‹ Joseph de Maistre avant la RévolutionChapitre 11 sur 26 · LES ÂMES SENSIBLES · texte numérisé non relu

LES ÂMES SENSIBLES

VÂngclus à la montagne. — Foi naïve. — Le faux moine de Rumilly en Albanais. — Ce qu'était la franc-maçonnerie au wm*^ siècle. — En deçà et au delà du Rhône. — Un curieux parallèle. — Joseph de Maistre et Henri de Virieu. — Une page du Roman d'un royaliste. — Illusions de jeunesse. — La Loge blanche des Tr ois-Mortier s. — Son histoire et ses démêlés avec la Loge piémontaise. — Recours au Grand-Orient de Londres. — Lamentations des Frères. — Un grand orateur de bonne foi. — Ce que Joseph de Maistre pensait de la francmaçonnerie. — Il est soupçonné de jacobinisme. — Secrets du cœur d'un ffrand homme.

Combien pure et naïve était encore, en plein xvin^ siècle, la foi de ce bon peuple de Savoie ! On croyait alors, de cette croyance solide, ferme, sans nuages, qui, après avoir été le flambeau et le soutien de la vie, projetait jusque sur la mort sa douce et consolante lumière. Aussi, dans ce pays pauvre, que de miracles de dévouement, de générosité et de charité! Églises, chapelles, hospices, collèges, écoles apparaissent jusqu'au pied des moraines et des glaciers; le soir, au crépuscule, les cloches, se répondant de clo-

cher en clocher, appellent tout ce peuple à la prière; et, d'une extrémité à l'autre du pays, à la même heure, c'est une même famille qui prie... Dans les salons, les châteaux, les boutiques et les chaumières, tout le monde se découvre, se signe et récite V Angélus...

La foi, si elle remuait les montagnes, allait parfois, dans ses élans, jusqu'à la crédulité la plus enfantine; et si quelque brebis galeuse parvenait à s'introduire dans le bercail, il n'est sorte d'entreprise qui ne pût aboutir avec succès par la mise en œuvre de ce sentiment habilement exploité, tant il était sincère et profond.

Un des « nobles syndics » de Rumilly, Thomas Descostes, raconte, dans une lettre à l'un de ses amis(i), la plaisante histoire d'un émule de Mandrin, déguisé sous la robe d'un moine a qui disposait du Saint-Esprit à sa guise », et qui, ayant entraîné « une troupe de dames et filles dévotes » à la chapelle de Notre-Dame de l'Aumône (2), « leur avait promis qu'elles verraient le Saint-Esprit en forme de collombe descendre sur elles, moyennant qu'elles fussent dépouillées de tout ce qu'il y avait de terrestre. »

La recette avait été fructueuse : l'aventurier voulut la grossir. Il s'attaqua à un riche bour-

(i) Archives d'Annecy. — Lettre inédite. — 14 mars 1765.

(2) Sanctuaire situé dans la banlieue de Rumilly, sur les bords du Chéran.

geois, fort avare, « qui lui remit sa bourse pour recevoir, en lui la divine collombe. Et l'ayant fait monter avec lui au sommet d'une des tours de la ville, le faux moine demanda au vieillard s'il ne voyait rien descendre du ciel »... Celui-ci répondit que non Alors l'autre lui répliqua : — « Malheureux que vous êtes, vous avez menti au Saint-Esprit ; je tremble pour vous et pour moy, je crains que le Saint-Esprit n'envoie un feu du ciel pour nous consumer, vous et moy, comme il le fit à Ananias et Saphira, ce qui vous arrivera infailliblement si vous ne vous dépouillez de l'or et de l'argent que vous avez encore... » — Le bonhomme lui avoua qu'effectivement il avait encore une autre bourse; il l'alla prendre tout de suite et la remit au moine, qui décampa dans l'instant ; « on ne l'a jamais vu dès lors, ce qui donna lieu à ce crédule de porter le nom d'Esprit, lequel nom sa famille porte encore... »

Si, en province, dans le rayon de la pieuse Nessy (\) de saint François de Sales, certains esprits pouvaient avoir une foi aussi naïve, à Chambéry, l'influence de Rousseau ne devait pas tarder à produire des phénomènes d'un autre ordre : noblesse et bourgeoisie y étaient imprégnées, dès le milieu du XYur^ siècle, d'une

(i) Annecy.

atmosphère où les doctrines philosophiques et humanitaires se combinaient avec le mysticisme d'une religiosité maladive.

Le pays de Savoie avait vu éclore, sous les châtaigniers des Charmettes, ces effusions de sensibilité raffinée, de philosophie bienfaisante, d'extase devant la nature et d'amour de la vertu qui étaient en train de faire leur chemin de par le monde...

Il y avait quelque chose de troublé dans l'état social de ce temps-là. L'humanité ressemblait à une femme nerveuse qui a- ses crises de rires et de larmes, qui rit et pleure sans savoir pourquoi, ne pouvant discerner exactement ce qui la fait rire ou pleurer, poursuivant, à travers un mirage trompeur, quelque idéal impossible à atteindre et qu'elle-même serait bien en peine de définir.

« Chose curieuse, dit le marquis Costa, à la fin du siècle dernier, il y avait déjà, comme à la fin de ce siècle-ci, quelques hommes, apôtres à la fois de la philanthropie la plus égalitaire et du catholicisme le plus exalté ; Henry (i) était de ceux-là et, à ce titre, son personnage éveille au plus haut point l'intérêt. Mystique autant qu'un Père de l'Église, il était humanitaire autant qu'un philosophe. Mais, qu'il s'agît de questions sociales ou de questions religieuses, le senti-

(i) Henry de Virieu, le héros du Roman d'un royaliste.

ment, chez lui, primait tout. Pour Virieu, les certitudes du cœur précédèrent toujours la certitude de l'esprit ; c'est ainsi qu'il fit de sa vie une sorte de poème, tantôt drame, tantôt églogue, qui devait s'achever dans un chant héroïque...

« J'aime la piété sentie, s'écriait-il, mon àme s'élève, s'échauffe, quand Dieu m'accorde de comprendre quelqu'une des merveilles dont il m'enveloppe. Alors vraiment, je sens que je pénètre dans le sanctuaire, je m'}^ prosterne et j'adore.

« Et, victime de je ne sais quelle hallucination religieuse, Henry se relevait pour frapper à la porte des loges maçonniques. Tel évéque qui le saluait dès le seuil n'était-il pas garant de leur orthodoxie ? et telle grande dame qui, pour l'introduire, lui offrait la main, qu'était-elle, sinon Tadorable figure de l'ange qui, jadis, annonçait la paix aux hommes de bonne volonté... ? »

A Chambéry aussi, ce courant philanthropique avait déterminé la constitution d'une Loge blanche (i).

Les loges blanches n'étaient que des réunions de néophytes, d'â??2es sensibles séduites par V attirance du mystère et des « simagrées allégoriques « : mannequins ignorant par quelle

(i) Le comte Rodolphe de Maistre. — Notice biographiqi

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ficelle ils pouvaient se rattacher au but inconnu de la secte. Dans ces couvents innocents, on s'entretenait de justice, d'égalité, de guerre aux abus, d'amour du prochain, de protection de la vertu et, si l'on n'en sortait pas meilleur, on n'y devenait certainement pas pire ; on y rencontrait des gentilshommes, des magistrats, de grandes dames et jusqu'à des membres du clergé, de bons catholiques et de bons serviteurs du Roi.

C'était d'Angleterre, en ce temps-là, que venait la lumière. En lySg, le comte de Bellegarde, muni des pleins pouvoirs du Grand- Orient de Londres, avait installé à Chambéry la Loge des Trois-Mortiers, seule grande maîtresse loge en Savoie et en Piémont. Bellegarde y tint le marteau et y fixa pour jamais la grande maîtrise (i).

La Loge des Trois-Mortiers eut elle-même des rejetons ; elle institua celle de Turin en 1765. La Loge turinoise se tenait comme sa fille « respectueuse et soumise », et, dans une missive, où les expressions de la plus tendre reconnaissance se trouvaient accumulées, priait la Loge chambérienne « de recevoir l'hommage du cœur de tous les frères avec des sentiments de mère et d'être persuadée que son unique ambi-

(i) Tous les détails qui suivent sont tirés d'une pièce fort curieuse, timbrée du sceau de H Loge des Trois-Mortiers, laquelle m'a été communiquée par M. André Perrin.

tion serait de les mériter par son attachement le plus inviolable et le plus respectueux »... Elle terminait en lui jurant a un amour éternel, dont la sublimité de nos mystères, disait-elle, devait lui garantir la vivacité et la durée ».

Les Trois-Mortiers eurent, parait-il, leurs heures de splendeur, mais aussi leurs jours d'épreuves. Charles-Emmanuel, qui ne voyait pas d'un bon œil les mystérieux exercices des frères chambériens , commença par enjoindre au comte de Bellegarde de ne plus paraître en loge, « sous peine d'encourir son indignation ». Le Grand-maître, « pénétré de tristesse », rendit le marteau, et ne fut pas remplacé.

A Turin, la franc-maçonnerie avait également prospéré et elle étendait ses ramifications jusqu'au pied du trône. Un jour que Charles- Emmanuel avait fait investir la Loge, les grenadiers trouvèrent dans l'antichambre deux ou trois ambassadeurs et un ami particulier du Roi qui dit aux soldats : « Allez dire à Sa Majesté que vous m'avez vu ici ». La troupe se retira humblement en faisant des excuses (i). Cette scène a précédé celle du comte Almaviva dans le Barbier de Séville; elle est aussi réjouissante.

A la mort de Charles-Emmanuel, les maçons

(1) Authentique. — Ce fait est emprunté à la picLe originale qui est en possession de M. André Perrin.

songèrent à sortir de l'état de torpeur dans lequel ils étaient plongés. « L'esprit maçonnique, toujours vivant dans leurs cœurs, était comme un feu enseveli sous la cendre, qui n'attendait pour se ranimer que le souffle bienfaisant de la tolérance ». Le roi Victor-Amédée, plus débonnaire que son prédécesseur, fermait les yeux, et, encouragées par cette attitude, les loges furent reprises d'une nouvelle ardeur. Des débris épars du bataillon débandé de feu le comte de Bellegarde, on forma à Chambéry la loge de la Parfaite- Union à la tête de laquelle les frères, à l'unanimité des voix, placèrent comme Grand -maître « le frère marquis des Marches », maréchal de camp au service de Hollande, fils du comte de Bellegarde. « A ce nom, les transports de joye redoublèrent ; les députés de toutes les Loges de Savoye vinrent applaudir à notre choix et rendre hommage au chef de la Maçonnerie ; la discorde fut étouffée, et la paix, qui vient de nouveau s'asseoir au milieu de nous, reconnut ses enfants »....

C'est à cette loge que Joseph de Maistre fut affilié à son retour de Turin, en lyyS. Jean- Baptiste Salteur franchit avec lui le seuil de la Parfaite- Union et ils ne tardèrent pas à être élevés, Salteur à la dignité de second surveillant, de Maistre à celle de grand-orateur...

Joseph de Maistre grand-orateur ! — Il en avait l'étoffe ; — mais grand-orateur d'une loge maçonnique !.... Certains nous reprocheront peut-être de rappeler cette aventure de sa jeunesse. Si sa mémoire devait en être atteinte, il faudrait s'y résigner pourtant; comme Ta dit dans son style archaïque le cardinal Billiet (i), (( en fait d'histoire, il faut dire le bien et le mal, ou ne pas écrire, et les mémoires perdent absolument leur saveur lorsque les personnages qui y tigurent ne sont qu'une procession de pénitents noirs en capuchons (2) ».

Mais il n'y a rien ici qui soit de nature à voiler de Tombre la plus légère la grande ligure du philosophe savoyard. Son tils , le comte Rodolphe, le premier, n'a pas hésité à mentionner le fait. La révélation est, du reste, tout à l'honneur de Joseph de Maistre par la façon même dont il a renié cette erreur de sa nature ardente, alors affamée d'idéal, de progrès et d'améliorations sociales.

(i) Le cardinal Billiet, archevêque de Chambery, né en 1782. mort en 1873.

(2) Mémoires pour servir a l'histoire ecclésiastique du Diocèse de Chambery.

Joseph de Maistre avait vingt ans : l'âge des généreuses illusions et des nobles enthousiasmes. Il arrivait de Turin, la capitale, la cité universitaire, la grande ville, « enfant encore par sa foi naïve, homme déjà par ses aspirations (i) ».

(( Quelquefois, — a-t-il écrit à son frère Nicolas en se reportant à cette période de sa vie (2), — dans mes moments de solitude, je jette ma tête sur le dossier de mon fauteuil ; et là, seul, au milieu de mes quatre murs, loin de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance, la tète appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de notre cercle étroit que de petits hommes et de petites choses, je me disais : Suis-je donc condamné à vivre et mourir ici, comme une huître attachée à son rocher? Alors je souffrais beaucoup ; j'avais la tête chargée, fatiguée, aplatie par VÉnoinne poids du rien. Mais aussi, quelles compensations ! Je n'avais qu'à sortir de ma chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici, tout est grand ; mais je suis seul ! »

Certes de Maistre n'était pas seul à l'hôtel de Salins, dans ce milieu béni qui réchauffait le

(1) M. Albert Blanc. — Mémoires, et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre.

(2) Correspondance.

cœur. L'amitié résidait en face, chez Salteur, dont, de sa chambre, il apercevait le cabinet propice aux longues causeries ; Roze venait V donner parfois la note bien originale de sa nature intelligente, spirituelle, sentimentale et toujours mécontente. Mais, chez de Maistre, cela ne remplissait pas un vide qui demeurait immense. L'affaire Leborgne, le guet-apens de l'allée du pharmacien Bonjean, la brillante équipée du sergent aux Gardes-françaises, la conspiration des épées, — tous ces événements éîîormes qui, des salons aux boutiques, échauffaient les esprits, — étaient, pour de Maistre, l'Énorme poids du rien. Il considérait tous ces faits minuscules, tous ces grains de sable, de ce regard dédaigneux, distrait, mélancolique qui éclaire d'une si singulière lueur son visage perdu dans les nues... Il avait besoin de se passionner, de se dépenser, de s'atteler à quelque besogne appropriée à la force secrète qu'il sentait bouillonner en lui.

Le phénomène n'a rien d'étrange. N'est-ce pas le propre du génie d'être isolé partout?... Les oiseaux vulgaires émigrent en bande et accompagnent d'un sifflement joyeux le vol de leur escadron... L'aigle plane seul dans l'espace et n'a de regards que pour le soleil.

« De Maistre eût voulu, dit M. Albert Blanc (i),

(i) Méinoiii'^ et corri's.poii:lance diplomatique de Joseph de Maistre.

un devoir à sa taille, une de ces tâches hautes, difficiles, hasardeuses, qui plaisent aux êtres puissants. Rester obscur n'était rien, peut-être; mais il se révoltait contre l'inutilité à laquelle ce triste séjour condamnait ses forces inexercées. Nul être vivant et travaillant n'est inutile, sans doute ; mais n'est-il pas vrai que certaines natures d'élite ne sont point satisfaites d'une coopération vulgaire à Tœuvre générale? Puis, le bien-être de l'esprit a besoin, comme celui du corps, des communications sociales ; or, il se trouvait, sous ce rapport, dans une solitude absolue »...

Les frères de la Parfaite- Union durent exploiter ces dispositions d'esprit du jeune docteur savoyard, qui descendait de la voiture de Maurienne (i), couvert des lauriers de l'Université de Turin. Ouvrir la loge, c'était élargir la cage. L'aigle y entra sans en faire de mystère, avec l'illusion d'y trouver un aliment à ses ambitions pures, généreuses et limitées au strict accomplissement du devoir.

S'ils n'avaient pas pour garant de l'orthodoxie de la (( Mère Loge » le camail de quelque haut dignitaire du clergé, Maistre et Salteur y trouvèrent, du moins, pour partager leur bonne foi et leurs rêves humanitaires, nombre de gen-

(i) La voiture par laquelle on arrivait de Turin à Chambéry, après avoir traversé le Mont-Cenis.

tilshommes et de gens de marque. Chose singulière , malgré sa perspicacité, malgré sa faculté de divination , Joseph de Maistre ne semble pas avoir tout d'abord deviné le caractère dangereux et hétérodoxe de ces réunions. Franc-maçon aussi mystique qu'un Père de l'Église, il allait à la messe, il se constituait le défenseur ardent du Pape et de Rome. Imaginerait-on, de nos jours, Louis Veuillot francmaçon ?...

En ce temps-là, ce cumul innocent n'était pas pour choquer les esprits ni les usages, et si Marie-Antoinette put, quelques années plus tard, adresser à la princesse de Lamballe ses félicitations (i) sur la façon dont celle-ci avait présidé certaine loge maçonnique (2), Joseph de Maistre, le futur auteur du Pape, des Délais de

(1) « J'ai lu avec intérêt ce qui s'est fait dans les loges francmaçonniques que vous avez présidées au commencement de l'année et dont vous m'avez tant amusée. Je vois qu'on n'y fait pas que de jolies chansons, et qu'on y fait aussi du bien. Vos loges ont été sur nos brisées en délivrant des prisonniers et en mariant des filles ; cela ne nous empêchera pas de doter les nôtres et de placer les enfants qui sont sur notre liste. »

Feuillet de Couches. — Louis Xl^I , Marie- Antoinette et Madame Elisabeth. — Lettre du 27 novembre 1701.

(2) Ce fut sur les sollicitations de la comtesse de Broc et de la marquise de Las Cases que la princesse de Lamballe avait consenti à accepter la dignité de Grande-Maîtresse de la Mère Loge écossaise d'adoption.

la Justice div'me et de tant de pages inspirées de la foi la plus vive, ne pouvait-il pas être pénitent noir et franc-maçon ?

Singulier alliage dont le souvenir devait le faire sourire, lorsqu'il se reportait à cette aventure de sa première jeunesse et à cette séance du i3 octobre 1774 où, après avoir entendu la chaude parole du grand-orateur, la loge de la Parfaite- Union délibérait de transmettre ses doléances au Grand-Orient de Londres, au sujet du passe-droit dont elle venait d'être victime :

O instabilité des choses humaines ! Prétextant que la loge des Trois-Mortiers était une mauvaise mère et qu'elle ne venait pas en aide à sa fille de Turin, celle-ci avait sollicité du Grand-Orient anglais l'autorisation d'élire un Grand-maître provincial, ce qui lui avait été accordé suivant lettres-patentes du 3 avril 1774, signées de Lord Peltre (i). Et la loge de Turin avait triomphalement notifié son nouvel état civil à sa ci-devant mère !... Aussi, la mère se

La fête d'installation fut célébrée le 20 février 1781. Madame de Soyecourt était Représentante de la Sérénissime Grande-maitresse ; Madame de Tolozan, Inspectrice ; Madame de Bouille, Oratrice ; Madame de Montalembert, Secrétaire ; Madame d'Hinnisdal, Chancelier e ; Mesdames de Lostanges et de Boy ne, Àiimoniéres ; Madame de Broc, Première maîtresse des cérémonies ; et Madame de Las Cases remplissait les fonctions de Sœur terrible.

(M. Feuillet de Conches. — Ouvrage cité.)

(i) Archives de M. André l^errin. — Document cité.

rebiffe-t-elle en adressant à la grand'mère de Londres le placer que voici :

« Le 4^ jour de la 2^ semaine du 10^ mois de l'année de la Grande-Lumière 0774 et de l'ère vulgaire le i3 octobre 1774,

« A rOrient de Chambéry, lieu sombre où régnent la tristesse, le trouble et l'inquiétude;

« La T. R. Grande-Maîtresse Loge des États du Roy de Sardaigne, Saint Jean des Trois- Mortiers,

« Au Grand-Orient de Londres,

« Source de lumière, d'où nous attendons la consolation, la justice et la paix :

« Salut .'. Salut .-. Salut .*.

(( Sublime Grand-Maître,

« V .-. P .-. et S .-. O .-. D .-. M .-. G .-.

« et A . • . »

Les lamentations des frères chambériens, on le comprend après un pareil préambule, doivent être singulièrement lugubres. Le début est, à cet égard, plein de promesses :

« Très chers et très dignes frères,

« Les chagrins les moins supportables sont ceux qui nous viennent d'une main que nous avons toujours chérie et respectée. Si notre Loge devait être avilie, si tous nos privilèges devaient être foulés aux pieds, nous n'aurions jamais cru que l'orage se formerait à Londres, que

VOUS renverseriez de vos propres mains un édifice que vous aviez pris plaisir d'élever, et que vous jetteriez dans la poussière des enfants qui feraient peut-être honneur à leur mère. Nous vous devons tout, T. C. F., nous l'avouons hautement. Mais pourquoi vous ètes-vous lassés si tôt d'être nos bienfaiteurs et pourquoi nous avez-vous porté le coup le plus sensible, en donnant un Grand-Maître à la Loge de Turin ?... )>

Les bons frères blancs de Chambéry n'avaient pas, on le voit, l'éloquence gaie; mais, par contre ils étaient aussi prolixes que mortifiés, et ce sont bien eux qui auraient pu encourir l'amende de dix livres que le Souverain Sénat infligeait aux avocats trop verbeux. La complainte n'a pas moins de dix pages de trentecinq lignes chacune et elle explique par le menu, — et toujours sur le même ton lamentable, — les raisons d'ordres divers qui ont empêché jusqu'ici la loge des Trois-Mortiers de se montrer à la hauteur de la dignité dont elle a été investie.

Aussi cette bonne mère est-elle inconsolable de voir la loge de Turin lui damer le pion et insiste-t-elle par une vigoureuse défense pour qu'on lui rende son privilège :

(( Vous qui n'avez jamais entendu retentir à vos oreilles la voix tonnante d'un souverain absolu ! Vous qui pouvez, dit-on, tout ce qui n'est pas injuste ! Songez que l'univers est plein

d'hommes qui n'ont que la volonté de libre, parce qu'on ne connaît pas de moyen pour l'enchaîner. A Londres, quand, le Souverain lève le bras , vous mettez la grande Charte entre vous et lui ; son sceptre se brise sur ce bouclier, ou, s'il ne se brise pas, c'est votre faute.

« Mais ailleurs, des que le Maître a parlé, tout ce qui ne plie pas est écrasé et il n'y a plus de remontrances à faire ni de distinctions à proposer : la gloire est dans l'obéissance, et la moindre contravention devient dangereuse...

(( S'agit-il de convoquer une assemblée contre les ordres du Roy ? Le franc-maçon, magistrat, militaire ou prêtre, craindra de perdre ses emplojs et sa tranquillité; l'homme qui n'est pas défendu par ses emplofs ne rêve que prison et chaînes, de sorte qu'on ne se détermine que difficilement à se trouver en loge.

(( Les assemblées, devenues très rares, ne permettent pas de traiter beaucoup d'affaires ; les mariieiivs amènent la nonchalence et la tète s'endort. N'y aurait-il pas de la dureté, T . • . C . • . F . . d'exiger d'une société qui gémit dans Yopression autant d'exactitude que si elle jouissait d'un calme inaltérable ? )>

Et la Loge revient ici à cette institution du marteau à Turin, dont elle ne peut se consoler et qui lui fait pousser son Delenda Carthago :

« Quel est donc le motif de cette nouvelle

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institution ? Qu'est-ce qui peut la rendre légitime ? C'est une loi sacrée parmi nous que le dernier des frères ne peut être condamné sans être entendu ; les droits d'un individu sont-ils donc plus sacrés que ceux d'une société entière? N'est-ce pas une chose inouïe qu'une Grande- Maîtresse Loge se voye flétrie, dégradée, sans qu'on ait daigné l'avertir des entreprises qui se formaient contre ses intérêts, sans que personne ait paru pour elle, sans qu'on l'ait sommée de venir se deffendre? Si vous aviez des supérieurs dans notre ordre, et qu'ils vinssent établir une grande loge égale à la vôtre à Oxford, à Cantorberi, à Cambridge, imaginez quels seraient vos sentiments et vous aur^és une idée de ceux que nous éprouvons... »

La péroraison est pleine de tendresse : (( Une mère sensible pourrait-elle forcer ses enfants à se faire adopter par une étrangère ?... Chassons cette idée, elle est trop cruelle. Daignez vous rappeler que c'est nous qui sommes votre première conquête dans ces contrées, que c'est un de nos cytdiens qui reçut vos pouvoirs à Londres. L'Italie, l'Allemagne, la France nous tendaient les bras ; mais nous voulûmes tenir la maçonnerie de vos mains, parce que nous vous regardions comme les hommes les plus sages de la nation la plus sage ; ne démentez pas l'idée que nous avons de vous; surpassez-la s'il est possible. La justice et l'humanité, le

sentiment et la raison, tout vous parle pour nous ; rappelez le bonheur qui s'obstine à nous fuir, ordonnez-lui de se reposer au milieu de nous ; le ijiaVheur nous a rendus dignes de le posséder. Songez surtout, songez que nous allons languir dans une incertitude désespérante, jusqu'au jour qui nous instruira de notre sort, jusqu'à ce jour d'éternelle mémoire qui sera marqué par Vabbatement de la douleur ou par l'ivresse de la joie et les transports de la reconnaissance.

(( Nous sommes et nous serons éternellement, avec tous les honneurs qui vous sont dus et par les nombres mystérieux et secrets que nous connaissons,

« Très chers et très dignes Frères, « ^'os très dévoués et très affectionnés Frères,

« Daquin, VéJiérable.

« Le chev. Deville. « Comte Salteur,

« />. le i^'^ surveillant. « 2^ surveillant.

« Par mandement de la F .'. R .-. G .'. M .*. L .*.

« Malstre, Grafid Orateur.

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