CHAPITRE II
LA I/'ILLH NATALE
Romains avaient bon goût. — Lcinciicuni. — Les Sires de Chanibéry. — Thomas 1^'' de Savoie. — Franchises municipales.— Lç. Livre vert. — Réflexion opportune. — Les vicissitudes politiques de Chambéry. — Une ville ballottée. — Occupations françaises. — Aspect de Chambéry au milieu du dix-huitième siècle. — La rue des Cabornes et la pharmacie Bonjean. — Ce qui s'offrit aux yeux du président Maistre à son arrivée de Nice. — Une étude de ville morte. — Vieilles gens et vieilles choses.
Les hommes passent, les cités se transforment, la nature seule demeure, avec le retour périodique de ses phénomènes et le cadre invariable de ses horizons... Chambéry est bien Tun des enfants gâtés de la nature, et celui-là était bien inspiré qui, le premier, venait planter sa tente au fond de cette autre vallée de Tempe dont parle Chateaubriand : coupe aux parois verdoyantes, dans laquelle bouillonnent les torrents capricieux de la Leysse et de l'Albane, — cirque de collines et de montagnes qui s'étagent harmonieusement. Le regard charmé y fait
une ascension douce le long de végétations luxuriantes, de forêts denses, de rochers aux teintes bleuâtres couverts de neiges éternelles...
La vallée est dominée, au levant, par les contreforts du quadrilatère des Bauges, au couchant par la chaîne du Signal, au midi par le massif du Granier ; elle s'étend, du côté du nord, jusqu'au lac du Bourget. Chambéry est par luimême un carrefour, auquel ont abouti, de tout temps, les routes de Lyon, de Genève, de Grenoble et d'Italie ; c'est actuellement la place d'avant-garde de la France sur la frontière du sud-est. La cité fut jadis une cour de ducs, une grande-halte pour les armées rivales, une capitale : elle en possède les souvenirs, elle en a conservé l'élégance et le grand air.
Les Romains, qui furent en leur temps de parfaits ingénieurs et d'excellents officiers du génie, avaient fait de la colline de Lémenc, audessus de Chambéry, une station de la voie militaire qui, à travers les Alpes Grées, conduisait de Milan à Vienne en Dauphiné.
Dès le onzième siècle, le château est construit : un petit bourg, comme une ruche d'abeilles, vient s'adosser à ses murailles.
Les seigneurs de Chambéry en sont les premiers propriétaires ; mais ils ont compté sans ces madrés comtes de Savoie qui, à l'exemple des Romains, s'entendaient merveilleusement à mettre la main sur les positions stratégiques et
sur les terrains à bâtir. Thomas P'' acheta Chambéry du vicomte Berlion, le 4 mars 1282: il voulait en faire sa capitale. L'emplacement étant trouvé, le comte, en fin politique, se dit que le meilleur mo3-en de rendre une ville prospère et un peuple fort, était de leur donner la liberté. Le jour même où il acquérait Chambéry, Thomas L'" lui concédait des franchises ; le Livre vert, où elles sont consignées, rend quelque peu rêveurs ceux qui ont la curiosité d'aller en déchiffrer les caractères, en notre temps où la centralisation excessive et la prédominance de « l'État hydropique » étouffent la vie municipale, où l'on manque positivement d'air dans les villes ouvertes, alors que, jadis, si Ton devait franchir un pont-levis pour y pénétrer, on respirait du moins à l'aise dans Fenceinte de leurs murailles. Les habitants de Chambéry, au xni^ siècle, jouissent déjà du suffrage universel ; ils ont le droit d'élire un grand et un petit conseil qui choisissent eux-mêmes, chaque année, le huit décembre, jour de la Saint-Nicolas, quatre syndics (1). Le grand et le petit conseil — sorte de sénat et de chambre des députés, — sont le véritable souverain : ils font des lois pour la bonne administration de la commune et, cumulant en eux l'exécutif, le législatif et le judiciaire, ils rendent la justice et punissent les délits.
(i) Maires ou chefs de la iTuiiiicipalité.
L'enceinte de la ville, ainsi que la banlieue, sont franches de toute taille. Tout homme qui habite un an et un jour dans leur périmètre, sans être réclamé par son seigneur, devient libre et franc, et tous les bourgeois sont obligés de le défendre dans sa personne et ses biens.
Aucun bourgeois ne peut être emprisonné pour délit ni pour dettes, s'il est en état de fournir caution, et il n'est tenu à aucune imposition de guerre pour les expéditions qu'il plairait au comte d'entreprendre au delà du Mont- Cenis ou du Saint-Bernard.
Les droits du souverain se réduisent à ceux des fours et moulins banaux, au treizième denier sur la vente des maisons et au droit de toisage fixé à sept deniers.
Le juge-mage est le juge ordinaire du bourgeois en matière civile et le châtelain, choisi parmi les premiers seigneurs du pays, préside le grand et le petit conseil de la bourgeoisie.
Cette organisation, si libérale, ne souffrit aucune altération jusqu'en 1496, date à laquelle Philippe Sans Terre, voulant concentrer l'autorité du conseil général dans un petit nombre d'élus, ordonna aux syndics de choisir douze bourgeois pour former avec eux le petit conseil, sorte de justice de paix chargée de régler les affaires de minime importance. Ce petit conseil désignait lui-même trente-deux notables qui,
réunis à lui et aux syndics, formaient le grand conseil.
Amé y de Savoie, en 1293, vint le premier tixer sa résidence à Chambéry et y jeta les fondements de la Sainte-Chapelle. Amé VI, le comte Vert, créa une nouvelle enceinte pour répondre aux besoins d'une population qui ne cessait de s'accroître. — Ce fut lui qui planta la promenade du Verney, où Yolande de France, régente de Savoie, interdit aux femmes publiques de se montrer, sous peine d'être attachées au pilori et publiquement fouettées.
L'érection de la Savoie en duché, le 19 février 1416, fit de Chambéry une véritable capitale, qui eut ses jours de splendeur. Plus d'une fois, elle vit entrer dans ses murs les armées françaises : c'était alors l'ennemi, mais, chez cet ennemi charmant jusque dans la conquête — Joseph de Maistre nous le dira plus tard, — ne retrouvait-elle pas, en dépit des circonstances, une ressemblance singulière avec le peuple conquis ? La cité n'était-elle point tentée de sourire à l'envahisseur, tout en ayant le devoir de le maudire tant que ses princes ne lui avaient pas rendu sa parole et que les deux lévriers, gardiens de la croix blanche de ses armoiries, n'étaient pas relevés de leur faction?...
Pendant la première occupation, de i536 à 1559, François V^ et Henri II s'attachèrent
d'ailleurs à rivaliser, avec les princes de Savoie, de sollicitude pour les intérêts de la ville et de respect pour ses institutions : les Valois traitèrent le duché non en pays conquis , mais en pays français. Chambéry devint alors le siège des États généraux de Savoie, et, après la paix de Cateau-Cambrésis, ainsi que nous l'avons vu, le Souverain Sénat y fut définitivement installé par Emmanuel Philibert.
Henri IV parut dans ses murs le 21 août 1600 ; Louis XIII, le 17 mai i63o ; les généraux de Louis XIV, pendant les deux guerres qu'il fit à Victor- Ame IL Les Espagnols y séjournèrent de 1742 à 1747.
Vestibule des champs de bataille séculaires de la plaine lombarde, Chambéry avait eu le sort de ce petit pays jeté comme un dé sur l'échiquier de la politique, ballotté entre des voisins qui se le disputeront, jusqu'au jour où la réunion définitive à la mère-patrie viendra fixer ses destinées...
Or, en février 1740, un magistrat de Nice entrait dans la bonne ville où le roi de Sardaigne l'appelait aux fonctions de sénateur. Il avait dû, pour parvenir à sa nouvelle rési-
AVANT LA REVOLUTION 5d
dence, courir en poste le long des oliviers de Provence, et il arrivait, à travers la vallée de l'Isère que recouvrait un épais tapis de neige...
Le magistrat avait quitté le pays du soleil pour l'àpre région des Alpes, les orangers en fleurs des bords de la Méditerranée pour les longs hivers de la Savoie ; qu'importe, puisque c'était la volonté du roi... La Savoie allait d'ailleurs devenir pour lui la véritable patrie. Il était digne d'y conquérir ses lettres de bourgeoisie : il s'appelait François-Xavier Maistre.
Originale et bien attachante était, alors, la physionomie de la vieille cité. Seize mille habitants environ se pressaient dans l'enceinte des fortifications, qui dessinaient au pied du château une sorte de triangle dont le château lui-même aurait été le sommet : sur les trois côtés, un encadrement de hautes murailles, bosselées de distance en distance par des poternes en saillie et trouées de portes à pont-levis ; un large fossé baignait la ligne de défense qui longe la colline des Charmettes.
A l'intérieur, places et rues, étroites et resserrées, indiquent leurs vénérables origines. On se montrait parcimonieux de l'espace, en ce temps où toute ville était une citadelle : ne fallait-il pas se protéger contre les ennemis du dehors en se verrouillant soigneusement au dedans ? Aussi bien, — dans le Chambéry d'alors — les rues, pour peu que deux voitures puissent s'y
croiser, prennent-elles pompeusement le nom de places, et les voies ne sont-elles, pour la plupart, que des ruelles sur lesquelles sont jetés, parfois, de ces ponts recouverts, qui donnent aux bas quartiers un cachet étrange aux yeux de l'observateur : on dirait certains coins m3^stérieux de Venise...
Le château seul a les proportions d'une résidence royale ; il frappe le regard par son architecture sévère. Il a fière mine, ce nid de rois, avec l'abside et les vitraux merveilleux de la Sainte-Chapelle : la haute façade, qui regarde leNivolet (i), est percée de fenêtres à meneaux et surmontée d'un couronnement crénelé; la petite tour si hardie, si légère qui, de la terrasse, s'élance dans les airs, apparaît comme l'emblème de la maison de Savoie... De l'autre côté est la tour ronde, puis le grand jardin qui vit les ébats des jeunes princes et les promenades attristées des vieux ducs : chargés de campagnes et de traités, ils venaient, les jours d'été, y chercher le repos et l'ombre, après avoir vénéré le Saint-Suaire (2), en songeant à la mort qui, pas plus que les sujets, n'épargne les rois...
(i) Montagne qui domine Chambéry.
(2) Le Saint-Suaire a été vénéré longtemps à la Sainte-Chapelle de Chambéry.
C'est au pied du château que la cité déroule le ruban sinueux de ses rues et de ses ruelles, de ses canaux et de ses allées, les « allées sombres » dont Joseph de Maistre nous parlera dans sa correspondance et qui lui ont laissé un sombre souvenir. Églises, couvents, hôtels apparaissent à chaque tournant : ici, Saint- François de Sales, un beau monument d'architecture gothique; le monastère de Sainte-Ursule, le cloître des Antonins ; — là, Sainte-Marie- Egyptienne, Saint-Dominique, Saint-Léger, dont la cloche annonce, de tout temps, les séances du Sénat et les réunions du Conseil. C'est le quartier élégant, celui où le Café de Blmic ouvre son salon aux oisifs. Là, aussi, se trouve la Rue- Couverte où les officiers de la garnison viennent traîner leur sabre et leur ennui. On y rencontre parfois le premier Président, « en soutane et en robe », précédé de son huissier « tenant la baguette élevée », ou bien les sénateurs et membres du bureau en habit de ville : « manteau, collet, grand haut-de-chausse et pourpoint » (i).
Les dragons de Piémont font sonner leurs éperons sur le pavé des rues ; les vinaigrettes sévères des magistrats croisent les chaises à porteurs enrubannées des dames de la noblesse.
(1) Règlement du 2^, novembre 1720.
dont le profil fin se laisse discrètement entrevoir derrière la glace transparente ; et les bons bourgeois, membres du noble conseil ou rentiers oisifs, arpentent aux heures accoutumées la rue des Cabornes et vont deviser de la pluie et du beau temps devant l'ofïicine de la pharmacie Bonjean (i) fondée en 1400.
Voici la rue Croix-d'Or, étroite, avec ses hôtels ornés de balcons Renaissance du goût le plus pur ; puis la rue Juiverie, le ghetto {2) des anciens temps, où, relégués la nuit sur les bords d'un canal fangeux, les Juifs se consolaient du mépris des chrétiens par le luxe de leurs demeures, les chants, les concerts de flûtes et la ronde des écus d'or
En dehors des murs, le Verney avec ses allées rectilignes de tilleuls, Lémenc et ses couvents solidement bastionnés, le faubourg Saint- Antoine qui fait sa procession annuelle instituée en accomplissement d'un vœu fait lors d'une épidémie ; celui de Mâché, dont tous les gens vont par troupes joyeuses, les hommes à cheval, les femmes à pied, précédées du tambourin et
(i) La pharmacie Bonjean est dirigée encore de nos jours par un beau vieillard, dont les travaux font honneur à la Savoie, le commandeur Joseph Bonjean.
(2) M. Victor de Saint-Genix. — Histoire de Savoie.
du flageolet, dans les futaies du prieuré de Bissy, pour y fêter saint Valentin (0, le patron des vignerons et de la jeunesse. Les gais propos et les chants bruyants sont entrecoupés de décharges d'arquebuse et, quand sonne le couvre-feu, les torches errantes, entrevues du haut des murailles, apparaissent comme les feux d'une sarabande diabolique...
Peuple, bourgeoisie, magistrature, noblesse, tels sont les quatre échelons de la société d'alors. L'élément piémontais y est représenté par le commandant de place et les officiers de la garnison ; mais dans cette ville de parlement, c'est la magistrature qui tient le haut du pavé. La population honnête, profondément religieuse, de mœurs austères, vit dans une heureuse médiocrité; ses horizons sont limités par le Nivolet et la cascade du Bout du mojide (2). La noblesse et la bourgeoisie s'agitent et se heurtent parfois ; l'esprit philosophique a franchi ponts-levis et poternes, et les « âmes sensibles » commencent à éclore entre les murs de la vieille cité du moyen âge; mais, au demeurant, on y vit bien, on en sort peu, on y est bon, ouvert, hospitalier. Les étrangers s'y arrêtent
(i^ M. André Penin. — L'abbaj-f Je Saiiit-l/alentiii.
121 Cascade des environs de Chanibéry, au pied du Nivolet.
volontiers : Rousseau, qui y faisait jadis la navette entre le couvent des Dominicains et les Charmettes de Madame de Warens, vient y écrire la préface de son Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, et les sénateurs continuent de servir Dieu et le roi, et de rendre bonne justice...