précipitées ou des reconstitutions imaginaires, nous permettront de définir exactement l'état d'esprit de la société savoyarde à la fin du xvni^ siècle...

A la mort de la présidente Maistre et de la sénatrice Perrin, le Chevalier a laissé chômer sa plume... Il la reprendra pour consigner cette

observation légèrement frondeuse sur les remueménage auxquels Sa Majesté A^ictor-Amédée III se livrait, dans le monde militaire, en septembre 1774, un an après cet avènement au trône dont le président Maistre avait salué l'aurore au nom du Souverain Sénat et du peuple de Savoie.

« Dans le courant des fériés, le Roi a fait beaucoup de changements dans le militaire, auquel il paraît s'intéresser vivement : changement de noms, d'uniformes, augmentation de compagnies ou de bataillons dans quelques régiments, création de nouveaux grades dans la généralité, promotions d'officiers dans la cavalerie, etc., — d'autres pareils enfant... »

L'auteur a écrit : enfant... Voulait-il tinir par ...illages? Sa plume s'est arrêtée à mi-chemin, au moment de perpétrer un crime de lèsemajesté.

L'année i 770 commence dans un bruit joyeux de fêtes, à l'annonce d'un hyménée :

(( Le 12 février, le Roi a déclaré publiquement à la Cour le futur mariage du prince de Piémont, son tils, avec Madame Clotilde, lille aînée de France, lixé au mois de septembre prochain. A cette occasion, il y a eu gala à la Cour et illuminations pendant trois jours à Turin. »

Mais, en marge, le malin Chevalier, qui se fût sans doute installé au banc de l'opposition constitutionnelle, si le régime parlementaire

l88 JOSEPH DE MAISTRE

eût fonctionné alors, traite avec une hauteur comique la prose de Sa Majesté :

« J'ai vu le petit discours du Roi à ce sujet; comme il ne présentait rien de bien élégant, ni de délicat, je n'ai pas daigné en insérer ici une copie. »

La copie, nous la trouvons pourtant annexée au carnet du chroniqueur. Avait-il eu le regret de son premier mouvement ? — Peut-être, en la lisant, estimera-t-on que le langage du Roi ne méritait pas le reproche de manquer d'élégance, de délicatesse.

Voici le texte de ce discours royal (i) :

(( Le Prince de Piémont, notre cher et bienaimé fils, nous ayant rempli de la consolation la plus parfaite par l'heureux succès de son éducation, il ne nous restait plus que d'assurer son bonheur et celui de nos peuples, par un mariage dont Dieu fera sortir, ainsi que nous l'en prions, de nouveaux soutiens à notre trône.

« La Maison de France, que tous les siècles et plus particulièrement encore ces derniers temps ont vue resserrer avec la nôtre les liens les plus étroits et les plus doux, en nous montrant une princesse accomplie en la personne de sa tille aînée, a tixé les vœux du Prince et déterminé l'objet de notre estime et de notre

(i) Archives de Saint-Genix. — Pièce inédite.

tendresse ; c'est d'après le consentement du Roi très chrétien, notre cher frère, que nous annonçons dans la plus grande joie de notre cœur cette époque fortunée aux puissances alliées et amies, aux Princes de notre sang, aux Grands et aux Ordres de notre royaume et à tous nos sujets. »

Le Roi, après avoir parlé ainsi, fait part à la Cour de son intention de visiter ses amés et féaux sujets de Savoie. — Le Chevalier continue donc :

« A cette déclaration publique, le Roi a joint la déclaration particulière que, dans le commencement de l'été prochain, lui et toute sa famille (excepté les petits princes), et conséquemment la Cour et les ministres venaient en Savoie et, pour ne pas être trop à charge à notre ville, déjà assez embarrassée de fournir des logements à toute sa suite, ou peut-être par quelque autre motif encore ignoré, il a déclaré vouloir être logé au Château et a donné des ordres pour le réparer incessamment. »

La nouvelle arrive à Chambéry et met immédiatement en branle toute la société de la ville; mais les rivalités de caste percent même au sein des ébats chorégraphiques. Ecoutons le Chevalier nous faire ce joli récit d'un bal, auquel les dames de la noblesse refusèrent d'assister (i) :

(i) Archives de Saint-Cenix. — Jounul Jn cbcialii'r Ro;i'.

« Notre bourgeoisie a voulu témoigner aussi son empressement et sa satisfaction, tant du mariage que de la venue du Roi en Savoie ; elle s'est cotisée, et, faisant contribuer la plus grande partie de ses membres, a recueilli une somme de près de deux mille livres dont elle s'est servie pour donner, le mardi 21 février, sur les neuf heures du soir, un superbe ambigu à plus de cent cinquante couverts dans la salle de l'Hôtel de Ville et ensuite un bal brillant qui a duré jusqu'à sept heures du lendemain matin.

(( L'Intendant et le corps des officiers des dragons de Piémont, qui sont ici de garnison, y ont assisté. Il y a eu plusieurs gentilshommes, mais point de leurs dames ; elles avaient témoigné ou plutôt déclaré vouloir y être invitées chacune en particulier et par des députations du corps et ne se point contenter de l'invitation générale qu'on avait faite chez M. le Commandant ; mais, soit parce qu'on ne faisait point d'invitation particulière dans la bourgeoisie, soit par un esprit d'ancienne rivalité et par un ressentiment de ce qu'on disait avoir été pratiqué autrefois par la noblesse en pareil cas, on ne lui a point voulu donner ce témoignage trop flatteur de supériorité et l'on s'est passé même aisément de leur présence. Il n'a pas régné moins de décence, ni moins de bon ordre dans la fête, qui était nombreuse (toutes les bourgeoises s'étant piquées d'y venir) et qui a été

annoncée au peuple par les coups réite'rés des boîtes et par deux fontaines de vin qu'on lui a fait couler sur la place de Lans.

« Bourgeois ou non, les fils de magistrats ont été invités à y concourir et n'ont pas cru pouvoir refuser ; en conséquence, j'ai donné mon louis et y ai mené mes sœurs qui, de leur vie, n'étaient encore allées au bal... »

Mais, tandis que le carnaval sert de prétexte à ces fêtes, l'hôtel de Salins est plongé, lui, dans la tristesse profonde que laisse le départ d'une épouse, d'une mère adorée. — Vide insondable, affreux ! Les jours succèdent aux jours ; hélas ! elle ne reviendra jamais...

Le Président surmonte sa douleur pour vaquer à ses devoirs de juge. Joseph, avec l'ardeur d'un néophyte, se plonge, pour s'étourdir, dans l'étude du droit ; mais, au logis, durant de longues heures, ses sœurs restent seules, cherchant instinctivement au grand salon, le long des couloirs, derrière le paravent de la vaste chambre à coucher où, le soir venu, la famille disait la prière en commun, celle qui s'est envolée là-haut et qui ne leur répondra plus...

Marthe, entre toutes, demeurait inconsolable. Un soir, elle en lit la confidence à son père : Dieu l'appelait à la vie religieuse. « Le malheur de perdre sa bonne mère, dit le Chevalier (i), avait fixé son choix ». Le président Maistre était trop grand chrétien pour mettre obstacle à cette vocation, qui semblait être comme une grâce envoyée du ciel par sa sainte femme. Lui et Joseph s'inclinèrent, le cœur brisé ; car ils sont durs, même pour les hommes bien trempés, ces sacrifices d'affections familiales, ces coups de hache qui, en pleine vie, séparent le père de l'enfant, le frère de la sœur, et mettent la grille infranchissable d'un couvent entre ceux que la mort seule devrait séparer... L'homme gémit et pleure, — le chrétien s'incline et bénit Dieu.

Le 17 avril, Marthe, sous le nom de sœur Eulalie, prit l'habit au couvent de Sainte-Ursule. Elle n'avait que seize ans.

Le Chevalier a relaté tous ces faits; mais voici qu'un événement d'un autre ordre lui permet d'amener une diversion à sa note doucement mélancolique. Au sujet d'une promotion dans l'armée, sa verve railleuse et son esprit mécontent se donnent libre carrière :

« Le i^'' juin, il est sorti une promotion de 168 sous-lieutenants d'infanterie. Depuis une

(1) Archives de Saint-Genix. — Journal du chevalier Ro{e.

AVANT LA RÉVOLUTION 1 g3

année, l'on attendait avec impatience et le Roi s'occupait de cette promotion, où se trouve comprise une partie des officiers d'infanterie de deux corps nouveaux, la légion royale des troupes légères et la légion des campements.

{( Ce dernier ouvrage semble être le complément de l'esprit de vertige, de faiblesse, d'injustice dont presque toutes les démarches du ministère portent l'empreinte et dont la première ou du moins la plus frappante époque remonte à la malheureuse affaire de l'avocat Leborgne. La promotion parait injurieuse à un État entier et à plusieurs corps ; elle est évidemment injuste pour plusieurs particuliers et surtout pour mon frère le Garde du corps.

« D'abord, elle ne peut qu'humilier le militaire en général ; plus du quart des promus sont des jeunes gens sans talents, sans services, pris sur le pavé ou dans leur famille, qu'ils n'ont jamais quittée. Plus de trente sont tirés non seulement de la roture, mais même des derniers ordres de la bourgeoisie ; d'autres n'ont rien de leurs ancêtres et n'ont pour eux que des bévues publiques et une inconduite punissable. La promotion faite, sur le point de partir pour la Savoie (le départ est tixé au 12 et l'arrivée à Ghambéry au 29), n'en est pas plus satisfaisante pour le pays. Sur les 168 promus, l'on ne trouve que 28 Savoyards ; jusqu'à présent, dans les promotions, la Savoie comptait

pour un cinquième des États, comme elle rend à peu près le cinquième des revenus royaux... » On le voit, c'est presque un réquisitoire que le Chevalier prononce ici, au sujet des récentes promotions qui viennent d'être faites dans le monde militaire. De plus en plus, la Savoie, l'ouvrière de la première heure, est sacrifiée aux nouveaux venus.... Non, certes, elle ne se détachera pas du Roi ; elle lui restera fidèle tant que le Roi ne lui aura pas rendu sa parole ; mais il est facile de prévoir déjà, en constatant le malaise, que les esprits et les cœurs se tourneront naturellement, tôt ou tard, vers la France...

Mais quelle fut donc cette mystérieuse affaire Leborgne, à laquelle le Chevalier vient de faire allusion à mots couverts ?... Gros incident de petite ville qui défraya, pendant plus d'une soirée, les conversations des trois inséparables, — la chronique locale après les sujets de politique intérieure ou de philosophie sociale.

Dans cette circonstance, entre en scène un compatriote, un contemporain de Joseph de Maistre, moins illustre que lui, sans doute, mais ayant joué à son tour un rôle, un rôle aussi pur que glorieux , dans l'histoire de

l'Asie (1) : reconnaissante, sa ville natale, qu'il combla de bienfaits, lui a élevé une statue. Il se nomme le général de Boigne.

Son père, d'origine dauphinoise, était venu s'établir à Chambéry et y exercer un important commerce de pelleterie qui prospéra et lui permit, par un mariage des plus honorables, de s'allier à la vieille bourgeoisie de la petite capitale (2). La fortune qu'il avait acquise par une existence toute de probité et de travail, l'avait

( I ) Après avoir servi dans l'armée française , Benoit de Boigne partit pour les Indes où il devint généralissime des troupes de Mahadji-Sindiah, roi des Mahrattes. A la tête d'un corps de ôooo hommes, il défit, en 17Q0, une armée de 46.000 hommes ; à Pataïm, à la tête d'un bataillon, il décida de la victoire sur Ismaël-Beig uni aux Rajepours, s'empara de 100 canons, de 200 drapeaux et fit 15.000 prisonniers. Revenu en Europe avec une grande fortune, glorieusement acquise, le Général passa ses dernières années à Chambéry, sa ville natale, qu'il dota de fondations nombreuses.

(2) M. Leborgne avait épousé, en 1744, à l'Eglise de Mâché, M"^ Hélène Gabet. Son magasin était situé rue des Cabonii's. L'enseigne, placée au-dessus de la porte , représentait toute une ménagerie : des lions, des panthères, des tigres, des éléphants, tous les hôtes enfin de ces contrées lointaines où le jeune Leborgne devait aller chercher, plus tard, la fortune et la gloire. Au-dessous de ce tableau, brossé avec une grande richesse de coloris par quelque artiste des bords du Pô, on lisait l'inscription suivante :

Vous avez beau faire, beau crier :

Vous viendrez tous chez Leborgne le pelletier.

Archives de Pieuliet. - M. Auguste de]i\ge.—Souiritirs inédits.

mis à même de donner à ses enfants une éducation soignée.

Joseph, l'aîné, s'était fait recevoir avocat au Sénat de Savoie (i).

Benoît, le second des fils, était né à Chambéry le 8 mars lySi ; âgé de deux ans de plus que Joseph de Maistre, il dut se rencontrer avec lui au collège des Jésuites, où l'un et l'autre puisèrent des connaissances assez solides et assez variées pour pouvoir , dans le cours de leurs carrières, bien différentes, à coup sur, mais également agitées, suffire de prime abord, sans stage et sans tâtonnements, aux exigences des positions élevées que la Providence leur réservait.

« On l'a spirituellement remarqué à propos de M. de Talleyrand, — dit M. Victor de Saint- Genix (2), — les hautes études dirigées par des prêtres de talent sont une excellente préparation à la diplomatie ; le raisonnement y gagne de la souplesse et de l'acuité; la pensée, de la finesse et de la réserve ; et, sur les scènes diverses où

(i) Joseph Leborgne mourut en 1802,

Pierre, le cadet des trois frères Leborgne, doué d'un tempérament robuste, d'un caractère bien trempé, devait, s'engager dans l'armée française, comme Benoît, faire partie de l'expédition de Saint-Domingue, sous les ordres du général Leclerc, et remplir les fonctions d'ordonnateur pendant les guerres d'Allemagne.

(2) Le général de Bois;ne.

M. de Boigne exerça sa pénétration, nul doute qu'il n'y épuisa plus d'efforts heureux et qu'il n'y rompit plus de trames subtiles que le prince de Bénévent dans toute sa carrière de grâce, de perfidie et d'éclat. »

Dès 1767, à sa sortie du collège, Benoît de Boigne préluda au rôle d'homme de guerre et de conquérant qu'il devait jouer plus tard, par les frasques d'une jeunesse exubérante, avide de sensations : il se trouvait déjà comme à l'étroit dans les murs de sa petite ville. Le jeune Leborgne s'ennuyait à périr dans ce préau qui a pour limites le Signal (i) et le Nivolet, et son historien n'a pu s'empêcher de faire ce rapprochement qui est bien ici à sa place :

« Chose étrange ! Deux hommes bien différents du vainqueur de Patoun, d'Adjmyr et de Mairthah par leur nature et leur destinée, ont ressenti, à son âge, dans des conditions analogues, le même sentiment de désespérance profonde et de fatal ennui. M. de Lamennais avait dix-huit ans lorsqu'il écrivait à Saint-Malô cette boutade : L'ennui naquit en fa?nille, une soirée dliii^er. Le comte de Maistre n'était encore qu'un jeune étudiant lorsqu'il se plaignait de languir à Chambéry sous l'Énomne poids du rien.... Le tils du marchand Leborgne se piquait peu, sans doute, de philosophie et pré-

(i) Montagne qui borne Lt vallée de Chambéry au couchant.

ferait aux rêveries de ces futurs prophétisants les amusements et la gaieté des joyeux compagnons des bazoches et des confréries.... Les prairies et les vieux ormes du Colombier servaient de rendez-vous habituel pour les prouesses et les danses de la jeunesse de Chambéry. N'est-ce point le souvenir de ces bruyantes et belles années qui fixa, cinquante ans plus tard, le choix du comte de Boigne, riche et vieilli, sur l'habitation de Buisson-rond, voisine de ces lieux témoins des jeux de son enfance et lui fit enfermer les prés du Colombier dans l'enclos de sa résidence seigneuriale (i) ? »

Au temps de son adolescence, le futur général se contentait d'être, disent les mémoires que nous avons sous les yeux (2), un superbe garçon, agile, bouillant, bien planté, aimant passionnément l'indépendance et s'ingéniant, faute de mieux, à jouer des tours à la police et à mettre dans l'embarras la maréchaussée piémontaise. Doué d'une taille svelte, d'une force peu commune, d'une intelligence vive et pleine de ressources, d'un brio inépuisable, il se faisait remarquer, parmi les jeunes gens de Chambéry, par son adresse dans tous les exercices du corps

(i) M. Victor de Saint-Genix. — Le général de Boigne.

(2) Archives de Pieuliet. — M. Auguste de Juge. — Souvenirs inédits.

AVANT LA REVOLUTION K)q

et par l'élan qu'il savait donner aux jeux bruyants dont il était le boute-en-train.

Un soir, dit-on, toute cette jeunesse éteignit les réverbères qui projetaient sur la place de Lans et l'hôtel de Salins leurs timides lueurs ; la police intervint... Dans la bagarre, la nymphe de la fontaine eut une main brisée. Craignant, peut-être non sans raison, qu'on ne le rendît responsable de cette équipée, Benoît s'empressa de gagner le territoire français.... Elle était si proche, la France ! Il avait alors dix-sept ans, et il ne tarda pas à obtenir le grade de sergent aux Gardes- françaises : le premier pas dans une carrière remplie de gloire et d'honneur.

Or, son frère aîné, l'avocat au Sénat, admis par le privilège de sa profession dans la société de Chambéry, eut, peu de temps après, un démêlé avec un des officiers piémontais, qui, alors, y régnaient presque en maîtres absolus. L'avocat provoqua l'officier en duel ; mais le gentilhomme d'outre -monts refusa de croiser l'épée avec un simple bourgeois.

L'affaire fit du bruit en ville et l'opinion des {( bons AUobroges » n'acceptait pas le motif qui empêchait le combat. Le jeune avocat avait pour lui plus d'une honorable sympathie, et son allure dans le monde n'en fut que plus dégagée, plus hardie. Messieurs les officiers voulurent l'en punir. Un soir, dans la rue Couverte, Leborgne fut engagé par l'un deux à passer

dans l'allée sombre du pharmacien Bonjean. Leborgne suivit sans méfiance ; mais, arrivé au fond de la cour, il fut tout à coup entouré par un parti d'ordonnances piémontais qui, en présence de leur maître, lui administrèrent une volée de coups de fouet.

La nouvelle de cette aventure, que les mœurs du temps seules pouvaient expliquer, parvint bien vite aux oreilles du sergent Leborgne. Il ne portait pas le sabre et il n'était pas sousofficier français pour rien ; il pensa que cette arme avait le devoir de venger l'affront fait à son frère. Il revint donc à Chambéry et chercha aussitôt à se mettre en rapport avec la garnison. La présence d'un militaire français, à cette époque, devait être un événement, et il ne fut pas difficile à la police de deviner le motif chevaleresque qui ramenait le sous-officier auprès des siens. Aussi, vingt-quatre heures s'étaientelles à peine écoulées que Benoît recevait l'ordre de quitter sur-le-champ la ville. Toute résistance était impossible. Il s'éloigna donc à regret, mais avec la satisfaction d'avoir prouvé qu'il avait la fibre sensible à l'honneur (i).

Cet épisode laissa, dans Chambéry, des souvenirs que les années n'effacèrent pas ; il ne fit qu'accentuer la scission entre piémontais et

(i) Archives de Pieuliet. — M. Auguste de Juge. - Souvenirs inédits .

savoyards ; et l'ordre des avocats notamment, dont l'un des membres avait été l'objet d'une pareille insulte, obéissant à ces principes de dignité professionnelle et de solidarité qui lui sont héréditaires, prit une délibération des plus fermes : il ne manqua dès lors aucune occasion de réclamer justice et de défendre par la parole, par la plume.... et par l'épée, l'intégrité de ses prérogatives.

Cet incident nous ramène, par une transition toute naturelle, au curieux récit dans lequel le chevalier Roze nous fera connaître les tribulations, et, finalement, le triomphe des gens de robe devenus gens d'épée (i) :

« L'arrivée de la Cour occasionne des innovations dans la magistrature et, ces innovations, de nouveaux désagréments au corps des avocats. Le Sénat, gagné par les gentilshommes et les étrangers qui se trouvent dans son corps, abandonne ses anciens usages et ceux des parlements pour suivre ceux de delà les monts ; du chef au dernier substitut de l'avocat des pauvres, tout prend l'épée. La robe ne devant

(i) Archives de Saint-Geiiix. —Journal au chevalier Ro;c-

plus être un distinctif assez honorable, les avocats se croient en droit de se décorer aussi de leur côté d'un insigne que le titre de noblesse personnelle annexé au doctorat doit leur permettre. Sûrs d'un refus, s'ils en demandent l'agrément à un chef faible, peu attaché au corps, peu jaloux de ses propres prérogatives et encore moins de celles des autres, sans consulter personne, presque tous ceignent l'épée ; l'avant-veille de l'arrivée du Roi, tout est déjà en armes et la contagion de la vanité s'est tellement répandue que quelques procureurs ont déjà osé imiter l'exemple des avocats... »

Ce fut donc, on le voit, une véritable révolution de palais. Les avocats, friands de la lame, ont « ceint Tépée » et certains procureurs se risquent à suivre leur exemple. Mais ils ont compté sans les intrigues de la caste qui croit avoir droit au monopole de l'épée. Le chevalier Roze tient évidemment pour l'extension du privilège ; aussi n'est-il pas tendre à l'endroit des hauts personnages qui ont eu l'audace de protester :

« Cependant, la magistrature murmure tout bas , il se trame sourdement des complots funestes aux avocats. La noblesse se joint à ces jeunes magistrats pour conspirer contre les épées; elle gagne le Commandant (i), cet homme

(i) Le Commandant de place, fonctionnaire piémontais de l'ordre militaire, ayant les pouvoirs de police les plus étendus.

AVANT LA RÉVOLUTION 2o3

fourbe et tracassier, si fort déchaîné contre la bourgeoisie ; elle lui fait entendre que, par ce seul attentat, toutes distinctions s'évanouissent, tous états se confondent. Le chef militaire, charmé de trouver une occasion d'humilier la Robe qu'il méprise et qu'il hait, se prête volontiers à leurs plaintes ; mais il ne se compromet point ; son adroite politique lui suggère un moyen de prévenir les reproches : il veut tout faire et cependant, qu'on puisse dire qu'il n'a rien fait par lui-même, rien pris sur lui ; et pour cela, sans se rappeler qu'il est goutteux, il court chez le bonhomme de Président lui présenter le tableau magique des suites funestes de l'entreprise audacieuse de la barre... »

L'intrigue, on le voit, est nouée. Le Commandant de place, qui n'aime pas les robins, agit dans la coulisse et arrache au président du Sénat une injonction à la robe d'avoir à renoncer à l'épée :

« C'est à remplir cette imprudente promesse que, pour la première fois de sa vie, il témoigne de l'activité et de la vigueur ; dès le lendemain (19 juin), il convoque les chambres. En proposant le sujet de l'assemblée (contre l'ordre suivi et la forme usitée et prescrite par la Loi des opinions) (i), il ouvre son avis et l'appuie par sa promesse, feignant de n'avoir pu se dispenser

(i) Règlement qui régissait les délibérations du Sénat.

de le faire, pour prévenir l'humiliation sanglante que causerait aux avocats l'ordre de quitter leurs épe'es. »

Le Sénat est donc saisi de l'incident. Si le Chevalier ne dit pas quel fut Tavis du père de Joseph de Maistre, il nous apprend, du moins, que plusieurs sénateurs, parmi lesquels se trouvait Modeste Roze, combattirent la motion :

(( Ce prétexte en impose ou tient lieu de meilleure raison à ceux que la jalousie, le dépit ou la faiblesse animent, et c'est le plus grand nombre ; les gentilshommes, les Niçards, les Piémontais le composent. En vain quelquesuns (les sénateurs Roze,Tiollier, Poncet, Marin, Truchet, etc.), représentent-ils qu'il ne convient pas d'humilier le corps des avocats, déjà trop peu distingué, trop peu encouragé; que Tavilissement de ce corps ne peut qu'influer tôt ou tard sur la magistrature même, à laquelle il tient de si près et fournit ses meilleurs sujets ; qu'il y a de l'indécence à le confondre avec les procureurs et les autres rangs de la bourgeoisie, dont l'expression formelle de noblesse portée par leurs patentes devrait les distinguer... »

Mais l'avis des dissidents ne devait pas prévaloir ; la majorité se prononce contre les prétentions des robins. Ceux-ci ne peuvent même parvenir à se faire entendre par l'organe de leurs principaux Démosthènes :

« Tout est inutile, l'arrêt est général ; indis-

tinct, il affecte les avocats et les procureurs ; à l'instant même, on le fait signifier à ceux-ci, et pour rintimer aux autres, on fait appeler Pillet l'aine, Vuillod et Lapalme. C'est à celui-ci que le caustique Jacquier vient faire part du prononcé sanglant. Lapalme demande la permission de faire des représentations ; il aurait rappelé et prouvé les prérogatives de son corps avec cette sagacité et cette éloquence qui en font l'ornement de la barre ; il aurait rappelé l'époque de la décision du Roi au camp de Montmélian, si favorable aux avocats ; mais cette permission lui est refusée et, pour toute réponse, le grossier vient dire dun ton sec : « Le Sénat ne veut ni représentatioti, ni délibératioyi (allusion à l'affaire Leborgne), ni épée. »

Les avocats doivent donc céder ; ils n'ont pas renoncé cependant à obtenir réparation de ce déni de justice :

« L'on quitte l'épée, mais l'on se flatte que ce sera pour la reprendre invito duce, invita senatu ; quelques-uns de ceux que le Sénat a mandés retournent au chef lui faire part du projet que l'on vient de former de recourir au Roi et de lui présenter le mémoire que l'on a fait dresser par Lapalme ; mais toujours il est inexorable, et bien pis, il est grossier : « Si vous prenei l'épée, — dit-il d'un ton amer, — je la ferai prendî^e aux huissiers aussi ! »

« Ni sa désapprobation, ni ses insultantes

menaces ne déconcertent les commissionnaires indigne's ; c'est un engagement pris par les tètes ardentes, l'on portera l'épée où l'on cessera d'occuper... »

Ce sera au Roi que les avocats s'adresseront directement et ils feront appuyer leur réclamation par un ministre qui eut jadis l'honneur d'appartenir à leur ordre :

« On fait présenter le mémoire au Roi ; on demande à se prosterner au pied du trône, et quoique le Roi soit occupé d'autres affaires au moment où l'on se fait annoncer et qu'il le fasse dire, il n'en est pas moins favorablement prévenu ou par la bonté de la cause, ou par le ministre, M. d'Aigueblanches, qu'on a trouvé facilement le moyen de mettre, comme gradué, dans ses intérêts et auquel on attribue même ces paroles remarquables : « Je ne suis pas magistrat ; mais je suis gradué, je sais quelles sont les prérogatives du doctorat. »

Le Roi mande alors auprès de lui 'le premier Président :

(^ Soit que, comme on l'a dit depuis, celui-ci ait été enfin désabusé et le témoigne, soit que le Roi prévenu goûte peu ses premières raisons, il lui ordonne de déclarer de sa part aux avocats qu'ils peuvent reprendre l'épée et la porter pendant son séjour, se réservant de prononcer définitivement sur leur remontrance.»

La nouvelle de la décision royale est accueillie avec enthousiasme par les robins.

« A peine la déclaration a-t-elle été publiée, qu'on a vu reprendre, avec les épées, un air de joie, de triomphe qui semblait insulter, et non sans quelque dessein, à ceux qu'on avait su y être contraires. »

Et le Chevalier consigne cette observation sur ses tablettes :

(( Toute la bourgeoisie, qui avait pris parti dans cette affaire et qui en murmurait hautement, s'est enfin un peu apaisée ; les sarcasmes amers contre les chefs ont cessé ; mais il n'en est pas moins resté dans les cœurs un vieux levain prêt à fermenter à la première occasion et bien propre à entretenir l'antipathie outrée qui règne entre la noblesse et la bourgeoisie de cette ville... »

Le chevalier Roze, on vient de s'en apercevoir, a parfois le caractère grincheux : il est grognon, peu bienveillant, difficile à satisfaire. Dans ses accès de mauvaise humeur, il ne se borne pas à raisonner, à critiquer : il égratigne, il dépasse la mesure, il ne craint pas de déverser le ridicule sur les plus hauts personnages et il a une tendance à transformer un portrait en caricature. C'est ainsi qu'il n'hésitera pas à attribuer à des mobiles peu élevés certaines déterminations qui ont pu être inspirées par des raisons d'ordre supérieur dont la véritable nature a sans doute échappé à son esprit soupçonneux et prévenu. Il y a donc bien des

2o8 JOSEPH DE MAISTRE

réserves à faire sur le fond même de ses appre'ciations. Bientôt d'ailleurs — car c'est, au demeurant, une bonne nature, une « àme sensible », de premier jet, prompte à venir à résipiscence que cet éternel mécontent, — l'ami de Joseph de Maistre se chargera lui-même de l'amende honorable... Mais, à un point de vue purement littéraire et psychologique, il faut bien convenir que ces pages ne sont point banales...

Plus que partout ailleurs, dans ce récit vigoureusement brossé, éclate l'esprit caustique du chevalier Roze. Personne ne trouve grâce devant sa plume impitoyable : pas même le chef du Sénat, qu'il a l'air d'accuser de faiblesse ou de sénilité...

D'un mot, à l'emporte-pièce, il peint et exécute un personnage, de même qu'il définit une situation et décrit une scène. Il y a du Boileau dans ce Lutrin Savoyard, où la Conspiration des épées se déroule avec une gravité comique, mettant aux prises nobles et bourgeois, magistrats et robins. On croit revoir les avocats se promenant l'épée au côté, les procureurs imitant leur exemple, le clan des piémontais prenant la nioncht^Xt Commandant de place o\ihV\Q\ix de sa goutte et le « bonhomme de Président » soupirant aux accès de la sienne, la droite et la gauche du Sénat prêtes à en venir aux mains. On croit assister à la défaite momentanée des Pillet, des Vulliod et des Lapalme, à la menace

de grève faite par l'ordre des avocats et au triomphe tinal de la robe sur l'épée dû au bon sens politique du Roi. Cédant arma togœ... Déjà en ce temps là, paraît-il, les avocats finissaient toujours par avoir raison.

De Maistre et Roze, qui sortaient à peine des rangs du barreau, durent applaudir de bon cœur au triomphe de leurs anciens confrères, et c'est sans doute l'écho de leurs impressions échangées que le Chevalier a recueilli dans son journal.

Page 1