‹ Joseph de Maistre avant la RévolutionChapitre 13 sur 26 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DEPLÂCEMHN TS PRINCIERS

Les Princes-loups de Savoie. — Coninient ils s'y prenaient pour conquérir le cœur du peuple. — Une page d'un voyageur anglais. — Un sonnet italien. — Voyage du Roi et de la Cour en Savoie. — L'entrée à Chambéry. — Réflexion peu dithyrambique de l'historiographe. — Un niot de la marquise de Gattinara. — Fine réplique du Roi. — Le décret de messidor avant la lettre. — Visite aux provinces. — Lescris dC^ Affranchissement ! » se mêlent aux vivats. — Un mariage diplomatique. — L'alliance française. — Turin boude. — Chambéry s'amuse. — Représentation de gala. — Le répertoire de la troupe. — Le chevalier Roze et sa chronique théâtrale. — Joseph de Maistre mondain. — Ce qu'il pensait de l'art dramatique. — Encore la noblesse et la bourgeoisie aux prises. — Madame Clotilde de France. — Son poitrait. — Son entrée à Chambéry. — Réception princière. — Les uhlans du Petit- Bugey. — Mariage du prince de Piémont à la Sainte-Chapelle. — Arrivée du comte et de la comtesse de Provence. — Départ du Roi. — Le trait du Parthe.

Le marquis Costa de Beauregard, dans son Homme d'autrefois, a défini d'un trait l'état des esprits en Savoie, sous ce règne de Victor - Améde'e III qui, commencé sous de si brillants auspices, devait être traversé par de si terribles épreuves :

« Une chose demeurait debout, c'était Taffec-

tion des gens de Savoie, non pas pour la monarchie, mais pour la personne même du Roi. Ces Princes- loups , comme les appelait naguère M. Thiers, étaient de rudes soldats ; le peuple aime la bravoure et ne comprend guère la grandeur qui attache au rivage. Ils étaient simples, d'ailleurs, familiers et bons, parfois jusqu'à la faiblesse. »

L'affection pour la personne même du Roi, laquelle résiste à l'affaiblissement du sentiment monarchique, est encore un trait de ressemblance entre le Savoyard du bon vieux temps et le Français de l'ancienne France. L'analogie est manifeste dans cette page d'un voyageur anglais traduite par Moore, que Joseph de Maistre a prise pour thème de ses Fragments sur la France :

« L'amour et l'attachement du Français pour la personne de ses rois est une partie essentielle et frappante du caractère national...

(( Quoique le Français sache que son Roi est de la même trempe et susceptible des mêmes faiblesses que les autres hommes, tandis qu'il fait l'énumération de ses défauts et en plaisante tout en s'en plaignant, il ne lui est pas moins attaché par un sentiment qui tient également de l'amour et du respect, espèce de préjugé d'affection tout à fait indépendant du caractère du monarque.

« Le mot roi excite dans l'esprit d'un Fran-

çais des idées de bienfaisance, de reconnaissance et d'amour, en même temps que celles de pouvoir, de grandeur et de félicité.

(( Les Français accourent en foule à Vqvsailles les dimanches et les fêtes, regardant le Roi avec une avidité toujours nouvelle, et le voient la vingtième fois avec autant de plaisir que la première.

« Ils l'envisagent comme leur ami, quoiqu'ils n'en soient pas connus; comme leur protecteur, quoique rien ne soit plus à redouter pour eux qu'un exempt ou une lettre de cachet ; et comme leur bienfaiteur, en gémissant sous les impôts... Ils louent et donnent une grande importance aux actions les plus indifterentes de sa part ; ils pallient ou excusent ses faiblesses ; ils imputent ses erreurs et ses fautes à ses ministres ou à d'autres mauvais conseillers qui, ainsi qu'ils l'affirment avec confiance, ont, pour quelque vue condamnable, cherché à lui en imposer et perverti la droiture de ses intentions (i)... «

A la lecture de ces lignes, ne se prendra-t-on pas à songer à cet enthousiasme naïf de nos pères, auquel le chevalier Roze finira lui-même par se laisser entraîner, malgré son antipathie pour les traîneurs de sabre et les accapareurs piémontais, en dépit de ses réflexions sarcastiques sur les fautes du gouvernement ?

(i) Lettres d'un voj>ageur anglais sur la France, la Suisse et l'Allemagne. — Tome i, lettres vi & vu.

Le Roi apparaît, et tous les griefs se dissipent comme par enchantement. Les intermédiaires maladroits sont supprimés et la lune de miel entre lui et le peuple recommence un nouveau quartier. Ils savaient d'ailleurs si bien, ces Princes-loups, que « la plus noble et la plus sûre des sciences est celle de la bonté (i) ». Ils possédaient au suprême degré, avec ce flair politique qui les rendait des loups à l'extérieur, cette humeur débonnaire d'agneau couronné qui, à l'intérieur, leur assurait l'amour quand même de leurs sujets. Le peuple, avec eux, ne songea que bien tard à s'émanciper, à réclamer sa part du gouvernement ; car le Roi méritait bien le nom de « père de la patrie » et, maître à la maison, veillait par lui-même aux besoins de tous ses habitants.

Quand il vient visiter son pays de Savoie, le Roi y arrive en bourgeois, sans apparat, sans prendre la peine d'endosser l'habit de cérémonie, ni de « secouer la poussière de la route ». — Laissez venir à moi mes enfants, — il n'y a pas de différence entre les grands et les petits, tous peuvent l'approcher ; à tous, il tendra la main ; aux plus humbles, il prêtera l'oreille. Il fait son enquête sur place, il convoque, il interroge les notables, les conseillers, les « hommes

(i) M. Emile Olivier. — Disc ours à l' Académie Française du 24 novembre 1892.

désintéressés et de poids ». — Envers tous, il se montre « plein de bonté et de bonnes intentions »), et non par diplomatie, mais sans prendre un masque ni forcer sa nature : « ce sentiment lui coûte peu (i) ». C'est une vertu de sa race, il l'a dans le sang.

VoWk la vraie cause de rattachement de la Savoie à ses anciens princes. Ils sont paternels et, de la, populaires. Si les sujets regimbent et se récrient contre les abus du pouvoir, ce n'est pas au Roi qu'ils s'en prennent. — Le Roi, c'est Tarche sainte. — Ah ! si le Roi le savait! Pourquoi, grand Dieu, y a-t-il assez de piémontais pour empêcher la lumière de pénétrer jusqu'à lui ?...

Victor-Amédée III était bien l'homme, leroj de sa race. Le mot du Chevalier est juste : « c'était le prince bon et à bonnes intentions (2) » On l'a comparé à Louis XVI ; il en eut les vertus et la faiblesse, et son désir de bien faire le conduisit souvent à tout bouleverser dans l'armée, dans Fadministration, dans les finances, — ce que le Chevalier appelait des enfant... en s'arrètant pour ne pas achever le mot.

Victor-Amédée n'en fut pas moins Tun des princes les plus méritants de cette longue d\nastie qui, de Humbert-aux-blanches-mains, aboutit en ligne directe à Humbert III, le roi du

( I ) Journal du chevalier Ro{c {2) Journal du cbrcalier Ro;c'

royaume transformé, agrandi et déplace' de son premier champ d'action. Piémont et Savoie, si peu d'accord d'ordinaire, unirent leurs acclamations pour saluer son avènement.

En Piémont, un Alfieri au petit pied, lors du départ de Victor-Amédée III pour la Savoie, composa ce sonnet qui franchit les Alpes et que le Chevalier consigna religieusement sur ses tablettes (i) :

Il viaggio del tuo Re sciivi, dicea Il Genio del Piemonte che'l seguea ; Ei narrava gli eventi, ed io scrivea :

Signor, quand 'oltie l'Alpi il pie nioveste E l'Alpi il loro Re vedero in voi, Tal dir rimbomba, che discosse e deste Pur l'ombre auguste di Sabaudi eroi.

QLial sia, dicean frà lor pensose e meste Di tanta gioia cagion frà noi ?

Voci di fida gente, ah ! son pur queste Cli'un di sol tributava a Prenci suoi.

Ma quando Umberto, raggirando il ciglio, Ravisô in voi di sua gloria l'erede Pien di virtij, di senno e di consiglio.

Ah ! disse ad Amedeo : d'amore e di fede Quai omaggio non merta un tanto figlio, Se in lui un padre, un Re ciascun or vede ? (2)

(1) Archives de Saint-Genix. — Sonnet inédit.

(2) En ne s'en tenant pas servilement au mot à mot, ce sonnet peut être traduit de la manière suivante :

AVANT r,A REVOLUTION 247

Le chevalier Roze, lui, tout royaliste qu'il fût, n'était pas enclin au dithyrambe... Si les carrosses de Sa Majesté ne sont pas d'une correction irréprochable, il le dit « sans bargiiigjier. »

Le Roi a fait son entrée à Chambéry, le 20 juillet 1773 : (( L'arrivée du Roi et d'une

<x Raconte le voyage de ton Roi, me dit le génie du Pié- « mont qui suivait le Prince; il narra les événements et moi. « j'écrivis :

« Sire, quand vous avez porté vos pas au delà des Alpes et « que les Alpes eurent reconnu leur Roi. la grande nouvelle en « retentit si fort qu'elle alla faire f.émir et réveiller jusqu'aux « ombres augustes des héros de la Maison de Savoie.

« Quelle est donc, dirent ces ombres pensives et mornes, la « raison de cette grande allégresse qui arrive jusqu'à nous? — « Ah ! ce sont les acclamations de nos peuples fidèles qu'ils « ne firent jamais entendre que pour leurs princes. »

<^ Mais, Sire, lorsque Humbert, en rouvrant les yeux, reconnut en vous l'héritier de sa gloire tout rempli de vertu, de fermeté et de droiture:

« Ah ! dit-il à Amédée. quel hommage d'amour et de fidélité ne mérite pas un si noble descendant, puisque, en ce jour, chacun reconnaît en lui un père et un Roi ! •>

partie de sa Cour, le 20 sur les midi et demi, n'a rien eu de bien pompeux; en équipage de voyage, lui et sa suite n'avaient rien de bien remarquable que la poussière dont ils étaient couverts ; il a trouvé l'intérieur du palais fini et les dehors presque achevés ; s'il en eût vu les ruines, il aurait été frappé d'étonnement de voir un tel ouvrage s'exécuter dans trois mois ; il fait beaucoup d'honneur à l'architecte... »

Le Chevalier est sobre de détails sur cette première entrée, qui ne paraît pas avoir eu l'heur de lui plaire... Et pourtant. Intendant et municipalité ont fait grandement les choses. La Cour arrive par la route d'Italie, pénètre dans le faubourg Montmélian, suit la rue Croix d'Or, la place Saint-Léger, la Grand'Rue, pour se rendre au Château. Les maisons, sur tout cet itinéraire, étaient tendues de tapisseries.

Quand le carrosse royal est signalé, toutes les cloches se mettent en branle. Les boites retentissent. Au château, le Sénat assemblé, en robe de parade, est conduit par le Premier Président, ayant à ses côtés le président Maistre et messire François, le président jubilé (i) l'arrêtiste du Sénat, « l'homme au parler long, diffus, point orné, au babil intarissable et indis-

(1) Honoraire.

cret » ( 1 ) auquel le malin Chevalier applique ces vers du poète :

Indoctuni, doctumque fugat lecitator acerbus, Qiieni verô arripuit. tenet occiditque legendo : Non missura cuteni nisi plena cruoris hiendo...

Joseph de Maistre figure dans l'état-major de l'avocat fiscal général avec son ami Salteur; puis viennent l'Archevêque de Tarentaise, les Evéques de Grenoble et de Genève ; les dames de la noblesse ayant à leur tète la comtesse de La Tour; les gentilshommes, présentés par M. d'Oncieu, chevalier grand-croix des SS. Maurice et Lazare, que Roze appelle u un homme facétieux, plein d'érudition et de connaissances, le plus bel esprit peut-être de la Cour et certainement le plus gourmand des Savoiards. (2) » Quant à Roze lui-même, il est perdu, sous une humble robe de laine noire, dans les rangs du barreau et il contemple d'un œil narquois toute cette pompe, étudiant les silhouettes qu'il fixera le soir dans son journal...

Il est une heure de l'après-midi quand Leurs Majestés et Son Altesse Royale Monseigneur le

(\) Journal du chevalier Ro^e.

(2) Journal du chevalier Ro{e

25o JOSEPH DE MAISTRE

Prince de Piémont mettent pied à terre et montent à leurs appartements , précédés par le Grand Chambellan, M. de Saint-Marsan, qu'une intrigue de palais ne devait pas tarder à renverser (i). Le Roi envoie immédiatement son maître des cérémonies, le chevalier de Villenovette, pour remercier la noble assistance et rengager à se retirer.

A cinq heures du soir, arrivée du duc et de la duchesse de Chablais. Le lendemain, à la première heure, vient le tour des Princesses, sœurs du Roi. A dix heures du matin a lieu, au Château, la cérémonie du baisemain. Le clergé est présenté par Mgr l'Archevêque de Tarentaise; la magistrature, par le Premier Président. Évèques. abbés commendataires , claustraux et officiaux, présidents, sénateurs effectifs et honoraires, magistrats du parquet de l'avocat fiscal général et de l'avocat des pauvres, jusqu'au secrétaire civil et au greffier criminel, tous défilent dans leur ordre, — le décret de messidor avant la lettre. Puis voici les quatre syndics, ayant à leur tête le marquis de Faverges, premier syndic, « qui tourne un

(i) Il fut remplacé par le comte Malines, collier de l'Ordre et gouverneur du Prince de Piémont.

(^Journal du chevalier Ro^e.)

fort beau compliment. « Même cérémonial , dans le même ordre, auprès de la Reine; enfin, au courant de l'après-midi, à l'égard des Princes et des Princesses (i).

Pendant trois jours, ce ne sont que promenades triomphales à travers la ville, acclamations enthousiastes, réceptions fastueuses à la Cour. Des fontaines de vin coulent sur la place de Lans. Sénateurs et boutiquiers ont mis la clef sur la porte. C'est le chômage de l'enthousiasme, la grève de la tidélité. On s'en donne à cœur joie le jour ; la nuit, on chante, on danse et l'on illumine. L'Intendant a demandé un minimum de deux chandelles par fenêtre sous peine de vingt livres d'amende ; on lui en accorde le double, le triple, et tout le monde est content...

« Le 23, continue le Chevalier (2), toute la Cour est partie pour les provinces de Genevois, Foiissignées (3) et Chablais, d'où elle a été de retour le 27 juillet : partout elle a été reçue comme ici avec les applaudissements et les transports de la joie la plus vive. Le Roi a montré partout la plus grande affabilité; ce sen-

(i) Archives du Sénat. — Livre du Cérémonial.

{2) Journal du chevalier Ro^e.

(^) Faucignv. — Les provinces de Genevois, de Faucigny et de Chablais correspondaient au territoire actuel du département de la Haute-Savoie.

timent lui coûte peu ; il est plein de bonté et de bonnes intentions ; il a été fort satisfait de son voyage, et, prenant en considération les clameurs des habitants de quelques campagnes qui ont mêlé les acclamations de Vive le Roi! avec les cris redoublés âC Affranchissement ! les plaintes que lui ont faites les députés de certaines paroisses et les représentations de quelques personnes désintéressées et de poids, il a témoigné la surprise de voir la délégation s'occuper si peu et a même manifesté son mécontentement ; il a donné des ordres pour faire reprendre à rEdit(i) sa première activité et l'on espère qu'il enverra de Turin de nouvelles instructions propres à donner aux affranchissements un cours fixe et aisé. »>

L'enthousiasme de l'ancienne capitale se communique d'ailleurs, comme une traînée de poudre, à toute la Savoie. Ce fut un voyage triomphal ; mais, nulle part, peut-être, la joie délirante de ce bon peuple ne se manifesta avec autant d'expansion que dans la petite ville de Rumilly, la cité fidèle, celle qui, en i63o, sommée de se rendre aux armées françaises, sur la nouvelle que Chambéry et Annecy avaient ouvert

(i) 11 s'agit ici de l'Edit d'affranchissement des droits féodaux, que la délégation gouvernementale de Savoie appliquait avec une certaine mollesse, au grand mécontentement de la population.

leurs portes, répondait fièrement : E capoë ! (i) et se faisait enlever d'assaut, après une héroïque résistance.

Ici encore, un historien du crû a laissé le récit naïf et touchant de la réception faite à Sa Majesté :

« Il fut ainsi, — dit l'auteur, d'un ton académique et solennel (2), — qu'en 1773, dans le courant du mois de juillet, le roy^^ictor-Amé III, notre bien aimé duc et maître, vint en Savoye avec la majeure portion de la famille royale, époque dont sera fait mention dans les siècles les plus reculés, soit par l'auguste mariage du prince de Piémont, premier né de la maison de Savoye, avec madame Clotilde de France, soit par les admirables entrevues de la cour de Sardaigne avec une portion de celle de France, qui vint à Chambéry à la suite de ce même mariage, qui fut célébré en cette ville avec toute la pompe et la magnificence dignes de ces deux Cours, soit encore par les réjouissances qui se sont faites dans chaque ville, bourg et village de ce

(i) £/ quand même ! — Cette réponse épique est devenue la devise de la ville de Rumilly.

(2) Archives de Rumilly. — Mémoire pour les successeurs de la Compagnie des Che-valiers-tireurs de la ville de Rumillj' réjléchi sur l'arrivée du roy yictor-Àmédée III, en Vannée /Jji, dans son duché de Savoie. Ce récit est inséré au Reoi<,tre des Chevalierstireurs.

2b4 JOSEPH DE MAISTRE

duché, dont la relation serait trop longue, et sur le re'cit desquelles on pourrait à l'avenir former des doutes si on n'en laissait fidellement les circonstances. »

L'auteur, avec l'esprit particulariste qui régnait alors, s'inquiète peu de ce qui se passait ailleurs... Il lui suffit de constater que sa petite ville n'a pas failli à son vieux renom de fidélité :

(( Il nous intéresse peu, dit-il, de laisser des mémoires sur la manière dont ce Roy bien aimé a été accueilli dans chaque ville et bourgade du Duché, les fêtes générales que l'on fit dans chaque endroit au bruit des armes, des danses et des chants d'allégresse. Il suffit pour notre satisfaction de laisser à nos successeurs le présent écrit, qui est la pure vérité... »

Sa Majesté, accompagnée de Mgr le duc de Chablais, son frère, avait quitté Chambéry le 2 1 août. Yenne reçut le même jour la visite du Roi qui, le lendemain, 22 août, passa par Chanaz, visita les digues du Rhône et vint coucher à Serrières. Le 23, Sa Majesté visita Seyssel, dîna à Frangy et prit le chemin de Rumilly.

Il était cinq heures du soir. La Compagnie des Chevaliers-tireurs, en grande tenue, à cheval, la carabine au poing, était allée à sa rencontre. On signale l'approche du cortège royal ; arrivé devant l'escadron, qui l'acclame avec enthousiasme, le Roi fait arrêter sa voiture. Le « sei-

AVANT r.A REVOLUTION 2DD

gneur capitaine Dasnières » lui adresse les hommages des Chevaliers-tireurs; et bientôt cortège et compagnie partent au galop pour Rumilly.

Elle était, certes, belle à voir la vieille cité, qui avait revêtu ce jour-là ses plus beaux atours, sans rien perdre de ce cachet fruste, de cet air moyen âge que lui donnent les méandres capricieux de ses rues, les sombres arceaux de ses portiques, les tours, les pignons, les colonnades et les façades ouvragées de ses maisons. Le Sapennais (i) avait fourni ses sapins les plus droits et les plus drus ; de riches tentures couraient le long des demeures ; les fleurs et la mousse formaient un tapis naturel sous les pas de l'auguste visiteur.

A son entrée, le bourdon de l'église, donné en 1639 P^^' Christine de France, entonne son chant solennel. Vingt boites renvoient aux échos de la Néphaz et du Chéran (2) le bruit de décharges, auxquelles se mêlent les vivats d'une foule délirante. La Légion albanaise (3), dra-

(i) Montagne boisée de sapins, qui sépare la vallée de Rumilly de celle de la Chautagne.

(2) Les deux rivières qui se réunissent à Rumilly pour aller, non loin de là, se jeter dans le Fier. Le Fier lui-même se joint au Rhône, à Chàteaufort, près de Seyssel,

(3) Milice formée à l'occasion de la venue du roi.

2bt) JOSEPH DE MAISTRE

peau déployé, présente les armes « sans tirailler ». Les trois syndics, Thomas Descostes, Michel Jacquier et Joseph-Martin Anthonioz s'avancent, porteurs du bâton d'ébène à pommeau d'argent sur lequel sont gravées les armoiries de Rumilly. Le noble Conseil est derrière eux. Ils présentent à Sa Majesté les clefs de la ville. Le cortège passe sous un arc de triomphe, traverse le pont à deux arches qui dominait alors le Chéran, foule les ruines du Château où le prince Gem, frère de Bajazet II, fut retenu prisonnier, et arrive à la place de l'Hôtel de Ville. Là était rangée la Légion des campements, sous les ordres du lieutenant-colonel de Chàtillon. Le Roi descend de voiture, monte à cheval et passe en revue cette légion, la compagnie des chevaliers-tireurs et la milice bourgeoise.

Après un Te Deum à l'église paroissiale , où elle est reçue par le révérend curé, à la tète d'un nombreux clergé. Sa Majesté vient se reposer à l'hôtel de Juge, qui lui sert de résidence. Dans le grand salon du premier étage, orné de magnifiques tentures, le premier écuyer introduit bientôt « les nobles Syndics et Conseil ». Suivant les prescriptions du comte de Latour(i), Thomas Descostes fait « un compliment court, relatif à la circonstance » et Sa Majesté y répond par quelques mots gracieux pour sa fidèle ville.

(i) Le maître des cérémonies.

AVANT LA RLVOLUriON

« Deux heures après, dit le chroniqueur, le Roy fit demander les Chevaliers-tireurs (avantage que nous eûmes sur les autres corps). La compagnie entra à la suite de ses officiers dans la salle d'audience, où elle fut reçue avec toutes les marques possibles de bonté. Le Roy loua beaucoup l'uniforme. Voici mot à mot les termes dont il se servit : « Voilà un foj^t joly unifo7V7ie\ je verray avec plaisir qu'on le perpétue et qu'on travaille à augmenter la compagnie ». Non seulement il ne se contenta pas de gracioser la généralité ; mais encore sur l'annonce de MM. les officiers, qui eurent la généreuse précaution de mettre en avant tous ceux de la compagnie qui avaient eu l'honneur de servir dans les troupes de Sa Majesté, elle témoigna à ces derniers des marques singulières de distinction. On ne doit pas omettre que le tableau de la compagnie luy fut remis ; elle eut la bonté de le voir et, l'ayant parcouru, elle le mit dans sa poche en disant : « J'ay déjà trois mille hommes en tabelle dans la Savoye qui pourront bien me set^vir dans l'occasion ».

« Sa Majesté allait donner congé aux chevaliers lorsque M. notre capitaine, se prosternant devant elle, lui demanda l'agrément du baisemain, î^lle répondit d'un ton affable : « Avec plaisir, je vois bien qu'il faut faire le tour ». Et Sa xMajesté fit en même temps baiser la main de son frère Mgr le duc de Chablais.

« Le soir, un diner d'apparat fut donné à Sa Majesté. Les hauts personnages de la cour, les nobles syndics et les chefs de corps y assistaient. Au bas de ce palais d'un jour, la Légion albanaise monte la garde d'honneur. Il y a une escouade de quinze hommes à chaque porte ; ces bons bourgeois, sous leur costume bleu, gardent un sérieux imperturbable et se mettent en quatre pour contenir ces flots de peuple qui voudraient pénétrer dans la demeure royale. La consigne avant tout ! hommes et femmes sont égaux devant leurs chapeaux galonnés, et la jeune et sémillante Rumillienne elle-même ne peut arriver à corrompre ces impassibles grenadiers pour jeter un simple regard dans la cour de l'hôtel...

Mais la nuit, une nuit sereine et étoilée , vient d'étendre ses voiles. La ville entière s'illumine comme par enchantement ; depuis la maison cossue du riche bourgeois jusqu'à l'humble demeure du pauvre artisan, tout resplendit de lampions, de guirlandes, d'écussons au chiffre de Sa Majesté ; un immense feu de joie éclaire de ses lueurs fantastiques le Burgi forum (i). Sur les ruines du Château, une tente abrite un banquet de quatre-vingts couverts : c'est la Com-

(i) La place de l'Hôtel-de-Ville est désignée dans les anciens titres par cette appellation.

pagnie des chevaliers-tireurs qui fête les officiers de la suite du Roi. « On tire les santés au bruit des instruments ; après quoy on danse jusqu'à deux heures du matin. »> Les fusées du conseiller Durhone s'élancent dans la nue aux acclamations du peuple et viennent éclater contre les parois du Chéran.

Mais ce n'est pas la ville seule, c'est la vallée entière qui est illuminée : toutes les collines qui s'élèvent autour de Rumilly ont leurs sommets enflammés : Saint-Eusèbe, Thusy, Hauteville, Marcellaz, Boussy, Marigny, Massingy, Moye, Lornay et même les rocs grandioses du val de Fier projettent dans les cieux les teintes rougeàtres d'un immense incendie.

Le lendemain, avant son départ, le Roi passa une seconde fois en revue, sur la place d'armes, les troupes de la garnison et les milices urbaines ; « et nous eûmes le bonheur de l'accompagner dans le même ordre que la veille jusqu'au

hameau de Martenex (i) Et nous revînmes

dîner chez l'hôte Ringuet.

« Voilà auvray, — dit en terminant l'enthousiaste et intéressant narrateur — ce qui s'est passé dans cette journée que nous compterons pour la plus agréable de nos jours et après laquelle nous ne sommes point jaloux de ce

(1) Petit village situé entre Rumilly et Albens, sur la route de Chambéry.

qui pourra arriver de gracieux à nos arrièreneveux. )^

Pensée aimable qui dot un sincère re'cit!...

Le 24 août Sa Majesté' était de retour à Chambéry où nous allons la retrouver animant de sa présence les fêtes splendides qui y furent données à 1 occasion du mariage du Prince de Piémont avec Glotilde de France...

Ce mariage diplomatique ne faisait que rapprocher davantage encore les deux maisons royales de France et de Savoie. C'était, depuis quatre ans à peine, la troisième union qui fût conclue entre elles, puisque Joséphine de Savoie avait épousé le comie de Provence en 1771, et sa sœur, Marie-Thérèse, le comte d'Artois en 1773.

Les Piémontais voyaient avec défaveur cette alliance nouvelle qui avait faire dire au Roi : « Nous voilà Français au moins pour trois générations ! » — On soupçonnait même le cabinet de Turin, dès ce moment-là, de n'être pas éloigné, moyennant certaines compensations, d'abandonner la Savoie et le comté de Nice a la France et de permettre à celle-ci de conquérir pacifiquement sa frontière naturelle au sud-est.

Chambéry laissait crier les Piémontais et

AVANT LA REVOLUTION 2b I

jouissait , sans souci du lendemain , de ces fêtes vraiment royales où il retrouva, pendant un mois, l'illusion d'être redevenu la capitale. • Le Roi y dépensa le prix de son hôtel des Célestins de Lyon qu'il venait de vendre; nobles et bourgeois rivalisèrent d'enthousiasme et de sacrifices pour recevoir Sa Majesté avec un luxe dont celle-ci ne put s'empêcher de manifester quelque étonnement, en présence des dames d'honneur de la Reine. — « Ils ne font que ce qu'ils doivent, » dit la marquise de Gattinara, l'une d'elles. — « Oui, mais ils doivent peutêtre ce qu'ils font « , répliqua finement le Monarque. — « C'était la vérité, dit M. Albert Blanc, ils n'étaient pas riches ; mais pour l'historien et l'antiquaire, dans les races et les monnaies, le poids de l'or n'entre pas en comparaison avec l'ancienneté et la pureté du coin, (i) »

Le 26 août eut lieu l'inauguration du théâtre que la bourgeoisie, constituée en société, avait fait construire. L'ami de Joseph de Maistre n'approuve pas fort l'entreprise et prend un ton de Cassandre pour la critiquer :

(( Le 26, s'est faite l'ouverture du Théâtre Royal, de cet édifice coûteux et peu solide, que l'amour du plaisir décoré du beau nom d'amour du Roi, et plus que cela, la cupidité ont élevé.

( 1 ) 'J^cmoires et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre.

L'on a toujours pensé que ce serait une entreprise hardie que d'élever un théâtre dans une ville aussi petite, aussi pauvre que Chambéry ; quelques prognostiqueurs sinistres ont osé prédire qu'au bout de dix ans les entrepreneurs seraient réduits à le louer aux fourriers de la cavalerie pour servir de magasin à foin. Puisse cette prophétie funeste ne s'accomplir jamais ! Le bon goût et les belles-lettres y gagneront encore plus que les mœurs n'y perdront; car jamais chez nous les richesses, l'abondance et le luxe ne nous monteront à ce ton de luxe qui corrompt et avilit les âmes ; jamais non plus, simples et occupés d'ailleurs comme nous le sommes pour la plupart, jamais nous ne prendrons ce caractère de frivolité, de galanterie, qui a fait abandonner le bon sens pour un vain ton de prétendu bel esprit qui a confondu, anéanti tous les sentiments d'honnêteté, tous les principes de vertu chez nos voisins... »

L'esprit provincial s'épanouit ici dans toute sa suffisance et sa pruderie si prompte à effaroucher. Le Chevalier se défend d'être un danseur ; il va nous montrer qu'il est du moins... un calculateur et que, ce qu'il voit de plus remarquable dans le nouvel édifice, est le prix de revient :

« Le juste prix de l'édifice tout décoré et complet est un mystère que la curiosité publique n'a pas pu percer ; l'on aperçoit seulement dans

les propos des entrepreneurs un air de mécontentement qui justifie les plaintes qu'ils forment des ingénieurs. L'on croit que le théâtre tout orné, quoique en bois dans l'intérieur, leur revient à Go.ooo livres au moins, ce qui forme le double de ce qu'ils croyaient dépenser. Pour moi, je ne doute pas qu'en donnant la comédie tous les deux ans, et en prenant, comme cette année, le cinquième de la recette, ils ne tirent l'intérêt de leur argent, et que cet argent ne soit aussi avantageusement placé que s'il était appliqué à bâtir des maisons... »

Cependant les décors du théâtre, mieux partagés que les carrosses de Sa Majesté, ont trouvé grâce devant le terrible censeur :

« Heureusement pour le public, le célèbre Gagliani, ce décorateur le plus habile de l'Europe, qui fait le charme de l'Italie, s'est trouvé à Chambéry où il est venu peindre les plafonds du Château ; il a fait des scènes parfaitement bien entendues, soit par les illusions de la perspective et les beautés de l'ensemble, soit pour la pure vérité, la délicatesse des coloris. De ce dernier genre est la campagne et plusieurs autres morceaux de ce détail, par exemple le plancher dans la maison rustique, la chaumière, la pyramide destinée à orner une place ou à former un tombeau ; du premier genre sont la prison, la cuisine rustique, le petit salon ( i ).

(i) Le Chevalier veut évidemment parler ici des décors.

« Il ne faudrait à ce grand peintre qu'une connaissance un peu plus profonde du dessin et de Tarchitecture composite dont il a oublié souvent les règles les plus simples ; nous aurions encore désiré qu'il se fût souvenu qu'il ne travaillait que pour un petit théâtre ; il eût mieux observé les proportions de la perspective, on n'apercevrait pas dans ses décorations des objets qui paraissent monstrueux, et l'on ne serait pas obligé de se reculer au fond de la salle pour les admirer. »

Le chevalier Roze était-il bien sincère ? N'essayait-il point, par ces critiques quelque peu acerbes, de se faire pardonner à lui-même les représentations de gala dont il paraît avoir été l'un des habitués, — en tout bien tout honneur, sans doute, car il n'était pas homme à s'enflammer comme ce bourgeois de Chambéry dont il parle dans son journal, et auquel une des plus séduisantes actrices de la troupe, M'^^ Dorneval, dans VAmoureux de quinze ans, avait fait, parait-il, perdre la tète a avec sa figure intéressante et enfantine, sous l'habit du jeune héros, faisant l'illusion la plus parfaite... (i) »

L'ami de Joseph de Maistre nous donne ensuite son sentiment sur la troupe et le répertoire :

( I ) Journal du chevalier Ro^e.

« Le Roi a assisté à la première représentation avec toute sa Cour, et dès lors régulièrement trois fois par semaine toute sa suite y a eu l'entrée, d'après les intentions du Roi qui a déclaré vouloir lui procurer ce plaisir, pour la dédommager sans doute du désagrément d'être avec nous ; en effet, pour y avoir assisté environ une trentaine de fois, le Roi a donné 700 livres à la troupe et autant aux entrepreneurs ; cette somme, avec au moins 5. 000 qu'a dû leur rendre de produit net le cinquième de la recette, fait déjà un intérêt assez honnête.

« A la première représentation et, dès lors, à tous les événements heureux qui intéressaient le Roi, à la naissance du duc d'Angouléme, son petit-fils, à la célébration du mariage du F*rince de Piémont, faite à Paris, à l'arrivée de Madame Clotilde, son épouse, au jour de la naissance de cette dernière, la joie publique et l'attachement de tous nos citoyens pour leur Roi ont éclaté par de grandes acclamations, des cris redoublés de Vive le Roi! dont on a fait retentir la salle de spectacle ; et, pour y répondre, les acteurs de l'opéra chantaient de mauvais couplets à l'honneur du Roi et de sa famille, tous de la composition de Sénépart, le directeur de la bande, ou de quelqu'un des Apollons affamés qui la suivent... »

Le Chevalier est animé d'un esprit de dénigrement que rien ne peut apaiser. — Si le

Roi invite sa suite piémontaise aux représentations, c'est pour la dédommager de l'ennui d'être en compagnie des Savoyards. — Les acteurs sont traités comme la bande à Mandrin ; et la cantate en l'honneur du Roi est elle-même... exécutée par cet impitoyable exécuteur. Était-il l'écho de la pensée de Maistre ou ne traduisait-il que ses seules impressions en formulant ainsi son jugement sur les artistes?...

« La troupe, en général, était fort au-dessous du médiocre. Michu, le valet, et la Pierson, la soubrette, étaient assez bons dans le bas comique, mais incapables cependant l'un et l'autre de s'élever jusqu'au comique de caractère ; à l'opéra, le Maître de Chapelle, très entendu à l'orchestre, formait un acteur dont le jeu était de la plus grande vérité et très varié, un acteur excellent pour la pantomime et dans le genre de Callot ; les voix de femmes étaient passables, la Romanci avait un organe flexible, donnait beaucoup de grâce à son chant et concevait assez bien un rôle ; la Dorneval avait la voix plus juste, plus étendue, articulait mieux... »

Le Chevalier s'en prend maintenant à un comique qui eut en France son heure de vogue. On l'applaudissait à tout rompre à Paris ; la province, elle, se montre plus réservée et plus difficile :

« Un acteur justement célèbre, Aufrène, nous a dédommagés de la médiocrité de la

troupe. Capable de se prêter à plusieurs genres différents, en cela supérieur aux Lekains, aux Moles, etc., il excelle dans le comique larmoyant, dans le comique bourgeois ; le son de sa voix naturel et aisé, sa déclamation un peu ralentie, les inflexions les plus justes, des attitudes vraies semblaient persuader que c'était un père tendre qu'on entendait dans le Père de famille, dans Eugénie, dans le Boiiri^u bienfaisant ; j'exige encore de lui, pour le rendre absolument parfait dans ce genre, un geste un peu plus varié et moins fini. Il me paraît qu'il n'y a que la tragédie qui comporte un geste entièrement développé et arrondi, parce que c'est le seul genre où la déclamation soit assez ralentie et le ton de voix assez enflé pour permettre les grands mouvements, des attitudes préparées, des ports de bras graves et décides, une physionomie bien prononcée et expressive. »

N'y a-t-il point ici comme un écho des appréciations de Maistre, présentées sous la forme piquante à laquelle le Chevalier avait coutume d'accommoder les hommes, les choses et les événements ?...

« Aufrène a saisi avec assez de justesse le comique de caractère ; il a rendu avec beaucoup de vérité Le Bourru bienfaisant. Le Jaloux désabusé, Ésope à la Cour ; mais son organe faible et délicat ne se prête pas au débit fort et majestueux de la tragédie ; il ne réussit pas

aussi bien à chausser le cothurne, parce qu'il ne prend pas aisément la dignité d'un grand personnage ; le costume du rôle héroïque semblait perdu dans Auguste, dans Nemours, dans Henri IV.

(c Cet acteur est pénétré de son propre mérite, et ce sentiment entraîne chez lui la grande délicatesse, dont il est ordinairement accompagné; Aufrène a témoigné du mécontentement et de la surprise de ne pas voir la salle se remplir toutes les fois qu'il jouait, de n'y pas observer une attention plus marquée quand il parlait, de n'y être point appelé et félicité par la Cour. Soit que le Roi en ait été informé et que, par une marque de sa bonté ordinaire, il ait voulu donner à Aufrène la satisfaction de recevoir de lui un compliment, soit que celui-ci ait demandé de lui-même une audience, il en a obtenu une, et il est sorti publiant partout la grande affabilité de notre Monarque qui lui a fait, dit-on, présent de vingt-cinq pistoles... »

Nos graves magistrats savaient, on le voit, s'ériger à l'occasion en critiques d'art. Rien de ce qui concernait la langue et la littérature françaises ne leur était étranger ; ils suivaient

avec une attention passionnée le mouvement intellectuel, lisaient les encyclopédistes, prenaient parti dans les querelles d'école, blâmaient la frivolité de leurs voisins de France et n'en allaient pas moins demander au théâtre la satisfaction d'un goût éminemment françciis, d'ailleurs moins disposés à applaudir qu'à user du droit qu'on achète en entrant.

Joseph de Maistre, lui aussi, sacrifiait à la tendance de ses contemporains. On se le représente, à le voir dans ses ouvrages, comme une sorte de prophète, ne descendant jamais des cimes, indifférent aux actions de la vie courante; c'est, dirait-on, un m\stique uniquement préoccupé des grands problèmes de l'au delà. Il n'en est rien, ou plutôt il y a chez lui deux hommes: le bénédictin, ayant accumulé une somme énorme de savoir, le penseur autoritaire, méprisant et hautain, aux doctrines absolues, « ayant acquis dans la séquestration de sa vie comprimée, comme on l'a dit (i), la rigidité magistrale des moines de Zurbaran. » Mais, à côté de ce personnage, il y a l'homme du monde, point rigoriste, sans raideur, gai, spirituel, aimable, aussi tolérant et bienveillant qu'il est tranchant et redoutable quand il brandit sa plume des

(i) M. Albert Blanc. — Mémoires et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre.

grands jours. En gentilhomme distingue', galant, accessible à toutes les séductions, à toutes les manifestations du beau, il ne dédaignait point les petits plaisirs de la vie mondaine et savait prendre sa part des « journées anglaises » de l'époque. On le voyait aux côtés du Chevalier et de Salteur : à l'orchestre il y venait se délecter du répertoire classique, saluer le passage des artistes en renom et au besoin exécuter d'un trait, d'un mot autrement mortifiant que les tirades grincheuses de son ami Roze, les réputations artistiques les mieux établies.

Ah ! c'est que le maître est difficile à contenter ! Son esprit adéquat, raisonneur et tout d'une pièce, même en matière d'art, n'admet pas plus les imperfections que dans un discours académique ; il eût trouvé à redire au jeu de Rachel elle-même, si l'on en juge par cette critique de M'^^ de Saint-Val, Tune des grandes artistes qui passèrent alors sur la scène de Chambéry :

« J'ai trouvé sa réputation prodigieusement exagérée, écrit-il au beau-frère de la célèbre actrice (i), comme tout ce qui vient de France. Elle rend très mal les sentiments tendres, excepté dans Méî^ope où l'amour maternel parle assez

(i) Correspondance— Lettre du 20 février r

bien par sa bouche. Quant k l'amour tout court, elle n'y entend rien. Elle pleure les déclarations, je vous assure que je n'ai jamais rien vu de si faible. Les gestes, en général, sont faux, guindés, monotones et tous faits devant le miroir. Parce qu'elle n'est pas jolie (est-ce de notre faute ?) elle est continuellement cachée derrière ses gestes. Un mouchoir éternel, étendu en paravent, brave toutes les lorgnettes, et nous n'avons pas encore vu les mains de cette actrice au-dessous de son front. Sa prononciation n'est pas non plus à l'abri de la critique ; elle est souvent affectée, emphatique ; ses accents graves ne valent rien. Elle fait sentir désagréablement certaines consonnes finales. Dans hélas ! murs, fers, plus, Jîls, etc., 1'^ siffle comme un serpent dans la canicule ; mais son plus grand défaut, c'est une certaine exclamation de son invention et qui ne ressemble à rien. C'est un cri qui prend la place des eh ! et des ah ! très communs dans la tragédie.

« Madame de Morand, qui la contrefait parfaitement, vous donnera ce plaisir quand vous la verrez ; en attendant, imaginez un vigoureux auvergnat qui assène un coup de hache. Prenez la bouffée de respiration qu'il lance du creux de son poumon pour se soulager, joignez-y un ton pleureur: c'est à peu près cela. Les poètes durs sont précisément ceux qu'elle rend le mieux. Elle ne sait pas déclamer Racine, elle rend

mieux Voltaire, parce qu'il est plus sentencieux et moins naturel. Elle ne nous a rien donné de Corneille, ni de Crébillon, parce que, apparemment, ces petits écrivains ne sont pas dignes de son talent; mais de Belloy(i), Lemierre (2) et compagnie, voilà ses bons amis, et certainement ils lui doivent une statue.

« Malgré tous ses défauts, votre belle-sœur peut passer pour une grande actrice, pourvu qu'elle ne sorte pas de son genre. Elle exprime fort bien la fureur, la jalousie, le désespoir, en un mot, tous les sentiments fougueux et déchirants; il faudrait seulement l'avertir de ne point s'emporter, car alors elle hurle et fatigue l'oreille. Pour parcourir tout son catalogue, elle a été attendrissante , vraie , même admirable dans Mérope et Clytemnestre, passable dans Alzire, grande, excellente dans Zémire (ceci est sur parole) ; mais dans Gabrielle de Vergi, naturelle, admirable, déchirante, sublime. Le cri qu'elle fit lorsqu'elle reconnut Raoul n'était pas de l'auvergnat, c'était celui de la nature et il résonne encore à mon oreille ; enfin, elle me donna une idée de la perfection et, après ce que je vous ai dit, vous pouvez m'en croire !

(1) L'auteur du Siège de Calais, tragédie patriotique (1727- '775)-

(2) Autre poète tragique français (172^-1793).

(( Conclusion : son talent est grand, mais mêlé de grands défauts et la sphère en est assez étroite. Il est vrai qu'on a dérogé en sa faveur aux idées patriciennes, au point de la faire inviter solennellement à un bal de noblesse. Le bal était superbe et cette puissante reine de tant de pays en fut surprise. Elle eut le bon esprit d'y venir dans la plus grande simplicité : robe noire, chapeau tout uni et point de diamants. Il était fort question d'un souper au Casin{\), mais on n"a pu s'accorder. Oh ! c'est cela une grande affaire !... »

Mais que nous voilà loin des représentations de gala de septembre lyyS !

Au sein de cette joie, de cet enthousiasme, il y a pourtant quelques notes discordantes. L'aristocratie conserve et manifeste plus que jamais, au pied du trône , sa morgue et ses prétentions. La bourgeoisie, froissée dans ses susceptibilités, boude ou se tient à l'écart. De là certains accrocs, certains tiraillements que le

{\) Le Cercle de la noblesse.

Chevalier déplore et qu'il révèle avec sa verve railleuse en mettant le doigt sur la plaie (i):

(( La capitale et les provinces se sont empressées de donner à l'envi des témoignages de leur dévouement à la personne du Roi, en prenant les armes et formant des compagnies nombreuses bigarrées de toutes sortes de couleurs ; à Chambéry, les Chevaliers-tireurs (2), sous la conduite de M. de Cordon et de l'insolent M. de Thoiri qui a dédaigné d'être à la tête de la Compagnie bourgeoise que la ville voulait former, ont brillé un moment, et depuis, abandonnés, poursuivis par le Corps de ville (3) dont ils ont voulu secouer le joug, effacés par les bourgeois dont ils ont dédaigné de conserver le nom et qui formaient un bataillon bien discipliné à la tête

(i) Archives de Saiiit-Genix. — yo//r;?tT/ du chevalier Ro:(e.

(2) Dès le commencement du xvi*^ siècle, on avait vu apparaître dans toutes les villes de Savoie les Compagnies de Parc, de l'arbalète et de l'arquebuse, espèce de milices bourgeoises qui, en temps de guerre, contribuait à la défense du pays et, en temps de paix, s'exerçait au tir. Le chevalier-tireur qui abattait l'oiseau était proclamé roi de la Compagnie.

Marquis de la Serraz. — Notice sur l'ancienne Compagnie des chevaliers-tireurs de la ville de Chambérj>.

M. André Perrin. — Les abbaj^es de la Jeunesse et les Compagnies de l'arc, de l'arbalète et de l'arquebuse.

(3) La municipalité.

duquel se trouvait une compagnie de volontaires très bien mis ; — devenus le ridicule des citoyens, ils ont perdu tout ce que leur corps avait de noblesse distinguée et peu à peu tout leur éclat.

« Sur les représentations du Corps de ville, le Roi leur a empêché d'abattre Voiseau, quoique tout fût prêt, et les invitations déjà faites pour cette fête. Les bourgeois chevaliers-tireurs ont eu le regret de païer les frais d'un bal où il n'est entré aucune bourgeoise, parce qu'elles ont été prévenues qu'elles n'y pourraient pas entrer pendant que la Cour y serait et qu'elles n'ont point voulu y aller lorsque la Cour en a été sortie. C'est ce bal qui a remplacé Yabattue de l'oiseau,., (i) »

Les réflexions mélancoliques du Chevalier définissent assez exactement l'état social et le malaise de cette époque où l'antagonisme des classes, descendu de nos jours aux couches inférieures, régnait entre la noblesse et la bourgeoisie, — lutte non pas à mort ni même au premier sang, mais assaut d'escarmouches, d'émulation, de préséance, de passe-droits constituant des droits au jugement des uns, des injustices aux yeux des autres.

Deux épisodes sont typiques à cet égard :

(i) Le concours de tir à Tarquebuse.

un gentilhomme refuse de commander la section bourgeoise des Chevaliers-tireurs ; — des bourgeois donnent un bal en l'honneur du Roi : les hommes seuls y sont admis, à l'exclusion de leurs femmes jugées indignes d'approcher du monde de la Cour.

Les petites causes engendrent les grands effets... Cherchez bien, et souvent, à l'origine des re'volutions violentes comme dans les crises pacifiques qui de nos jours se produisent sous la forme d'élections, vous ne trouverez qu'un sentiment d'amour-propre froissé, de vanité blessée, la réaction des principes d'égalité contre une suprématie de nom, de fortune ou de caste, qui se fait trop sentir.

Certes, il y a eu de tout temps, il y aura toujours « des épis plus hauts que les autres dans la moisson humaine (i) ». On admet la supériorité qui a sa raison d'être quand elle s'oublie elle-même ; on en secoue le joug lorsqu'elle tend trop à s'affirmer. Tel est le peuple, qui renverse parfois l'idole qu'il a pétrie de ses mains, parce que l'idole alors s'est crue d'une autre substance que le commun des mortels.

En Savoie d'ailleurs, cet état de conflit se traduisait par une guerre de salons, par des

(i) M. Emile Ollivier. — Discours à P Académie française.

coups d'épingle féminins, des querelles d'étiquette entre les classes dirigeantes : il n'eût jamais pu dégénérer en une guerre de rues. Joseph de Maistre se rappelait sans doute le pavs natal lorsqu'il écrivait : « Qu'est-ce qu'une nation ? C'est le Souverain et l'aristocratie ». Le Souverain et l'aristocratie, en effet, y tenaient la plus grande place ; cependant, en pratique, ils n'abusaient pas de leurs prérogatives et considéraient à la fois comme de leur devoir et de leur intérêt de se rendre populaires dans les couches inférieures par des mesures favorables au bien-être et à l'émancipation des sujets. Il y avait plus de tiraillements entre bourgeois et nobles qu'entre l'aristocratie et le peuple. Et encore n'était-ce que de simples tiraillements, plutôt qu'un état d'hostilité véritable.

« La noblesse de Savoie, a dit justement un historien (i), n'avait point d'ennemis, comme devait le prouver quelques années plus tard, la modération relative des jacobins et des conventionnels. Ses sentiments de tidélité et d'honneur se marquèrent, de 1792 à 1793, par des traits sublimes d'abnégation et d'héroïsme.... On ne trouve jamais en Savoie deux sociétés ennemies, à quelque date que l'on s'arrête. Dans

(i) M. Victor de Saint-Genix. — Hhtoirc de Savoie général de Boigiie.

le passé, il y avait des souvenirs d'association plutôt que de conquête ; entre les gentilshommes, les bourgeois et le peuple, il n'y a pas ce divorce brutal de l'injustice des uns, de la rancune ou de la jalousie des autres. La noblesse n'oublia pas que le Tiers-état lui avait fourni plus de la moitié de ses chefs ; le clergé se souvint que l'Eglise demeura pendant de longs siècles le suprême asile des libertés mourantes ; le peuple fut sans haine parce qu'il était sans blessures. »

Et Joseph de Maistre exprimait déjà le même sentiment lorsqu'il écrivait :

« La noblesse n'avait, en Savoie, que cet éclat tempéré qui brille sans éblouir. On pouvait la comparer à ces ornements d'architecture d'un genre sobre et élégant qui parent les murs sans les charger. Jamais elle n'a nui au peuple dont elle partageait les charges et qui partageait avec elle tous les honneurs de l'État. C'est un fait connu que les postes les plus brillants dans toutes les carrières étaient accessibles aux citoyens du second ordre, (i) »>

Le peuple préférait même, de beaucoup, la noblesse avec ses allures vives et chevaleresques, sa générosité, sa rondeur, sa familiarité de bon aloi, à une bourgeoisie intéressée, imbue d'idées

(1) Joseph de Maistre. — Lettres d'un Royaliste savoisien.

étroites et dont tout le libéralisme consistait à jalouser l'aristocratie, sans essayer de prendre sa place dans le cœur du peuple en imitant son exemple.

Et, chose singulière, ce fut le peuple même, comme plus tard les esclaves au Brésil, qui se montra, au début, réfractaire aux réformes pacifiques dont le Souverain avait pris l'initiative et auxquelles la noblesse adhéra avec un empressement patriotique qui lui fit honneur. Le droit de bourgeoisie, taxé à vingt-cinq louis, n'avait eu, dans l'espace de quinze ans, que six acquéreurs dans toute la ville de Chambéry. Et au début, lors de la promulgation des édits de 1762 et de 1771 sur le rachat de la taille personnelle et l'affranchissement des droits féodaux, les vassaux montrèrent moins d'empressement à en réclamer le bénéfice, que les nobles à en offrir, à en faciliter l'abandon (i). La nuit du 4 août était ainsi un fait accompli, en Savoie, plus de trente ans avant celle de 1789, et elle n'eut pas du moins la mauvaise fortune d'être suivie de la période néfaste qui a compromis et dénaturé ce magnifique éveil de la liberté, où les trois ordres de la nation s'unirent dans un commun sentiment d'enthousiasme...

(i) M. Albert Blanc. — Mémoires et correspondance diplomatique de Joseph de Maistre.

28o JOSEPH DE MAISTRE

« Nous étions, — dit de Maistre lui-même (i), — le peuple de l'univers le moins imposé, et le seul peuple de l'univers dont les impôts n'eussent pas augmenté depuis soixante ans... Quel homme d'Etat n'a pas entendu parler de ce cadastre célèbre qui place sous les yeux de chaque propriétaire la représentation géométrique de ses possessions, leur étendue précise, la nature des différents terrains et l'impôt que supporte chaque glèbe? Qui pourrait assez vanter l'assiette et le recouvrement admirable de cet impôt territorial que nous pouvions appeler unique, puisque la gabelle n'était qu'un poids imperceptible, même avant la dernière loi qui réduisait le sel à deux sous !... Il n'existait peutêtre en Europe rien de plus simple et de plus parfait que l'organisation de nos finances... »

Ce fut le 5 septembre 1775 que Madame Clotilde de France, sœur de Louis XVI, fit son entrée solennelle à Chambéry. Le Chevalier donne de la princesse un portrait où l'éloge laisse percer une pointe d'ironie. On y retrouve bien la touche distinctive du caractère savoyard,

(i) Joseph de Maistre. — Lettres d'un Royaliste savoisten

froid, raisonneur, enclin à la moquerie et sachant découvrir jusqu'au sein des splendeurs royales le défaut humain, j'allais dire féminin de la cuirasse :

« La Princesse de Piémont est d'une ti^ure très gracieuse ; son air est vif et sa taille bien prise, mais un embonpoint excessif la dépare et rend sa démarche pesante et son attitude gênée; en France, par allusion à son nom (Madame) et à sa taille, on l'appelait Madame tout rond, le gros Madame ; son abord est plein d'affabilité : les regrets que sa suite a témoignés en la quittant font un éloge complet de son caractère (i). »

L'entrée de Madame tout rond (soit dit sans irrévérence) eut lieu à huit heures du soir. La ville entière était illummée. Des salves d'artillerie résonnaient sur les rocs de Lémenc, répercutées par les échos du Nivolet. Les troupes « tant bourgeoises que d'ordonnance », formaient la haie. Les compagnies bourgeoises, commandées par le marquis du A'uache, portaient » l'uniforme rouge, parements verts, chapeau bordé, boutons et boutonnières en or ». Derrière le carrosse royal, tout tlambants à la lueur des torches, venaient les uhlans du Petit-Bugey; leur compagnie formée des brigades de Saint-Genix, du Pont-de-Beauvoisin , des Echelles et des cam-

(i) Archives de Saint-Genix. — Journal du chtrvalier Ro^i

JOSEPH DE MATSTRE

pagnes environnantes, était réunie sous le commandement de M. de Mareste.

Palsambleu !... les uhlans savoyards devaient avoir fière mine sous leur superbe uniforme : « habit et culotte ventre de biche, doublures et veste rouges, galons en argent, casque, aiguillettes, bottines et épée en baudrier ». Ils eurent les honneurs de la journée : complimentés par le Roi, acclamés de la population, on leur offrit le soir un banquet somptueux.

En galant fiancé, le Prince de Piémont était allé, la veille, aux Échelles ; de là, il avait fait diligence pour venir, le lendemain, recevoir sa future à la frontière, au Pont-de-Beauvoisin. Il l'avait ensuite devancée aux Échelles, où la Princesse se rencontra avec le Roi, la Reine et la Cour. On y avait dîné, et on arrivait en famille, par une nuit d'été splendide, dans l'ancienne capitale.

Le cortège traversa la ville et vint mettre pied à terre à la porte de la Sainte-Chapelle, dont la façade était brillamment illuminée. Le mariage y fut célébré sur-le-champ en grande pompe par Mgr l'archevêque de Turin, — et Madame Clotilde s'endormit princesse de Piémont.

ht Livre du cérémonial{\) au Sénat de Savoie

(i) Archives du Sénat de Savoie. — Documents inédits.

énumère, avec une gravité que certains trouveraient pue'rile, tous les incidents de ces fêtes mémorables. N'en sourions point : il s'y retiète un profond sentiment de respect, de fidélité et de noble enthousiasme :

« Le lendemain matin, le Sénat s'est rendu en corps au Château pour féliciter Sa Majesté sur cet heureux mariage, et, étant dans l'antichambre où se sont trouvés Nos Seigneurs l'archevêque de Tarentaise et les évêques de Grenoble, de Genève, deMaurienne et de Pignerol, lesquels ont été introduits dans la salle de parade par M. le maître des cérémonies, où Monseigneur TArchevêque de Tarentaise, au nom de tous, a fait un compliment de félicitations à Sa Majesté, assise sous un dais ; ensuite Messieurs les abbés commendataires, abbés réguliers et claustraux et Messieurs les officiaux ont été introduits dans la deuxième salle; ensuite M. le maître des cérémonies a accompagné le Sénat dans la même chambre auprès de Sa Majesté. Son Excellence M. le premier président comte Salteur a fait à Sa Majesté compliment de félicitations sur ce mariage ; il luy a ensuite baisé la main. Ensuite M. le président Maistre et Messieurs les magistrats, officiers, secrétaires civils et le greffier criminel inclusivement, tous selon leur rang, ont eu l'honneur de baiser la main à Sa Majesté. Ensuite MM. les députés du Conseil des commis du

duché d'Aoste et successivement les quatre syndics de cette ville ont eu le même honneur.

(( Après midy, le Sénat en corps, tous de pied, est retourné au Château où le même cérémonial a été observé auprès de la Reine et ensuite de Son Altesse Royale le Prince de Piémont, à qui M. le premier Président, au nom du Sénat, a fait compliment de félicitations sur son mariage, luy a ensuite baisé la main et par ordre Messieurs les premiers magistrats et officiers cy-dessus nommés.

« De là, le Sénat en corps est allé dans l'appartement de Son Altesse Royale Madame la Princesse de Piémont où le même cérémonial a été observé, de même qu'auprès de Monseigneur le Duc et ensuite de Madame la Duchesse de Chablais et finalement envers Mesdames les deux Princesses, sœurs du Roy, séparément dans leur appartement. »

Le 2 5 septembre, le comte et la comtesse de Provence quittent Chambéry ; le 26, a lieu le départ du Roi. Ici encore, le Livre du cérémonial nous initie à tous les faits et gestes de Sa Majesté :

« Le Roi et la Reine sont partis de cette ville pour se rendre à Turin, sur les sept heures du matin et auparavant le Sénat en Corps s'est rendu à l'église du Château, de même que Messieurs les quatre syndics, et ont tous assisté à la messe qui a été dite pour l'heureux voyage

de Leurs Majestés qui y ont assisté ; ensuite ils sont remontés dans leurs appartements l'espace d'un quart d'heure. Dans cet intervalle, le Sénat s'est rendu au pied de l'escalier du Château et dans ce moment que le Ro\' et la Reine sont descendus pour aller à leur carrosse, Son Excellence M. le premier Président, au nom du Sénat, leur a fait un petit compliment en leur souhaitant un bon voyage. »

Mélange de solennité et de familiarité. Le Roi est un père pour qui le peuple prie et auquel, à l'heure du départ, il adressera un « petit compliment en lui souhaitant un bon voyage... » Le Chevalier, lui, voit les choses de plus haut et consigne sur ses tablettes (i) les réflexions suivantes qui, sous sa plume, ont un prix tout particulier :

(( Les regrets que le Roi a laissés prouvent assez que son affabilité lui a regagné les cœurs de tous nos citoyens, que l'indolence du ministère et l'indécision de Taffaire Le Borgne avaient un peu indisposés. »

Le Piémont, en revanche, toujours jaloux de la Savoie et peu partisan de l'alliance française, ne pardonnera pas au Monarque ses pérégrinations et sa trop longue absence. Turin eût voulu accaparer la Cour à son profit ; il boudait quand

(i) Archives de Saint-Genix. — Journal Jii chevalier Ro{e.

le Roi manifestait la velléité de répartir ses faveurs. Le château même de Montcalieri était hors de la zone que Turin eût voulu ne pas lui voir franchir :

(( On assure, dit le Chevalier, que la Cour a été mécontente de l'accueil que Turin lui a fait à son retour. Les fêtes n'ont pas été brillantes, et moins joyeuses que brillantes. Une politique lésineuse a fait défendre aux Milanais, Génois et Vénitiens de s'y rendre, par leurs gouvernements respectifs, et en conséquence, l'on a vu peu d'étrangers. Ennuyée du séjour de la métropole, que la Reine et la Princesse de Piémont n'aiment pas, la Cour s'est rendue dans la quinzaine à Montcalieri où elle a passé tout l'automne.

« Cette nouvelle absence a occasionné de nouveaux murmures de la part des Turinais ; il leur avait déjà échappé de mettre cette affiche plaisante sur la porte du Palais royal : « Appartamento mobiliato da affittare {\) » ; ils ont fait cette fois des affiches beaucoup plus insolentes, à ce qu'on dit »,..

Plus loin encore, le Chevalier revient sur ce sujet (2) :

(( Le Roi continue de répandre ses bien-

(1) Appartement meublé à louer

(2) Journal du chevalier Ro^e.

faits sur Ghambéry. Il a donné trois mille livres pour doter les pauvres filles et douze ou quinze cents pour les autres pauvres des trois paroisses. Pendant ce temps, les Piémontais ou peut-être les Niçards, dont quelques-uns sont très mécontents de certains arrangements faits par le Roi dans le corps municipal, continuent d'afficher à Turin les placards les plus insultants et d'autant plus insultants qu'ils renferment... plus de vérités. »

C'est la flèche du Parthe, — le Chevalier savoyard, en la décochant, prend congé de Leurs Majestés.

Comme s'il eût deviné le trait, le Roi, qui avait Tesprit fin de sa race, lui donnait la réplique en disant à son entourage : « Ces Savoyards ne sont jamais contents ; s'il pleuvait des sequins, ils diraient que le bon Dieu casse leurs ardoises ! » Le Roi avait raison, peut-être ; mais il eût pu ajouter que ces éternels mécontents étaient toujours prêts à se faire casse?^ la tête pour lui. Joseph de Maistre, lui, n'hésitera pas, le moment venu, à briser sa vie, pour rester fidèle au serment que nous allons l'entendre prêter...

Page 1