‹ Joseph de Maistre avant la RévolutionChapitre 7 sur 26 · DEUX SŒURS · texte numérisé non relu

DEUX SŒURS

Xavier de Maistre enfant. — Un grand homme en germe dans un sauvageon. — Ban est envoyé à la Bauche auprès de l'abbé Isnard. — Il tombe malade. — Fatal voyage. — L'adversité est proche. — Le culte des trépassés — Récit du Chevalier. — Mort de la Présidente. — Son portrait. — Scène de désespoir. — Joseph de Maistre au lit de mort de sa mère. — La comtesse Perrin suit de près sa sœur. — Camées de grandes dames. — Les funérailles. — A Sainte-Marie- Egyptienne. — Reliquaire de l'amour filial. — Le pèlerinage du souvenir.

Xavier de Maistre, enfant, était loin d'annoncer le <( Sterne français » qu'il devait être plus tard. De tempérament lymphatique, d'un caractère indolent, de chétif aspect, il paraissait, sinon dénué d'intelligence, tout au moins privé de cette monnaie du génie qu'on est convenu d'appeler le talent. Distrait, silencieux, sauvage, peu enclin au mouvement et à la turbulence, entêté comme une mule de Tarentaise, paresseux comme un lazarone, opposant la force d'inertie aux réprimandes et aux excitations pédagogiques, il semblait à chaque instant tomber de la lune ; aussi l'avait-on surnommé

en famille Ban (i), diminutif d'un archaïsme savoyard qui s'appliquait d'ordinaire aux cancres et aux fruits secs...

Le Président, qui aimait la droiture en toute chose et n'admettait pas que tout, chez lui, ne marchât pas tambour battant, s'impatientait et avait ce froncement de sourcils, gros d'orages, devant lequel tout le monde tremblait, qu^nd le petit Xavier revenait de classe, avec la trace des coups de férule et la corvée des longs pensums... Maistre désespérait parfois de son enfant; malgré la bonté innée de tous ces cœurs d'élite, on s'était habitué, à l'hôtel de Salins, à considérer Xavier comme un être incomplet qui ne ferait pas honneur à la famille. Joseph seul, qui était à la fois son frère et son parrain (2) et qui avait pour Xavier une affection voisine de l'amour paternel, devinait l'essor que prendrait un jour cette nature nonchalante, et consolait bien souvent leur mère, lorsque le cadet s'obstinait dans sa paresse.

(1) M. Luc Rey. — Xavier de Maistre , sa vie, ses ouvrages.

(2) Voici l'extrait de l'acte de baptême de Xavier, tel qu'il existe aux registres de la paroisse Saint-Léger :

« L'an 1763 et le 8 novembre est né, et le 9 a été baptisé François-Xavier-Joseph-Marie, fils de seigneur François-Xavier Maistre, avocat-général, et de dame Christine Demotz , mariés. Parrain, S*" Joseph Maistre; marraine, Demoiselle Marie Maistre. »

« Signé : BURDIN, curé. »

Joseph devinait-il, avec le don de seconde vue dont il e'tait doué, les trésors cachés sous cette ingrate enveloppe ? ou bien n'était-il attiré vers Xavier que « par cette loi des contrastes qui pousse la force vers la faiblesse et fait sympathiser entre eux les tempéraments les plus opposés ? »...

Finalement, on décida de confier le jeune réfractai re à un vénérable ecclésiastique, ami de la famille , le curé de la paroisse de la Bauche, où le comte Perrin d'Avressieux, le beau-frère du Président, avait un château et de beaux domaines. L'abbé Isnard(ij, à qui Ton donna carte blanche pour tirer de l'enfant le meilleur parti possible, eut, au bout de quelques mois, l'agréable surprise de voir le sauvageon se redresser, animé d'une sève nouvelle et accuser dans de fines réparties, par ses remarques judicieuses et profondes, des qualités d'esprit que personne, à l'exception de Joseph, n'avait jusqu'alors pu soupçonner.

On eût dit que l'àme de Xavier avait été enveloppée d'un épais brouillard, qui se dissipait peu à peu comme au lever d'une aurore. L'air subtil de la Bauche avait-il opéré ce miracle?... Ce n'était plus Ban, mais un garçonnet ne geignant plus pour se mettre au travail, secouant ses lisières, se prenant à aimer

(i) Archives de la paroisse de la Bauche

la lecture et surtout le dessin, goûtant un plaisir extrême, après une leçon de grammaire, à aller à la cuisine, croquer, d'un crayon novice, le béguin de la servante ou, dans le pré voisin, la mare avec ses canards et la vache paissant à l'ombre des pommiers... (i)

L'abbé Isnard, ravi, avait fait part à la comtesse Perrin des progrès de son élève... Ce fut une grande joie à l'hôtel de Salins ; mais voici qu'en juillet 1 774, Xavier tombe malade de la rougeole. Sa mère n'hésite pas; elle veut partir tout de suite pour s'assurer de l'état de son enfant et lui prodiguer les soins qu'une mère seule peut donner. La comtesse Perrin, qui ne sait pas se séparer de sa sœur, s'offre à l'accompagner. Le colonel de Guilen, suivi d'une escouade de dragons, fait escorte à ces dames, atin de leur éviter quelque fâcheuse rencontre sur ces routes, qu'infestait jadis la bande de Mandrin. Hélas! c'était la mort qui les guettait au passage : les deux sœurs allaient rapporter de ce petit voyage le germe de la maladie qui devait, à quelques jours de distance, les enlever à la tendresse de leurs familles et à la vénération des pauvres dont elles étaient la providence. Mais laissons ici la parole au Chevalier (2), que cette double catastrophe a

(i) En souvenir de son séjour à la Bauche, Xavier de Maistre a peint plus tard, pour son église, un tableau de l'Assomption qui en est, encore aujourd'hui, le plus bel ornement.

(2) Archives de Saint-Genix. — Journal du chevalier Ro(e.

vivement ému : il traduit son émotion comme il la sentait, comme on savait l'exprimer alors. La vie, plus concentrée, n'était pas un assaut perpétuel, une course liévreuse, affolée, où hommes et choses disparaissent dans le gouffre du temps... Les honneurs suprêmes hâtivement rendus, — la dernière pelletée de terre jetée sur la fosse béante, — on s'empresse, maintenant, de s'étourdir et d'oublier. L'oubli! l'oubli cruel des parents, des amis disparus, nos pères ne le connaissaient pas dans son desséchant égoïsme. Le culte des défunts n'était pas, pour eux, une sorte de tribut payé aux convenances sociales ; il ne consistait pas en quelques fleurs jetées sur la tombe au jour des Trépassés. Les gens de ce temps-là avaient la religion du souvenir ; ils ignoraient l'horreur instinctive de notre génération pour tout ce qui lui rappelle la loi fatale, « l'inexorable tribut (i) », et ceux qui restaient vivaient avec les morts...

« Une maladie qu'on croyait sérieuse, survenue au quatrième des tils de M. le second président Maistre 2^, détermine la tendre mère

(1) Joseph de Maistre. — Journal intime.

(2) Xavier.

de ce malheureux enfant à l'aller voir à la Bauche où le curé l'élève des affaires domestiques ; le plaisir d'être avec une sœur chérie et de la recevoir, engagent M'^^ Perrin, la Sénatrice, à l'y accompagner. Elles partent dans les commencements du mois, avec M. de Guilen, colonel des dragons de Piémont, intime ami de ]\|me Perrin. La voiture les conduit jusqu'au Cheval blanc (i), et de là elles montent à cheval et essuient déjà la pluie pendant tout le reste de la route.

(( Soit que l'air contagieux qu'elles avaient respiré dans ce pays, où règne depuis plus d'une année une fièvre épidémique qui a attaqué un grand nombre de sujets dont elle a moissonné quelques-uns, eût trouvé plus de prise chez elles que dans les autres; soit que le froid et le chaud, auxquels elles s'étaient exposées imprudemment, eussent décidé la maladie; soit qu'elles en portassent dès longtemps le germe et que l'exercice ou la fatigue l'aient développé, deux ou trois jours après leur arrivée elles sont tombées malades. La fièvre doit s'être manifestée dans M"^*^ Maistre le lo ou le 1 1 et dans M"^^ Perrin le ii ou le 12 ; on s'est contenté de purger cette première ; l'on s'est trompé lourdement sur la maladie de la

(i) Etape entre Chambéry et les Échelles, où se trouvait une auberge, qui existe encore aujourd'hui.

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dernière qu'on a traitée, pendant cinq ou six jours, de fièvre intermittente, pour laquelle on lui a donné le quina. C'était dans l'une et dans l'autre une fièvre putride et maligne !... )>

Les deux sœurs sont donc revenues avec le germe d'une maladie qui paraît avoir déconcerté les médecins et qui, dès les débuts, se manifeste par les prodromes les plus alarmants :

« Celle de M'"^' Maistre s'est annoncée d'abord comme très dangereuse; au bout de trois ou quatre jours, elle était déjà couverte de pourpre ; des sx^mptômes funestes, l'assoupissement, la prostration de forces, l'embarras de la poitrine la tirent considérer comme perdue ; tel est l'état où elle passa la nuit du 19 au 20 que je la veillais. Enfin le 2 1 , sur les trois heures après midi, elle trépassa dans toute sa connaissance et dans cet esprit de paix, de tranquillité, de patience, qu'elle avait conservé pendant toute sa maladie, après s'y être exercée tous les jours de sa sainte vie ; elle n'était âgée que de quarante-six ans et quelques mois !... »

Ce fut donc le 21 juillet 1774 que mourut M"'^ Maistre, et les indications du Chevalier concordent parfaitement a\ec la date authentique qui nous est fournie par les registres de la paroisse Saint-Léger, (i)

(i)« Le 22 juillet 1774 a été enterrée à Sainte-Marie, au tombeau de sa famille, dame Christine Demotz, épouse du seigneur

Le Chevalier commence par retracer cette physionomie douce et sereine ; il reviendra bientôt à son sujet, pour établir un parallèle entre les deux sœurs défuntes. Et comment résister au plaisir de citer, en entier, ce délicat hommage rendu à la mémoire de M"^^ Maistre avec une sûreté de main, une finesse de touche qui trahissent, tout ensemble, un esprit distingué, un cœur d'une sensibilité exquise?

(( Cette respectable femme, la plus vertueuse peut être de toute une ville, pieuse, dévote même sans cagoterie, sévère et sérieuse sans pruderie, retirée et sédentaire sans affectation et sans manquer à la bienséance, charitable et très charitable sans ostentation, pleine de bon sens, de cette facilité à saisir le vrai, le juste, Thonnête, qui caractérise les femmes parfaites, s'était mérité l'estime la plus générale, la plus sûre, l'amitié de tous ceux qui la fréquentèrent et cette sorte de vénération qui n'est faite que pour la vertu modeste. Chacun aurait regretté une telle femme pour soi-même ; mais la désolation de son intéressante et trop nombreuse famille semblait fixer les larmes et forcer les

Maistre second président au Sénat de Savoie, morte hier munie des sacrements de l'Eglise, âgée environ de 47 ans.

Ainsi est.

Alex, chanoine. »

(Archives du baron Charles de Buttet.)

âmes sensibles à les mêler avec celles de ces pauvres enfants qui perdent une si bonne, si tendre, si vigilante mère... »

Le chevalier Roze fait ensuite le tableau éloquent, navrant dans sa familiarité naïve, de la scène de désespoir qui eut lieu à la mort de la Présidente :

(( Je ne verrai peut-être jamais un spectacle si triste, si touchant, que celui qui suivit ses derniers soupirs. Ce digne vieillard que ses travaux ont vieilli plus encore que ses soixanteneuf ans.... Monsieur Maistre était couché en désordre sur un canapé; il s'agitait de temps à autre et cherchait à pousser de longs sanglots qui le suffoquaient presque. Cinq de ses dix enfants jetaient des cris perçants autour de lui. De temps à autre les aines, et entr'autres Josojî, si digne de l'amitié particulière que sa mère avait pour lui, — la Marie, cette fille si sensée, si courageuse, se jetaient sur le corps de leur père; ils lui promettaient encore plus d'amitié et de soins, ils le conjuraient d'apaiser sa douleur, de ménager sa santé si chancelante et si faible, de leur conserver ses jours qui leur devenaient plus que jamais nécessaires. L'un et l'autre de ces chers enfants, assez judicieux pour sentir quelle perte ils ont faite, ne s'en consoleront jamais : ils ont gardé plusieurs jours cet air hébété que laissent les grands malheurs.

« Mais rien ne m'a frappé autant que les imprécations sublimes que la Jeannette faisait contre le Ciel... Jamais conversation ne fut plus forte, plus énergique que celle qu'il y eut entre elle et son frère sur la Providence, dont il voulait justifier la sagesse qu'elle attaquait. La douleur de cette charmante enfant, âgée de moins de douze ans, fut d'abord la plus vive ; elle redemandait sa mère à grands cris ; elle voulait s'aller jeter sur son corps glacé et se flattait de lui rendre la vie. Tous ses sentiments étaient marqués au coin des âmes fortes, délicates et sensibles...

(( Elle fut ensuite la première à essuyer ses larmes, à consoler les autres... Sa vivacité l'entraînait peu à peu en l'étourdissant ellemême, et, quand elle y était parvenue, on la voyait revenir rapidement à l'attendrissement, se dérober pour lui cacher ses larmes et revenir encore l'œil sec. Cette aimable vivacité, cette délicatesse de sentiments décèlent une grande âme. Puisse-t-elle n'avoir que de bons principes et se rappeler sans cesse les exemples de sa mère ! Quelle épouse, quelle mère de famille elle ferait un jour ! »

Il est facile d'animer les visages de ce tableau si fortement rendu. Là, dans la grande chambre, où Joseph naquit, où il apprit à prier et à lire, sur le lit à baldaquin qui a vu naître quinze enfants, — les mains jointes, un crucifix sur la

poitrine, repose sa sainte mère... L'àme est au ciel, envolée sur l'aile des anges; mais le corps est là, cette froide dépouille, ce qui fut elle, elle qui hier souriait, bénissait, parlait, priait, qui maintenant n'est plus qu'un cadavre inerte, rigide, ne répondant pas, ne s'animant plus, ne pouvant se réchauffer aux baisers convulsifs, fous des pauvres enfants : ce qui reste d'elle les quittera demain pour aller dormir du dernier sommeil dans la cr\pte de Sainte-Marie-Égvptienne...

Et, dans le salon, quel est ce vieillard, abimé de douleur, suffoqué par les sanglots ? C'est (( l'homme fort, » le magistrat austère, dur à lui-même, qui n'a jamais eu un instant de défaillance : il pleure maintenant comme un enfant, comme un athlète vaincu par le malheur... Marie, c'est Marie-Christine, la future Madame de \^ignet : inconsolable, elle fait trêve à ses larmes pour essuyer celles de son père. — Jeannette, « la désespérée aux imprécations sublimes, » est appelée à devenir Madame de Buttet.

Et Joson, ce jeune homme de vingt ans, qui tient, avec cette enfant, âgée de douze ans à peine, si précoce d'intelligence et de cœur, une conversation de haute envolée sur la Providence, ce chrétien qui, près du corps glacé de sa mère, a la force de s'incliner devant la volonté divine et de montrer le ciel à sa petite sœur,

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— c'est Joseph, le futur écrivain des Soirées de Saint-Pétersbourg... A ses côtés, ne pouvant retenir leurs larmes, les deux amis, Roze et Salteur, assistent à cette scène navrante...

xMais, pendant ce temps, un autre malheur est proche. La sénatrice Perrin, la sœur de Madame Maistre, sa compagne dans le fatal voyage de la Bauche, va la suivre à quelques jours de là. Elle meurt, à son tour, le 27 juillet :

« La maladie de Madame Perrin n'a fait qu^empirer depuis cette époque qu'on s'est, peut-être bien mal à propos, flatté de lui avoir totalement cachée, vu sa grande pénétration.

(( Elle a conservé sa connaissance jusqu'à la fin et depuis plusieurs jours elle ne demandait plus de nouvelles de sa sœur; entin, martyrisée par les vésicatoires et les ventouses qu'elle avait reçus par les ordres des médecins auxquels elle avait déclaré livrer bien volontiers, mais inutilement, son corps, elle expira le 27, à huit heures du soir, après douze jours d'une maladie douloureuse ; elle n'était âgée que de trente-neuf ans et deux ou trois mois... »

Le Chevalier n'est pas doué d'une tendresse exagérée pour les médecins de l'époque. On

sent percer sous ces lignes, et dans celles plus significatives encore qui les précèdent, une pointe de scepticisme et comme l'idée fixe que la Faculté s'était méprise sur le cas de la Sénatrice. Mais, à de vaines récriminations nous préférerons entendre l'ami survivant nous révéler le mérite de ces deux sœurs touchées, presque en même temps, par l'aile de la mort.

Citons, d'abord, ce portrait de la Sénatrice, de la charmeuse qui avait eu l'art de séduire tout le monde sans effort, par la seule attraction de sa nature exquise :

« Jamais femme n'a su mieux gagner l'esprit de la famille dans laquelle elle est entrée; sachant caresser, flatter à propos, saisissant toujours l'occasion favorable, elle avait eu l'adresse, Tascendant de se rendre tout à la fois attachés et dociles mari, beaux-frères, enfants, parents, amis...

« Cependant un air d'aisance et de liberté animait ses procédés ; inaccessible à la crainte de la censure qu'elle frondait sans ménagements, elle-même censurait beaucoup ; mais sa critique fut presque toujours juste, toujours ouverte, toujours directe. Elle n'employa jamais ces voies sourdes et clandestines de la maligne calomnie. Elle ne médisait point pour médire, mais elle reprochait hautement, hardiment et quelquefois de ce ton de froideur qui ne convient qu'à la supériorité ; aussi était-elle

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plus redoutée que haïe de ses égaux. Pour le peuple, il l'aimait, incessamment il le lui témoignait ; non seulement parce qu'elle lui rendait de grands services, mais parce qu'elle savait se montrer populaire et affable et qu'elle Tétait ; parce qu'elle était douée de cet esprit vif et bouillant qui peut plus aisément monter ou descendre que se tenir à sa place et dans son état.

(( Elle ménageait bien plus les grands que ceux de son rang ; entraînée par son propre penchant ou peut-être par l'orgueil de sa famille, on Ta vue rechercher constamment les déférences, les honneurs, les prérogatives, courtiser assidûment et fréquenter la noblesse qui l'eût bien mieux accueillie si elle eût été moins présomptueuse, moins jalouse qu'elle Test chez nous, car M"^^ Perrin semblait faite pour y briller. Son port était grand et soutenu ; sa conversation gaie, spirituelle, badine, ses manières facétieuses et polies, — tout son maintien réservé. »

Jusqu'ici, comme on le voit, il y a quelques ombres au tableau, ombres au demeurant bien légères. La Sénatrice a la langue hardie ; elle est frondeuse, dédaigneuse du qu'en dira-t-on ; elle a une tendance à se rehausser, à se glisser jusque dans les salons de l'aristocratie...

En cette occasion, l'écrivain porte à cette dernière un coup droit qui ne sera pas le der-

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' nier. Tel est Tesprit de l'époque. Noblesse terrienne et noblesse de robe, gentilshommes et bourgeois s'envient, se jalousent, se regardent de travers. Grâce aux petites susceptibilités féminines, qui jettent parfois de Thuile sur le feu, il se produit un état de tension continuel qui provoque des crises ou des froissements périodiques...

Mais cette diversion nous éloigne de la pauvre Sénatrice. Son portraitiste a débuté par les ombres ; voici maintenant les ravons et les couleurs qui animent la figure :

(( Jusqu'ici, je n'ai relevé que ses défauts ou plutôt ses faiblesses, mal à propos souillées par l'envie du nom de défauts. Avec une conscience aussi timorée, avec cette fermeté d'àme qui faisait l'attribut essentiel de son caractère, elle ne se serait pas souffert de vrais défauts. Bien plus sévère pour elle-même que pour les autres, elle n'a jamais ménagé sa propre délicatesse ; au contraire, pour satisfaire sa piété courageuse et ardente, il lui fallait de ces objets qui alarment , qui dégoûtent les hommes ordinaires. Toujours la première au chevet des malades, elle ne se contentait point de ces largesses humiliantes, de cette libéralité orgueilleuse, souvent barbare, que la misère arrache à une pitié trop délicate ; elle visitait, elle soignait, elle pansait elle-même les malades, les pauvres quelque retirés qu'ils fussent, quelque dégoû-

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tantes que pussent être leurs plaies ; elle se prêtait aux plus basses fonctions avec autant d'aisance, autant de gaieté et bien plus d'empressement qu'aux amusements les plus vifs, les plus engageants... »

Le chevalier Roze donne, sur le dévouement, la charité de la comtesse Perrin, ces détails touchants de simplicité :

(( La ville et les campagnes, celles surtout où elle passait l'automne, les grands et les petits, tous les états se réunissent et se sont toujours réunis pour rendre le témoignage le plus éclatant à son zèle et à sa charité ; plusieurs des habitants de la Bauche reconnaissent lui devoir la vie ; elle a soigné presque seule, pendant plus de trois mois, un blessé dont les plaies affreuses éloignaient ses plus proches, et, à force de soins, elle avait sauvé ses jours.

« Sa charité était toujours mêlée de prudence: d'abord elle envoyait chercher les gens de l'art, leur expliquait l'état du malade, le faisait médicamenter en sa présence, se faisait instruire de la manière de le traiter -, elle payait ensuite le médecin ou chirurgien et en faisait les fonctions en son absence. C'est ainsi qu'elle se fit apprendre à manier la sonde pour aller tous les jours l'appliquer à une demi-lieue de sa maison de campagne à une pauvre femme attaquée d'une rétention d'urine. Et ce ne fut pas là un fait isolé. Pendant toute sa trop courte vie, la

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Comtesse n'eut pas de plus douce satisfaction que de pratiquer discrètement la charité'.

« Sa paroisse fourmille de pareils exemples et, malgré le secret qu'elle a toujours exigé d'eux, la reconnaissance l'emporte, ils les publient hautement : ils disent presque tous qu'ils perdent une amie qui les aidait de ses soins et de ses conseils, une bienfaitrice qui les comblait de biens, qui prévenait leurs besoins, une mère qui veillait sur eux, qui les corrigeait, les instruisait, avec cette tendresse, cette affection que tous n'ont pas pour leurs propres enfants ; aussi, les regrets des paysans, toujours plus flatteurs, ont-ils été extrêmes. Le service que la paroisse de la Bauche a fait célébrer pour elle et auquel le pasteur, son intime ami, s'est prêté avec zèle, a été plus d'une fois interrompu par les gémissements du peuple.

« Ce n'est pas seulement dans le bas état qu'elle répandait ses attentions et ses services ; pour peu qu'elle eût de liaison ou de connaissance avec quelqu'un, elle était des plus empressées à lui faire plaisir en toute occasion, à le servir malade. Quant à ceux auxquels elle s'attachait particulièrement, c'est-à-dire tous ceux qui s'attachaient à elle, ils la pleureront à jamais comme une mère. Soins et conseils, représentations, confiances, bienfaits de toute espèce, offres généreuses, elle employait tout,

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tout à propos, et tout sous le secret, la seule récompense qu'elle exigeât... »

Le grand mérite de la Comtesse fut d'avoir été bienfaisante, naturellement, comme en se jouant, et sans faire sentir le prix de ses bienfaits :

« Son amitié, comme ses autres vertus, comme ses passions, si elle en eut, fut toujours active, ardente et désintéressée. Mais ce qui la caractérise particulièrement, c'est d'avoir su, — art difficile, vertu bien rare et bien pénible, — faire le bien comme il faut, d'avoir su le bien faire. Cette activité, cette ardeur, cette générosité dont j'ai parlé ; cet empressement à obliger, à servir les pauvres et les malades, qui la faisait, pour ainsi dire, se multiplier ; cette tendresse pour sa famille et son domestique qu'elle semblait ne point quitter ; sa charité, sa grande dévotion, toutes ses vertus, ses petits défauts même, elle savait cacher tout cela sous un air de gaieté, d'affabilité, d'enjouement qui ne l'abandonnait presque jamais et dans lequel elle tâchait de mettre ou de maintenir ceux qui l'approchaient. »

Ce portrait n'est-il pas achevé ? Comme il coule de source ! Le peintre est pénétré de son sujet ; son amitié évoque le modèle qui apparaît devant lui avec ses petits défauts, ses grandes qualités, ses vertus. Femme charmante, esprit enjoué, chrétienne accomplie, une sœur

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de Saint-Vincent de Paul avant la lettre, sans la cornette et la robe grossière, la comtesse Perrin d'Avressieux restera Tune des physionomies les plus attrayantes de cette galerie de femmes qui, dans notre société savoyarde au dernier siècle, savaient laisser, pour les peindre, des amis, des écrivains sans prétention, mais connaissant et maniant sans effort, jusqu'en ses nuances les plus fines, la belle langue du dix-septième siècle...

N'oici le parallèle que le Chevalier établit entre les deux sœurs :

(( On lui a cependant reproché ^à la Sénatrice) de n'être pas d'une humeur tout à fait aussi égale que sa sœur Maistre ; mais ses leçons, ses critiques ont souvent passé pour de la mauvaise humeur et je lui pardonnais plus volontiers ces altérations vraies ou supposées que le ton un peu hautain qu'elle prenait quelquefois avec ceux d'un rang, d'un âge ou d'un état inférieur... »

Chez la mère de Joseph de Maistre, la note dominante était l'amour maternel :

« Pour M'^^' Maistre, une certaine apathie pieuse modérait, réglait sans cesse ses sentiments ; tout entière à sa famille qu'elle chérissait au delà de toute expression, elle s'était principalement exercée aux vertus domestiques et privées ; elle suivit beaucoup plus le monde, qu'elle connaissait très bien, parce qu'elle avait

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la Indicielle extrêmement saine, extrêmement juste. Fort charitable, fort généreuse, elle ne mettait pas autant d'activité et d'éclat dans ses vertus que sa sœur, mais elle concentrait tout ce qu'elle avait de force pour les épurer.

« Peut-être n'a-t-elle pas fait moins de bien en général que sa sœur Perrin ; mais l'on pourrait presque assurer qu'elle a encore moins fait de mal, je veux dire qu'elle a montré encore moins de faiblesses; certainement elle a moins donné prise à la malignité et à la censure.

« La balance est encore indécise entre les mains de ^plusieurs personnes ; elle ne penchera pas pour l'une ou pour l'autre qu'on ne se soit enfin décidé sur la justesse de cette sentence d'un ancien : Ce ne sont pas les femmes qui ont brillé le plus qui sont le mieux louées, mais celles dont Von parle le moins. »

Et le Chevalier, pour achever le parallèle, décoche un trait digne de La Bruyère :

(( Quoi qu'il en soit, l'une et l'autre furent généralement aimées, considérées, estimées et bien distinguées du commun des femmes, et cela par les femmes elles-mêmes, preuve bien sure de leur mérite. On les regrettera tant qu'on se souviendra d'elles et tant qu'il restera quelque rejeton de ces malheureuses familles qui les ont perdues trop tôt, tant qu'ils continueront à intéresser le public par leurs bonnes qualités, tant qu'il restera encore de la probité,

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de la compassion et des mœurs dans cette ville, on s'y rappellera sans cesse le souvenir de ces deux sœurs respectables ; on n'oubliera point l'époque funeste, les jours de malédiction qui les ont ravies, au milieu de leurs jours, à leurs enfants, aux pauvres, aux honnêtes gens... »

Voilà, certes, un éloge funèbre qui a son prix. Écrit par l'ami de Joseph, par celui-là même qui veilla M"^'^ Maistre pendant sa nuit dernière, il éclaire complètement la physionomie de la mère du grand homme et nous donne, en même temps, la clef de la nature particulière au penseur et à l'écrivain.

Le privilège des mères est de donner à leur fils l'empreinte et comme le moule de leur personnalité. xM"^^ Maistre avait reçu en partage un bon sens impeccable, ce que le chevalier Roze appelle » la judicielle extrêmement saine, extrêmement juste, » une àme « généreuse et élevée, » constamment préoccupée du soin de « s'épurer », de se spiritualiser... Joseph de Maistre ne fut-il pas, en vérité, le vivant portrait de sa mère et comment s'étonnerait -on de la tendresse qui unissait leurs deux âmes?...

Ces deux morts si imprévues, si rapprochées, enlevant en plein bonheur domestique

deux grandes dames, deux sœurs dignes vraiment l'une de l'autre, émurent profondément la population de Chambér}^ bonne par essence, elle savait déjà, avec une infaillible sûreté de coupd'œil, apprécier le vrai mérite, caries larmes qu'elle versa ne coulèrent jamais sur une tombe qui n'en fût pas digne...

Quand Joseph, se soutenant avec peine, ayant à ses côtés le vicomte Salteur et le chevalier Roze, accompagna la dépouille mortelle de sa mère, la ville entière le suivait. Les petits commerçants de la place de Lans et de la rue des Cabornes avaient fermé leurs boutiques en signe de deuil ; les pauvres formaient un long cortège derrière les magistrats, les nobles et les bourgeois. Le colonel de Guilen et ses officiers suivaient en uniforme et quand, après l'office funèbre, la bière fut descendue au caveau de

famille, à Sainte -Marie- Égyptienne, les

larmes de l'assistance payèrent un dernier tribut à la sainte femme qui avait divisé sa vie en trois parties égales, — entre Dieu, sa famille et « les cabanes des pauvres ».

Joseph nous le dira... Ah ! quelle nature aimante, ardente dans toutes ses affections ! Avant que le cercueil ne se refermât sur cette mère si tendrement aimée, il coupa les cheveux qui avaient été « le voile de son visage modeste, » et il les déposa pieusement dans un

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reliquaire ^i), sur lequel il lit graver Tinscription suivante :

Perenni Memoriœ Matris Amantissimœ

Liberis Teneroqiie Conjugi Ereptœ

Sacrum

Obiit Die XII Au o: A. MDCCLXXIVœt, XL 11.

Privatœ Mulieris Exsequias

Publiais Mœror Jllustj^avit

Proborum omnium Stillaverunt Lacrymœ

Tugurt^ia Pauperum Gémi ti bus Persomiere

Miserrimus Fil i us

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