‹ Joseph de Maistre avant la RévolutionChapitre 2 sur 26 · AVANT LA RÉVOLUTION EN GUISE D'INTRODUCTION · texte numérisé non relu

AVANT LA RÉVOLUTION EN GUISE D'INTRODUCTION

Où le livre raconte sa propre histoire. — L'intimité d'un grand homme dévoilée par un des témoins de sa vie. — Points d'interrogation. — Dans un vieux tiroir. — Une découverte. — Le livre de raison d'un magistrat du bureau au Sénat de Savoie. — Une gloire posthume. — Joseph de Maistre et la postérité.

On connaît dans Joseph de Maistre le philosophe, l'écrivain, l'homme politique, le diplomate, le loyal serviteur.

Sa correspondance nous l'a révélé sous un jour nouveau : le modèle des vertus domestiques, le cœur ouvert à toutes les saintes affections, l'esprit pétillant et ailé, « passant du grave au doux, du plaisant au sévère » avec une inimitable désinvolture. Tout semble avoir été dit sur ce « génie à contrastes », si intéressant à contempler sous ses faces multiples, dont la variété et le heurt ne font que mettre mieux en relief la pureté, la grandeur et la parfaite harmonie.

Et pourtant il y a un deMaistre qui, jusqu'ici, n'a été que superficiellement exploré et qui reste inconnu du plus grand nombre. Joseph de Maistre, dirait-on, n'a eu ni enfance, ni jeunesse : il n'existe, il n'est quelqu'un qu'à partir de 1793, du jour où la Révolution venait l'arracher brusquement à ses paisibles fonctions de membre du Sénat de Savoie ; où, fidèle à son serment, il abandonnait, pour suivre son roi, le sol de la terre natale.

Joseph de Maistre avait quarante ans...

Dès lors, nous le voyons entrer résolument dans le domaine de la vie extérieure et, la plume à la main, tour à tour illuminer les esprits, déconcerter les adversaires, étonner le monde politique, ravir les âmes et charmer les cœurs, — qu'il trace de sa main ferme et vigoureuse les éclatantes prévisions de l'avenir, qu'il pleure avec la marquise Costa sur une tombe glorieusement ouverte, ou qu'il s'abandonne à l'improvisation des (( conversations écrites », — comme il les appelait, — en ce style à la fois vigoureux et chatoyant, débordant de sève, étincelant de verve, parsemé de caresses et de coups de boutoir, que ses lettres nous ont révélé.

Mais jusque-là quel a-t-il été ?

Dans quel milieu est-il né, a-t-il grandi ?

Quel sang circulait dans ses veines?

Quels étaient ses familles paternelle et maternelle, son père, sa mère, ses ascendants, ses colla-

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téraux, ses amis ? Dans quelle socie'té vivait-il ? Quelles furent ses occupations, ses fonctions, son genre de vie? Quel était-il, dans l'intimité de ses aifections et de ses relations ? De quels événements, publics et privés, reçut-il les enseignements ou subit- il riniluence? Quel monde s'agitait autour de lui ? Comment, en un mot, la Providence le prépara-t-elle à son rôle de penseur, de sociologue et de prophète ?...

Autant de points d'interrogation sur lesquels les biographes se taisent ou glissent, faute de documents et d'indications précises.

Un heureux hasard m'a mis à même de combler, au moins partiellement, cette lacune... La chose vaut la peine d'être contée : c'est, au surplus, l'histoire banale de tous ceux qui, aimant à vivre delà vie du passé, découvrent un jour quelques-unes de ces reliques enfouies dans le tiroir d'un bahut, dormant d'un sommeil séculaire, jusqu'à ce qu'un doigt fureteur les ramène à Tair libre et qu'un œil investigateur leur demande des nouvelles du monde des disparus.

Mystérieuse résurrection qui ranime toute une société oubliée, elle a, pour les vivants, le charme et la gravité troublante d'une communication d'outre-tombe. On dirait des feux follets apparaissant, la nuit, sur l'herbe .d'un cimetière....

Souvent, dans ces pages tracées sans la préoc-

cupation de poser devant la poste'rité, il y a des jaillissements imprévus de ve'rité nue qui éclairent tel coin du tableau , fouillent tel angle jusque-là plongé dans la pénombre et, sur tel personnage ou sur tel événement, apportent à l'observateur et à l'historien, sinon des révélations décisives, tout au moins des aperçus nouveaux et des compléments de clarté.

Ce sont quelques-unes de ces pages que je découvris un jour, blotties entre les feuillets de vieux livres de compte où fermiers et ceîîsiers d'antan avaient leur doit et leur avoir, — avoir grossi bien souvent des libéralités généreuses du propriétaire...

L'auteur, le chevalier Gaspard Roze, fut le collègue de Joseph de Maistre au parquet (i) du Sénat de Savoie. Une étroite amitié les unissait et la part faite au philosophe, dans ces souvenirs intimes, indique assez sur quel pied de familiarité ils vivaient l'un avec l'autre.

Comme s'il avait le pressentiment de l'avenir, comme s'il s'était dit qu'un jour ses arrièreneveux y viendraient puiser la lumière et. de douces émotions, le chevalier notait, au jour le jour, avec une faveur marquée, toutes les particularités se rattachant à l'intérieur des Maistre, aux travaux et aux luttes, aux déceptions et aux triomphes, aux peines et aux joies,

(i) On disait alors bureau...

aux envolées et aux désespérances de son illustre ami. Et quand le satellite avait lui-même à prendre la parole devant le Sénat réuni en audience solennelle, c'était à l'astre qu'il s'adressait pour lui dérober quelques-uns de ses rayons, quelque chose du faiî^e , de la manière du maître...

Le chevalier a écrit ainsi des souvenirs où, autour du personnage principal, dans l'orbite du lutur chancelier de Sardaigne affaissé, au bord de la table verte, « sous l'énorme poids du rien », on voit graviter et revivre l'ancienne société chambérienne, ce monde élégant, spirituel, cultivé, réduction de la société française à la fin du xviii^ siècle , parlant la même langue, dansant sur le même volcan, tout en ayant gardé des mœurs plus austères, et, pour nous servir de l'expression de Joseph de Maistre, un genre de vie plus « patriarcal )>...

Je pensais tout d'abord me borner à détacher de ces souvenirs les parties les plus intéressantes; mais, peu à peu, mon cadre s'est élargi; des documents provenant d'autres sources (i)

(i) J'indiquerai pas à pas, dans le cours de ces pages, la provenance des divers documents qui y seront visés ; mais il m'est impossible de ne pas payer, dès à présent, un tribut tout particulier de reconnaissance au marquis Costa de Beauregard, qui a suivi de loin la composition de mon livre et m'a donné, avec l'autorité de son grand talent et la sollicitude dt son amitié, des conseils auxquels je ne me suis pas, peut-être, assez fidèlement

sont venus y prendre leur place et finalement il est sorti de cette ronde de feuilles mortes... je n'ose pas dire une vie, — quelque chose comme la genèse psychologique et morale de Joseph de Maistre, reconstituée par l'étude du milieu familial et social dans lequel il a passé plus de la moitié de son existence.

J'ai disséminé tous ces petits trésors dans une série de chapitres écrits d'une main légère, sans prétention, laissant souvent parler les personnages et les rattachant les uns aux autres, sous une forme à laquelle on reprochera, peut-être, un excès de fantaisie, de modernisme.... J'ai voulu éviter ainsi l'écueil ordinaire de ces restitutions du passé, dans lesquelles l'aridité de l'enveloppe ne permet pas toujours de saisir les nuances vives de la couleur locale...

Peut-être ces pages ne seront-elles pas inopportunes et viennent-elles à leur heure ?

La gloire est bien souvent une vaine fumée pour ceux qui ont pu en aspirer l'encens et

conformé. Je dois placer à ses côtés le baron Charles de Buttet, qui a activement collaboré à ce modeste monument élevé à la mémoire de son grand oncle de Maistre. Je tiens à remercier aussi la baronne Demotz de La Salle, M. Hector Laracine, M. de Juge de Pieuliet, M. Pierre Goybet, le marquis de La Serraz, le baron de Morand, l'abbé Feyge, MM. Claudius Blanchard, Emile Raymond, Edouard de Buttet, André Perrin, Jacques Bourgeois, Albert Metzger, Claudius Bouvier, Joseph Coppier, qui se sont intéressés à mon œuvre et ont mis à ma disposition, avec une parfaite courtoisie, leurs archives, où j'ai pu puiser nombre de pièces inédites et du plus haut intérêt.

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assister à leur propre triomphe. — Combien de célébrités, enterrées de leur vivant ! D'autres ne sont véritablement arrivés qu'après avoir disparu. Tel est notre Joseph de Maistre. Il vécut ignoré du vulgaire, goûté, deviné, compris d'une élite, et le rayonnement de son génie, avant d'éclairer le monde, s'est manifesté, durant bien des années, dans le cercle restreint d'un petit nombre d'admirateurs et d'initiés. Il fréquentait dans les sommets, — - il devait les aimer en sa qualité d'enfant des Alpes. C'est au chevalier de Rossi, au vicomte de Bonald, à l'abbé de Lamennais, au comte de Blacas qu'il donnait la réplique. Comme Berryer, il adorait les grandes dames, tout en abominant les bas-bleus, et c'est avec Madame Swetchine, la princesse Galitzin, la duchesse des Cars, qu'il entretenait, à travers d'immenses espaces, ce délicieux commerce épistolaire qui fait revivre, sous sa plume d' « acie?^ », avec le charme robuste de la force, toute la verve endiablée de la grande épistolière...

Mais sa mémoire a pris, il faut le dire, une éclatante revanche.

Peu d'hommes ont eu, en effet, une gloire posthume plus solidement assise que celle du philosophe savoyard. Il a fallu du temps pour que ses ouvrages au ton apocalyptique, à la logique impitoyable et parfois effrayante, au pédantisme sublime, dominassent le bruit des

agitations tumultueuses de notre siècle et pour qu'on découvrît en eux ce qu'ils sont, ce qu'ils paraissent être aux yeux même de ceux qui n'en partagent pas les doctrines, — de purs chefsd'œuvre.

Mais, depuis quelques années, la mode, si je puis ainsi dire, leur est revenue. L'Académie française choisit leur auteur comme sujet du prix d'éloquence et décerne la palme à un enfant de la Savoie (i). On dit maintenant Joseph de Maistre comme on dit Leibnitz , Bossuet, Fénelon, Pascal. Il est sacré grand homme : tout ce qui le concerne, de près ou de loin, fait prime sur le marché de l'esprit. On a publié sa correspondance, on se dispute ses autographes, et les moindres particularités, qui se rattachent à cet aigle des Alpes, ont le privilège d'attirer l'attention et de provoquer un courant de sympathie et de curiosité de bon aloi.

Mon Joseph de Maistre avant la Révoliition n'ajoutera rien à sa gloire ; peut être, — et c'est là toute mon ambition, — le fera-t-il connaître encore et davantage aimer...

(i) M. Michel Revoii, d'Annecy, professeur de droit à l'Uni versité impériale de Tokio (japon).

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