CHAPITRE PREMIER
LE PAYS NâTâL
Qu'est-ce qu'un Savoyard? — La Savoie historique à vol d'oiseau. — Petit grand peuple. — Où l'on voit que la Savoie n'a jamais cessé d'être française. — Pépinière de vaillants serviteurs. — Le levier de la fortune de la Maison de Savoie.
— La petite France et ses grands hommes. - — Le Souverain Sénat. — Ses origines et son histoire. — L'éducateur politique, religieux et moral du Comte de Maistre. — De l'influence des milieux. — Comment vivaient les Souverains Sénateurs.
— L'école du devoir. — L'aristocratie anglaise et la noblesse de robe savovarde.
Joseph de Maistre, malgré la complexité de sa nature, est peut-être, avec la supériorité que donne le génie, l'incarnation parfaite de la race de montagnards dont, hier, une maîtresse plume retraçait ainsi les traits distinctifs:(0
«Tête carrée et cœur d'or, caractère bien trempé, volonté que rien ne fait dévier, tempérament vigoureux qui ne connaît aucune compromission et qui ne suit qu'un chemin : celui du devoir. »
(i) M. Noguères. — Lf Soinerain Sénat de Savoie.
Comme si une affinité mystérieuse existait entre le relief d'un pays, la physionomie morale de ses habitants et son rôle dans la vie des peuples, il se trouve que l'histoire de Savoie est, en elle-même, un panorama merveilleux, semé d'accidents et d'éclaircies, tour à tour embrumé ou radieux, assombri par la tempête ou baigné de soleil, mais partout empreint du même cachet de majesté et de grandeur.
Voici un petit peuple d'origine gauloise, français par la langue, par les aspirations et par les moeurs... Une maison comtale surgit à Tabri de ses rochers : lui s'attache à sa fortune, se fait l'instrument de son élévation et la sert fidèlement jusqu'au jour où, délié de son serment et sa mission étant remplie, il rentre dans le giron de la grande famille dont, comme la Bourgogne, la Normandie ou la Lorraine, il n'était qu'un rameau détaché. De telle sorte que, par un précieux privilège, la Savoie peut concilier, dans son cœur, la religion des souvenirs avec l'attachement indestructible à sa nouvelle nationalité. Durant huit siècles, son histoire s'identifie à celle de ses anciens princes, sans que jamais un nuage ait assombri leur union ; ils commandaient sans effort, en pères plutôt qu'en rois, à ce petit grand peuple qui fut leur bras droit; lui, leur dut, à l'avant-garde de la vieille Europe, les bienfaits de l'abolition des droits féodaux, d'une répartition
équitable des charges publiques, d'une émancipation sage et d'une instruction large, libéralement répandue, aussi féconde que salutaire, — puisqu'elle avait pour bases les principes éternels des devoirs envers Dieu et envers la patrie, qui font à la fois les bons citoyens et les peuples heureux...
« Ordre et liberté » semblait être la devise du peuple et du prince, se donnant la main dans une commune entreprise. L'autorité était un dogme comme 'obéissance, parce que Tune et l'autre étaient l'àme d'un gouvernement fait pour les gouvernés. Telle fut, à n'en pas douter, la conception sociale à laquelle la Maison de Savoie dut le secret de sa grandeur et la Savoie, pendant tant de siècles, celui de son existence autonome, calme et prospère. La petite France jouit ainsi de la plupart des conquêtes légitimes de la Révolution française, bien avant que celle-ci, déviée de son point de départ, n'eût couvert, de ruines et de sang, le sol de la vieille France.
En Savoie, le patriotisme fut la passion sublime qui, — ouvrant de larges horizons aux ntelligences, enflammant les cœurs, surexcitant es courages, décuplant les activités, — parvint a faire surgir de ces quelques arpents de terre, étés à l'ombre des plus hautes montagnes de 'Europe, la plus riche moisson d'hommes que jamais, toute proportion gardée, nation ait produite.
La petite France des Alpes put donc tirer de sa propre substance ces forces vives, qui permettent à un peuple de conquérir sa place au soleil. ,
La petite France eut ses grands rois et ses grands citoyens, ses diplomates et ses capitaines, ses magistrats et ses administrateurs, ses travailleurs et ses soldats, ses artistes et ses poètes, ses jurisconsultes et ses écrivains, — tout comme l'autre. Jamais les circonstances ne la prirent au dépourvu et, que ce fussent guerres à tenter, expéditions à entreprendre, alliances à préparer, mariages à négocier, cabinets à circonvenir, tours d'adresse à accomplir sur l'échiquier de la politique, réformes utiles à réaliser à l'intérieur, ducs et rois trouvaient sous la main, tout prêts et toujours à la hauteur de leur mission, leurs Richelieux et leurs Mazarins, leurs SuUys et leurs Colberts, leurs Turennes et leurs Condés, comme leurs d'Aguesseaux et leurs de Harlays... De telle sorte qu'on peut résolument dire que la petite France a fait la Maison de Savoie en huit siècles de bons et loyaux services, et que la Maison de Savoie l'en a récompensée par huit siècles de gouvernement paternel...
Mais si, pendant ces huit siècles, la Savoie a joui d'une existence autonome et si elle n'a jamais songé à déchirer, de ses propres mains, le pacte qui l'unissait à la Maison royale sortie de sa
substance, elle n'en a pas moins conservé toujours sa physionomie éminemment française et, comme eût dit Joseph de Maistre , si elle aimait ses rois et si elle leur restait attachée dans la mauvaise fortune comme dans la bonne, elle ne s'est janiRis piémojitisée.
Ainsi qu'un miroir lisse et dégagé de toute buée, elle reflétait inconsciemment les impressions et les idées de sa grande voisine. La Savoie n'a jamais cessé de vivre de la vie de la France. De la même façon que jadis ses gentilshommes faisaient, en France, leurs premières armes, ses étudiants fréquentaient les universités françaises ; ses clercs s'en allaient « en Sorbonne»; ses écrivains se faisaient imprimer à Lyon ou à Paris. Suivant une expression heureuse et fréquemment répétée, si son cœur devait aller où vont ses rivières, le vent lui apportait, en attendant, les échos de la terre de France, les paroles enflammées de ses orateurs, les exploits de ses armées, les hymnes ou les odes de ses poètes, les épopées de ses historiens, les tragédies de son théâtre. Les sifflets ou les bravos du parterre se répercutaient de Paris aux parois des Alpes, que les bruits d'outremont ne parvenaient à franchir... La Maison de Savoie aspirait à monter; monter, pour elle, c'était descendre..., descendre au pays du soleil et, par une loi fatale de sa politique, s'éloigner de son berceau neigeux et déplacer son centre de gravité.
Un phénomène inverse se produisit; le double mouvement d'expansion eut lieu en sens contraire :1a Savoie inclinait vers la France, àmesure que la Maison de Savoie descendait en Italie. Aussi, lorsque sonna cette heure de la réunion véritable et définitive, dont une plaque de marbre a consacré le souvenir, au Palais de Justice de Chambéry (i) , le fruit était mùr, il tombait tout seul de l'arbre. La Savoie se levait, entraînant avec elle tous ses enfants et courait à la France, que dis-je, retournait à la France, avec l'enthousiasme de l'exilé qui voit se rouvrir devant lui les portes de la patrie. Française avant de devenir française, son annexion morale s'était opérée, sans qu'elle s'en doutât, par une lente et mystérieuse transfusion de l'une à l'autre; aussi quand, en 1860, les « Français de France» arrivèrent sur le sol des départements annexés, peut-être nefurent-ils pas sans éprouver quelque surprise en y rencontrant, de Culoz à Modane et de Thonon à Moûtiers, des Français tout faits, grandis tout seuls, mis à la mode de Paris, ayant appris le français dans les vingtquatre heures et incapables, malgré toutes les sollicitations, de donner la moindre réplique dans la langue immortalisée par le Dante, ou même dans le dialecte illustré par les commandants de place du buon governo. Et sur les pas
( 11 L'annexion de 1860.
des visiteurs se dressait, à chaque tournant, le souvenir ou le nom de quelque gloire éminemment française: François de Sales — ^^augelas, — Antoine Favre — et, unis dans la même amitié fraternelle, sinon dans la même célébrité, nés dans le même hôtel en la même ville, Joseph et Xavier de Maistre, — le grand Joseph et le petit Xavier, — l'aigle et le papillon, tous deux, à des titres divers, classés parmi les gloires des lettres françaises.
(( Il y a des personnes fort adroites et industrieuses en Savoie, —écrivait déjà le vieux jurisconsulte Deville, — et rien n'est plus épuré que les esprits nourris dans l'air subtil qu'on }' respire, témoin tant de grands hommes qui en sont sortis et dont les ouvrages se font admirer dans le plus grand jour de la France; car quoique ce royaume soit le centre des beaux esprits, néanmoins on y fait justice au mérite sans jalousie, laquelle empoisonne souvent les bonnes choses. »
« C'est en France, disait après l'annexion de 1860 un élégant écrivain (i], ou c'est sur les choses françaises que, de tout temps, se sont formées les principales illustrations de la Savoie. La communauté de langue, jla contiguïté des territoires ont permis aux esprits larges, bril-
(1) M. Maurel. — Du ronroura de la Savoie au progrès de la langue française.
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lants ou actifs, nés de ce côté de la frontière, de se mêler aisément à la vie plus puissante qui se développait de l'autre côté. De cette libre association d'existence, fondée d'une part sur la sympathie, de l'autre sur le bon accueil, il est résulté que deux peuples séparés se trouvent avoir des gloires en commun : gloires qu'ils peuvent revendiquer presque au même titre, et dont ils ont le droit d'être fiers à la fois, car celles qui appartiennent en propre au petit peuple qui les a produites, appartiennent en même temps au grand peuple qui les a inspirées.
« En étudiant les écrivains les plus renommés de la Savoie, on est frappé de l'affinité de race, de la parenté d'esprit qui unissaient de'jà les deux peuples, même du temps de leur séparation. S'il y a dans l'esprit français une qualité distinctive et caractéristique, c'est assurément l'amour de la clarté, l'instinct de l'ordre en toutes choses, le besoin de la régularité. Cette passion de la lumière, c'est la vocation même de la France. Toute sa vie historique en porte le signe. Eh bien, prenons à diverses époques les représentants les plus remarquables de l'esprit de la Savoie. Que voyons-nous?
« En législation, c'est le président Favre cherchant à introduire par la codification la clarté et l'ordre dans le chaos des lois anciennes et modernes, en même temps et avec la même
AVANT LA REVOLUTION 1 g
ardeur que Cujas, Dumoulin, Pithou, Loisel en France.
« En littérature, c'est A'augelas s'efîorcant d'établir par des préceptes la règle et la méthode dans la langue, pendant qu'en France Malherbe, Balzac, Descartes, Pascal la fixaient par des modèles.
« En politique, c'est le comte Joseph de Maistre consacrant son éloquence à revendiquer les grands principes d'ordre social qui lui paraissaient compromis par la Révolution française.
c( On le voit, des deux côtés de la frontière, quand il }' avait une frontière entre la France et la Savoie, c'était déjà, c'était toujours le même instinct, le même esprit, et comme un seul peuple divisé.
« Deux histoires nationales se sont poursuivies là, parallèlement, en collaboration pour ainsi dire, pendant des siècles, jusqu'au jour où devait être entin consacrée par la politique une union intellectuelle qui a existé de tout temps. »
Pendant ce stage séculaire d'union intellectuelle, qui devait aboutir à une réunion politique inévitable, la vie publique de la Savoie s'est en quelque sorte incarnée dans son Sénat.
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A l'origine de la monarchie, les princes, entourés de leurs conseillers, tenaient leurs assises en plein air et rendaient de paternels jugements à l'ombre des sapins ou sur les roches pittoresques de Charbonnières et de Chillon, comme saint Louis, sous le chêne légendaire de Vincennes(i).
A ces assises, présidées par le Prince en personne, succéda un Conseil résident inamovible. Les historiens ne sont pas d'accord sur la date exacte de son établissement; mais il était déjà en plein fonctionnement au commencement du quatorzième siècle et il vécut jusqu'à l'occupation française, sous François P^, appliquant avec un esprit de justice des plus élevés les sages statuts d'Amédée VIIL Alors déjà le service du ministère public est organisé sur des bases qu'on ne trouve nulle part ailleurs. L'apocat Jîscal-général est le chef et le défenseur-né, non seulement des intérêts du Prince et du Domaine, mais encore des pupilles et des veuves, et V avocat des pauvres, dont les pouvoirs seront plus tard mieux définis, a la charge de veiller aux intérêts des indigents (2).
Puis vient, sous François P^' et sous Henri II, de i536 à iSSg, le Parlement, dont un des premiers soins est de prescrire l'usage de la
(1) Marquis Henri Costa de Beauregard. — Mémoires historiques.
(2) M, Eugène Burnier. — Histoire du Sénat de Savoie. — M. Noguères. — I.e souverain Sénat de Savoie.
langue française dans les actes publics ; — et enfin le 14 août iSSg, quand, après vingt-trois ans d'annexion à la France, la Savoie est rentrée sous la domination de ses princes, un édit provisionnel du comte de Chalans, gouverneur de la Savoie et de la Bresse, édit confirmé par le duc Emmanuel Philibert, le brillant vainqueur de Saint-Quentin, institue, à Chambéry, une cour de justice souveraine sous le nom de Sénat de Savoie.
Il n'est pas sans intérêt, pour comprendre certains détails de la vie de Joseph de Maistre, de connaître le fonctionnement de l'illustre compagnie et d'étudier l'esprit qui l'animait.
« En confirmant les lettres patentes d'érection provisoire, — dit M. Noguères(i) — Emmanuel Philibert déterminait la composition du Sénat, ainsi qu'il suit : un président, huit sénateurs, un avocat et un procureur général, deux greffiers, l'un civil et l'autre criminel ; il y ajoutait, peu de temps après, un chevalier d'honneur. Le procureur général devait veiller aux intérêts du Prince et à ceux du public, diriger tout le ressort et faire observer la discipline ; empêché par ses devoirs multiples de tenir les audiences, il était suppléé par l'avocat général qui, à raison de ce service, avait le pas sur le chef du parquet.
(i) Le Souverain Sénat de Saz
(( Sous Emmanuel P'", la Cour sera divisée en deux chambres et comptera trois présidents, deux chevaliers d'honneur, seize conseillers et le ministère public, augmenté de plusieurs substituts choisis et nommés par le procureur général lui-même. Les chevaliers disparurent en 1728, et, aux approches de la Révolution, si nous constatons l'existence de trois chambres, le chiffre des magistrats ne sera pas modifié.
« Cène fut, à aucune époque, par le nombre luxueux de ses membres que le Sénat put en imposer ; il sut éviter sur ce point, comme sur d'autres, les abus des parlements français ; son autorité et son éclat lui vinrent en partie, peutêtre, de cette composition limitée aux besoins du service, chacun sentant mieux alors sa responsabilité, étant obligé de fournir un travail soutenu, et le choix plus restreint pouvant aisément se porter sur l'élite des jurisconsultes.
« Ce n'est pas non plus par le faste de son installation que le Sénat se distingua, il n'avait pas de palais ; jusqu^à la fin de l'année ibbij, il siégea dans la maison du président Catherin Pobel, acquise plus tard par le président Favre, et située rue Saint-Antoine. En i56o, et jusqu'à une époque récente, on le trouve à l'étroit au couvent Saint-Dominique, empruntant la moitié du réfectoire des moines pour ses audiences publiques.
(( Sa juridiction s^étendait sur la Savoie tout
entière, sur la vallée d'Aoste et, jusqu'en iboi, sur la Bresse et le Bugey .
« Sa compétence était vaste ; d'une manière générale, il pouvait connaître de toutes sortes de causes, quand il le jugeait convenable : particulièrement lui étaient soumises les matières concernant les nobles, les communes, les congrégations religieuses ; celles qui avaient parcouru les divers degrés de juridiction inférieure, les appels comme d'abus, les crimes susceptibles d'entraîner la mort, la torture, le bannissement ; les affaires intéressant la dot, Vaiig'ment i) et les aliments des veuves ; celles ;des pupilles, des mineurs et des pauvres lorsqu'elles étaient prêtes à recevoir une solution immédiate; celles des étrangers, s'ils le demandaient.
(( Comme en France, il n'existait pas de cour de cassation ; la voie de la revision était pourtant ouverte auprès des princes qui avaient le pouvoir de réparer, non les erreurs de droit, mais les erreurs de fait. Il ne pouvait, du reste, jamais être question d'erreurs en droit, puisque le Sénat, créant pour son usage personnel un dogme d'infaillibilité, était censé ne pouvoir se tromper dans l'interprétation du droit qu'il renfermait, d'après lui, tout entier au fond de sa conscience.
(i) Sorte de gain nuptial, accessoire essentiel Jde la dot, en usage dans le pays de Savoie.
(( En général, les arrêts n'étaient pas motivés : la tradition veut cependant que, dans les affaires graves, le président eût la coutume de faire connaître verbalement les raisons juridiques qui servaient de base à la décision rendue, et rarement, dit-on, le premier président Favre manquait à cette règle. Un de ses historiens rapporte que les fréquentes remontrances qu'il adressait aux avocats, quand leur cause lui en fournissait les motifs, étaient de savantes et utiles leçons et qu'il y avait plus à profiter auprès de lui que dans les plus fameuses universités.
(( Les audiences se tenaient, durant les premières années du moins, et sauf pendant la période assez longue des vacations (i), tous les jours non fériés; il est juste d'ajouter que ces derniers étaient nombreux, se produisant chaque fois que l'Eglise célébrait la mémoire d'un saint de quelque notoriété ou une fête d'une certaine importance. Plus tard, les jours d'audience furent réduits à quatre par semaine.
(( L'heure des séances nous paraîtrait peutêtre un peu rigoureuse aujourd'hui ; de six heures à neuf heures du matin, depuis Pâques jusqu'aux vacations, et de sept à dix heures de la Saint-Martin à Pâques, sans compter les
(i) Vacances judiciaires.
réunions du soir qui, le mardi et le vendredi, notamment, étaient consacrées à la prompte expédition des affaires criminelles. »
C'est dans ce cadre, qui ne varia pas sensiblement jusqu'en 1792, que nous verrons bientôt se mouvoir et le président Maistre, le père de Joseph, et le comte Salteur, le premier président, et Joseph de Maistre lui-même, surnuméraire, puis substitut etVectif, enfin sénateur, et ses collègues, et ses amis, et le chevalier Roze, et Salteur le jeune, et toute la famille judiciaire de Tépoque, sans en exclure les avocats, dont le grave Sénat avait d'avance prévu la prolixité en mettant à l'amende les langues trop bavardes...
Mais dans ce Sénat, qu'y avait-il ? — Quel était son mode de recrutement ? son fonctionnement moral ? de quel esprit était-il animé ? Formait-il une caste à part ou bien s'ouvrait-il libéralement au vrai mérite ?
Un observateur sagace i^ a répondu à ces points d'interrogation avec une justesse que,
(i) M. François Gros. — Le Sénat di Savoie aux X^/I^ et XVIIl'' siècles-.
plus d'une fois, nous aurons l'occasion d'apprécier, en pénétrant plus intimement dans la vie publique et privée des magistrats de Savoie.
« C'étaient, dit-il, des hommes aux manières simples et dignes, aux habitudes patriarcales, empreints du sentiment chrétien; car la Savoie, moins mêlée aux mouvements qui se produisaient alors dans les idées, avait conservé, avec des mœurs plus simples, des croyances plus solides. »
Cependant, le Sénat maintenait ses précieuses prérogatives avec un soin jaloux ; son droit de remontrance s'exerçait sous une forme à la fois respectueuse et hardie ; et il ne laissa jamais entamer ses autres privilèges, tels que le gouvernement intérimaire du duché qui appartenait à son chef.
Cette indépendance à l'égard d'un pouvoir qui n'avait d'autre limite constitutionnelle que le fonctionnement de la haute magistrature, quelle en était la base ? Les magistrats savoyards ne la demandaient pas, cette indépendance, à l'hérédité des fonctions qui les eût constitués en une véritable aristocratie de robe et qui eût ajouté à leur influence morale la force immense qui dérive du droit de propriété. Ils ne la demandaient pas non plus à l'aristocratie de naissance. Confondus avec elle, ils auraient sans doute partagé ses faiblesses, mais ils auraient aussi trouvé, dans ses privilèges, des éléments de force et de résistance d'une grande portée.
Ils ne formaient ni directement, ni indirectement, une caste fermée, c'était dans les classes mo\ennes, surtout, et souvent parmi les hommes obscurs, que se recrutait la Compagnie. Mellarède, Morel, Dichat, Bonjean, Garbillion i appartenaient à la bourgeoisie et les nobles efforts de l'intelligence et du travail leur avaient seuls ouverts les portes de la carrière. Arrivés à la noblesse personnelle par une prérogative attachée au titre de sénateur, ils n'entraient dans le corps de noblesse héréditaire que par l'acquisition de propriétés seigneuriales ou par les faveurs que les souverains leur accordaient en récompense de leurs services, de sorte que la magistrature ne se confondait point avec la noblesse.
On a bien souvent remarqué que l'un des principes, qui font la force de l'aristocratie anglaise, est son accessibilité à tous, grâce à l'admirable mécanisme qui ouvre les rangs de la pairie à toutes les grandes notabilités de la politique, de la magistrature, de l'armée et du monde financier, sans aucun souci de leur origine plus ou moins roturière.
Ne peut-on pas, dans un cercle plus restreint, en dire autant de l'ancienne magistrature de
(i) Magistrats du Sénat de Savoie qui, à diverses époques, se distinguèrent par leurs talents ou leurs services.
Savoie ? N'est-ce point parce que, comme les compagnies judiciaires d'aujourd'hui, comme les cours modernes, elle se recrutait sans aucune distinction d'origine et ne plaçait le point d'appui de son indépendance que dans le sentiment du devoir, qu'elle a conservé, malgré la difficulté des temps et les tendances contraires, cette dignité ferme qui lui assurait, en haut lieu comme en bas, la déférence et le respect ?...