‹ Joseph de Maistre et l'Eglise gréco-russeChapitre 10 sur 29 · III. — L'unité de foi · texte numérisé non relu

III. — L'unité de foi

L'immutabilité dogmatique.

INIanquant de l'unité extérieure de gouvernement, les Églises autoeéphales ne peuvent être considérées comme constituant une société unique, au sens ordinaire et humain du mot. Mais ne possèdent-elles pas une unité supérieure^ l'unité mystique de foi et de croyances? Les dissidents le prétendent; et ils font sonner bien haut l'immutabilité dogmatique de leur Église, alors qu'ils accusent sans cesse d'innovation l'Église catholique. Que faut-il penser de cette invariabilité doctrinale? Ce n'est en réalité qu'un mythe, une affirmation gratuite, dénuée de lout fondement. Sans doute, l'histoire des

(1) Du Pape, 1. IV, ch. iv. Il est à souhaiter que les écrivains catholiques tiennent compte de la recommandation de Joseph de Maistre, au moins pour ce qui regarde l'épithète ^'orthodoxe; car pourquoi appeler orthodoxe ce qui ne l'est pas ?

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variations de l'Église gréco-russe est encore à écrire, mais la matière de cette histoire existe. De ces variations, Joseph de Maistre a eu plutôt l'intuition qu'une connaissance précise et détaillée. Comme nous l'avons dit plus haut, il n'a possédé sur la théologie russe que des informations très sommaires. Celles-ci ont été cependant suffisantes pour lui permettre d'affirmer que, de son temps, le clergé russe était fortement atteint par le protestantisme. C'est l'ouvrage de Méthode de Tver qui lui a révélé cela. Ce théologien ne laisse-t-il pas échapper l'aveu suivant, à propos du système calviniste :

Telle est cette doctrine, qu'un grand nombre des nôtres louent si fort et qui leur inspire tant d'amour; comme si le seul Calvin en savait plus que les apôtres et que leurs successeurs pendant quinze siècles (i).

Ce passage suggère à Joseph de Maistre les réflexions suivantes :

Nous avons l'aveu des coupables : qui peut mieux et plus à fond connaître les siens que

(1) Réflexions critiques.

l'illustre archevêque? Ne voyez-vous pas sur quelle pente on est placé, et les prêtres russes (ceux du moins qui savent le latin), tout enivrés de Bingham, qu'ils viennent de lire, se faire déjà les disciples de Calvin? Le révérendissime archevêque aurait pu ajouter :

Et moi-même je fus parmi ces malheureux.

Son livre, que je fouille d'un œil curieux, est, en effet, tout gonflé du levain calviniste. Et d'abord, comment supporter que ce misérable, qui fut dans plusieurs parties de l'Europe le destructeur infâme de notre religion, soit traité de grand homme par l'archevêque de Tver? Un orthodoxe loue les hérésiarques avec moins d'effusion, et je doute que le docte prélat voulût accorder le titre de grand homme à Arius ou à Nestorius (i).

Et notre apologiste relève consciencieusement une à une les traces de calvinisme (le mot luthéranisme serait plus exact) qu'il découvre dans l'ouvrage de Méthode. Celuici en appelle à Bingham pour prouver que l'Eglise russe orthodoxe n'admit jamais rien dans l'ordre des choses saintes que ce que les saints Pères ont eux-mêmes reçu en

(1) Réflexions critiques.

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premier lieu ou des apôlres en personne ou des hommes apostoliques. Il divise les sacrements en primaires et secondaires, et déclare que la Confirmation n'est qu'un rite du Baptême. Il traite aussi de rites les sacrements secondaires, auxquels il n'accorde pas la même dignité qu'aux sacrements primaires et dont il semble nier l'institution immédiate par Jésus-Christ. En parlant de l'Eucharistie, il omet le terme de transsubstantiation. Tout cela est évidemment fort louche sous la plume d'un théologien orthodoxe. Mais qu'aurait dit Joseph de Maistre, s'il avait connu toute la réalité, s'il avait su que depuis près d'un siècle le clergé russe puisait les dogmes fondamentaux du luthéranisme sur la règle de foi, le Canon des Écritures, la justification, dans Ta Theologia christiana de Théophane Prokopovitch, et qu'au moment où il écrivait ses Réflexions critiques sur l'ouvrage de Méthode, le programme officiel des Académies ecclésiastiques indiquait comme auteurs à suivre ou à consulter : Fr. Buddée, Ernest Schubert Lang, Osiander, Beveridge, Bingham, etc.? Au demeurant, ce que notre auteur a bien vu, c'est que l'unité doctrinale entre les

diverses Églises autocéphales ne saurait être durable. Si elle existe à un moment donné, elle s'explique ou par l'ignorance ou par la vigilance du pouvoir séculier à empêcher les discussions et à arrêter les controverses. C'est une des idées favorites de Joseph de Maistre qu'aucune des Eglises séparées ne saurait résister à ce qu'il appelle l'acide de la science :

Plusieurs catholiques, en déplorant notre funeste séparation d'avec les Eglises pliotiennes, leur font cependant T honneur de croire que, hors le petit nombre de points contestés, elles ont conservé le dépôt de la foi dans toute son intégrité. Elles-mêmes s'en vantent et parlent avec emphase de leur invariable orthodoxie.

Cette opinion mérite d'être examinée, parce qu'en Téclaircissant on se trouve conduit à de grandes vérités.

Toutes ces Églises séparées du Saint-Siège, au commencement du xii'^ siècle, peuvent être comparées à des cadavres gelés dont le froid a conservé les formes. Ce froid est l'ignorance, qui devait durer pour elles plus que pour nous; car il a plu à Dieu, pour des raisoDs qui méritent d'être approfondies, de concentrer, jusqu'à nouvel ordi^e, toute la

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science humaine dans nos régions occidentales. Mais dès que le vent de la science, qui est chaud, viendi^a à souffler sur ces Églises, il arrivera ce qui doit arriver suivant les lois de la nature : les formes antiques se dissoudront, et il ne restera que la poussière.

Je n'ai jamais occupé la Grèce, ni aucune contrée de l'Asie; mais j'ai longtemps habité le monde, et j'ai le bonheur d'en connaître quelques lois. Un mathématicien serait bien malheureux, s'il était obligé de calculer l'un après l'autre tous les termes d'une longue série; pour ce cas et pour tant d'autres, il y a des formules qui expédient le travail. Je n'ai donc aucun besoin de savoir (quoique je n'avoue point que je ne le sais pas) ce qui se fait et ce qui se croit ici ou là. Je sais, et cela me suffit, que si la foi antique règne encore dans tel ou tel pays séparé, la science n'y est point encore arrivée, et que si la science y a fait son entrée, la foi en a disparu; ce qui ne s'entend point, comme on le sent assez, d'un changement subit mais graduel, suivant une autre loi de la nature, qui n'admet point de sauts, comme dit l'Ecole. Voici donc la loi aussi sûre, aussi invariable que son auteur : Aucune religion^ excepté une, ne peut supporter l'épreuve de la science.

Cet oracle est plus sûr que celui de Galchàs.

La science est une espèce d'acide qui dissout tous les métaux, excepté Tor.

Où sont les professions de loi du xvi'^ siècle? Dans les livres, nous n'avons cessé de dire aux protestants : « Vous ne pouvez vous arrêter sur les flancs d'un précipice rapide, vous roulerez jusqu'au fond. » Les prédictions catholiques se trouvent aujourd'hui parfaitement justifiées. Que ceux qui n'ont fait encore que trois ou quatre pas sur cette même pente ne viennent point nous vanter leur prétendue immobilité : ils verront bientôt ce que c'est que le mouvement accéléré.

J'en jure par l'éternelle vérité, et nulle conscience européenne ne me contredira : La science et la foi ne s allieront jamais hors de V unité...

J'ai dit pourquoi on ne devrait attacher aucun mérite à la conservation de la foi parmi les Églises photiennes, quand même elle serait réelle : c'est parce qu'elle^ n'auraient point subi l'épreuve de la science ; le grand acide ne les a pas touchées. D'ailleurs, que signifie ce mot de foi, et qu'a-t-il de commun avec les formes extérieures et les confessions écrites? S'agit-il entre nous de savoir ce qui est écrit?

Voici encore une autre loi de la nature : Rien ne s'altère que par mixtion, et jamais il nj' a mixtion sans affinité. Les Églises photiennes

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sont conservées au milieu du mahométisnie comme un insecte est conservé dans l'ambre. Comment seraient-elles altérées puisqu'elles ne sont touchées par rien de ce qui peut s'unir avec elles? Entre le mahométisme et le christianisme il ne peut y avoir de mélange. Mais si l'on exposait ces Eglises à l'action du protestantisme ou du catholicisme avec un feu de science suffisant, elles disparaîtraient presque subitement.

Or, comme les nations peuvent aujourd'hui, au moyen des langues, se toucher à distance, bientôt nous serons témoins de la grande expérience, déjà fort avancée en Russie. Nos langues atteindront ces nations, qui nous vantent leur foi reliée en parchemin, et dans un clin d'œil nous les verrons boire à longs traits toutes les erreurs de l'Europe. Mais alors nous en serons dégoûtés, ce qui rendra probablement leur délire plus court... (i)

Dans toutes ces Eglises, les grands changements que j'annonce commenceront par le clergé, et celle qui sera la première à donner ce grand et intéressant spectacle, c'est l'Eglise russe, parce qu'elle est le plus exposée au vent européen (2).

(1) Du Pape, 1. IV, ch. 11 et m.

(2) Ilnd., ch. V. Joseph de Maislre ajoute dans unt

jnSEPff PF MVrSTRE ET I.'ÉC.LISE GRÉCO-llUSSE 3

Je n'écris point pour disputer; je respecte tout ce qui est respectable, les souverains surtout et les nations. Je ne hais que la haine. Mais je dis ce qui est, je dis ce qui sera, je dis ce qui doit être; et si les événements contrarient ce que j'avance, j'appelle de tout mon eœur sur ma mémoire le mépris et les risées de la postérité (i).

Joseph de Maistre ne s'est pas trompé.

Au cours du xix« siècle, ses prédictions sur l'Église russe ont commencé à se réaliser. En dépit d'une censure draconienne qui a tout fait pour empêcher que le vent chaud de la science occidentale ne soufflât sur elle, cette Eglise a été fortement pénétrée du levain protestant et rationaliste. Le libre examen a sérieusement entamé, en Russie, la foi traditionnelle. Si, en parlant des protestants, notre apologiste a pu écrire : Où

note : u Tout ceci est dit sans prétendre affirmer que l'ouvrage n'est pas commencé et même fort avancé. Je veux l'ignorer, et peu m'importe. Il me suffit de savoir que la chose ne peut aller autrement. Parmi les Eglises pliotiennes, aucune ne doit neus intéresser autant que l'Eglise russe^ qui est devenue entièrement européenne depuis que la suprématie exclusive de son auguste chef l'a très heureusement séparée pour toujours des faubourgs de Constantinople. »

(1) Du Pape, 1. IV, ch. v.

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sont les professions de foi du xvi^ siècle? nous pouvons aujourd'hui poser une question semblable aux dissidents de Russie et de Grèce et leur dire : Où sont les professions de foi du xyii® siècle, celles qui furent rédigées contre les erreurs calvinistes de Cj'rille Lucar? Elles ne comptent plus pour un grand nombre de théologiens. On les trouve entachées de latinisme, et l'on ne se fait pas faute de contredire leur enseignement. Le système des articles fondamentaux a de chauds partisans, et la mixtion récente avec le vieux-catholicisme a fait abandonner, à la veille de la guerre, au Saint- Synode dirigeant lui-même le palladium de l'orthodoxie photienne, l'anathème jeté au Filioque. Nos modernes orthodoxes ne voient plus dans cette question qu'un théologoumène, c'est-à-dire une opinion théologique, qu'on est libre d'adopter ou de rejeter. Seule la haine du Pape subsiste, encore plus vivace que par le passé. Si la décomposition doctrinale des Eglises photiennes n'est pas encore complète; si une orthodoxie officielle réduite à sa plus simple expression : les définitions des sept Conciles œcuméniques, ce que Joseph de

5o JOSEPH DE MAISTRE

Maistre appellerait une orthodoxie de parchemin, plane encore au-dessus des théologiens de toute nuance, il faut en attribuer tout le mérite à la vigilante surveillance du pouvoir civil, qui, en Russie surtout, a entravé l'œuvre de la science, et a empêché le libre échange des idées. On a vu tel procureur du Saint-Synode, en pleine moitié du xix^ siècle, donner un vigoureux coup de barre à droite, qui a retardé pour un moment l'issue fatale prédite par le .penseur savoyard. La cause de ces retards, du reste, n'échappait pas à ce dernier. A côlé de l'ignorance , il assigne comme gardienne de l'orthodoxie orientale rintervention dç l'État.

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