‹ Joseph de Maistre avant la RévolutionChapitre 9 sur 26 · TROIS AMIS · texte numérisé non relu

TROIS AMIS

Gentilshommes et magistrats d'autrefois. — Un jeune parquet libéral avant 17S9. — Un mot digne d'Achille de Harlay.

— Esquisse de l'école flamande. — Maison du temps jadis. — Pastels d'ancêtres — Un président en robe de chambre. — Le comte Salteur. — Trio d'inséparables. — Pôle nord et équateur. — Le cabinet de Salteur et la « table quarrée ».

— La solidarité de l'amitié. — L' « animateur des efforts » de Joseph de Maistre. — Le château de Beauregard aux vacances d'automne. — Dispersion des trois amis. — Trente ans après.

Deux se retrouvent. — Souvenirs d'enfance. — Lettres inédites du comte de Maistre. — Le chant du cygne.

Grand, svelte, d'une maigreur ascétique, le regard vif et non sans malice, le nez long et mince, la lèvre railleuse, tel est le chevalier Roze. Son visage respire la finesse, la bonté, l'esprit. Observateur sagace, il note au passage les travers de ses contemporains : sa parole libre, sa plume alerte les dénoncent sans scrupule ; jamais cependant il ne décoche de ces flèches empoisonnées qui blessent par derrière. Ses coups sont des coups droits, à Heur de peau, galamment portés et dont ceux-là même qui

les reçoivent ne sauraient garder de rancune à leur auteur.

Cœur généreux, le Chevalier fut du nombre de ces esprits supérieurs qui pressentirent Tavènement d'un monde nouveau : il salua, des premiers, l'évolution qui se préparait alors en Savoie et qui devait s'accomplir « sans à coups », sans bouleversements, par la seule initiative et le tact politique du Souverain. Épris des idées de justice, de liberté, d'humanité qui enflammaient la jeunesse, Roze est une « âme sensible )>.

Comme Joseph de Maistre, Salteur, Aubriot de la Palme, Rolf de Marigny(i), il fait partie de cette phalange libérale, sincèrement et inébranlablement attachée à la religion de ses pères, aux principes d'ordre et d'autorité, mais aspirant à réconcilier les classes par une répartition plus équitable des avantages et des faveurs du pouvoir.

Indépendant, il le fut ; sujet loyal et fidèle, mais nullement courtisan. Si le gouvernement commet une faute, il ne lui épargnera pas le blâme. Quand l'erreur sera réparée, il ne lui refusera pas davantage l'éloge. Les pompes royales le laissent froid et il les contemple parfois d'un œil sceptique ; mais si le roi, le

(i) Magistrats savoyards qui furent les collègues de Joseph de Maistre au bureau.

front ceint de la couronne, a quelque bon mouvement, s'il tend la main au peuple, le Chevalier criera du fond du cœur : Vive le Roi !

Quand il montera sur le siège du magistrat, Roze sera l'homme investi d'un sacerdoce, rebelle à toute influence, n'écoutant qu'une voix, qu'une inspiration : celle de la conscience. Et si un président piémontais veut, dans un procès politique, peser sur sa décision, il lui répondra tièrement : « Si vous avez, Monsieur, la honte de le penser, vous devriez avoir la pudeur de ne pas le dire (i) ».

Gaspard Roze appartenait à une vieille famille de robe, originaire de Saint-Genix. La maison, vaste demeure, sans avoir la prétention d'être un hôtel, ni un château, dénote ce genre de vie cossue que nos pères aimaient à mener. La cuisine y est immense, la cheminée, haute et large. La cave, bien ordonnée, porte, étages sur ses nombreux casiers, les vieux crus de Savoie : les Cruet, les Arbin, les Saint-Jean, les Prinsens.

La salle à manger est avenante : spacieuse, plus longue que large, avec une table à rallonges, des chaises aux attaches solides, des armoires où se superposent les services massifs et incassables, une cheminée à fronton ornementé dans laquelle peut flamber un tronc

(i) Ce propos m'a été rapporté par le baron du Bourget.

de chêne. Les dîners de la maison de Saint- Genix sont demeurés légendaires : trois services successifs, de douze plats chacun ! Vraies sessions que ces festins où les chapons, rivaux des poulardes de Bresse, les grosses truites du Guiers, les râles des délaissés du Rhône et les vacherins des Bauges occupent la place d'honneur, sans oublier le risotto (i) aux truffes blanches, les agnelots (2) et le sambayon traditionnel (3).

Le salon est tendu de damas rouge ; aux panneaux sont appendus les portraits des ancêtres, officiers de gardes du corps portant Tuniforme rouge, têtes de marquises poudrées à frimas, fines, souriantes, qui semblent tenir compagnie au maître de céans reconnaissable à son petit air pincé, à sa tigure en lame de couteau émergeant du jabot de dentelle et de rhabit à collet remontant... Par ci, par là, de vieux meubles, de vieilles chaises, une console Louis XV surmontée d'une glace de Venise et de respectables fauteuils recouverts de tapisserie au petit point : Gargantua s'y fût assis à l'aise.

Un escalier en colimaçon grimpe aux étages supérieurs. Voici les grandes pièces impressionnantes : celle où coucha bien souvent Joseph

(1) Plat d'origine piémontaise.

(2) Autre plat d'importation italienne.

(3) Crème à base de vin et de rhum.

de Maistre, avec le lit aux rideaux ternis, les commodes aux profonds tiroirs, les tableaux religieux, les reliquaires, le Christ et les objets de piété indiquant que ceux qui habitèrent là s'endormirent dans la paix du Seigneur. Rien n'y a été changé ; on y respire comme une atmosphère de chambre mortuaire, un parfum d'encens funèbre, et, la nuit, quand le vent souffle et fait grincer la girouette du pigeonnier, on dirait les gémissements d'àmes en peine, et les ombres des ancêtres semblent prendre corps et se profiler sur les tentures à ramages... Plus haut, la bibliothèque(i) avec ses rayons bondés de livres de philosophie, d'histoire et de jurisprudence ; enfin, dans les combles, la chaise à porteurs qui, lorsqu'il est de retour en ville,

(i) Voici, au hasard et à titre de spécimen, quelques-uns des ouvrages composant la bibliothèque d'un magistrat du Sénat à la fin du xvni" siècle :

Dirtionnairt' de J' F.uryclopécHc ; Théâtre de Voltaire: — la Henriadc ; — le Microincfras ; — Œuvres de J.-J. Rousseau ; — les Tenséc^ et le Contrat socùl : — Œuvres de Thomas; — le Paradis perdu de Milton, traduit par Racine ; — V Esprit des lots et les Lettres persanes ; — les Maximes de la Rochefoucauld ; — Œuvres de Boileau : — les Lettres de Fléchier ; — les classiques latins au grand complet, Virgile, Horace, Cicéron, Jtivênal, Perse ; etc. — les Discours de d'Aguesseau ; — les Caractères de la Bruyère ; — les Oraisons funèbres de Bossuet ; — le Code Fabrien ; — tous les anciens jurisconsultes français ; — tous les classiques italiens; — une collection d'ouvrages scientifiques

Archives de M. Jacques Bourgeois,

I 5o JOSEPH dp: maistre

sert au Chevalier à faire le trajet de son hôtel au sénat.

Dans le monde, Roze est un gentilhomme accompli, tiré à quatre épingles, poudré, élégant, tournant avec grâce un madrigal aux dames, décochant aux hommes quelques traits de sa verve caustique, mais nullement méchante. Dans son intérieur, le Chevalier est correct par amour de lui-même ; et quand, le matin, procureurs et actuaires viennent conférer avec lui des affaires du jour, ils le trouveront toujours emmitouflé dans sa robe de chambre en soie puce, qui est légendaire au palais...

Le second ami de Joseph de Maistre s'appelle Jean-Baptiste Salteur. Le vicomte est le tils unique du premier Président et a grand air comme lui. Gentilhomme galant, élégant, bien tourné, causeur brillant, d'une distinction parfaite, le même au bureau, à l'audience et dans le monde, — il a pourtant dans son abord quelque chose de froid, de glacial, qui écarte la familiarité et arrête l'effusion des âmes trop sensibles. Maistre et Roze lui reprochent d'être au pôle nord quand ils sont en plein équateur, et il répond bravement : « S'il était possible de

AVANT LA RKVOf UTION IDl

réaliser tous les fantômes que mon imagination berce, vous verriez l'un et l'autre que la nature ne m'a pas donné un cœur froid. Mais il est sûr que pour être heureux, il ne faut pas être l'esclave de son cœur ni enchaîner sa liberté... (i) ».

Salteur est un esprit fin, délié, l'un des plus littéraires de la jeune magistrature; il a fait une étude spéciale de la législation française et, pendant les vacances, il entretient avec Roze une correspondance exempte de toute banalité et attestant une instruction approfondie, des goûts élevés et une science rare des choses de France :

« Sur la foi de quelques louangeurs français, vous exagérez — lui écrit-il un jour (2). — la révolution que le chancelier l'Hôpital a occasionnée dans la législation en France. Saint Louis avait déjà beaucoup abaissé le pouvoir des ecclésiastiques, et Ton s'est beaucoup plus occupé de ces objets sous son règne que sous l'administration de ce chancelier.

« Le régime féodal n'avait alors plus rien d'aussi effrayant que dans les siècles précédents ; et ce n'est que sous le cardinal Richelieu que la noblesse a été sans pouvoir, et que Ton

(1) Archives de Saint-Genix. — Lettre inédite du vicomte Salteur au chevalier Roze, 12 novembre 1770.

(2) Archives de Saint-Genix. — Lettre inédite de Salteur à Roze.

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a tixé à cet ordre de l'État la place qui lui a été ensuite assignée dans toutes les monarchies arbitraires de l'Europe. La régie des finances a continué d'être sans principes sous le chancelier l'HôpitaU puisque ce n'est que dans les derniers temps que les principes présentés par Sully ont été développés. La diversité des coutumes est encore la honte de la législation française, et les plus belles et le plus grand nombre d'ordonnances générales qu'elle nous présente sont du siècle du chancelier d'Aguesseau. »

Salteur conclura, avec éclat, au palais, dans plusieurs affaires retentissantes. Son avis sera suivi dans la cause du marquis de Piolens, comte de Montbel , qui, pour honorer la mémoire de la marquise, née de Cluny et alliée aux Choiseul , avait ordonné d'entourer les murs des églises de sa juridiction d'une ceinture funèbre (i). Les habitants de Saint-Alban-de- Montbel contestaient son droit et le Sénat avait à juger la question de savoir si un seigneur peut faire partager à sa femme tous les honneurs dont il jouit lui-même comme possesseur d'un fief.

Salteur, après avoir établi que les écrivains feudistes limitaient le droit de litre à la personne du seigneur, invoque cependant la coutume, pour l'étendre à la femme. « Les femmes, dira-

(i) C'était ce qu'on appelait le droit de liire.

AVANT LA Rl-VOLUTION 1 53

t-il, partagent avec leurs maris les droits d'aller les premières à roftVande, d'occuper les premières places aux processions, d'être recommandées dans les prônes aux prières , d'être enterrées dans le chœur et d'y avoir un banc ; pourquoi dès lors leur refuser le droit d'avoir leurs noms et leurs armes peints sur les ceintures funèbres?... (i) ». Et le Sénat lui donna raison (2).

Salteur, on le voit, n'était point un esprit vulgaire, et le meilleur éloge que Ton pourra faire de lui, Joseph de Maistre l'écrira un jour à VHomme d'autrefois (3) : « J'ai eu deux amis dans ma vie (c'est un nombre prodigieux] : le bon Salteur et vous... ».

De Maistre trouve que Salteur n'est l'égal du châtelain de Beauregard u ni en élévation de tête, ni en chaleur d'entrailles (4) »; il se plaindra plus tard qu'il ne lui écrit plus :... « Peut-on avoir joué, pensé, vécu, raisonné et travaillé ensemble pendant je ne sais combien d'années et s'oublier ensuite?... (5) Il le trai-

(i) M. Claudius Blanchard. — Le droit de litre.

(2) L'arrêt est du 12 juillet 1782.

(3) Le marquis Henry Costa.

(4) Corres.pondance. — Lettre au marquis Henry Costa. 2-14 avril 1816.

Cs) Lettre à Nicolas de Maistre, 14 février i8os.

tera de « glaçon de la grande place » ; mais quand la mort le lui enlèvera en 1812, il pleurera l'ami des premiers jours, « l'excellent homme qu'il ne cessera de regretter » et auprès duquel il aimait si fort « venir radoter » (1).

Bien des affinités ont contribué à établir, entre de Maistre et Salteur cette intimité dont le chevalier Roze, lui-même, ne jouit jamais à un pareil degré.

Tous deux appartiennent à des familles de robe. Leurs pères étaient presque des contemporains : l'un premier président, l'autre second président au Sénat, avaient préparé ensemble, on le sait, l'élaboration des Royales Constitutions de 1770 et siégé chaque jour, aux côtés l'un de l'autre, dans le réfectoire du couvent des Dominicains. Ils jouissent de la même faveur à la cour de Turin, sont animés du nième esprit et comprennent de la même façon les devoirs de leurs charges.

(i) Nommé substitut de l'avocat général le 27 novembre 1773, sénateur le 15 avril 1785, le comte Salteur traversa, sans être trop inquiété, les temps orageux de la Révolution. Sous le Consulat, le Collège électoral du département du Mont-Blanc le nomma, dans sa première section, candidat au Sénat de l'Empire et l'empereur le décora de la Légion d'honneur. 11 mourut le 27 octobre 1812.

Archives du château de la Serraz. — M. Claudius Blanchard, Le droit de litre.

Les tils sont, eux aussi, contemporains. Joseph de Maistre , bien qu'il dût entrer au bin^eau de l'avocat fiscal général dix mois avant Salteur, ne fut nommé substitut effectif que six années après lui. De même il ne le suivra au Sénat qu'en 1788, alors que Salteur y aura siégé depuis 1786; mais cette différence de fortune ne portera pas ombrage au grand esprit de Joseph. Donc Salteur et lui resteront intimement liés jusqu'à leur séparation, se retrouvant le matin au bureau, vivant ainsi de la même vie, doués des mêmes goûts, tous deux célibataires, faits pour s'entendre sinon pour planer ensemble aux mêmes altitudes : Salteur est bien de force à suivre l'aigle jusqu'à une certaine hauteur ; mais il aura dû plus d'une fois le quitter en route...

Son cabinet est une merveille. Vaste, bien éclairé, ses fenêtres donnent sur la place de Lans, le quartier élégant d'alors. De là, les deux amis, accoudés, regardent passer les officiers de dragons du régiment de Piémont en fringant équipage ou en galante compagnie; de là aussi, ils considèrent les bourgeois se rendant, au retour d'une promenade au ^^erney, sur la terrasse du café de Blanc où les esprits avancés viennent commenter les nouvelles de France. Quand ils ont suffisamment pris l'air et échangé leurs impressions, les deux confrères, assis dans les larges fauteuils, entament

ces longues conversations dont les Soirées de Saint-Pétersbourg immortaliseront le souvenir.

Souvent aussi, dans le cénacle fermé aux esprits vulgaires, « aux bons Allobroges », le maître aura des envolées; il apportera en manuscrit les fragments détachés dont surgiront plus tard, tout armées et prêtes à entrer en ligne, ses œuvres maîtresses...

Philosophie, théologie, littérature, beauxarts, sciences physiques et naturelles, on aborde tout, on ne reste étranger à rien. Si un point demeure obscur, la bibliothèque est proche, la bibliothèque la plus belle, dit-on, de bien loin à la ronde. De Maistre y vient puiser souvent ; de l'hôtel de Salins il n'a qu'un saut à faire et là, sur la grande a table quarrée », bien vite il empile Platon sur Aristote, Horace sur Virgile, voire même Montaigne sur Saint- Augustin et Catulle sur Jérémie (\), dans ces éditions de choix que Salteur ménage avec amour, que de Maistre fouille irrévérencieusement, sans s'inquiéter de la reliure, au risque de torturer « l'excellent homme ».

Puis, voilà les amis partis à radoter, à discuter, à conquérir le monde, et quand le chevalier Roze, de retour d'une visite en ville, arrivera poudré, soigné, le bas de soie irréprochablement tendu sur le mollet, le jabot frais

( I ) Correspondance — pas^im.

et pimpant, la réunion sera complète. Et des trois amis réunis Joseph pourra écrire à l'absent « qu'ils s'aiment solidairement, comme on dit au barreau »... (i).

Et pourtant, l'ami vî^ai de Joseph de Maistre, l'ami entier, intime, Vautre lui-même, dont l'esprit et le cœur devaient se fondre avec son esprit et son cœur, ne vivait point dans l'enceinte de la vieille capitale. Quoique contemporains, ils n'avaient pas été ensemble sur les bancs de la même école ni grandi côte à côte ; mais les amitiés ne sont-elles pas, elles aussi, écrites au ciel ?... Ils étaient faits pour se comprendre ; Joseph ne pouvait pas trouver un compagnon de route mieux approprié à sa taille pour gravir avec lui les sommets. Aussi, dès le jour de leur première rencontre, comme si un phénomène réciproque d'aimantation les attirait, se liaient-ils par une de ces amitiés que la mort même est impuissante à rompre. La sympathie, l'estime, les ressemblances et jusqu'aux contrastes avaient forgé les anneaux de la chaîne, douce et forte, qui les unissait...

(i) Lettre au comte Henry Costa.

Cet ami, un livre l'a révélé, livre exquis, de ceux qui ont peut-être fait couler le plus de larmes et ravivé les plus nobles sentiments à notre sceptique fin de siècle. L'ami fut Henry Costa de Beauregard. — Le livre est Un Homme d'autrefois. Il serait téméraire d'aborder une telle figure après le portrait que son arrièrepetit-fils nous en a retracé. La personnalité du marquis Costa appartient cependant aux quarante premières années contemporaines de la vie de Joseph de Maistre : elle les remplit, elle lés anime, elle y apparaît à chaque instant, et si Voltaire a pu dire que

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,

Joseph de Maistre dut bénir plus d^une fois la Providence d'avoir placé sur son chemin celui qu'il appellera « le compagnon, le consolateur de sa jeunesse, Vanimateur de ses efforts et l'objet constant de sa tendresse (i) )>.

Le marquis Henry-Joseph Costa naquit, en 1752, au château du Villard. La demeure est « perdue au milieu des montagnes » ; mais le nom de son ancien hôte rayonne encore dans les fastes de l'histoire de Savoie. Il était de quelques mois à peine plus âgé que Joseph de Maistre. C'est au Villard qu'il avait passé sa pre-

(i) Correspondance. — Lettre du 2-14 avril 18 lO.

AVANT LA REVOLUTION" 1 Di)

mière enfance et reçu les leçons d'un émule de Tabbé Isnard, le « bon abbé Baret » qui, alors que son élève atteint sa quatorzième année est « désormais hors d'état de lui rien apprendre(i))).

En 1771, quand Joseph étudie à l'Université de Turin, Henry entre, en qualité d'officier, dans la légion des campements (2). En mai 1777, Costa épousera sa cousine, Geneviève de Murinais, en l'honneur de qui le A'illard clora, par u la fête des pauvres )>, des réjouissances de huit jours. Eugène, le héros de seize ans dont Joseph de Maistre prononcera l'oraison funèbre, sera leur premier né et, avant de pleurer sur sa tombe, de Maistre le surprendra bien souvent, enfant, se livrant à son jeu favori, qui consistait à souffler du feu dans une chambre sans lumière « pour faire revenir son nègre » : Eugène appelait ainsi son ombre.

Le marquis Henry s'installera, quelques années plus tard, sur les bords du lac de Genève, au château de Beauregard... « Le beau lac, si capricieux de couleurs, vient mourir sur la pelouse qui, de la maison, va se perdre dans ses eaux. L'horizon est peuplé de barques aux ailes blanches. Des chênes séculaires protègent

(i) Un Homme d'autrefois.

(2) Légion composée de deux réginieiits de la milice nationale.

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les murailles enlierrées du château. Tout cela parle au cœur... » (i).

Le marquis Henry passera, dans cette résidence, au sein des joies pures du foyer, les années paisibles qui précéderont la révolution de 1789, dont, comme le comte de Virieu et tant d'autres, il saluera l'aurore « de ses nobles illusions )>, sans entrevoir le drame sanglant qui la déshonorera et que Joseph de Maistre, avec son regard d'aigle, ne tardera pas à prévoir, à annoncer, à maudire...

Ce sera à Beauregard que de Maistre viendra goûter de préférence « ses plaisirs d'automne », qu'il aimera verber avec le Marquis et la Marquise, en d'interminables causeries, sur la terrasse du vieux manoir ou au coin de la cheminée du grand salon. C'est là qu'il retrouvera vraiment le milieu qui lui manque, auquel il aspire, dont la privation le plonge dans un état de perpétuel malaise; à Beauregard, il se sentira chez lui, il respirera, il vivra, en vue de cette lointaine silhouette de Lausanne, l'une des futures étapes de sa grande vie, en face des merveilleux horizons dont l'image le hantera souvent jusque sur les bords de la Neva.

Après les longues lettres échangées pendant l'année, afin d'endormir la souffrance de la séparation, ce sera encore à Beauregard qu'il revien-

(i) Un Homme d'autrefois.

AVANT LA RÉVOLUTION l6l

dra à tire d'aile aussitôt a débarqué de ses importantes et écrasantes fonctions » à l'époque de septembre, « le plus beau des trois plus beaux mois de l'année » (i). A Beauregard, il préparera ses discours, il jettera sur le papier les improvisations de son cerveau volcanique pour les soumettre au Marquis. Et cet ami, doué d'un esprit sur et d'une rare élévation, d'un cœur large et généreux, d'une plume élégante, forte et d'une distinction souveraine (ce sont des qualités de race), cet ami le fera passer impitoyablement, avec la rude franchise d'un cœur qui ne sait pas mentir, au creuset de ses « animadversions. » Inspiré par un goût impeccable, il reprochera au grand homme sa tendance à l'emphase, au pédantisme et à la déclamation. La Marquise apportera, au sein de ce jury de l'amitié, la note d'un esprit fin, littéraire, exquis, la grâce charmeresse de ses effarouchements de sensitive et la puissance de divination de ses apocalypses... Française, elle jugera en française le grand esprit qui, tout en se défendant d'aimer la France, ne sait penser à un autre pays, ni écrire sur un autre sujet.

(i) « Une solide amitié unissait le comte de Maistre au marquis Henry. M. de Maistre venait presque tous les ans passer à Beauregard les loisirs que lui laissaient ses fonctions au Sénat de Savoie. »

Un Homme d'autrefois.

Et puis, quand 1789 surgira à l'horizon, les châtelains de Beauregard et leur hôte n'auront plus qu'une préoccupation, qu'un thème de causerie et de correspondance : la France et les événements qui s'y succèdent. A travers les épanchements de l'intimité, ils échangeront leurs vues, en éclairs rapides, en observations intenses et d'une rare profondeur, sur les hommes et les choses qui s'agitent là-bas.

Le marquis Henry portera sur Necker ce jugement que n'eût pas désavoué de Maistre dans sa maturité :

« Placé entre une popularité dont il était avide , et ses instincts honnêtes , médiateur timide entre la Cour et la Révolution, M. Necker ne sut jamais être grand et succomba. Philosophe de l'École neutre, il n'avait que le semblant des vices et des vertus qu'exigeait une époque héroïque, et il est peut-être la preuve que si les sophismes amènent parfois les situations extrêmes, les sophistes seront toujours impuissants à les trancher »...

Aussi, cent ans après, l'arrière petit-fils du marquis Henry pourra-t-il écrire, avec la plume qu'il reçut en héritage, au sujet de son arrière grand-père (1) :

(( En voyant M. Necker se frapper la poi-

(/) Un Homme d'antrefoh. — Le comte de Maistre.

AVANT LA RÉVOLUTION l63

trine et se reprocher d'avoir été Fauteur inconscient de la Révolution, le Marquis, à son tour, abjura son admiration première pour les hommes et pour les choses qui l'avaient un instant ébloui. Comment aurait-il pu se soustraire, d'ailleurs, à l'implacable logique des faits qui venaient tous les jours confirmer les craintes et justifier les théories trouvées naguère exagérées ou trop absolues chez son ami le comte de Maistre ?

« Celui-ci, supérieur au marquis Henry par la force et l'étendue de son génie, lui était inférieur peut-être par l'élan et la chaleur de l'àme; mais tous deux se complétaient ; unis dans une égale hauteur de patriotisme et de désintéressement, ils semblaient mettre en commun leur cœur et leur raison pour étudier le phénomène qui se passait sous leurs yeux... »

Quand ils ne pourront plus étudier le phénomène ensemble et que les événements les auront séparés, les deux amis suppléeront par de longs courriers aux interminables causeries d'autrefois, ils continueront à échanger « leurs spéculations », à annoter le Moniteur, et de l'île de Sardaigne, le Comte écrira au châtelain de Beauregard des épîtres telles que celle-ci, où il parcourt, comme en se jouant, toutes les gammes des hautes pensées qui assiégeaient son esprit et des sentiments multiples et variables,

tantôt joyeux, tantôt tristes, qui remplissaient son cœur (i) :

« ...Parlant de vie, je voudrais bien savoir un peu en détail comment vous vivez, vous, mon cher et digne ami. Souvent et très souvent mon imagination va vous chercher où vous êtes et vous fait mille questions. Je ne sais de vos nouvelles que par M"™^ Hubert (2). Jugez comme les gazettes sont fraîches ! Placé autrement que moi, qui sait si vous êtes mieux? qui sait si vous êtes chez vous? qui sait?... etc., il y a tant d'et cœtera à cette époque qu'on ne peut être sur de rien. Je pense cependant, à tout prendre, que vous devez bien regretter le bureau topographique (3). Je voudrais bien jaser avec vous à présent que vous avez bien regardé autour de vous et confronter des spéculations que m'inspire la lecture du Moniteur, avec vos propres observations. Je ne vous dis rien de notre situation politique ; vous en savez autant que moi. D'ailleurs, je n'ai jamais cru au proverbe le papier souffre tout.

(( Pour ce qui me regarde personnellement,

(i) Archives de M. Jacques Bourgeois. — Lettre en partie inédite, du 22 septembre 1803, provenant des archives de la Motte.

(2) Une amie commune du comte de Maistre et du marquis Costa à Genève.

(3) Le marquis Costa y avait été détaché comme officier d'état-major.

AVANT LA RÉVOLUTION ibb

je me tiens prêt à tout. A mon âge, je dois connaître mon étoile. Constamment elle a voulu me surprendre, il ne m'arrive rien de ce que je prévois, et ce que je ne prévois pas m'arrive. Ce qu'il y a de bon, c'est que mes ennemis m'ont toujours servi mieux que mes amis. Voyez, cher ami, ce que je serais devenu si une faction envieuse ne m'avait pas fait manquer toutes les bonnes places pendant que j'étais à Venise ! ceci me rappelle notre fameuse devise inimicis jui^antibus^ mise sous un vaisseau qui cingle vers le port avec un groupe de petits vents furibonds bouffis...

« Certains décrets que vous aurez lus rendent mon existence équivoque dans ce pays. J'ai été le sujet de toutes les profondes discussions de droit public ; mais, tout bien examiné, ils me préfèrent à d'autres, surtout à un sar^de. Je reste donc ferme. Le reste serait le sujet d'une longue conversation. Je serais fou de mon emploi, s'il n'exigeait pas résidence. »

Et après avoir ainsi parlé de sa situation personnelle, le Comte reviendra bien vite à ce qui touche ses chers amis de Beauregard :

« Je me rappelle que la dernière lettre que j'écrivis à M"^^ de Costa était une lettre folle qui arriva précisément au moment que vous déploriez la perte de mon pauvre cousin l^a Chavanne. Voilà les contretemps de l'absence. Hélas ! nous sommes dans deux mondes diifé-

rents. Nous n'avons point de communications régulières. On est à la merci des vaisseaux dépêchés par le hasard. Ma femme a pris à cet égard les meilleures précautions : confiez-lui pos caractères ; ils arriveront sûrement. Je me recommande ardemment au souvenir de la vôtre dont je baise les deux mains (la droite cependant avec quelque petite rage, parce qu'elle est paresseuse). Je ne veux être oublié ni dans ses réflexions, ni dans ses conversations, ni dans ses apocalypses si elle en fait encore. J'embrasse bien tendrement vos excellents enfants. Que font-ils r mais surtout que peuvent-ils faire?... Je vous serre dans mes bras, cher et excellent ami, ne m'oubliez jamais, je vous en prie, quand même je suis mort;... cette raison ne vaut pas le diable.

« Tout à vous de tout mon cœur,

« Maistre. »

De loin comme de près, et jusqu'à leurs derniers jours, les apocalypses sur la France seront le trait d'union de ces esprits et de ces cœurs d'élite, si bien faits pour se comprendre et pour s'aimer.

Joseph de Maistre, Salteur et Roze formaient à Chambéry un trio d'inséparables, pensaht

de même, partageant les mêmes goûts, n'ayant pas de secrets l'un pour l'autre et, détail touchant et caractéristique, s'intéressant à leur gloire réciproque. Absents, ils s'écrivaient comme on savait écrire en ce temps où Vordinaire ne l'était pas. Pendant les vacances, ils se visitaient, et, à la ville, dans l'intimité d'une camaraderie ininterrompue, leur vie s'écoulait comme celle de matelots faisant partie du même équipage.

La grande secousse de 1792 les sépara; de Maistre et Salteur ne se revirent plus. De Maistre et Costa devaient se retrouver en Suisse et à Beauregard, dans les circonstances dramatiques qui ont inspiré l'une des plus belles pages d'Un Homme d'autrefois. De Maistre et Roze se rencontrèrent à la dérobée, après 181 3 ; mais le temps ne rompit point l'affection qui les unissait... En 1816, le Chevalier était rentré dans la magistrature; en 1821, il occupait le siège de président au Sénat de Savoie et Joseph de Maistre venait d'être appelé à la régence de la grande chancellerie à Turin (i). Familier du Czar pendant quinze ans, le Comte traite alors de puissance à puissance avec les têtes couronnées, avec les souverains de l'intelligence, avec les princes de l'Église.

(1) Le grand chancelier était le garde des sceaux du royaume lie Sardaigne.

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Et ce qu'il y aura de grand, de particulièrement noble chez lui, — jusqu'à la fin, — c'est qu'en tout-e occasion, vis-à-vis de tous, il se montrera tel qu'il est, n'ayant pas deux styles ni deux langages, — le style des cours et celui de la vie usuelle, un langage pour le diplomate, un autre dans la familiarité, une courtisanerie rampante devant les rois, une morgue méprisante à l'égard des simples mortels...

Quel que soit le destinataire, grand ou petit, de Maistre lui écrit de la même manière : ses lettres à l'ami des premiers jours, à l'obscur magistrat de province, ne différent pas sensiblement de celles qu'il adresse aux ministres, aux prélats, aux ambassadeurs...

Cette observation sort quelque peu de notre cadre et nous fait dépasser les limites que nous nous sommes assignées, — mais comment résister au plaisir de citer au passage cette épitre (i) que le Comte, à l'occasion d'une nouvelle année, écrivait à l'évéque de Novare, le cardinal Morozza délia Rocca, et qui met bien en lumière l'allure invariable de ce beau caractère ?...

(( Monseigneur,

« Je ne veux point laisser partir mon fils sans le charger de quelques mots pour Votre

(i) Archives de M. Hector Laracine. — Lettre inédite.

Eminence que je prie instamment de vouloir bien agre'er mes plus affectueux hommages et les vœux sincères que je forme pour l'accomplissement de tous ses désirs qui sont les nôtres.

« Nous marchons dans la même voie, nous travaillons à la même cause : alius quidem sic, alhis autem sic; heureux si en passant sur cette terre où l'on demeure si peu, nous pouvons opérer la moindre chose qui demeure. C'est bien dommage que Votre Eminence soit fixe'e aussi loin de nous, mais si j'en suis fâché, je m'en étonne peu : à cette époque merveilleuse, les Éminences sont éloignées peut-être pour qu'elles ne donnent pas d'ombre. Honneur à la plaine, on n'aime que cela. Venez donc nous voir quelquefois, Monseigneur, puisque nos stations ordinaires sont fixées en différents lieux.

« Je ne vous dirai rien de quelques petites anecdotes relatives à la grande République, ujie et indiinsible, dont nous ne cesserons de défendre les intérêts. A Londres, à Berlin, à Genève même, il s'est passé certaines choses intéressantes; mais Votre Eminence ne les ignore pas ou bien le porteur de la présente aura l'honneur de lui en parler. Certaines choses désespèrent, d'autres rendent l'espérance. Pour moi. Monseigneur, je vois de tous côtés les apprêts d'une révolution dont tout ce que nous avons vu n'est qu'une préface.

« Sur cette grande idée, je prends congé de

lyO JOSEPH DE MAISTRE

Votre Éminence en la priant d'agréer les sentiments profonds d'attachement et de respect avec lesquels je suis,

« Monseigneur,

« de V^otre Eminence,

« le très humble et très obéissant serviteur,

« Le C*' de Maistre.

(( Turin, 29 décembre 18 19. »

La particularité qui frappe dans les lettres de Joseph de Maistre, c'est qu'elles ne sont jamais banales ; il n'en est pas où l'on ne trouve à glaner une réflexion doucement mélancolique, quelque saillie fine ou une pensée profonde... Ici ce sont des gerbes d'or.

Quelle tristesse résignée dans cette traduction du vanitas vanitatum !

(( Heureux si en passant sur cette terre ou l'on demeure si peu, nous pouvons opérer la moindre chose qui demeure !... »

Et quelle fusée étincelante dans ce jeu de mots sur la dignité du Cardinal !

« A cette époque merveilleuse, les Eminences sont éloignées peut-être pour qu'elles ne donnent pas d'ombre... »

Le prophète reparaît dans la prédiction finale :

« Certaines choses désespèrent, d'autres

rendent l'espérance. Pour moi, je vois de tous côte's les apprêts d'une Révolution dont tout ce que nous avons vu n'est qu'une préface... »

Et maintenant, comment le grand chancelier écrira-t-il à l'ami des anciens jours, qui a suivi sa voie obscurément, alors que de Maistre a atteint au faite des honneurs ? Se souviendrat-il encore de l'amitié d'autrefois ? Ecoutez (i).... Une nouvelle année vient de commencer... Le chevalier Roze a transmis ses vœux à son illustre ami. Celui-ci répond :

« Vos souhaits de bonne année sont parfaitement les bien venus ; je sais ce qu'ils valent depuis longtemps et ne les confondrai jamais avec les autres. Agréez les miens, mon cher Président, ils sont tels que vous ne pouvez à votre tour les confondre avec les expressions banales du moment. Jamais nous n'oublierons la balle, les boules, les quilles et toutes les délices de notre enfance. Nous en sommes malheureusement un peu loin ; mais c'est la loi commune qu'il faut subir de bonne grâce... »

De Maistre n'a rien oublié et, entre temps, il parle à son vieil ami d'un procès à lui per-

(i) Archives de M. Jacques Bourgeois. — Lettre inédite.

Cette lettre est l'une des dernières qu'écrivit le comte de

Maistre. La Correspondance n'en a publié que deux qui lui

soient postérieures : celle à la duchesse des Cars et celle au marquis Massimo d'Azeglio.

sonnel, dont il désirerait bien voir la fin, et nous retrouverons ici la verve de sa jeunesse :

« Depuis quelque temps, je me porte assez mal et maintenant même, je ne suis pas en état de vous écrire ; il faut cependant que je dicte un peu de la colère qui me transporte tout à fait au sujet d'un procès que je suis obligé de poursuivre (ou ma femme du moins) dans le tribunal où vous présidez d'une manière si distinguée.

c( Il est impossible que je vous exprime, cher et digne ami, le chagrin profond qui m'obsède quand je vois le nom du chef de la justice traîné pendant quatre ans pour un procès d'eau fraîche où il ne s'agit que de savoir si l'on a le droit de noyer mon fermier. Le sieur Jacquemard veut hausser l'eau pour fertiliser ses prés, mais pour cela il inonde nos terres, et il empêche mon fermier d'avoir accès dans sa propre maison. Un des experts a dit oui^ un autre non, et le troisième probablement aura àh peut-être, car nous n'avons point vu encore son rapport.

(( C'est ici ou jamais, Monsieur le Président, que doit avoir lieu le nobile officium du juge pour empêcher les experts de divaguer et les enfermer dans un cercle étroit. Les trois expertises suffiront, je l'espère, pour fournir au Sénat, qui les comparera, les bases d'une décision équitable. Si malheureusement il est encore

AVANT LA RÉVOLUTION \']'i

dans le cas de non liquet, je me flatte, au moins, qu'il demandera aux experts ce qu'il veut savoir, et d'une manière si claire et si péremptoire, qu'ils ne pourront plus me réduire dans ce marais.

« Entin, mon cher Président, délwrei-moi du mal, ôtez mon nom d'un procès. xMon rapporteur, M. d'Alexandry, se trouvant heureusement dans votre chambre, j'espère que rien ne me manquera pour l'expédition. Me voilà, comme vous voyez, au rang des solliciteurs ; c'est s'y prendre un peu tard, mais, aujourd'hui, on ne voit que des miracles. . »

Et enlin on retrouvera, dans les lignes tinales, l'homme de cœur heureux de faire servir son influence à l'avancement de ses compatriotes :

« Si l'on établit ici de nouveaux conseillers d'État, avec de plus grandes attributions d'argent et d'honneurs, je ne doute pas qu'on n'y admette des savoyards avec plaisir. C'est sur quoi je vous ai dit quelques mots dans une de mes précédentes lettres. Il n'y a pas plus de mystère que cela... »

Voici encore le flls, prêchant à sa sœur Jeanne la soumission aux décrets de Dieu, qui reparaît dans ces lignes :

« J'attends sur la fln de ma réclusion les ordres de la Providence. Je serais bien content, si j'avais eu le bonheur de vous écrire

174 JOSEPH DE MATSTRE

tout ceci de ma main, mais il faut faire ce qu'on peut. Croyez que je ne manquerai aucune occasion de parler de votre personne et de vos services comme j'en pense... »

Cette missive est datée du i3 janvier 1821. Quelques semaines plus tard, le comte de Maistre devait rendre son âme à Dieu. Déjà il n'écrit plus, il ne peut plus écrire; il ne fait que signer ses lettres. Le 5 février, il s'en excusera auprès de la duchesse des Cars (1) :

« Pourquoi cette écriture étrangère ? C'est la question que You?>faire^ en ouvrant cette lettre; il vaut donc mieux vous dire d'abord que depuis plus d'un mois je suis très malade. Une humeur bizarre, à laquelle on donne des noms différents, s'est jetée sur mes jambes et m'en a privé. Il n'y a ni plaie, ni douleur, ni enflure, il n'y a point de fièvre ; mais enfin il y a deux jambes de moins et c'est beaucoup pour un bipède... »

iMais s'il y a « deux jambes de moins », la tète et le cœur sont restés libres. Le Comte s'intéresse encore à tout ce qui se passe dans son intérieur, et son intérieur, à lui, c'est le monde. Il fait des projets d'avenir ; il s'occupe de grandes choses et d'infiniment petites ; à la Duchesse il dira :

« Ce qu'il y a de sur, c'est que votre salon est toujours présent à ma mémoire et qu'il

(i) Correspondain-i'

n'arrive jamais rien d'un peu énorme dans le monde sans que je m'écrie : « Ah ! si j'étais là ! je l'entendrais, et peut-être aussi qu'elle me ferait l'honneur de me laisser un peu dire... »

Et au Président, au vieil ami des premiers jours, il écrira :

(< Jamais nous n'oublierons la balle, les boules, les quilles et toutes les délices de notre enfance. Nous en sommes malheureusement un peu loin. Mais c'est la loi commune qu'il faut subir de bonne grâce... »

La mort, — ce terrible exécuteur de la loi commune — était là qui le guettait, grimaçante, derrière le grand fauteuil ; mais, chrétien, il ne la craignait point et, de bonne grâce, il la vit apparaître, lorsque, le 2(") février 1821 (i), elle vint toucher l'aigle de son aile, pour le laisser remonter vers les cieux...

(1) « De Maistre S. E. Sig Conte Giuseppe-iMaria Cav. Gran Croce dei S. S. Maurizio e Lazzaro, Minisrro di stato Reggeiite la Gran Cancelleria d'anni, 6S figlio del lllima Conte Francesco Zaverio e contessa Christina de Motz giugali de Maistre, Morto in casa Priorca munito dei SS. Sacramenti li ventisei febbrajo mille ottocento ventuno, superstite la di lui moglie rill""" Sig. Contessa Francesca Margarita di Morand ed alli ventotto tu trasferito il di lui cadavere nel luogo di Altezzano ed ivi sepolto nella chiesa Parocchiale. »

La dépouille mortelle du comte de Maistre repose actuellement dans l'Église des Martyrs, à Turin.

Extrait des Registres des décès de la paroisse de St-Charles à Turin. — Archives du baron Charles de Buttet. — Piccc inédite.

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