‹ Joseph de Maistre et l'Eglise gréco-russeChapitre 9 sur 29 · II. — Les divers noms · texte numérisé non relu

II. — Les divers noms

de rÉglise gréco-russe,

Il est donc entendu que les Eglises filles du schisme byzantin ne sauraient constituer ni une Eglise, ni à plus forte raison V Eglise. Il faut donc toujours, quand on parle d'elles, employer non le singulier, mais le pluriel. Il ne faut pas dire V Eglise orientale; VEglise grecque : appellations doublement impropres : et parce qu'il y a le

(1) Du Pape, 1. IV, chJx.

singulier, et parce que répithète tombe à faux :

Il n'y a cerlainement rien de moins oriental que la Russie, qui forme cependant une portion assez remarquable de l'ensemble. Je dirais même que s'il fallait absolument mettre les noms et les choses en contradiction, j'aimerais mieux appeler Eglise russe tout cetassemblage d'Églises séparées. A la vérité, ce nom exclurait la Grèce et le Levant; mais la puissance et la dignité de l'empire couvriraient au moins le vice du langage, qui dans le fond subsistera toujours. Dira-t-on Eglise grecque au lieu d'Eglise orientale? Le nom deviendra encore plus faux. La Grèce est en Grèce, si je ne me trompe.

Tant qu'on ne voyait dans le monde que Rome et Constantinople, la division de l'Église suivait naturellement celle de l'Empire et Ton disait Y Eglise occidentale et l'Eglise orientale, comme on disait V empereur d'Occident et l'empereur d'Orient; et même alors, il faut bien le remarquer, cette dénomination eût été fausse et trompeuse, si la même foi n'eût pas réuni les deux Églises sous la suprématie d'un chef commun, puisque, dans cette supposition, elles n'auraient point eu de nom commun, et qu'il ne s'agit précisément que de ce

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nom, qui doit être catholique et universel pour représenter l'unité totale (i).

Encore moins tolérable est le titre à' Eglise orthodoxe ; car quelle secte chrétienne ne se dit pas et ne se croit pas orthodoxe ?

On sait que ces Églises se nomment ellesmêmes orthodoxes, et c'est par la Russie que cette épithète ambitieuse se fera lire en français dans rOccident; car, jusqu'à nos jours, on s'est peu occupé parmi nous de ces*Eglises orthodoxes, toute notre polémique religieuse ne s'étant dirigée que contre les protestants. Mais la Russie devenant tous les jours plus européenne, et la langue universelle se trouvant absolument naturalisée dans ce grand empire, il est impossible que quelque plume russe, déterminée par une de ces circonstances qu'on ne saurait prévoir, ne dirige quelque attaque française sur l'Eglise romaine, ce qui est fort à désirer, nul Russe ne pouvant écrire contre cette Eglise sans prouver qu'il est protestant.

Alors, pour la première fois, nous entendrons parler dans nos langues de V Eglise orthodoxe! On demandera de tout côté :

(4) Du Pape, 1. IV, ch. v.

Qu est-ce que VEglise orthodoxe ? Et chaque chrétien de l'Occident, en disant : C'est la mienne apparemment, se permettra de tourner en ridicule l'erreur qui s'adresse à elle-même un compliment, qu'elle prend pour un nom.

Chacun étant libre de se donner le nom qui lui convient, Lais en personne serait bien la maîtresse d'écrire sur sa porte : Hôtel d'Arté-^ mise. Le grand point est de forcer les autres à nous donner tel et tel nom, ce qui n'est pas tout à fait aussi aisé que de nous en parer de notre propre autorité; et cependant, il n'y a de de vrai nom que le nom reconnu...

Quelle Église ne se croit pas orthodoxe ? Et quelle Église accorde ce titre aux autres qui ne sont pas en communion avec elle? Une grande et magnifique cité d'Europe se prête à une expérience intéressante que je propose à tous les penseurs. Un espace assez resserré y réunit des Églises de toutes les communions chrétiennes. On y voit une Église catholique, une Église russe, une Église arménienne, une Église calviniste, une Église luthérienne; un peu plus loin se trouve l'Église anglicane; il n'y manque, je crois, qu'une Église grecque. Dites donc au premier homme que vous rencontrerez sur votre route : Montrez-moi VEglise orthodoxe? Chaque chrétien vous montrera la sienne, grande preuve déjà d'une ortho-

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doxie commune. Mais si vous dites : Montrezmoi V Église catholique? Tous répondront: La voilà! et tous montreront la même. Grand et profond sujet de méditation! Elle seule a un nom dont tout le monde convient, parce que ce nom devant exprimer l'unité, qui ne se trouve que dans l'Église catholique, cette unité ne peut être ni méconnue où elle est, ni supposée où elle n'est pas (i).

Mais quel nom donner à l'ensemble des Eglises autocéphales sorties du schisme grec? Question embarrassante, car toutes ces Eglises ayant perdu V unité, il est devenu impossible de les réunir sous un nom commun et positif (2). Après mure réflexion, Joseph de Maistre, qui estime que donner aux choses un nom çjyù est un point de la plus haute importance (3), ne trouve que deux épithètes qui leur conviennent, l'épithète générale de protestantes et l'épithète particulière de photiennes :

Que si l'on descend au détail, le titre de photienne sera aussi juste que celui de liithérienne, calviniste, etc.; tous ces noms dési-

(1) Du Pape, 1. IV, cli. v.

(2) Ibid.

(3)Ibid., ch. IV.

gnant fort bien les différentes espèces de protestantisme réunies sous le genre universel; mais jamais on ne leur trouvera un nom positif et général (i).

Les Eglises séparées de Rome ne peuvent être désignées que par un nom négatif qui déclare non ce quelles sont, mais ce qu elles ne sont pas; et sous ce dernier rapport le mot seul de protestante conviendra à toutes et les renfermera toutes, parce qu'il embrasse très justement dans sa généralité toutes celles qui ont protesté contre l'unité.

Comme les Églises protestantes se distinguent entre elles par le nom de leurs fondateurs, par celui des nations qui reçurent la prétendue réforme, ou par quelque symptôme particulier de la maladie générale, de manière que nous disons : // est caloiniste, il est luthérien, il est anglican, il est méthodiste, il est baptiste, etc., il faut aussi qu'une dénomination particulière distingue les Eglises qui ont protesté dans le xi® siècle, et certes on ne trouvera pas de nom plus juste que celui qui se tire de l'auteur même du schisme, quoiqu'il soit antérieur au dernier acte de la rupture. Il est de toute justice que ce funeste personnage donne son nom aux Églises qu'il a égarées. Elles sont donc photiennes comme

(l) Du Pape, 1. IV, ch. v.

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celle de Genève est calviniste, comme celle de Wittemberg est luthérienne. Je sais que ces dénominations particulières leur déplaisent, parce que la conscience leur dit que toute religion qui porte le nom d'un homme ou d'un peuple est nécessairement fausse. Or, que chaque Eg-lise séparée se donne chez elle les plus beaux noms possibles, c'est le privilège de l'orgueil national en particulier : qui pourrait le lui disputer ?

... Orbis me sibilat, at mihi plando.

Ipso dqnii...

Mais toutes ces délicatesses de l'orgueil en souffrance nous sont étrangères, et ne doivent pas être respectées par nous; c'est un devoir, au contraire, de tous les écrivains catholiques de ne jamais donner dans leurs écrits, aux Eglises séparées par Photius, d'autres noms que celui de photiennes; non par esprit de haine et de ressentiment (Dieu nous préserve de pareilles bassesses !) mais, au contraire, par un esprit de justice, d'amour et de bienveillance universelle, afin que ces Églises, continuellement rappelées à leur origine, y lisent constamment leur nullité.

Le devoir dont je parle est souvent impérieusement prescrit aux écrivains français,

Quos pênes arbitrium estjusetnorma loquendi;

4o JOSEPH DE MAISTRE

1 eminente prérogative de nommer les choses en Europe leur étant visiblement confiée comme représentants de la nation dont ils sont les organes (i).

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