‹ Joseph de Maistre avant la RévolutionChapitre 12 sur 26 · SCEAU · texte numérisé non relu

SCEAU

« Scellé par nous, Grand Garde des

Sceaux et Grand Archiviste,

« Jaume 01-: la \'alette. »

23o JOSEPH DE MAISTRE

Une mère sensible pourrait-elle forcer ses enfants à se faire adopter par une étrangère?...

Ce simple mot explique tout ce tapage. Les frères chambériens voulaient conserver la prééminence sur les frères tiirinois , — l'éternelle querelle des savoyards et des piémontais, dont l'affaire Le Borgne et la conspiration des épées, vers le même temps, accusaient l'acuité. En signant avec ses frères l'adresse au Grand-Orient de Londres, Maistre défendait encore la Savoie ; mais, pour lui, la franc-maçonnerie n'a jamais été qu'une niaiserie, ayant le double attrait de l'inconnu et du fruit défendu, un jouet à l'usage des grands enfants qui ont besoin d'exercice et de mystère, une comédie dont la trame lui a échappé, dont plus tard il essaiera timidement de se rendre compte ; il résistera difficilement à la tentation de voir ce qui s'y passe ; « il voudrait bien voir », suivant son expression favorite; mais, n'ayant pas poussé bien loin ses investigations, il n'y a longtemps vu... qu'un jeu innocent ; aussi, avec quelle désinvolture écrira-t-il au baron Vignet des Etoles(i):

(i) Correspondance. — Lettre du q décembre 1793.

« L'unique chose qui me fâche, c'est de vous voir parler sérieusement de cette niaiserie de franc-maconnerie, enfantillage universel en deçà des Alpes, dont vous auriez été si vous aviez vécu parmi nous, et dont je me mêlais si peu depuis que j'étais enfoncé dans les affaires, que j'ai reçu un jour une députation pour savoir si je voulais être rayé de la liste ; mais mes bons amis ne manquaient pas de m'appeler à Turin frère Joseph, tandis que je faisais tranquillement des arrêts à Chambéry. Je ne suis pas étonné que dans un pays dont le vice capital est d'attacher une extrême importance à des riens, on ait parlé et même beaucoup parlé sur cette misère ; mais je suis étonné que vous n'ayez pas senti tout de suite que ce n'était qu'un prétexte pour me jouer quelque pièce. En voilà assez sur nos systèmes respectifs, d'autant plus que nous sommes peut-être d'accord... »

(( Cette niaiserie de franc-maçonnerie? »... c'était alors l'opinion courante : Marie-Antoinette l'exprimait dix ans auparavant, presque dans les mêmes termes, en écrivant à sa sœur Marie-Christine (i) :

« Tout le monde en est, on sait ainsi tout ce qui se passe, où donc est le danger ? C'est en réalité une société de bienfaisance et de plaisir.

(i) M, Feuillet de Couches. — Lettre du 26 février lySi.

On y mange beaucoup, et l'on y parle, et l'on y chante. Ce n'est nullement une société d'athées déclarés puisque, m'a-t-on dit, Dieu y est dans toutes les bouches. On y fait beaucoup de charités. On élève les enfants des gens pauvres ou décédés ; on marie leurs filles... »

Hélas ! la pauvre reine, en lygS, devait monter sur l'échafaud et, dix-sept ans plus tard, en 1810, Joseph de Maistre, comme si une inquiétude rétrospective l'obsédait, écrira de Saint- Pétersbourg à un de ses amis (i) :

« Je veux vous raconter aujourd'hui une tentation à laquelle j'ai résisté, « comme saint Antoine ».

(( Les francs- maçons continuent ici a fiiria, comme tout ce qu'on fait dans ce pays. J'ai été invité à me rendre dans l'une de ces nouvelles loges ; mais, malgré l'extrême envie que j'ai de savoir ce qui se fait là, je m'y suis refusé, toutes réflexions faites, par plusieurs raisons dont je me contente de vous rapporter les deux principales. En premier lieu, j'ai su que l'Empereur ne s'est prêté qu'à regret à permettre ces assemblées; mais il a cédé à l'invincible répugnance qu il ressent de gêner la liberté individuelle de ses sujets et de les empêcher de s'arranger comme ils l'entendent...

(c En second lieu, j'ai eu l'occasion de me

(i) Correspondance. — Lettre de 1810.

convaincre que plusieurs (et plusieurs personnes de mérite) pensaient mal de cette association et la regardaient comme une machine révolutionnaire ; or, il m'a paru encore évident qu'on ne doit pas faire une chose non nécessaire lorsqu'elle alarme des honnêtes gens. Il m'en coûte beaucoup, je vous l'avoue, de ne pouvoir examiner de près ce qui se passe là.,. »

En 1816, de Maistre écrira encore (i) : cf Je consacrai jadis beaucoup de temps à connaître ces messieurs (les Illuminés). Je fréquentai leurs assemblées ; j'allai à Lyon pour les voir de plus près ; je conservai une certaine correspondance avec quelques-uns de leurs principaux personnages. Mais j'en suis demeuré à l'Eglise catholique et romaine, non cependant sans avoir acquis une foule d'idées dont j'ai fait mon profit. »

La meilleure garantie de la bonne foi de Joseph de Maistre et de la pureté de ses intentions, au moment où il franchissait le seuil de la loge des Trois-Mortiers, c'est la rondeur, la franchise avec lesquelles il parle de ce fugitif épisode de sa jeunesse. Sa vie est comme une maison de verre ; il n'en a jamais rien caché ; l'œil le plus prévenu peut y pénétrer sans crainte :

(1) M. Amédée de Maigerie. — Le comte Joseph de Maistre.

« Je fais consister la prudence ou ma prudence, a-t-il écrit (i), bien moins dans l'art de cacher ses pensées que dans celui de nettoyer son cœur, de manière à n'}^ laisser aucun sentiment qui puisse perdre à se montrer. Si vous veniez à toucher ma poche par hasard, je n'en serais nullement inquiet, car vous ne sentiriez que mon mouchoir, ma lorgnette et mon portefeuille : si je portais un poignard ou un pistolet de poche, il en serait tout autrement. Je tiens donc aux poches nettes; mais je les tourne volontiers... »

Pour entrer dans la Loge blajiche, de Maistre n'avait pas rasé les murs ni mis un loup sur son visage. Ses poches étaient nettes ; il les tourna bien vite du jour où il put constater que la franc-maçonnerie était autre chose qu'une association de bienfaisance, ayant apparemment pour but unique la protection des déshérités. Il avait, comme tant d'autres, sacrifié au goût de l'époque, n'apercevant pas le précipice derrière cette bordure de fleurs. Son affiliation momentanée n'en fut pas moins exploitée contre lui « à une époque où les esprits échauffés et portés aux extrêmes, — ainsi que l'a dit le comte Rodolphe, — regardaient la modération comme un crime ».

(i) Ccrrespondancc.

Chose curieuse, de Maistre, l'esprit autoritaire, celui qui devint plus tard l'adversaire le plus redoutable du jacobinisme, fut longtemps un suspect ; desservi auprès de la cour de Turin par certaines individualités jalouses par ces « bons Allobroges » dont il parlera plus tard dans une de ses lettres à sa fille Constance (i), — il était tenu en haut lieu pour un « libéral », presque un révolutionnaire, dont il fallait se garder à tout prix (2).

Quand le temps se mit décidément à Forage du côté de la France, et que le contre-coup des agitations redoutables, précurseur du grand effondrement, vint ébranler la Savoie, tous ces gentilshommes, bourgeois, magistrats et avocats d'Allobrogie, prononcèrent d'eux-mêmes la dissolution de la Loge. Rose blanche, elle avait vécu ce que vivent les roses : l'espace d'un matin,..

Le Roi avait conçu quelques alarmes au sujet des visées de la Parfaite - Union . De Maistre partit pour Turin et soumit à Sa Majesté « le catalogue des noms qui la compo-

(1) « Tu ne saurais croire combien je me suis fait d'ennemis jadis pour avoir voulu en savoir plus que mes bons Allobroges. »

Lettres et opuscules.

(2) Le comte Rodolpiie de Maistre. — Nûtice biographique.

saient. (i) » Il y a là encore un trait de cette âme forte, vaillante, loyale entre toutes. La mission avait son côté pénible ; c'est lui qui en revendiqua la responsabilité et l'honneur (2).

(i) Le comte Rodolphe de Maistre. — Notice biographique.

(2) En 1804, la Loge ds la Parfaite-Union fut réorganisée à Chambéry. Un Règlement particulier fut adopté dans la séance du « dernier jour du 2^ mois de l'an de la V . • . L . • . 5801. » — Ce règlement se divise en trois parties :

Obligations générales.

Des officiers et dignitaires de la Loge.

Travaux et police.

Tout M . • . doit, dit l'article premier des obligations générales :

1" Garder, surtout vis-à-vis des profanes, un secret inviolable sur les mistères M . • . et sur ce qui se passe en Loge, y apporter l'Esprit d'Aménité, de Docilité et d'Egalité : n'y jamais tenir des discours contraires aux bonnes mœurs, ne s'occuper des objets de politique ou de religion ;

2'' Pratiquer la bienfaisance et secourir les malheureux de toutes ses facultés, ne jamais garder contre des frères initiés un ressentiment, se rapporter dans les affaires M . • . aux moyens conciliatoires que proposera la nzi et se conformer à sa décision ;

3° Ne jamais assembler de comité M . • . sans y être autorisé par délibération expresse de la nzi et ne jamais former de projets attentatoires à ses droits.

Les officiers et dignitaires sont au nombre de dix-sept : I" Le vénérable ; 2° le i^'^ surveillant ; 3"^ le 2^ surveillant ; 4» l'orateur et son adjoint ; 5° le député au G . • . O . • . ; 6*^ le secrétaire et son adjoint ; 7° Le garde des sceaux et archives ; 8° le trésorier ; 9° l'hospitalier aumônier; 10" l'architecte vérificateur de la caisse ; i l'Me 1^'' expert ; 12*^ le 2" expert ; 13" le r**" maître des cérémonies ; 14^ le 2^ maître des cérémonies ;

Le Roi, après avoir parcouru le catalogue, dit au courageux ambassadeur : « Voilà des noms qui suffisent pour me rassurer ; mais dans ce moment où toute réunion est suspecte simplement comme réunion, on ne doit point s'assembler. »

u Une telle sagesse, — raconte de Maistre lui-même (i), — ne souffrait point de réplique. Le comte Frédéric de Bellegarde, alors colonel de grenadiers royaux s'il m'en souvient, fut député pour donner à Sa Majesté la parole d'honneur de tous les membres qu'ils ne s'assembleraient plus sans son congé ; mais la

I ^"^ le contrôleur des banquets ; lO" l'expert couvreur ; 17" l'exvënérable.

La troisième partie — travaux et police — traite ; Des assembk'es. — Des contributions. — Des travaux — Du rang en loge. — De l'élection des otficiers. — Des banquets. — Des fautes. — Des rétributions des grades. — Des membres honoraires — Des congrès et changements de domicile. — Des servants. — Des devoirs de la Loge.

Le règlement se termine ainsi :

Fait et arrêté à l'O . • . de Chambéry, dans un lieu très-fort, très-éclairé et très-régulier, où régnent la Paix, l'Union et l'Harmonie, le 20^ jour du 3'' mois de l'an de la V . • . L . • . sSoi .

Par mandement de la T . ■ . V . ■ . ::j: . • . de Saint-Jean de la Triple-Union.

. ■ . VIERVIL, Secrétaire.

(Archives de M. André Perrin. — Copie conforme à la planche originale contresignée.)

(1) M. Albert Blanc. — Mémoires et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre.

catastrophe générale suivit de près. Laissant de côté la foule qui ne signifie rien, j'ai examiné attentivement la conduite des membres tant piémontais que savoyards qui étaient dans les hauts grades et qui étaient tous parfaitement connus de moi (au nombre de peut-être vingt ou vingt-cinq). Tous ont été dans le parti du Roi, ou nuls; quelques-uns ont honorablement péri pour lui. Il n'en a pas été de même en France, où la même classe ne s'est pas conduite également bien. »

Tout se passa donc au grand jour de la façon la plus correcte. La démarche même du Comte auprès du Roi le prouve surabondamment.

Peut-être cependant faut-il retrouver là l'origine lointaine de cette sorte d'ostracisme dontMaistre fut la victime dans sa carrière de magistrat, et de la suspicion mal dissimulée qui le poursuivit jusqu'à la fin, malgré les éclatants et inoubliables services qu'il avait rendus à son souverain.

M. Albert Blanc (i) semble avoir, à cet égard encore, mis le doigt sur la plaie et, s'il n'est pas permis de partager toujours ses appréciations quant à l'homme politique et à son rôle, n'est-il pas dans le vrai lorsqu'il fait une allusion discrète à cette méfiance inguérissable qui

(i) MéiiL'/res et corn'spjjidaiii'c dlpioni.iiique de Joseph de Ma/stre.

ne fut pas l'une des moindres épreuves de ce grand serviteur ?

« M. de Maistre se fit des ennemis, de ces médiocrités jalouses qui sont implacables partout, mais que l'inaction forcée de la province doue d'une rancune patiente, travailleuse, souterraine. On vint à bout d'empêcher qu'on lui donnât le titre de président du Sénat de Savoie, malgré les intentions du roi \^ictor Amédée III; on jeta dans le cabinet de Turin des germes de méfiance, des demi-révélations présentant M. de Maistre comme un homme dangereux et enclin aux idées nouvelles. Cette accusation resta dans les registres de haute police que consultent les administrations ombrageuses et en sortit à des moments où la décence et le danger commun imposaient pourtant aux malveillants la politique du silence.

(( On verra que sa longue carrière en fut souvent attristée. Dans ses dernières années, il regrettait que la destinée ne l'eût pas placé sur un plus digne théâtre. Ce n'était pas de l'orgueil, car il croyait que son pays natal avait influé sur ses facultés. A la Restauration, il disait à M. de Lamartine :

(( ^'ous avez une belle langue pour instrument de vos idées ; nous n'avons que le jargon de notre Savoie. )>

« Ce double sentiment de défiance de lui-

même et de reproche aux circonstances perce dans ces lignes mélancoliques :

« Quelquefois, dans mes rêves poétiques, j'imagine que la Nature me portait jadis dans son tablier de Nice en France, qu'elle fit un faux pas sur les Alpes (bien excusable de la part d'une femme âgée), et que je tombai platement à Chambéry. Il fallait pousser jusqu'à Paris, ou du moins s'arrêter à Turin, où je me serais formé ; mais l'irréparable sottise est faite depuis le i^'' avril 1734 (i). »

« Il plaisantait souvent de sa qualité de savoyard. En 181 2, à Pétersbourg, chez la princesse Tolstoï, on parlait un soir du comte de Moncenigo, qu'on croyait destiné à la légation russe en Sardaigne. On lui reprochait d'être sujet français, d'avoir tous ses biens en Italie, sous la main de Napoléon, et enfin d'être né à Zanthe.

« — Eh bien ! s'écria M. de Maistre, mais je suis né à Chambéry, moi qui vous parle : preuve que dans ce genre... on se permet tout. »

(1) Joseph de Maistre ici se rajeunissait d'une année, ce qui a entrainé l'erreur commise par la plupart de ses biographes ; mais le doute n'est pas possible à la lecture de son acte de naissance.

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