SILHOUETTES D'ANCETRES
Languedoc et Savoie. — Un méridional des Alpes. — Toulouse et ses anciens capitouls. — Nice et les premiers Maistre piémontais. — Les Maistre de la branche savoyarde. — Le président Maistre. — Deux grands magistrats. — L'œuvre législative de la Maison de Savoie. — La régente Marie-Jeanne- Baptiste de Savoie-Nemours. — Victor-Amédée IL — Charles- Emmanuel 111 et son règne. — Les Royales Constitutions. — Travaux préparatoires. — Législateurs savoyards. — Mort du roi. — Une grande famille en deuil. — Le président Maistre à la cour de Turin. — Compliments de condoléance. — L'atavisme de la fidélité.
Le nouveau sénateur, que nous venons de voir entrer dans la bonne ville de Chambéry, était, par ses origines, étranger aux divers pa\ s qui, soit en deçà, soit au delà des monts, constituaient alors le royaume de Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem. Il arrivait de Nice; mais ses ancêtres y étaient venus de France... France et Piémont ont, de tout temps, fait de ces échanges : le Piémont, en l'espèce, comme on disait au Sénat, ne pouvait, certes, se plaindre du cadeau que lui faisait sa voisine...
Les Maistre avaient du sang français dans les veines ; le riant pays de Languedoc fut leur berceau (i), le soleil du Midi éclaira leurs premiers pas ; il devait continuer à les réchauffer de ses rayons, dans leur exode au pied des grandes Alpes neigeuses, et fondre en eux la vivacité de l'imagination, la promptitude de conception, la générosité du cœur, l'ardeur des affections, la souplesse et l'élasticité du caractère, l'amour de la couleur, tout le Midi enfin, avec l'esprit sérieux, pondéré, la ténacité indomptable, la loyauté parfaite, la réserve prudente, le génie froid, méditatif, observateur de la race savoyarde.
De fort ancienne et vénérable lignée, les Maistre figurent avec honneur sur la liste des capitouls de Toulouse aux xv^ et xvi^ siècles. Au commencement du xvn% ils se divisèrent en deux branches : l'une resta en France, l'autre vint s'établir à Nice. Joseph de Maistre ne songeait-il pas à ces lointaines origines et n'entendait-il pas se peindre quelque peu lui-même lorsqu'il écrivait à sa sœur Thérèse (2), à propos de sa petite Adèle : « Il y a peut-être encore dans ses veines quelques atomes massifs, quelques miasmes de Saint-Alban (3) qui
(i) Le comte Rodolphe de Maistre. — Notice biographique sur
(2) Correspondance. — Lettre du 4 mai 1790.
(3) Commune des environs de Chambéry.
circulent avec le soufre de Provence ; on ne saurait donc trop l'agiter, l'électriser de toute manière, car le repos ne lui vaut rien... »
Dès le xvii*^ siècle, les Maistre sont installés dans l'antique cité de Nice qui, en i388, s'était donnée à Amédée VII et faisait dès lors partie du duché de Savoie. — François Maistre y meurt en 1698, laissant de son mariage avec Catherine Dalmais, elle-même décédée en 1717, sept enfants, dont l'un, Jean, sera le chef de la branche de Piémont i 1 1 et un autre, André, celui de la branche de Savoie. Ce dernier, après de brillantes études faites à l'Université de Turin, avait endossé la robe d'avocat et exerçait sa profession à Nice. L'indépendance de sa parole le mit, au début de sa carrière, en conflit avec la magistrature ; il n'eut pas à regretter cette mésaventure, puisqu'elle devint l'origine de sa fortune.
Mandé à Turin et introduit .auprès du roi, sa présence d'esprit, son attitude ferme et pleine de dignité, plurent à ce prince qui, comme tous ceux de sa race, se connaissait en hommes. André fut directement chargé de divers travaux: ayant pu se convaincre que le talent était, chez lui, au niveau du caractère, le roi le nomma
(i) C'est à cette branche qu'appartenait le comte Napion dont il est question dans la Correspondance, et qu'appartient encore de nos jours l'aniiral Lovera di Maria.
substitut de Vavocat des pauvi^es et l'appela dans la suite à de plus hautes fonctions (i).
André Maistre portait d'azur à trois fleurs de souci d'or et sa devise était : Fors l'honneur nul souci. Cette devise, Joseph de Maistre (2) devait la maintenir en la rehaussant d'un incomparable éclat; car c'est bien de lui, vraiment, qu'on peut dire qu'il n'eut d'autre souci que l'honneur...
François-Xavier Maistre, l'un des fils d'André, était né le 20 novembre lyolî à Aspremont (Aspermontis,d'\X. son acte de naissance,) (3j dans
( I ) Carutti. — Storia di Vittorio Âmedeo. — Archives du baron Charles de Buttet.
(2) Les Maistre ont pris la particule depuis le séjour de Joseph à la cour de Russie.
(3) Àn)io dni miUesimo septiuffentesimo sexto FrJiiciscus Xaverius filius nobilis Andreœ Maistre et D. Angelcv Berengario conjugum natu<, est die vigesimo novemhris eâdemque die baptisatus fuit. Patrein fuerunt D. Joannes Baptista Maistre et D. Margarita ejus mater
ANDREAS, Premusati Curatus sic signa tus in originali.
Jideni facio ac teslor ego infra scriptus vicarius perpetuus ecclesiœ parochialis /o<;/ Aspermontis, me extrcxisse supra scriptum baptisterium Jrancisii Xaverii Maistre ex libre hujus Par Baptis de verbo ad verbum proiit Jacet in die to libre paginée 8f^ ad quent me réfère. In quorum fid. presentem dedi manu mea signatam, sigilloque mee munitam asperment bac die vigesima noua mensis Augusti. Anne Dni millésime septingentesime trigesimo prime.
PONS, yicariiis perpetuus.
Archives du baron Charles de Buttet.
le comté de Nice. — Il avait seize ans lors de la mort de son père, en 1722.
Sa première jeunesse s'était écoulée à Turin, où tous les jeunes gens du roxaume venaient prendre leurs grades universitaires. Piémontais, Niçois, Savoyards se rencontraient sur les mêmes bancs, sans se confondre d'ailleurs ni se mêler outre mesure. François-Xavier avait ainsi connu quelques-uns des magistrats auprès desquels il venait siéger à Chambéry, à l'âge de trente-quatre ans , après avoir parcouru à Nice, dans le bureau de l'avocat-tiscal général, les premières étapes de sa carrière.
Son installation eut lieu, en grande pompe, le 7 mars 1740. Le 8 mars 1749, le roi lui confia la direction du parquet. Quinze ans plus tard, le 3 décembre i764,Maistre rentra dans la magistrature assise en qualité de second président au Sénat : il avait alors cinquante-huit ans et, quelques jours après, son ami Jacques Salteur III s'asseyait au fauteuil de la première présidence.
VJ Excellence (li était, elle, d'origine piémontaise ; mais sa famille, vieille et illustre, avait depuis longtemps pris racine en Savoie, où, de génération en génération, elle donnait au roi toute une frondaison de serviteurs distingués. Deux Jacques Salteur avaient, déjà,
(1) On appelait ainsi le premier président du Sénat.
entre maints autres, inscrit leur nom au livre d'or: Jacques P% l'aigle du barreau de Chambér}^ l'orateur aimé du peuple, l'avocat de la ville, son député aux États-généraux de Savoie, sous Henri II ; Jacques II, son fils aîné, qui lui succéda au Sénat (i).
Jacques III, de la branche des Salteur-Balland, devait monter encore plus haut dans sa longue carrière : il fut soixante ans magistrat, porta cinquante ans la robe rouge, occupa vingtsix ans la première présidence et mourut à quatre-vingt-douze ans, après avoir siégé et rendu des arrêts jusqu'au moment d'être nonagénaire (2).
C'était une belle figure, celle-là, — le type même du magistrat grand seigneur. De superbe allure, de physionomie noble et martiale, aussi apte, dirait-on, à manier l'épée qu'à porter l'hermine, il joignait les suprêmes élégances du gentilhomme de cour à toutes les qualités sérieuses d'un chef de Parlement. Diplomate habile, mais incapable d'une abdication, il tenait d'une main ferme et juste les rênes de son gouvernement ; esprit doué de remarquables facultés, (( sans se piquer de science )), il
(i) Archives du marquis Salteur de la Serraz. — M. Ciaudius Blanchard, Le droit de litre.
(2) Le premier président Salteur occupa ces hautes fonctions jusqu'en 1790 et mourut le 4 février 1793.
dirigeait les travaux du Sénat avec une autorité, une souplesse, une sagacité incomparables. Il était, au dehors, esclave de l'étiquette et du cérémonial, ne sortant jamais, à pied ou en carrosse, sans être précédé de l'huissier portant « la baguette levée » pour annoncer l'Excellence.
Salteur faisait les honneurs de son hôtel avec le faste d'un millionnaire et la distinction raffinée d'un marquis de l'ancien régime. Le Français qui, d'aventure, était reçu dans ses salons, s'y retrouvait bien, vraiment, en pays de connaissance : la toilette des femmes, le jabot de dentelle des hommes , la langue française pure, classique, parlée sans le moindre accent, les conversations sur un récent ouvrage de Rousseau ou le dernier écho de Paris, une atmosphèi e de légers propos, où l'esprit voltigeait comme un oiseau-mouche, de groupe en groupe, derrière les éventails, au-dessus des coilîures poudrées et des perruques ondoyantes^ — c'était encore, c'était déjà la France...
Plus austère peut-être, mais non moins attachante, était la physionomie du second président. Son rang, inférieur, ne lui faisait pas de la représentation une nécessité, un devoir; sa modeste fortune ne s'y fût d'ailleurs pas prêté. Aussi vivait-il retiré, plongé dans l'étude patiente des lois, ne donnant à la vie mondaine que ce qu'il ne pouvait décemment lui enlever et se concentrant tout entier dans l'accomplissement
Strict de ses devoirs de magistrat. C'est Thomme rigide, le juge au sens droit, le jurisconsulte aux vues profondes, dont l'érudition immense, amassée par un labeur continuel de toutes les heures et de tous les jours, est pour le Sénat un trésor. Son avis dicte le plus souvent les arrêts. Sa droiture, sa noble fierté, son indépendance absolue lui font comme une auréole d'estime et de respect, et, quand il passe dans la rue pour se rendre au Sénat, c'est plus encore l'homme que la dignité qu'on salue en lui.
Le président Maistre est le bras droit du comte Salteur.Tous deux, ils ont, au début de leur carrière, occupé le poste de Nice ; d'aussi bonne maison, le cœur aussi haut placé l'un que l'autre, imbus des mêmes principes , éclairés de la même foi, associés aux mêmes travaux, vivant de la même vie, siégeant aux côtés l'un de l'autre, ils furent deux amis inséparables. L'amitié des pères devait, inévitablement, se continuer dans celle des fils...
Le président Maistre sera chez lui, nous le verrons bientôt, la personnification de \3i patria potestas, devant laquelle tout plie ; au Palais, il est celle de la justice dans son austère grandeur. Les traits taillés à coups de hache, le front large et bosselé, l'arcade sourcilière fortement accusée et abritant un œil inquisiteur, le nez irrégulier, s'avançant en saillie menaçante, les lèvres rentrantes et serrées, les joues sillon-
nées d'un pli profond, l'air dur et froid, la tête encadrée d'une perruque savamment frisée et retombant en boucles sur des épaules hautes et massives, le buste drapé dans la robe rouge coupée par le blanc mat de l'hermine et du rabat, Maistre devait -être la terreur des coupables : ce bloc de granit rassurait les honnêtes gens...
C'était un grand caractère. Les sentiments vils, ou simplement vulgaires, ne parvenaient pas à l'effleurer. Quelqu'un l'avait un jour desservi ; son double jeu ayant été découvert, l'intrigant craignait d'avoir encouru la colère du terrible président. Il dépêcha auprès de lui un ambassadeur officieux. Maistre eut alors cette « saillie sublime », que Joseph rappelle dans une de ses lettres : « Ah ! Tanimal , il croit que je m'en souviens!... ^V »
Les bourgeois de Chambéry dormaient tranquilles, se sentant protégés par de pareils défenseurs de l'ordre et de la sécurité publique; aussi, dès le 2 5 août 17 50, les consuls de la ville octroyaient-ils solennellement au président Maistre des lettres de bourgeoisie (2) « n'y aïant
(1) Corres-pondancc. — Lettre au chevalier de Maistre.
(2) Ces lettres sont signées par Charles-François Vibert. baron de Saint-Marcel, Claude-Thérèse Gagnière. avocat au Sénat .Claude Vulliod, procureur au Sénat et, Laurent Laracine, consuls de la ville de Chambéry.
(Archives de M. Hector Laracine.)
5o JOSEPH DE MAISTRE
rien de plus satisfaisant ni de plus intéressant pour le corps de ville — disaient-elles, — que d'avoir au nombre de ses bourgeois des personnes aussi distinguées que l'est le dit seigneur avocat fiscal général tant par son employ que par son propre mérite, capable par conséquent de rendre en toute occasion les services les plus essentiels à la Patrie. »
Salteur et Maistre, comme François de Sales et Antoine Favre, forment donc, dans la galerie du Parlement de Savoie, deux figures inséparables l'une de l'autre... Leur carrière avait commencé sous l'un des règnes les plus heureux de l'histoire de Savoie, celui de Charles-Emmanuel III.
« L'Europe, ainsi que l'a dit justement un historien (i), ne vit guère luire de plus beaux jours que ceux qui s'écoulèrent depuis la paix d'Aix-la-Chapelle jusqu'à lySS; et ce bonheur, dont les grandes puissances ne jouirent que sept ans, devait durer un demi-siècle sans interruption pour les États de Savoie. Jamais, depuis leur existence, ils n'avaient été si longtemps exempts des maux de la guerre. Jamais les loisirs de la paix n'avaient été employés d'une manière aussi fructueuse, aussi sage. Jamais la population n'y avait pris autant
(i) L'abbé Boissat. — Histoire de la Maison de Savoie.
d'accroissement. Jamais l'agriculture, les arts, le commerce et l'industrie n'y avaient fait autant de progrès. Jamais enfin la fortune de l'État n'y avait été plus assurée, ni Tautorité suprême plus respectée. « ^^oici le plus beau moment de ma vie, dit un jour Charles-Emmanuel ; car je viens de supprimer la dernière imposition extraordinaire qui pesait encore sur mes sujets. » — a Nous autres rois, dit-il dans une autre circonstance, nous ne sommes pas faits pour nous amuser. »
Par des lettres-patentes du 14 août lyoS, Charles-Emmanuel III, soucieux de tout ce qui pouvait compléter Tamélioration intellectuelle et morale de ses sujets, avait organisé le régime universitaire en Savoie sur les mêmes bases qu'en Piémont, en instituant à Chambéry, sous le nom de Conseil de la Réforme des études, une sorte de commission supérieure de l'instruction publique, composée d'un président et de deux membres.
A ses attributions administratives, ce conseil joignait même un certain pouvoir judiciaire. Sa juridiction civile s'étendait à toutes les causes intéressant les professeurs et leurs élèves, sa juridiction pénale aux frasques commises par les étudiants et aux diverses contraventions prévues par les règlements de l'Université. Le conseil rendait la justice par l'intermédiaire d'un assesseur.
Le président Maistre en fut le premier chef. Dans ces nouvelles fonctions, qu'il cumulait avec celles de magistrat, il déploya le zèle et l'activité qu'exigeait la mise en œuvre d'une institution aussi importante. Les règlements qui ont été appliqués, dès lors, dans tous les établissements d'instruction publique du royaume de Sardaigne, sont l'œuvre de la commission qu'il présidait; il avait pris une part prépondérante à leur élaboration (i).
Mais ceci n'est rien à côté du rôle trop peu connu que le père de Joseph de Maistre joua comme législateur.
Sous la régence de Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours, veuve de Charles-Emmanuel
II, sous le règne de Victor-Amédée II, son fils, et finalement sous celui de Charles-Emmanuel
III, fut élaborée cette grande œuvre législative qui, à son achèvement, plaçait le petit royaume de Sardaigne au premier rang des nations civilisées.
Depuis les statuts que le duc Amédée VIII avait promulgués le 24 juin 1430, aucune codifi-
(i) M. François Gros, — Le Sénat de Savoie aux Xyil^ et XVIlh- uecles.
cation générale n'avait été entreprise pour réunir, en un faisceau homogène, la collection éparse d'édits et de prescriptions légales émanés des ducs et des cours souveraines. L'incertitude la plus funeste régnait dans le règlement des intérêts publics et privés. La régente prit l'initiative de remédier à cet état de choses. Gaspard Bailly et Alexandre Joly rédigèrent, sur ses ordres, des recueils de législation civile et politique qui, bien qu'un peu hésitants et confus, n'en eurent pas moins le mérite de planter les premiers jalons dans la voie des réformes. C'est un titre de gloire pour la régente, l'une des plus remarquables de toutes les femmes de Savoie ; aussi le Sénat, recevant d'elle, le 19 mai 1684, l'avis qu'elle allait remettre au jeune Victor- Amédée le gouvernement de ses Etats, put-il lui répondre, sans courtisanerie, que les grandes espérances, que le pays plaçait dans ce prince, reposaient autant sur l'éducation qu'il avait reçue de sa mère que sur ses qualités personnelles.
Ces espérances, Victor-Amédée II ne leur donna pas un démenti. Il poursuivit courageusement, avec la collaboration de Mellarède et du président de Bellegarde, les réformes législatives que la régente avait ébauchées. C'est à lui que la Savoie dut d'avoir bénéficié, dès 173s, d'une répartition plus équitable des charges publiques par l'établissement de ce
(( grand répertoire de la propriété » qui s'appelle le cadastre, œuvre faite contradictoirement entre l'administration et les intéressés avec tant de soin et d'impartialité qu'aujourd'hui encore, dans la pratique des affaires, l'inscription à l'ancien cadastre forme, à défaut de titres, une présomption légale de propriété. Dès 1723, l'on voit émerger, du creuset d'une élaboration presque séculaire, ces constitutions royales, qui réunissent en un code toutes les lois du pa3^s, et, apparaître, en avance sur la plupart des nations de l'Europe, la réorganisation des administrations centrales, l'uniformité du s^^stème monétaire, la création du collège des pj^ovinces (i), la réforme des postes et des cadres de l'armée, l'institution d'un mode de gestion du trésor public que d'autres pays ne tarderont pas à s'approprier.
Charles-Emmanuel III acheva, lui, le monument législatif dont Marie-Jeanne-Baptiste de Savoie-Nemours avait esquissé le plan et Victor- Amédée II fait le gros-œuvre. Il s'appliqua à en unifier encore les dispositions, à en perfectionner les détails, à en polir les aspérités ; de cette revision définitive sortirent ces
(i) Institution, ayant son siège à Turin, dans laquelle un certain nombre de jeunes gens, peu aisés et choisis dans toutes les provinces du royaume, allaient suivre les cours universitaires aux frais de l'État.
Royales Constitutions de ly/O, qui sont Tune des bases fondamentales du droit public et civil moderne. Il faut bien en donner une idée, au passage, puisque nous allons les voir devenir en quelque sorte le bréviaire de Joseph de Maistre, pendant plus de vingt ans de sa vie, alors qu'elles furent pour lui ce que le code civil est pour les magistrats et les avocats de nos jours... C'est à cette source qu'il ira « chercher le juste et l'injuste à travers les buissons de la chicane ^i!' ».
Les Royales Constitutions se divisent en six livres :
Le premier livre est le Code politique et religieux de la monarchie. Le respect de la religion de l'État y est garanti par des sanctions pénales. La situation légale des Juifs, restée partout, jusqu'à la Révolution française, une des préoccupations dominantes du pouvoir,}' est l'objet de dispositions minutieuses, empreintes de l'esprit du temps. Le droit de remontrance et de veto du Sénat y est formellement consacré... ;
Le deuxième livre est la Loi organique de la magistrature. Au dessus de la hiérarchie judiciaire, siège le Sénat, comme tribunal du second
(i) Correspondance — Lettre au comte Henri Costa de Beauregard, du 7 décembre 1789.
degré; au dessous, un juge de première instance, jugeant seul; puis des magistrats inférieurs divisés en deux catégories, suivant qu'ils tiennent leurs pouvoirs de l'autorité du roi ou de celle des vassaux; enfin des tribunaux de commerce et l'institution d'une magistrature de santé, sorte de conseil d'hygiène, ayant des pouvoirs administratifs, judiciaires et de police sur tout ce qui concerne la salubrité publique.
Le service du ministère public est assuré auprès de chaque degré de juridiction. Au Sénat, le parquet se dédouble. Il y a tout d'abord V avocat fiscal général, chargé des intérêts de la vindicte publique, puis Vapocat des pauvres^ cette belle institution de la Maison de Savoie, qui a, nous l'avons vu déjà, la mission spéciale d'assister les indigents auprès de toutes les juridictions. U avocat fiscal général et V avocat des pauvres ont chacun un bureau composé d'un certain nombre de substituts, les uns, — c'est le premier pas dans la carrière, — substituts surnuméraires sans paye, les autres substituts effectifs avec appointements ;
Le troisième livre est un Code de procédure civile. L'instruction écrite en est la base ;
Le quatrième livre contient la législation criminelle tout entière : compétence, instruction et pénalités ;
Le cinquième traite de la législation civile. Pour la Savoie comme pour la plupart des
autres États de l'Europe, le droit romain forme le fond de cette législation. Les dérogations étaient, suivant les pays, plus ou moins nombreuses, plus ou moins radicales. Sous ce rapport, le royaume de Sardaigne se trouvait dans une situation analogue à celle des provinces françaises qu'on appelait pays de droit écrit. Les Royales Constitutions ne contiennent que le résumé des dispositions par lesquelles Charles-Emmanuel III et ses prédécesseurs avaient modifié le droit impérial ;
Le sixième livre traite des attributions de la Chambre des comptes, du domaine royal, des droits féodaux, des mines, routes et forêts.
Tel est l'ensemble de ce Code auquel, ainsi que Ta fait remarquer un historien Ji ;, on ne rendrait point une suffisante justice, si on ne l'appréciait qu'à la lumière de notre état social actuel. Le progrès est comme une chaîne dont les anneaux relient les institutions de chaque époque : avant de s'enorgueillir de ceux qu'a réalisés notre temps, il faut signaler ceux qui les ont précédés, préparés et rendus possibles. Placée ainsi sous son vrai jour, l'œuvre de Charles-Emmanuel III est un pas décisif dans la voie de l'unité de la législation et de son appropriation aux aspirations et aux besoins
(i) M. François Gros. — Le Sénat de Savoie aux XVII^ et Xyill'^ siècles.
bcS JOSEPH DE MAISTRE
d'une société qui marche et secoue ses lisières. Une pareille œuvre recommande sa mémoire à la reconnaissance de la postérité.
Mais il n'est que juste d'associer à cette reconnaissance les grands magistrats qui furent alors pour leur souverain ce que devinrent plus tard, pour Napoléon I*-''", les Portails et les Bigot de Préameneu. — Maistre et Salteur furent les principaux ouvriers de cette codification éminemment libérale pour l'époque. Que de journées et de veilles passées, soit au couvent des Dominicains, soit en tête-à-téte dans leur demeure, à compulser les anciens édits, à résumer la jurisprudence, à échanger leurs vues et à préparer cette œuvre superbe qui, dès 1770, mit le petit royaume de Sardaigne à la tète du progrès législatif en Europe, laissant bien loin derrière lui sa grande voisine, la France !...
Là-bas, un malaise indéfinissable domine toutes les classes; une sourde inquiétude tourmente les esprits. La lutte est engagée, menaçante : d'une part, le pouvoir souverain et les deux forces sur lesquelles il s'appuie, — le clergé et la noblesse, — en face d'eux, le peuple, qui veut des réformes et qui est encouragé dans
AVANT LA RÉVOLUTION Dg
ses revendications par les élucubrations de philosophes avides d'une malsaine popularité.
Ici, rien de ce triste spectacle Jamais
l'union n'a été plus intime entre le roi et le peuple.
Et, pour les rapprocher l'un de l'autre, pour resserrer leurs liens et rendre cette union féconde, il y a précisément le Sénat, plein à la fois, comme l'a dit son historien ^i^, « d'indépendance et de soumission », et, à sa tète, des magistrats de haute valeur, tels que Salteur et Maistre, uniquement préoccupés du bien public et ne demandant le progrés qu'au développement normal des institutions du pays et aux principes sainement appliqués de la justice.
Lorsque les cahiers contenant les observations du Sénat furent achevés , Sa Majesté appela Maistre à Turin pour lui en exposer les grandes lignes et participer aux travaux de la commission de législation instituée dans la capitale. Le magistrat savoyard s'acquitta de sa tâche avec une telle supériorité que le roi, qui présidait en personne, le chargea de la rédaction dérînitive du nouveau Code.
Le roi sut d'ailleurs reconnaître les services de l'éminent magistrat qui avait pris une part si active à l'achèvement du grand instrument de son règne. Le président Maistre était per-
(i) M. Eugène Buriiier.
6o JOSEPH DE MAISTRE
sona grata à la cour de Turin ; il devint conservateur général des apanages de leurs altesses royales en Savoie; plus tard, en 1780, il reçut le titre héréditaire de comte. Il y a, peut-être, dans ces justes faveurs prodiguées au président, l'explication de ce culte passionné que Joseph de Maistre ne cessa de professer pour la Maison de Savoie. Cœur trop haut placé pour se laisser entamer par l'ingratitude, par l'ambition ou par l'égoïsme, bien que lui-même n'ait jamais été un enfant gâté du pouvoir, il s'attachera à la fortune de son prince, le suivra dans son exil, ira le représenter à Saint-Pétersbourg, sacrifiera ses intérêts, ses affections et son foyer à ce qui, pour lui, primera tout : le devoir envers Dieu et le Roi, — alors que tant d'autres salueront le soleil levant et tourneront le dos à leur ancien bienfaiteur...
Aussi bien, quand Charles-Emmanuel III rendit son àme à Dieu, le 19 février 1775, ce fut dans ce petit pays de Savoie comme un long sanglot qui, dans une commune douleur, unissait villes et campagnes et se répercutait des murs du vieux château, où avaient habité ses pères, jusqu'au pied des hautes cimes. Les cloches lançaient aux échos de la montagne
leur glas funèbre. Dans les églises, on priait ; dans les rues, sur les places, on s'abordait, la mine attristée, comme si chacun venait de perdre un père.
Le Sénat, à la triste nouvelle apportée paiun courrier de Turin, avait suspendu ses audiences. Il délibéra d'envoyer au delà des monts une députation de ses membres pour saluer le nouveau roi. La haute situation du président Maistre à la cour, les honneurs dont l'avait comblé le monarque défunt en récompense de ses services, le désignaient tout naturellement pour être le chef de cette ambassade. Le 27 mars, la députation du Souverain Sénat arrivait donc en voiture de gala au palais royal et le président Maistre, marchant à sa tète, introduit dans la salle du trône, devant la cour assemblée, tenait au roi, à la reine et aux princes (0, ce noble langage tout vibrant de l'éloquence du cœur.
C'est en français que le président s'exprime : Il s'adresse tour à tour au roi, à la reine de Piémont, au duc de Chablais, à Mesdames de Savoie sœurs du roi, aux ducs d'Aoste et de Montferrat, à Mesdames de Savoie hlles du roi, et pour tous ces hauts personnages, il a le mot juste, le trait délicat, l'alljsion heureuse, le compliment fin : il ne se prosterne pas, il est
( I ) Archives Je Saint-Gen:\. — Documents inédits. — Journal du Chevalier Ro^e.
debout, la tête haute, et, au sein des splendeurs royales, il ne dit que ce qu'il pense et il rend encore la justice, en distribuant de l'eau bénite de cour.
Quel plus bel éloge que celui de Charles- Emmanuel !
« Toujours juste et toujours humain, il sut trouver moyen de concilier la sévérité nécessaire au maintien du bon ordre avec la bonté naturelle de son cœur ; plus tiatté d'être le père que le maître de ses sujets, leur bonheur fut toujours son premier soin ; et nous nous rappelons avec reconnaissance qu'il fut plus soigneux de se faire aimer par sa clémence que de se faire craindre par l'usage de sa puissance... «
Et, s'adressant au nouveau roi :
(( Vous êtes le seul. Sire, — dit le Président, — qui puissiez tempérer nos regrets par la certitude où nous sommes de retrouver en Votre Majesté un roi qui , préparé par de grands exemples, aidé de toutes les ressources du génie, et déjà instruit par ses propres réflexions , va ouvrir devant nos yeux la plus belle perspective de gloire pour sa personne et de bonheur pour ses sujets...»
(( Régnez donc. Sire, régnez heureusement et longtemps : ce sont là les vœux les plus ardents des plus anciens sujets de Votre Majesté et particulièrement des magistrats au nom de qui je parle... »
Pour la Reine, ranibassadeur du Sénat a cette louange exquise :
« L'un des plus grands mérites du Roi fut de connaître tout le vôtre... Il est bien consolant pour nous de voir sur le trône une reine faite pour le bonheur d'un prince qui n'y est monté que pour le nôtre... »
Au prince de Piémont, l'héritier présomptif de la couronne, Maistre adresse cet éloge :
« Nous avons pour maitre un prince, dans qui le passé nous annonce un avenir qui fera heureusement douter à qui, du père ou de Taïeul, vous devez ressembler. Ce sera à tous les deux: : issu de i'auguste Maison de Savoie qui n'a produit que des héros, formé sous les regards d'un père dont le mérite égale la grandeur, instruit par les soins d'une mère qui mérite par ses vertus ce que la naissance lui a donné, quel droit ne nous donnez-vous pas , Monseigneur, de trouver dans vous cette heureuse conformité ? et quelles espérances ne nous faites-vous pas concevoir pour le bonheur d'une génération encore bien éloignée ?...^^ous transmettrez à nos neveux la félicité dont nous aurons joui... »
Il n'y a pas là que des hommages de convention, il y a la traduction d'un éta|.^Q"Je'et rien au \
^^Ami
courtisan ni du plat valet. C'est le magistrat qui parle; c'est le sujet qui se désole; c'est quelqu'un de la famille, parce que, dans cette grande paroisse qui s'appelle la nation, le Roi est « de la famille de tout le monde ». Victor-Amédée III, le successeur, s'en souviendra et lorsque l'inexorable mort viendra frapper à son tour, sur sa chaise curule, le président octogénaire, c'est de sa propre main que nous verrons le roi envoyer au Sénat l'expression du chagrin que lui cause la perte de son vieux serviteur... L'histoire eût sans doute moins oublié le président s'il n'avait eu le tort, — peut-on bien le lui reprocher?— d'être le père de son tils. La gloire du tils a mis à l'arrière-plan la mémoire du père ; mais n'est-ce-pas honorer celle du fils que de mettre en pleine lumière la noble figure de celui qui transmit à Joseph de Maistre, avec le « soufre de Provence, » l'exemple de sa vie, la grandeur de son caractère et l'inflexible rectitude de sa fidélité ?...