‹ Joseph de Maistre avant la RévolutionChapitre 6 sur 26 · L'HOTEL DE SALINS · texte numérisé non relu

L'HOTEL DE SALINS

Les Demotz. — Un abbe mélomane. — Le juge-mage Qists trois filles — Le roman d'un successeur d'Antoine Favre. — Le mariage du président Maistre. — Coin de ville flamande. — La place de Lans. — Crescite et multipUcamini. — Famille patriarcale. — Naissance de Joseph de Maistre. — Un horoscope après la lettre. — Un entant bercé des harmonies de Racine. — Les leçons et le legs du grand-père Demotz. — Tendresse maternelle et amour filial. — L'édit du Parlement de Paris en iy6-. — l^e mot d'une grande chrétienne. — Joseph de Maistre et les jésuites. — La congrégation des Messieurs. — Un brillant état-major. — Les escapades de la jeunesse chambérienne. — Où le chevalier de Saint-Réal reçoit un vigoureux coup de boutoir. — Les péniients noirs. — Cagoules et gonfalons. — La nuit du condamné. — Une page célèbre. — La torture et le bourreau. — L'intérieur des Maistre. — Les soirées en famille à l'hôtel de Salins. — Vieux souvenirs. — A quoi pensait Joseph de Maistre au palais des Czars. — Pages trempées de larmes. — A l'Université de Turin.

En ce bon temps vivait à Chambéry un magistrat modeste, sans grand éclat, au second plan, mais portant un beau nom, jouissant de l'estime générale, et, ce qui était alors une distinction enviée..., dignitaire de la confrérie des pénitents noirs. Le sénateur Demotz remplissait

les fonctions de juge-mage de la province de Savoie, constituant à lui seul le tribunal et jugeant souvent mieux que ne l'eussent fait trois juges réunis.

Les Demotz, vieille famille de robe, étaient originaires du riant pays d'Albanais (i). Ils possédaient à Rumilly, entre cour et jardin, une vaste maison seigneuriale, qui, alternativement avec l'hôtel de Juge (2), avait l'honneur d'héberger les princes de la Maison de Savoie dans leurs tournées de famille périodiques, parmi leurs amés et féaux sujets, — honneur que dans ce temps on ne savait payer trop cher. — Gentilshommes et hobereaux, pour se tailler dans la soie et le velours un pourpoint convenable, n'hésitaient pas à découper leurs terres, ce qui faisait dire au fermier de l'un d'entre eux qui se vantait d'avoir touché la main (3) au roi : « Ah! monsieur le comte, il ne faudrait pas que vous la touchie\ trop souvent... ».

Le duc de Savoie, en anoblissant les Demotz par lettres patentes du 14 avril 1 698 , leur avait octroyé la devise : Ne obdormiant ! Et de

(i) Nom sous lequel on désignait, autrefois, la région de la Savoie comprise entre la colline de La BioUe, au-dessus d'Aixles-Bains, et les monticules qui bordent au nord la vallée de Rumilly.

(2) Autre famille dont nous aurons à parler au cours de ce livre.

(3) Vieille locution savoyarde.

fait, tidèles à l'ordre de leur souverain, ils ne s'endormirent pas : lignée de belle venue, de bonne race, craignant Dieu, aimant le prince et servant la patrie ; l'aîné entrait généralement dans la magistrature, les cadets allaient à l'armée, au clergé ou dans quelque abbave.

En 1711, le major Maurice Demotz, commande au fort de Fenestrelles. En 1726, l'abbé Jean-Nicolas qui est allé étudier en Sorbonne, fait florès à Paris ; il adore la musique, la cultive, l'enseigne ; c'est un émule de Jean- Jacques... en harmonie seulement, et Pierre Simon, l'éditeur à la mode, publie de lui, avec une élégante reliure, une méthode nouvelle dédiée à la reine de France et de Navarre (i).

Le juge-mage, né en 1699, avait fait son droit à l'Université de Turin. Revenu au pays

( 1 ) A cette famille appartient également ce chevalier Demotz, né à Rumilly le 25 janvier 1732, qui, avec les généraux de Boigne et Perron, fut l'un des hommes de guerre européens ayant laissé, en Asie, la plus brillante réputation militaire; il est connu sous le nom de Delallée. C'est au service d'Hyder-Ally, roi des Mahrattes, que Delallée accomplit ses plus beaux faits d'armes.

En 1780, il opéra de concert avec le bailli de Suffren, qui commandait une escadre française et remporta de nombreux succès sur les Anglais ; il les battit à plate couture, en maintes rencontres, à Sangaman, à Pontour, à Ternemaiet, à Chataupet, à Arny, à Tokol, à Arcate, à Godelour, à Chilour, à Trichinopoly. Louis XVI, en récompense de sa bravoure, lui envoya la croix de Saint-Louis et un brevet de colonel des armées françaises.

Archives de La Salle.

natal, sa carrière de magistrat s'était écoulée, régulière et paisible, à Chambéry. Il y avait épousé M"^ Marie Fortis, qui ne lui avait pas donné d'héritier mâle, mais, en compensation, trois filles, toutes trois charmantes, distinguées, unissant les grâces extérieures aux qualités de l'intelligence et du cœur: Christine, Jeanne- Baptiste-Françoise et Anne-Marie (i).

Le trait dominant de Jeanne-Baptiste était la bonté ; celui d'Anne-Marie, un esprit fin et enjoué; Christine avait l'une et l'autre. Le sénateur Demotz, amateur de belles - lettres et de beaux livres, possédait une bibliothèque des plus riches ; l'éducation qu'il donna à ses filles fut à la fois sérieuse et brillante. Il en fit des chrétiennes et des femmes agréables, ayant des « clartés de tout, » sans prétention, d'ailleurs, à la qualité de bas-bleus; et, dans cette vieille maison parlementaire, si la journée commençait par des « patenôtres », il n'était pas rare de la voir finir par une soirée littéraire où Christine récitait, de sa voix harmonieuse, des tirades de

(i) Christine était née le 24 novembre 1727.

Jeanne-Baptiste-Françoise naquit le lO mars 1732 ; elle épousa, le 12 janvier 1762, le comte Charroct de la Chavanne, alors capitaine d'artillerie à l'armée du roi ; elle est décédée le I 3 février 1808.

Anne-Marie, née le 23 mai 1735, épousa, le 0 février 1733, le comte Nicolas Perrin d'Avressieux, substitut de l'avocat-fiscal général au Sénat de Savoie. — Archives du baron Charles de Buttet.

AVANT LA RÉVOLUTION Gc)

Racine, son poète préféré, celui dont elle avait appris la langue en même temps que le Pâte?' et le Credo.

En 1750, François-Xavier Maistre n'était plus un jeune homme : il achevait sa quarante-quatrième année. Avocat-tiscal général depuis un an, il paraissait voué à un célibat définitif; la justice avait été, jusque-là , sa seule passion. Reçu familièrement dans le salon de son collègue et ami, le juge-mage, il y trouva, dans les beaux yeux de M"^ Christine, son chemin de Damas. Il avait bien vingt et un ans de plus qu'elle ; il se risqua pourtant à demander sa main: elle lui fût accordée.

Le mariage eut lieu en grande pompe, le 7 avril 1750, à l'église de Saint-Léger (i).

(i) Voici le texte de l'acte de mariage :

« Le septième avril dix-sept cent cinquante, après une proclamation faite immédiatement avant l'impartition de la bénédiction nuptiale et la dispense des trois bans ordinaires accordée par Monseigneur l'Evêque. ont été épousés noble François-Xavier, fils de feu sieur André Maistre. avocat-fiscal général au Sénat de Savoie, natif de la ville de Nice et habitant de cette paroisse depuis dix ans, et demoiselle Christine, fille de noble Joseph Demotz, sénateur honoraire et juge-mage de la province de Savoie, natif et habitant de cette paroisse.

« Ont été témoins de ce mariage le sieur François-Nicolas Ferraris, comte et intendant-général du Duché de Savoie, noble Joseph Bourgeois, sénateur au Sénat de la Savoie et le seigneur Jacques Fortis, oncle de l'épousée.

« Signé: Rambert. Chanoine. »

Registres de la paroisse de Saint-Léger. -- Archives du baron Charles de Buttet.

JOSEPH DE xMAISTRE

Les nouveaux e'poux s'installèrent dans la maison de Salins, hôtel simple et sévère qui formait l'un des côtés de la place de Lans, non loin de la demeure seigneuriale où le marquis Costa de Beauregard a écrit son Homme d'autrefois et proche du modeste logis où naquit Pierre Lanfrey, l'auteur des Lettres d'Ei^erard. Riante habitation; des fenêtres de l'hôtel de Salins on aperçoit le Nivolet, avec sa cravate blanche arborée aux premières neiges; et, chaque matin, le soleil vient y frapper les vitres de ses premiers rayons.

Elle était bien curieuse alors, cette place de Lans (i) qui ressemblait à un quartier détaché d'une ville flamande. Au levant, un enchevêtrement de constructions superposées ou juxtaposées, forme une série de lignes saillantes et rentrantes, de plans et d'arrière-plans, de façades massives et d'encoignures resserrées, de fenêtres à meneaux et de galeries légères, d'étages irréguliers et de toitures se hissant l'une sur l'autre, de pans lourds et de tours élancées : l'une de ces dernières a l'aspect d'une équerre , et borde.

(i) Aujourd'hui place de l'Hôtel-de-Ville.

comme un cul-de-lampe historié, le corps de logis où Vhostel de la Banche i i \ avec ses loggie dégagées , apparaît en manière d'albergo d'Italie ou de posada espagnole.

Deux ruelles étroites, se faufilant le long des bords de cet ilôt, courent, l'une vers le cloître des Dominicains, où siège le Souverain Sénat, partageant par économie le réfectoire avec les moines, — l'autre vers le Château, où naquirent tant de princes de sang royal, où habite maintenant Son Excellence le Gouverneur...

Sur le côté qui fait face à l'hôtel de Salins, deux robustes bâtiments, à trois étages, se serrent l'un contre l'autre, comme deux grenadiers du roi, coude à coude sur le rang. L'un d'eux est l'hôtel Salteur : une large porte cintrée, pratiquée à la base, donne accès, par une impasse voûtée, à la Grande-Riie. Au rez-de-chaussée des maisons de la place, les boutiques, en saillie, abritent sous leurs avant-toirs, les petits négociants, tous de bonsang catholique ; caril n'y a plus de juifs à Chambéry : ils y avaient jadis leur ghetto non loin de là, et d'énormes crochets de fer (2), fixés aux extrémités de la rue Juiverie, supportaient les lourdes chaînes destinées à isoler, à partir du couvre-feu, les fils d'Israël du reste des habitants.

(i) Vieille auberge qui existe encore.

(2) L'un est encore visible aujourd'hui.

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La place de Lans est spacieuse. Aux deux tiers de sa largeur, tout près de l'hôtel de Salins, s'élève une fontaine, monument gracieux que le marquis de Lans, un des anciens gouverneurs, a fait construire sous son administration(i).

La fontaine est au centre d'un bassin hexagonal, auquel on accède par un escalier à trois marches qui en suit les angles brisés. Un socle, d'un travail achevé, supporte une nymphe voilée d'une gaze légère; la statue tient de la main droite le drapeau rouge, sur le fond duquel se détache, rayonnante, la croix blanche de Savoie. L'eau limpide de la montagne se répand, par quatre ouvertures, dans le bassin autour duquel se pressent les ménagères et les servantes du quartier.

Le marché se tient sur la place de Lans, que l'on appelle aussi Place aux herbes. Dès la première heure, quand les portes de la ville sont ouvertes, il s'y précipite un Hot de revendeuses apportant des jardins, des faubourgs extra miiros ou des fermes voisines, œufs, beurre, fromages, poulets, chapons, légumes, (( tout le premier chapitre de la Genèse, tout ce qui nage, tout ce qui vole, tout ce qui chante, tout ce qui beugle, tout ce qui bêle »... (2).

( 1 ) En 161 5.

(2) Correspondance — passi'm.

A\AXT LA RKVOLUTIOX

Tout ce monde va, vient, se bouscule, achète, vend, discute, caqueté, rit, se fâche, trafique « en bon jargon de Savoie », et, pendant que le soleil, dans sa splendeur matinale, apparaît à la crête du Nivolet, il monte de la Place aux hei^bes à l'hôtel de Salins comme une bouffée de senteurs agrestes, comme un bourdonnement de vie heureuse et insouciante : les horizons de cette vie sont, dirait-on, limités par le robuste appétit à satisfaire, — celui que donne « l'air subtil » de la montagne.

Ce fut à l'hôtel de Salins (i^ que naquit Joseph de Maistre, le i*^'' avril de Tan de grâce 1753 ^2).

Joseph n'était point l'aîné de la famille; mais il le devint après la mort prématurée de ses deux jeunes sœurs, Marie-Josephte et Marie- Jacqueline. L'union de Monsieur et de Madame

(1) Mémoires de l'Académie de Savoie. — Coiiinuinicatioii de M. Tinio/ron C happer 0)i.

(2) Voici le texte de son acte de naissance :

« Le i*^'" avril 1733 est né et le même jour a été baptisé Joseph- Marie, fils de seigneur François-Xavier Maistre, avocat fiscal général, et de dame Christine Demotz, mariés. — Parrain : le seigneur Joseph Demotz, sénateur honoraire au Sénat de Savoie et juge-mage de la même province, aïeul de l'enfant. — Marraine : dame Anne-Marie Demotz, épouse du seigneur Nicolas Perrin, substitut avocat fiscal général, tante de l'enfant.

« Siariic : Alex, curé. »

Archives du baron Charles de Buttet.

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Maistre devait être , d'ailleurs , heureuse et féconde. En vingt-quatre ans de mariage, ils eurent quinze enfants, dont dix leur survécurent (i). Le fait n'était pas rare; à cette époque tranquille, la lutte pour l'existence n'avait pas l'àpreté de celle de nos jours, et les familles nombreuses se considéraient comme bénies du Ciel. Crescite et multiplicamini était l'ordre divin que Ton ne savait pas encore transgresser.

Monsieur et Madame Maistre n'avaient pas de fortune. Tout au plus les frères et les sœurs de Joseph, réduits à la portion congrue, recueillirent-ils, dans les successions paternelle et maternelle, un capital de 3. 800 livres; c'est dire que les avoirs de la maison atteignaient à peine une centaine de mille francs. On vivait donc avec économie, mais non sans dignité; et tout en joignant les deux bouts, grâce à la sage prévoyance de la maîtresse de maison, le magistrat savait tenir son rang en honneur, suivant l'expression familière à son illustre fils.

Les fonctions judiciaires étaient exercées par nos pères comme un véritable sacerdoce, et,

(i) Les dix survivants seront, avec Joseph : Marie-Christine (Madame de Vignet) ; — François-Nicolas, le colonel; — André- Marie, l'évêque d'Aoste ; — Anne-Marie (Madame de Saint-Réal); — Marie-Marthe-Charlotte, religieuse ursuline, en religion sœur Eulalie; — Jeanne-Baptiste-Françoise (Madame de Buttet) ; ■ — François-Xavier, l'auteur du Voyage autour de ma chambre \ — ■ Marie-Thérèse (Madame Constantin de Moussy) ; — Victor.

AVANT LA RKVOLUIION

grâce à la nature même des pouvoirs qui leur étaient de'volus, elles participaient de la puissance souveraine : ceux qui en avaient reçu l'investiture auraient cru déroger si, dans leur vie extérieure ou intime, ils n'eussent pas toujours fait régner cette dignité, cette parfaite harmonie, cette tenue correcte qui imposent la déférence et conservent le prestige...

Joseph de Maistre a, je ne dirai pas tiré son horoscope, mais écrit sa destinée et tracé les grandes étapes de sa vie dans cette lettre au comte de Marcellus ■ ii :

(( Né dans une maison de haute magistrature , élevé dans toute la sévérité antique , abîmé dès le berceau dans les études sérieuses, membre d'un sénat gallican pendant vingt ans, président d'un tribunal suprême en pays d'obédience icomme on dit) pendant trois ans; habitant pendant quatre ans d'une contrée protestante très instruite et livré sans relâche à l'examen de ses doctrines ; puis, transporté dans une région gréco-russe où, pendant quatorze ans de suite, je n'ai cessé d'entendre agiter les

(i ) Correspondance.

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prétentions de Photius et de sa postérité religieuse; en possession des langues nécessaires pour consulter les originaux; profondément et systématiquement dévoué à la religion catholique; grand ami de votre nation que je touche par tant de points et surtout par la langue; très humble et très obéissant serviteur de l'auguste Maison qui vous gouverne, je vous le demande, Monsieur le Comte, qu'est-ce donc qui me manque pour juger en connaissance et en conscience?... »

Joseph, l'aîné de la famille, fut donc élevé, comme il le dit lui-même, « dans toute la sévérité antique ». V.'à patriapotestas s'incarnait dans le Président, grave, austère, d'une piété fervente, partageant sa vie entre l'église Saint-Dominique, le Palais et son intérieur : la tendresse maternelle se personnifiait dans la Présidente, celte femme supérieure que Joseph appelait « ma sublime mère », et qui était pour lui « l'ange auquel Dieu avait prêté un corps ».

Ce fut elle qui couva, pour ainsi dire, l'intelligence et le cœur de son fils, — qui, après l'avoir nourri de son lait, le pétrit en quelque sorte à son image et en fit ce qu'elle était ellemême : un être ferme et doux, joignant à l'inflexible droiture de l'esprit les inépuisables trésors d'une nature aimante , généreuse, toujours prête à se donner. Femme supérieure, elle berçait son fils des harmonies de

Racine que Joseph récitait de mémoire avant même qu'il n'eût appris l'alphabet.

« Je ne le comprenais pas, écrira-t-il plus tard à sa fille Adèle r, lorsque ma mère venait le répéter sur mon lit et qu'elle m'endormait, avec sa belle voix, au son de cette incomparable musique. J'en savais des centaines de vers longtemps avant de savoir lire, et c'est ainsi que mes oreilles, ayant bu de bonne heure cette ambroisie, n'ont jamais pu souffrir la piquette ».

Joseph de Maistre adorait sa mère et il était, certes, payé de retour ; leurs deux âmes se comprenaient; il lisait dans ses yeux le moindre de ses désirs et il était dans ses mains « autant que la plus jeune de ses sœurs (2'. »

Dès Tàge de cinq ans, Joseph de Maistre eut un précepteur qui, deux fois par jour, après la leçon, le conduisait dans le cabinet de son grand père Demotz ^3). Le vieux magistrat, n'ayant eu que des filles, s'était attaché, par les liens d'une affection particulièrement tendre, à son petit-fils. Esprit fin et distingué, il éprouvait une véritable jouissance à seconder ses heureuses dispositions et à suivre le développe-

(i) Correspondance, t. i.

(2) Le comte Rodolphe de Maistre. — Notice bioffraphique.

(■;) M. Georges-Marie Ravniond. — Eloire de Son Hxee/leiire le comte Joseph de Maistre.

ment de sa jeune intelligence, en lui donnant lui-même un aliment approprié à ses forces naissantes.

Le sénateur, devinant en Joseph un homme d'avenir, lui ht, avant de quitter ce monde, dans son testament du 27 avril 1769 (i), ce legs qui, pour le jeune étudiant, valait une fortune :

« Je lègue à mon très cher petit-fils et filleul, Joseph-Marie Maistre, tous les livres de ma bibliothèque, tant de droit qu'autres, en quoi qu'ils consistent, compris les étagères, garderobes et petite bibliothèque à porte grillée, qui sont à présent dans mon cabinet, sauf les trois volumes de Vanespen que je lègue à mon cher neveu, l'avocat Charles Fortis, le Corps de droit à glose de Godefroy dont je me sers, de même que ma petite épée à manche et poignée d'argent. »

Ce fut avec les livres de son grand-père Demotz que Joseph de Maistre acheva son éducation intellectuelle et dans leur commerce qu'il puisa le suc de cette érudition surprenante qui, chez lui, n'est jamais prise en défaut...

La nourriture d'étude était alors, ainsi que Sainte-Beuve l'a dit (2), forte, antique, et tenait des habitudes du xvi^ siècle, mieux conservées

(i) Archives du baron Charles de Buttet. — Pièce inédite. (2) Portraits littéraires.

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en Savoie que partout ailleurs. L'esprit du grand jurisconsulte Favre n'avait pas cessé de hanter ces vieilles maisons parlementaires. Tout concourait ainsi, dès le début, à faire de M. de Maistre ce qu'il apparaît si impérieusement dans ses écrits, le magistrat gentilhomme, l'héritier et le représentant du roi patricien et féal.

Des maîtres , déjà passés maîtres dans le grand art de l'éducation, aidèrent Monsieur et Madame Maistre à cultiver la plante rare que le ciel avait fait éclore à leur foyer. Les Jésuites, « ces grands modeleurs d'àmes », furent les éducateurs de Joseph. Le Président les avait en haute estime, et peut-être la reconnaissance qu'il leur voua fut-elle un des mobiles de sa courageuse attitude, lorsque, après leur expulsion de France en 1763, il suggéra au Sénat le refus d'adhérer aux mesures dont ils étaient menacés ,i\

Joseph avait, à cette époque, dix ans à peine; il s'amusait bruyamment dans la chambre de Madame Maistre à répéter la grande nouvelle du jour : (( On a chassé les Jésuites ! » Sa mère l'arrêta net par ces mots : « Ne parlez jamais ainsi,

(i) M. Eugène Burnier. — Histoire du Sénat de Savoie.

mon fils ; vous comprendrez un jour que c'est un des plus grands malheurs pour la religion ! » Ces paroles furent dites d'un ton si navré que Joseph s'en souvint toute sa vie. Là encore, dans l'influence de cette mère sainte qu'il adorait, ne faut-il pas chercher l'origine lointaine de son attachement aux Jésuites et de son ardeur à les défendre ?...

Joseph de Maistre, qui était « un efcholier modèle », fut affilié, dès son adolescence, à la Gî^ande congrégation de N.-D. de V Assomption, dite des Nobles ou des Messieurs, érigée dans le collège des Jésuites en 1611. De nombreuses confréries s'épanouissaient alors dans la capitale de la Savoie. Chaque corporation, chaque classe avait la sienne : les marchands-tailleurs étaient réunis sous le vocable de l'Assomption ; les cordonniers avaient choisi pour patron saint Crépin ; les bijoutiers, saint Eloi ; les maîtres-chirurgiens, saints Cosme et Damien ; les maçons, les quatre Saints couronnés ; les pâtissiers, saint Honoré ; il n'y avait pas jusqu'aux chevaliers-tireurs qui n'eussent leur confrérie sous le vocable de saint Sébastien.

« Chaque année, — écrira plus tard Joseph de Maistre en songeant aux fêtes patronales dont il avait été le témoin, en Savoie, — au nom de Saint Jean, de Saint Martin, de Saint Benoît, etc., le peuple se rassemble autour d'un temple rustique ; il arrive, animé d'une allégresse

bruyante et cependant innocente. La religion sanctifie la joie, et la joie embellit la religion ; il oublie ses peines; il pense, en se retirant, au plaisir qu'il aura l'année suivante au même jour, et ce jour pour lui est une date, (i) »

La grande congrégation des Nobles ou des Messieuî^s primait, cependant, toutes les autres par la qualité de ses membres et par les bienfaits qu'elle re'pandait autour d'elle ; ce fut à ses premières libéralités que Chambéry dut la construction de ce superbe Hôtel-Dieu, qui fait parade sur les boulevards, non loin de la Fontaine des Eléphants (2), de sa façade massive et de son portail, en fer forgé, d'un goût si pur...

Le 3 décembre 161 i, l'église des Jésuites (3) vit se fonder la pieuse association. Il existait au collège des Pères trois congrégations auxquelles les élèves étaient affiliés dès les classes inférieures : celles de la Nativité, de la Purification et de la Petite Annonciade . Les anciens continuaient à faire partie de cette dernière : on tira de leurs rangs les trente membres fondateurs, hauts

(i) Considérations sur la France.

(2) Fontaine, surmontée d'une colonne portant la statue du général de Boigne, — monument élevé parla reconnaissance de la ville de Chambéry à la mémoire de son illustre enfant et bienfaiteur.

(3) Actuellement église Notre-Dame.

dignitaires ecclésiastiques, chanoines, religieux, magistrats, avocats, qui constituèrent la Grande Congrégation de Notre-Dame de l'Assomption. Elle était administrée par un conseil composé d^un préfet, de deux assistants, du dépositaire, du secrétaire et du père gouverneur.

La confrérie prit bientôt une extension considérable ; elle fit bâtir une chapelle (i) dont la première pierre fut posée en grande solennité par Antoine Favre, le premier président du Souverain Sénat, et par « Madame la comtesse de Talmé, marrayne en la fondation », en présence des confrères réunis et « au milieu de leurs chants d'allégresse ».

Au nombre des exercices religieux auxquels se livraient les confrères, figuraient les retraites spirituelles. Il n'était pas rare, à cette époque, de rencontrer des personnes qui, sans être liées par aucun vœu, se retiraient, pendant un certain temps, dans des maisons religieuses, pour s'y exciter à la foi et secouer momentanément le joug des affaires et des préoccupations mondaines (2). « Le soin d'une famille, dit un des règlements de la congrégation, les charges, les employs, les professions dans les sciences ou

(1) Cette chapelle est celle du grand séminaire actuel.

(2) M. Marie Girod. — Notice sur la grande congrégation de Notre-Dame de l'Assomption.

dans les arts nous occupent si fort que l'on ne savt pas prendre un temps convenable pour méditer les vérités éternelles, et cependant, l'affaire du salut estant la plus importante, il faudrait quelquefois se recueillir pour y penser sérieusement. »

Tout en pensant au salut, les confrères ne négligeaient pas, d'ailleurs, de prendre des forces pour supporter les fatigues de la route. L'abstinence n'était pas une règle absolue imposée aux retraitants ; on voit figurer, dans les comptes, des menus de déjeuners tels que celuici: « poulet, un beau pâté, deux tourtes maigres, salé, melon et fromage ». Les retraites duraient neuf jours et se terminaient par une fête chrétienne où, à la pompe des cérémonies du culte, se mêlaient les élans d'un bonheur pur de tout alliage, qui était comme un avant-goùt du ciel.

Mais, au moment où Joseph de Maistre entrait dans la congrégation des Messieurs, la ferveur des premiers temps n'était pas sans rencontrer parfois quelques réfractaires.

Le Conseil avait observé, dans les précédentes retraites, que certains jeunes gens n'}^ avaient pas un recueillement convenable et causaient des distractions à leurs camarades mieux pénétrés de leurs devoirs ; aussi, dès 1771, n'admit-il à prendre part à ces exercices pieux, que les personnes âgées de vingt-cinq ans révolus : les militaires seuls furent exceptés de cette

mesure. Celle-ci fut motivée par les étourderies de quelques jeunes seigneurs qui avaient assisté à la dernière retraite où, à côté du grave Joseph de Maistre, de l'abbé de Buttet, du comte de Sonnaz, du marquis de La Chambre, se trouvait réunie toute une jeunesse tapageuse dans laquelle figuraient en bon rang Jean-Baptiste Salteur, le fils du premier Président, le comte de Vars et les deux fils du marquis de La Chambre (i).

Mais bientôt allait être décrétée la fameuse bulle du pape Clément XIV qui, en supprimant l'ordre des Jésuites, devait mettre un terme à ces retraites annuelles.

Joseph de Maistre , différent de beaucoup d'autres, ne fut pas un ingrat à l'égard de ses anciens maîtres qui, il faut leur rendre cette justice avec tous les esprits non prévenus, contribuèrent, dans une très large mesure, au développement intellectuel intense de ce petit pays de Savoie.

En toute occasion, l'élève manifeste hautement l'admiration et la vénération que ses maîtres lui avaient inspirées, et nous le verrons, plus d'une fois, dans sa carrière si mouvementée, faire à la Compagnie de Jésus un rempart de son prestige et de sa plume. Il la défendra en

(i) M. Marie Girod. — Notice déjà citée.

Russie auprès du Czar ; il plaidera pour elle dans l'intimité, et, quand son beau-frère, le chevalier Saint-Réal, gentilhomme quelque peu frondeur et imbu des idées de l'époque, s'emportera contre ces damnés Jésuites, vite Joseph de Maistre protestera comme il savait protester, en frappant juste et droit, en réduisant l'agresseur à demander merci et à se déclarer vaincu (i) : « Tu me parles, dans presque toutes tes lettres, des Jésuites, mon cher ami, et toujours assez ridiculement; je veux, une fois pour toutes, te dire ma pensée sur ce point. Sans doute, j'aime les Jésuites que j'ai toujours regardés comme une des plus puissantes institutions religieuses, un des plus admirables instruments d'instruction et de civilisation qui aient existé dans l'univers. Parle à un ennemi des Jésuites, au premier que tu trouveras sous ta main ; demande lui s'il a fréquenté ces Messieurs, s'il avait parmi eux des amis, des directeurs, des conseillers, etc ; il te répondra : Non et peutêtre : Dieu m'en préserve! Et si tu lui cites leurs amis, il ne manquera pas de te dire qu'ils sont amis, et qu'il ne faut pas le-s croire parce qu'ils sont suspects ; en sorte que les Jésuites ne sont véritablement connus que par ceux qui ne les connaissent pas. C'est un magnifique théorème <\\i\ mérite d'être encadré... »

(i) Correspondance. — Lettre de septembre 1816.

Et, après cette entrée en matière grosse d'orages, le grand polémiste, qui ne sait pas employer les précautions oratoires et qui n'a jamais su mentir « pas même aux femmes et aux princes (i), w continuera, avec sa verve flagellante et sa logique impitoyable, à poursuivre ce malheureux Saint-Réal jusque dans ses derniers retranchements :

a II n'y a rien de si niais, mon très spirituel ami, que ce que tu dis, après tant d'autres, que puisque les Jésuites étaient détj^uits, il 7ie fallait pas les rétablir; c'est-à-dire que, par la même raison , puisque le Roi était tombé de son trône, il ne fallait pas Vj replacer. Par quelle raison, par quelle loi, par quelle convenance, une excellente chose, une fois abattue, ne doit-elle plus être relevée ? Tu me diras : c'est une question de savoir si la chose est excellente.

(( Fort bien, mon cher ami ; c'est ce que les Jacobins disaient de la ro3^auté ; et dès qu'il sera prouvé que les Jésuites ne valent rien, il sera prouvé aussi qu'il ne fallait pas les rétablir. Nous attendrons donc la démonstration... »

La démonstration, de Maistre ne l'attendra pas et, bien vite, par un procédé qui lui était familier, il prendra à son tour l'offensive :

(i ) Correspondance. — Passim.

« Je te donnerai une règle sûre et facile pour juger les hommes et les corps. Cette règle est infaillible : tu n'as qu'à voir par qui ils sont aimés et par qui ils sont haïs. Du côté des Jésuites, je te nommerai tout ce que le monde a produit de plus excellent, dans Tordre de la sainteté, de la science et de la politique. — Et quels sont leurs ennemis? Tous les ennemis de Dieu, tous les ennemis de l'Eglise, tous les ennemis de l'État. — Tu me diras : Est-ce qu'il n'y a pas de fort honnêtes gens parmi leurs ennemis? Hélas! oui, mon cher ami; mais ces honnêtes gens se trouvent, sur ce point, en très mauvaise compagnie, ce qui n'arrive pas aux amis de cette société. Cependant, malgré la très juste affection que je leur porte, si j'étais ministre, je n'irais point trop vite; j'aurais toujours devant les yeux deux axiomes. Le premier est de Cicéron : N'entreprends jamais dans l'État plus que tu ne peux persuader. L'autre de moi, indigne : Quand tu baignes uîî fou, ne t'embarrasse pas de ses cris. Il faut prêter l'oreille à ces deux maximes et les balancer l'une par l'autre. Je crois bien que Gènes se plaint! J'ignore cette manière dont tu me parles, mais je gagerais qu'il s'agit de quelque fabrique de boutons ou de lacets, supprimée peut-être pour y substituer d'inutiles moines! !! Tel est le siècle! Un corps enseignant, prêchant, catéchisant, civilisant, instituant, etc.. ne vaut

go JOSEPH DE MAISTRE

pas pour lui une échoppe de quincaillerie; il donnerait la régénération d'une âme humaine pour une aune de taffetas. Qu'un Souverain aime à jeter quelques gouttes d'eau de rose sur cette boue, elle ne manque pas de crier : Vous me salisse^! Il faut la laisser dire et verser double dose, à moins qu'il n'y ait un très grand danger... »

Et la lettre, une des plus vibrantes de l'illustre épistolier, se terminera par ce cri du cœur que, soixante-sept ans plus tard, un de ses petits-fils s'appropriera, lors de l'expulsion de ces religieux qui, périodiquement et sous tous les régimes, eurent les honneurs de l'épreuve et de la persécution :

« Enfin, mon cher ami, je n'aime rien tant que les esprits de famille : mon grand-père aimait les Jésuites, mon père les aimait, ma sublime mère les aimait, je les aime, mon fils les aime, son fils les aimera, si le Roi lui permet d'en avoir un. »

Maistre.

Donc, on aimait les Jésuites à l'hôtel de Salins et Joseph fut un de leurs élèves les plus laborieux et les plus méritants. « Abîmé dès le

berceau dans les études sérieuses », il se développa avec une remarquable précocité. À quinze ans, il avait la maturité d'un homme de trente; il terminait ses études classiques, il était dignitaire de la Confrérie des Messieurs, et... \qs pénitents noirs briguaient Thonneur de l'avoir pour confrère, avant même qu'il ne passât le Mont- Cenis pour aller faire son droit à l'Université de Turin.

Les pénitents noirs formaient alors une de ces confréries écloses au souffle de la foi naïve de nos pères ; ils résolvaient sous un aspect, qui paraîtrait ridicule de nos jours, le double problème de l'égalité et de la fraternité, vivitiées par l'humilité chrétienne. Il en existait en Normandie et dans le midi de la France. Les plus hauts personnages ne dédaignaient pas d'en faire partie et y coudoyaient les plus humbles artisans : i .

Les pénitents noirs de Savoie, érigés en confrérie le 20 niai 1394, n'avaient d'autre but.

(i)En 1574, Henri II faisait son entrée dans Avignon, cheminant en silence derrière une avant-garde de pénitents voilés. Les confréries blanches et noires, dit l'abbé Ouin Lacroix, furent les plus généralement répandues en France. Lors de la guerre des Albigeois, on les vit combattre avec acharnement pour soutenir les débats religieux de ce temps. Le comte de Montfort avait armé la confrérie blanche et combattait avec son aide contre la confrérie noire soldée par le comte de Toulouse.

(Histoire des anciennes corporations d'arts et métiers, et des confréries religieuses dans la capitale de la Normandie.)

aux termes de leurs statuts, que de s'adonner à une vie vraiment chrétienne, de fuir le monde et ses pompes, et de faire pénitence. Ils avaient chaque année quatre processions solennelles (i). Le sombre vêtement des confrères, formé d'une sorte de lustrine noire, reluisante, leurs gonfalons, leurs Hambeaux, la psalmodie lente qu'ils faisaient entendre dans la pénombre du crépuscule ou les ténèbres de la nuit, tout contribuait à donner à leurs cérémonies un caractère impressionnant et lugubre.

Chaque pénitent marchait pieds nus, revêtu de la tête aux pieds d'une cagoule noire, dont le capuchon n'avait que deux ouvertures à la hauteur des yeux. Une ceinture de crin, à laquelle pendait un chapelet grossier, complétait cet accoutrement étrange.

La confrérie faisait beaucoup de bien autour d'elle ; elle pratiquait la charité largement et sans bruit et dirigeait, à Chambéry, un montde-piété à l'usage des classes laborieuses.

De bonne heure elle avait eu une vogue extraordinaire au sein de toutes les classes de la population, alors poussées à la rencontre les unes des autres par un besoin instinctif de rapprochement, d'égalité et de mutualité qui se faisait jour, sous l'égide d'une pensée reli-

(i) M. Eugène Buriiier. — Histoire du Sénat de Savoie.

gieuse appelée à en refréner les écarts et à en féconder les résultats. Voilé de la capuche impénétrable du pénitent noir, le premier Président du Sénat marchait au même rang que l'huissier audiencier; le grand seigneur donnait, à l'entrée de l'église, l'eau bénite à son valet; tous deux étaient pieds nus et baisaient, avec la même humilité, le pavé de la maison de Dieu et, lorsqu'un criminel devait être pendu sous les grands arbres du Verney (i), c'étaient les pénitents qui allaient passer auprès de lui la nuit du condamné, l'assister, le soutenir, l'exhorter, et recevoir ensuite, de la main du bourreau, le cadavre pantelant qu'ils ensevelissaient eux-mêmes, ne reculant pas, ainsi, devant l'office de fossoyeur.

Et ce n'était pas une sinécure ; car en ce temps-là, malgré les progrès de la législation, la peine de mort atteignait aussi bien le voleur que le parricide, le meurtrier par imprudence que l'empoisonneur...

Mais cette digression nous a éloigné du jeune gentilhomme à qui, en 1768, la confrérie ouvrait ses rangs, et qui venait inscrire son nom sur la liste des pieux affiliés, à la suite de ces fi^ères qui s'appelaient Charles-Emmanuel de Savoie, Louis Millet de Faverges, François de Sales et Antoine P'avre. Son grand -père, le

(i) Le jardin public où avaient lieu les exécutions

sénateur Demotz, fut son parrain et lui fit, à cette occasion, cadeau d'un livre d'heures et d'une cagoule. Ce souvenir resta gravé dans la mémoire du Comte et, un demi-siècle plus tard, lorsque, comblé d'honneurs, il vivait à Turin, entouré de Tadmiration des uns, mais poursuivi par l'envie des autres, il écrivait à l'abbé Rey(i):

(( Les gens qui jalousent mes emplois, mon rang et mon attitude à la cour, ne connaissent pas toutes mes dignités ; ils ne savent pas que je suis pénitent noir à Chambéry. Voilà, cher abbé, ce qui me reste de ma patrie. Mon grandpapa me donna mon livre et mon habit en 1768, mais Dieu sait s'ils ne sont pas égarés. Quoiqu'il en soit, je pourrais être recteur et c'est Tunique emploi à ma portée dans ma chère patrie. »

A quinze ans donc, Joseph de Maistre débutait dans la carrière des honneurs... par la dignité de pénitent noir. Plus d'une fois il assista, avec la confrérie, au spectacle d'une exécution capitale, fréquent, trop fréquent alors, et accompagné d'un raffinement de cruauté, vestige de la barbarie, qui le rendait plus terrible encore que de nos jours. L'imagination vive et ardente du jeune confrère fut forte-

(i) Correspondance. — Lettre du g février 1819.

A\"AXT LA REVOLUTION QD

ment impressionnée par les nuits passées auprès des condamnés avant le dernier supplice, par ces scènes de mort, à l'aube, alors que les premières lueurs du jour éclairaient à peine la vallée de Chambéry et que les flambeaux lugubres des frères de la Miséricorde, trouant les dernières ombres de la nuit, apparaissaient comme s'ils guidaient les revenants d'un autre monde... L'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg se souvenait sans doute de ces poignantes impressions lorsqu'il traçait ce fameux portrait du bourreau, qu'on ne peut lire sans frissonner, dans cette page peut-être la plus dramatique qui soit sortie d'une plume humaine (i).

« Qu'est-ce donc que cet être inexplicable qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même honorables qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité humaine celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables? Cette tête, ce cœur sontils faits comme les nôtres? ne contiennent-ils rien de particulier et d'étranger à notre nature? Pour moi, je n'en sais douter. Il est fait comme nous extérieurement; il naît comme nous, mais c'est un être extraordinaire, et pour qu'il existe dans la famille humaine, il faut un décret particulier, un Fiat de la puissance créatrice.

(i) Soirées de Saint-Tétersbourg. — Premier entretien.

« Voyez ce qu'il est dans l'opinion des hommes et comprenez, si vous pouvez, comment il peut ignorer cette opinion et l'affronter ! A peine l'autorité a-t-elle désigné sa demeure, à peine en a-t-il pris possession, que les autres habitalions reculent jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette solitude et de cette espèce de vide formé autour de lui qu'il vit seul avec sa femelle et ses petits, qui lui font connaître la voix de l'homme : sans eux, il n'en connaîtrait que les gémissements...

((Un signal lugubre est donné; un ministre abject de la justice vient frapper à sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui : il part ; il arrive sur une place publique couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parricide, un sacrilège : il le saisit, l'étend, il le lie sur une croix horizontale, il lève le bras ; alors il se fait un silence horrible et l'on n'entend plus que le cri des os qui éclatent sous la barre et les hurlements de la victime. Il la détache ; il la porte sur une roue : les membres fracassés s'enlacent dans les rayons; la tète pend; les cheveux se hérissent et la bouche, ouverte comme une fournaise, n'envoie plus par intervalles qu'un petit nombre de paroles sanglantes qui appellent la mort.

(( Il a fini ; le cœur lui bat, mais c'est de joie; il s'applaudit, il dit dans son cœur: Nul ne i^oue mieux que moi. Il descend ; il tend sa main

souillée de sang, et la justice y jette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte à travers une double haie d'hommes écartés par l'horreur. Il se met à table, et il mange; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain, en s'éveillant, il songe à toute autre chose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un homme ? Oui : Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Il n'est pas criminel ; cependant aucune langue ne consent à dire, par exemple, qu'il est vertueux, qu'il est honnête Jiomî?ie, qu'il est estimable, etc. Nul éloge moral ne peut lui convenir, car tous supposent des rapports avec les hommes, et il n'en a point... ))

N'allons pas croire pourtant, à la lecture de ces sombres pages, que Joseph fût une sorte de moine laïque constamment abîmé dans la méditation et la pénitence ; quand il sortait du chœur des pénitents pour rentrer à l'hôtel de Salins, il retrouvait, heureusement, un intérieur qui lui faisait bien vite oublier toutes ces scènes lugubres,

La vie qu'on y menait devait avoir un attrait bien vif pour que, jusqu'à son dernier jour, le comte de Maistre n'ait pu s'y reporter par la pensée sans tremper sa plume dans les larmes.

« A six cents lieues de distance, écrira-t-il plus tard à son frère Nicolas (i), les ide'es de famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma mère qui se promène dans ma chambre, avec sa ligure sainte, et en t'e'crivant ceci, je pleure comme un enfant. »

Quand Joseph revient de la cérémonie où son grand-père l'a tenu sur les fonts baptismaux de la confrérie, il retrouve à ce foyer béni, épanouis comme un bouquet de cyclamens, les frais et riants visages des frères et des sœurs : les tout petits dans leurs berceaux, les garçons jouant au soldat, les fillettes à la poupée : Nicolas, André (2), son cadet de quatre ans, celui

(1) François-Nicolas embrassa la carrière des armes. 11 avait épousé sa cousine germaine, Marthe Perrin, dont il n'eut pas d'enfants. Capitaine de grenadiers en 1708, il fut décoré de la croix de chevalier des saints Maurice et Lazare pour sa brillante conduite à l'affaire du col du Saint-Bernard et mis à l'ordre du jour, avec une pension de 400 livres sur la cassette du roi, le 6 juin de la même année, pour avoir, au combat de Gravellone, traversé le canal à la tête de ses grenadiers et culbuté l'ennemi en le prenant par le flanc.

(2) André, né le 14 juin 1737, suivit la carrière ecclésiastique. Prédicateur distingué, s'étant fait entendre avec succès dans les chaires de Chambéry, Genève, Bordeaux et Lyon, il fut successivement abbé de la Superga, doyen de la Métropole, vicaire-général, officiai de Tarentaise et évêque d'Aoste. 11 mourut à Turin,' le 18 juillet 1818. Joseph l'aimait tendrement; la mort d'André fut un coup terrible dont il n'était pas encore remis lorsque, deux ans après, venant de perdre son neveu, le fils de Xavier, il écrivait, le 3 avril 1820, à M. Déplace : « Vous

qu'il appellera plus tard ce scélérat de doyen, puis le frère pope, et Christine (i), et Anne (2), et Marthe (3), et Jeanne (4), et The'rèse (5) , et Xavier qui, lui aussi, deviendra grand, et enlin Mctor (6), qui devait mourir en pleine jeunesse.

avez été sur le point de pleurer une fille : et moi, Monsieur, je pleure réellement le fils unique de mon bon. cher et excellent frère, mort à Saint-Pétersbourg, le 21 février dernier. Il s'appelait André comme l'évêque d'Aoste. Ce nouveau coup de poignard, enfoncé dans une plaie encore vermeille, m'a privé de la respiration ; je suis tout à fait abêti... » (Correspondance).

(i) Marie-Christine, née le 7 mars 1755. épousa, le 18 octobre 1778, spectable Pierre-Louis Vignet, avocat général des pauvres, « ayant l'âge de puberté », dit naïvement l'acte de mariage. De cette union naquit Xavier de Vignet, le beau-frère et l'ami de Lamartine.

(2) Anne-Marie, née le 21 novembre 17^8, épousa le chevalier Alexis Vicher de Saint-Réal, de la famille de l'abbé de Saint- Réal, l'auteur de V Histoire de la Conjuration des Espagnols contre Wenise.

(^) Marthe-Charlotte, née le 8 novembre 17SQ, en religion sœur Eulalie, entra au couvent des Ursulines à Chambéry, se réfugia en Piémont lors de l'occupation française, revint en Savoie en i8ie> et mourut à Bonneville le 2s mars 182(3.

(4) Jeanne-Baptiste-Françoise, née le 13 avril 1762, épousa, le 12 avril 17Q4, le chevalier Charles de Buttet, lieutenant-colonel d'artillerie, l'un des descendants de Marc-Claude de Buttet, le précurseur de Ronsard, le poète à qui la littérature française doit VAnultbee.

(s) Marie-Thérèse, née le is octobre 170^, épousa en 17Q2 le chevalier Constantin de Moussy, le propriétaire du domaine de la Charmille dont il sera question dans le cours de ce livre.

(0) Victor-Andre, no le 22 mars 1771, était officier lorsqu'il mouiut en 1801 .

(Archives du baron Charles de Buttet.)

Et tout ce monde, grands et petits, rayonne autour de ce couple admirable; la gaieté douce de la mère tempère la gravité austère du père^ que Joson (i) parvient parfois à faire sourire par ses saillies imprévues et ses remarques finement aiguisées. Pas de fête qui ne soit célébrée chez les Maistre, même celles des enfants de la maison. Les fleurs de la montagne, sous les doigts de fée des jeunes filles, à chaque Saint du calendrier, apportent leurs parfums et Téloquence muette de leurs vœux symboliques. Au premier jour de Tan, les « petits » font chacun leur compliment à « papa et à maman ». Les grands échangent des sonnets ou des madrigaux ; tout le monde, à l'hôtel de Salins, est quelque peu poète, y compris Joseph et Eulalie; mais Xavier décrochera plus tard le premier prix...

Et le dimanche, toute la famille s'en va dévotement, sous la conduite du père et de la mère, assister à la grand'messe et aux vêpres à l'église Saint-Léger... Ce n'est pas d'ailleurs que cet intérieur chrétien fût un cloître : la vie y était réglée comme un papier de la méthode de musique de feu l'abbé Demotz, les heures d'étude et de récréation se succédaient dans un ordre inflexible. C'était une ruche où, du haut

(i) Petit nom de Joseph de Maistre dans l'intimité.

AVANT LA REVOLUTION lOI

en bas, chacun avait sa tâche. On vivait ainsi à la ville neuf mois durant; puis, les vacances venues, la bande joyeuse, heureuse de secouer le joug du règlement paternel, se répandait dans les terres de la famille ou dans celles des amis, entière ou disséminée, à la Bauche, à Bissy, à Sonnaz, à Saint-Genix chez les Roze, à Rumilly ou à Maréte chez les de Juge, au Bourget chez les Salteur. Et c'étaient folles et innocentes équipées ; la chasse, la pèche, les courses à àne ou en voiture, les vendanges, les p?^essailles(\) dans les celliers, les parties « de quilles et de boules » sur le tapis du pré voisin, alternaient avec les promenades dans les sites alors plus difficilement accessibles de ces belles Alpes savoyardes. Puis venaient les repas, où la basse-cour, les champs de trèfles giboyeux, les rivières aimées de la truite, les ruisselets hantés par les écrevisses étaient mis à contribution. Le festin se terminait par le vacher^in ^2) traditionnel venu de Taren-

(i) Le pressurage.

(2) Joseph de Maistre ne dédaignait pas ces bons petits côtés de l'existence. Le vacherin surtout lui avait laissé, parait-il, un souvenir ineffaçable ; il avait dû s'en priver en Russie. Mais, une fois de retour, avec quel plaisir de gourmet il revient au fromage du pays natal et avec quelle reconnaissance ne remercie-t-il pas l'abbé Rey qui lui en a expédié un du bon coin :

« Pour ce qui est du vacherin (exemple de transition), jamais « je n'en ai mangé de meilleur. Ma femme m'en donne quand « je suis sage, ou quand elle me croit tel. Mais je la séduis et « presque tous les jours j'en tire quelque chose. Grand merci

taise, des Bauges ou de la vallée d'Abondance (i).

Que de chers et précieux souvenirs devait rappeler plus tard à Joseph de Maistre l'évocation de ces beaux jours de jeunesse sitôt envolés !...

A Cagliari, le 20 février 1802, après avoir quitté son frère Nicolas, qui revient en Savoie pour y épouser sa cousine Marthe Perrin, Joseph écrira tristement dans son journal :

(( Aujourd'hui, samedi, 20 février, après dix-neuf mois de la société la plus douce, mon frère s'est embarqué sur le navire la Vii^go potens, capitaine Dordelli, génois, pour Gènes. — De là, il se rend à Turin, puis à Chambéry, qu'il n'a pas vu depuis douze ans. — Que trouvera-t-il ? quand et où nous reverrons-nous ? Il va chercher une autre destinée, il va se marier. Bonne et vertueuse Marthe, je te recommande

« donc, Monsieur l'abbé, et mille fois grand merci. 11 n'y manque « que vous pour le ravager avec nous. Encore une fois, je n'en « ai pas mangé de meilleur ; et quant à la lettre imprimée de « l'archevêque de Chambéry, c'est encore un chef-d'œuvre de « bonté, d'attachement et de douleur étouffée. Est-ce vous qui « me l'avez envoyée ou l'abbé calviniste de Genève ? Parmi les « lettres qui pleuvent à flots sur ma table, celle-là s'est trouvée « sous ma main et je ne sais qui je dois remercier. Ce qu'il y a « de sûr, c'est qu'elle sent le vacherin. »

(i) La Tarentaise, les Bauges et la vallée d'Abondance sont les régions de la Savoie qui ont la spécialité de la fabrication d'un fromage connu sous le nom de vaciierin.

AVANT LA RÉVOLUTION I o3

son bonheur, qui est une grande partie du mien. Reddat incohimen precor et serves animœ dimidiiim meœ,.. (i) »

Souvent, à Saint-Pétersbourg, au milieu des splendeurs du palais des czars,*dans le rayonnement des fêtes, assis à la table impériale, il se prendra tout à coup à songer à la patrie absente; il reverra la Savoie , les rues tortueuses de son vieux Chambéry, les terres de famille, la Charmille, le domaine des Constantin, où il avait passé de si beaux jours, le curé de la paroisse, les fermiers... tous ces êtres, toutes ces choses qui sont le pays, la patrie... Ces souvenirs surgiront, à la fois confus et distincts, dans une mélancolique rêverie, qui l'arrachera aux tourbillons de la cour, et, revenu à son « logis de sous-lieutenant », il écrira à sa sœur Constantin (2) :

a Du milieu des palais où mon inconcevable étoile m'a conduit, mon imagination s'échappe souvent pour aller voir ta chaumière : je suis charmé d'apprendre au moins qu'elle est à toi et que tu vis bien avec Rose (3). Je sais l'inconvénient de Tenfant gâté ; mais, que veux-tu ? Il y a de tous côtés et dans toutes les positions de certaines prises amères qu'il faut avaler en

(1) Joseph de Maistre. — Journal intime.

(2) Correspondance. — Lettre du 20 mai 1804.

(3) La sœur cadette du chevalier Constantin.

se bouchant le nez. — Tu serres mon cœur comme un citron avec ton histoire des habillements. Pauvre petite ! Je te sais gre' d'attacher un certain prix à ces guenilles et de te rappeler le vieux frère qui les a portées...

(( Je suis lancé dans cet immense tourbillon où l'on me comble de bontés. J'ai soupe quelques fois chez l'impératrice mère et chez l'empereur; rien ne ressemble plus à la Charmille, je t'assure : cinq cents couverts sur je ne sais combien de tables rondes et toutes égales ; tous les vins, tous les fruits ; enfin toutes les tables chargées de fleurs naturelles, ici, et au mois de janvier, etc. Je suis là très philosophiquement, ma bonne Thérésine, pensant sans cesse à François Brossard, à l'abbé Latoux, à la rue Macornet (i) et à l'auberge de la Porraz. Quel sort ! Quelle étoile ! C'est alors surtout que je voyage à la Charmille : rends-moi la pareille, ma chère amie. Quand tu manges la soupe des proscrits, pense un peu à ton illustre frère qui cherche et cherchera peut-être toujours un morceau de pain pour son fils. J'avais la fureur de voir de belles choses; à cet égard du moins je suis bien satisfait.

« Je remercie tendrement la douce Camille, qui veut bien se souvenir de son vieux qiiinquin. Pour moi, je ne la reconnaîtrais plus ; je

(i) Petite rue, l'une des plus étroites du vieux Chambéry.

ne sais quel pressentiment me dit que je ne verrai plus rien de tout cela ; mais mon cœur sera toujours avec vous, mes bons amis. Je sais bien que vous me payez de retour. Célèbre moi toujours à la Charmille, avec le bon jardinier que j'embrasse étroitement. Je vous recommande l'un à l'autre et je vous donne ma bénédiction de patriarche... »

De Saint-Pétersbourgencore, le comte écrira à sa sœur de Buttet, laJefuij'dQ l'hôtel de Salins (i):

« Griffonne-moi quelques mots, je t'en prie, sur toute la famille cisalpine. Où est ce scélérat de doyen qui n'écrit jamais ? Où est Marthe ? Que fait-elle et comment se porte-t-elle ? Si par hasard elle était à côté de toi dans A'illebonne, je lui enjoins de m'écrire une ligne de sa main, afin de me faire conster son existence. Une de mes grandes curiosités est de savoir si nous nous reconnaîtrons quand nous nous verrons. Je compte écrire mon nom sur ma poitrine atin que tu ne te trompes pas, et toi, mon cher cœur, comment me prouveras-tu que tu es la belle Jenîty ? Pour moi, je m'en moque, car je n'ai jamais été le beau Joson. Nous ne serons, au reste, étonnés qu'un petit moment, et, dès que nous nous serons donné les preuves convenables que nous sommes nous, j'espère que tout ira comme si nous avions vécu et vieilli ensemble...

i) Lettre du 20 juillet (10 août 1S16). — Correspondance.

u Quel singulier rêve nous avons fait ! Mon sort est un tel assemblage de discoi'dances et de contradictions, qu'en repassant sur tout ce qui m'est arrivé, il me semble lire VOiseaii bleu ou le Petit Poucet. Une seule chose n'a jamais varié, c'est l'esprit de famille et le souvenir de nos jeunes années ; mon cœur, sur ce point, est d'une fraîcheur qui demande ton approbation. Qui sait si nous devons encore trouver une image de cette antique vie patriarcale ? Il en sera tout ce qui plaira à Dieu ; mais, de près ou de loin, ma bonne Jenny, je serai toujours ce même frère que tu as aimé et qui ne t'a jamais désaimé un instant... »

Avec sa cousine Marthe, la fille de l'oncle Perrin, devenue la femme de son frère Nicolas, Joseph reviendra, comme une âme en peine, errer par la pensée dans le vieux Chambéryfi):

« Souvent je te fais visite, mais je ne sais pas me tirer de ton logement. Je me suis gâté tout à fait ; les allées de Chambéry me font peur. Je tremble de trouver, au milieu de ces formidables détroits, des voleurs ou des spectres; lorsque j'ai enfin pris mon parti, nouvel embarras, je ne sais plus à quelle porte frapper; es-tu dans cet appartement où j'ai vu si souvent le quinquin Perrin, et qui a cette belle vue sur la rivière ? Ou bien es-tu de Vautre côté, sur la

(i) Lettre à M'"*= Nicolas de Maistre, 3-1 s octobre 1814.

grand'rue ? Explique- moi tout cela, je t'en prie ; dis-moi où tu reçois, où tu boudes, où tu dors, atin que je ne tâtonne plus. »

Tout de Maistre intime est dans ses lettres d'exilé : « une seule chose n'a jamais varié en lui, c'est l'esprit de famille et le souvenir de ses jeunes années »... Que revoit-il, qu'entendt-il, le soir, dans son logis, sur les bords de la Névar... La musique du doux Racine chantée, comme une berceuse, sur son lit d'enfant ; la prière du soir dite en commun ; l'alphabet appris, dans la grande chambre, sur les genoux de sa mère adorée ; son père assis dans le fauteuil Louis XIII recouvert de velours d'Utrecht ; les devoirs faits sur la table commune, le soir, au retour du collège des Jésuites, sous l'œil vigilant du grand-père Demotz ; les frères cadets et les petites sœurs se livrant à leurs jeux dans le vaste corridor; son bonheur de retrouver tout ce cher monde, à son arrivée de Turin; puis les longues soirées d'hiver où, la Place aux herbes endormie dans le silence, les fenêtres bien closes, un grand feu tiambant à la cheminée du salon, on faisait cercle autour de la Présidente... Là, l'oncle Perrin cause avec le Président du dernier arrêt rendu au Sénat et débat avec lui l'interprétation d'une définition du code Fabrien ' i ; ou d'un texte ambigu des Royales, [2)

(i) L'ouvrage capital d'Antoine Favre.

(2) Le^ Royales Constitutions.

— le président lui donne la réplique entre deux prises tirées de sa tabatière d'or, cadeau d'amitié du roi. — Ici s'agite et bavarde toute la théorie des « demoiselles » de la maison, filles et nièces charmantes, éveillées, Jeanne, Marthe, Anne, Thérèse, Marthe Perrin , la future Madame Nicolas. Xavier, dans un coin, rêve distrait et ahuri; plus loin, Joseph devise avec Jean-Baptiste Salteur et Gaspard Roze, les deux familiers de l'hôtel de Salins, tour à tour de choses frivoles et de graves questions philosophiques. Enfin voici la comtesse Perrin, légère, pimpante, rieuse, qui papillonne d'un groupe à l'autre et, de sa langue maligne, commente les échos de la ville et des salons avec de spirituelles remarques.

En face d'elle, voyez sa sœur, une tout autre nature, calme, douce, bienveillante, toujours prête à excuser et à défendre les absents : c'est la bonne tante La Chavanne, la tante gâteau, la « petite maman » de Joseph, celle qu'il appelait sa femme quand il était petit...

Toutes ces scènes sont restées gravées dans son cœur; plus d'une fois elles se dresseront devant lui, comme les ombres douces des chers disparus, et quand, là -bas, en Russie, ces « bouffées » de souvenirs lui reviendront, il se mettra à pleurer, la tète dans ses mains. Et pour soulager son àme « transpercée », il essaiera de rire, alors qu'il aura envie de pleurer

AVANT LA RÉVOLUTION i 09

encore, et il écrira à la bonne tante cette lettre, l'une des plus exquises peut-être qui aient coulé de sa plume (i) :

(( Tout a changé pour moi, ma chère tante, excepté cette famille que rien ne peut remplacer. Souvent je pense que, si une bouffée de ce vent qui m'a tant promené s'avisait de me porter où vous êtes, je vous demanderais un petit coin chez vous, et que je ne voudrais plus en sortir : c'est là où toute ma patrie serait concentrée pour moi : les autres cœurs me sont étrangers : mais qu'importe, dès que je ne serai jamais étranger au vôtre et à ceux qui vous environnent!... »

De Maistre se reprendra ici à songer à ces années d'enfance sur lesquelles plane le visage de la tante qui fut pour lui une seconde mère :

(( A'ous n'avez sûrement pas oublié qu'à l'âge de quatre ou cinq ans je vous épousai formellement, que je vous appelais fort bien ma femme envers et contre tous, et que je voulais tuer les téméraires qui auraient osé concevoir des projets sérieux sur votre personne. Si depuis je vous cédai de bonne grâce à ce digne comte de la Chavanne,de vénérable mémoire, pour sauver la chèvre et le chou, je ne tardai pas à vous déclarer ma mère; ainsi, vous voyez, ma chère

(i) Corre<.pondaiii\\ — Lettre à Madame Je Li Chavanne.

tante, que mon cœur a constamment voulu ajouter au titre que la nature m'avait donné auprès de vous, quoique la bonne dame m'eût placé assez près. »

Ce n'est point d'ailleurs, chez de iMaistre, un souvenir évoqué de loin en loin, repoussé aussitôt qu'il apparaît ; c'est une obsession douce, quotidienne, par laquelle il se laisse bercer :

« Chaque jour, je vous l'assure, mon imagination me transporte auprès de vous; c'est une de mes plus douces jouissances de me rappeler les scènes enfantines de mes premières années, où vous étiez toujours mêlée pour quelque chose. L'âge de la raison amena d'autres plaisirs ; mais je ne me souviens pas d'en avoir goûté de réels hors de cette société que je n'ai jamais remplacée...

« ...Envoyez mes caresses à travers les Alpes à la grave Marianne ; je baise vos deux mains, ma chère tante, ma bonne maman; je me recommande tendrement à votre souvenir, le mien vous poursuit, vous environne, vous assiège. Four peu qu'il y ait de sorcellerie dans le monde, vous devez me voir quelquefois. Il y a des moments où il me semble que je réussis tout à fait, que j'entre chez vous. — Ah ! ma chère Thérèse ii), avance-moi donc un fauteuil;

(i) Ici Joseph de Maistre s'adresse, ce dont il est coutumier, à un autre membre de sa famille: Thérèse, c'est Madame Constantin de Moussy.

je viens de loin, je suis bien las : fais-moi donc du vin brûlé, j'ai bien froid. — Mais quelle extravagance ! Cet homme est-il fou ? — Ma chère tante, si vous saviez pourquoi je ris, vous ne me blâmeriez pas,... c'est pour ne pas pleurer... »

Mais que nous voilà loin du jour où, ses études classiques brillamment terminées, Joseph de Maistre, emportant comme un viatique les derniers baisers de sa mère et les graves recommandations du Président, montait, sur la place de Lans, dans la vieille voiture qui devait le conduire au-delà des monts !... <( Allez, mon enfant, et souvenez-vous de Dieu, de votre nom et de votre mère », lui avait dit la Présidente. Et Joseph entreprenait, à travers les défilés sombres de la Maurienne et le long des pentes rapides du Mont-Cenis, le voyage de plusieurs jours que la jeunesse savoyarde devait faire, alors, pour atteindre la capitale du Piémont.

A peine âgé de seize ans, Joseph avait été envoyé par son père à l'Université de Turin pour }" commencer son droit. Le jeune étudiant n'eut point l'existence dissipée que tant d'autres menaient, « bride sur le cou, » lorsque, le seuil du collège franchi, la liberté venait au-devant d'eux avec son séduisant sourire et le cortège de ses tentations captivantes.

De Maistre resta à l'aurore du « bel âge » (i) ce qu'il avait été adolescent : on eût dit qu'il était parvenu à emporter, dans son mince bagage, la maison paternelle ; comme s'il avait pu, par un de ces miracles que seul l'amour filial sait accomplir, transborder l'hôtel de Salins, avec son intimité, sa vie régulière, ses habitudes pieuses, ses enseignements de toutes les heures et, par-dessus tout, le regard de son père et le visage aimé de sa mère, au modeste logis déniché sous quelque toit de la rue Dora-Grossa (2). L'hôtel de Salins était, du moins, tout entier dans son cœur : cette image sans cesse évoquée fut pour lui un flambeau, une sauvegarde...

Sa foi ardente, son amour de l'étude et la pensée toujours présente de ses chers parents, préservèrent de Maistre des entraînements de la jeunesse. Il restait en communication permanente avec sa famille. Son père dirigeait de loin ses études et Joseph ne lisait pas un écrit qui n'eut été soumis par avance à la censure paternelle.

« Pendant ces premières années de la vie, où le jeune homme semble n'avoir pas de spontanéité propre, dit M. Albert Blanc (3),

(i) Joseph de Maistre se plaisait à appeler ainsi ses années de jeunesse.

(2) Rue de Turin.

(3) Mémoires et correspondance diplomatique.

Joseph de Maistre, déjà sérieux et songeur, s'absorba, avec une sorte de volupté mystique, en ceux qui le dirigeaient; il aima sa mère de toute l'expansion de ses enthousiasmes naissants. Plus tard, en suivant le cours de droit à l'Université de Turin, il ne voulut jamais lire un livre sans la permission de son père; il éprouvait le besoin d'être dirigé par ses parents, qui étaient sa loi vivante, plus que le désir de s'instruire par la lettre morte. Dans sa vieillesse, il a dit souvent : « Il faut amuser les enfants de peur qu'ils ne s'amusent. » Il avait aimé l'autorité avant de la comprendre. »

De Maistre tit ainsi de fortes études juridiques et arriva au terme de son stage universitaire, à l'âge où la plupart de ses condisciples avaient à peine commencé le leur.

Ses succès furent aussi brillants que précoces.

Le 29 mai 1771, devant un jury présidé par le professeur Gianella, Maistre soutenait sa thèse de licence ^i et, moins d'une année après, il recevait des mains du chancelier de l'Université l'anneau du doctorat. Le jeune récipiendaire n'avait que dix-neuf ans et quelques jours.

(i) Licentiatus D. nobilis Maistre.

Die 29 maji 1771, hora 5 pom.

Coram illmo D. Sacerdote et adv" coUegi'^ Gianella pro. vicario generali, et ut in actu diei 18 hujus mensis claiiss'""-^ ante-

Revenu bien vite à l'hôtel de Salins, le cœur pur et l'imagination « en fleur », comme il en était parti, le jeune docteur (i) entra dans l'ordre des avocats, qui avait alors une importance conside'rable et rayonnait d'un éclat dû à ses illustres

cesser D. Sacerdi Baudisson commendavit ornatmûs D. nohilem

Josephum Mariam Maistre Camheriensem ut I. U. (juris utriusque)

prolyta renuntiaretur thesibus sorte ductis :

« Ex \^ civ^ — De contractibus in universum. Sectio 14.

De contractibus sub arbitraria conditione et an

ejus imploendas jus transeat in heredes.

« Ex I*^ ecclcô — De copotestate, quam ex genus ecclesiastica

dispositione acquisiverunt Romani Pontifices.

Doctores emin^ et ord" interfuere omnes in predicto acto desi-

gnati.

^ ^. ^s Tobonus 1", Chionius 3"^ ) , Argumentati sunt { ^ /-..•,, d ..w 'OCO

& \ Eques Curti 2", Brunnus 4'M

Peracto discrimine ex suffragiis eorundem sapient^run; Revor"'" receptus fuit, prolytœque insignibus decoratus. In quorum fide.

Colla P. et R.

BERTOLLOTUS

Archives de l'Université de Turin. — Pièce inédite.

Je dois la communication de ce précieux document et de celui qui va suivre, à la bienveillante amitié du baron Manno, l'illustre historien à qui le marquis Costa a dédié Les dernières années du roi Charles-Âlhert.

Laurea D Nobilis Maistre.

(1) Die 29 apriiis 1772 hora 5 1/2 pom.

Coram excellmo rei litterariae universae magistratu, illmo et Revm.o D. Abb^ Bulioni vicarii gen'' ; illmi et Revmi D. Francisci Lucerna Borengi de Rosa archiepi Taurîs Regiœque acad^ concell^ f. , ut in p° actu diei 5 elaps xnibris et ut clarûs antecessor

ancêtres et à ses nobles traditions. Nulle carrière, en Savoie, n'était entourée de plus de respect, de prestige et d'estime. Les paysans appelaient Monsieur l'avocat les plus hauts dignitaires du Sénat (i); il n'y avait pas, pour le peuple, de plus beau titre que celui de défenseur de la veuve et de l'orphelin ; aussi cette profession était-elle alors très recherchée. Tous les jeunes gens de quelque valeur, appartenant à la noblesse ou à la bourgeoisie, qui n'allaient

D. sacerdos Baudisson commendavit ornat"m prolytam D. Nobi- \em Jost'phum Maïstre camheriensem ut U. I. doctor renunciaretur thesibus sorte ductis :

Ex I. C. : De re criminali :

De iis qui per alios delinquunt.

Ex.I.ecc": Ad titulum de concessione prœbendae :

Expendantur leges quœ vêlant beneficium tantuni vacans esse conferrendum.

Doctores Em^' et ordinarii interfuere omnes iu preced*^ actu memorati

. ^ ^. . ,>> nv \ Valsecchi i'' Eques Damianus ^'^ ) ,

Aiffumentati sunt D. D. ., ,, ,, ' , ^,, } loco

° / Mella 2" Eques Lovera 4" ^

Peracto discrimine ex suffragiis eorundem sapientisorum patrenun receptus fuit, Doctorisque insignibus decoratus. — In quorum fidem.

Firmati... Colla B. et R.

BERTOLLOTUS.

Archives de l'Université de Turin. — Pièce inédite. (i) Cette tradition s'est continuée jusqu'à nos jours

Il6 JOSEPH DE MAISTRE

pas à l'armée du roi, se pre'cipitaient vers la barre. Celle-ci était à la fois le couronnement d'une éducation et le vestibule des grandes fonctions judiciaires, administratives et même politiques.

Antome Favre (i), le père de Vaugelas (2), y avait été inscrit. Ce fut pendant sa première année d'inscription qu'il publia les Conjectures, premier ouvrage sorti de sa plume et qui fit une si grande sensation dans le monde universitaire et judiciaire. François de Sales (3), qui devait fonder avec Favre l'Académie Florimontale (4) avait appartenu à la même corporation et conservé son titre, même après son entrée dans les ordres.

Joseph de Maistre devait faire au barreau de Chambéry un stage de deux années. Il en sortira pour aller, suivi de Salteur et de Roze,

(i) Le célèbre Jurisconsulte naquit en 1557 et mourut en 1624. Une statue lui a été élevée à Chambéry, sur la place du Palais de Justice.

(2) Vaugelas, le grammairien français bien connu, naquit en 1585 et décéda en 1650.

(3) Saint François de Sales est né au château de Thorens, près d'Annecy, le 2 i août 1 566. 11 est décédé le 28 décembre 1 622 , à Lyon.

(4) La première société savante qui ait existé dans un pays de langue française ; elle fut fondée en 1607.

prendre place autour de la « table verte » et se reposer, au temps des vacances, au château de Beauregard, chez son ami Costa. Il jouit, en attendant, des douces joies retrouvées de la maison paternelle. Le bonheur, en 1772, s'épanouit au foyer du Président. Il semble que les Maistre n'aient plus rien à envier et puissent s'endormir en possession d'un long avenir d'union et de joies domestiques ; mais un douloureux réveil se prépare et bientôt un épouvantable malheur, dont Xavier, âgé de onze ans à peine, sera la cause occasionnelle et bien involontaire, va ouvrir dans le cœur aimant de Joseph une blessure inguérissable...

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