V. — Quelques autres caractères
des Églises séparées.
Les Eglises photiennes manquent donc aussi bien de Tunité doctrinale que de l'unité sociale. Elles sont toujours en voie de décomposition, malgré les efforts du pouvoir civil pour les maintenir. Ce ne sont pas les seuls caractères qui les distinguent. Joseph de Maistre en signale d'autres, et tout d'abord leur stérilité dans l'ordre moral et reli2:ieux :
(1) Du Pape, I. IV, cli. m.
Le premier symptôme de la nullité qui frappe ces Eglises, c'est celui de perdre subitement et à la fois le pouvoir et le vouloir de convertir les hommes et d'avancer l'œuvre divine. Elles ne font plus de conquêtes, et même elles affectent de les dédaigner. Elles sont stériles, et rien n'est plus juste : elles ont rejeté l'époux (i).
Si quelque homme dit qu'une autre religion que la catholique peut s'emparer du cœur de l'homme, le maîtriser, le christianiser, et le faire mouvoir suivant l'ordre, en vertu du principe divin, cet homme ne sait rien, ne voit rien et ne comprend rien (2).
La religion de la Russie est toute en dehors et ne s'enfonce point dans les cœurs. Il faut bien prendre garde de confondre la puissance de la religion sur l'homme avec l'attachement de l'homme à la religion, deux choses qui n'ont rien de commun. Tel qui volera toute sa vie, sans concevoir seulement l'idée de la restitution, ou qui vivra dans l'union la plus coupable en faisant régulièrement ses dévotions, pourra fort bien défendre une image au péril de sa vie, et mourir même plutôt que de manger de la viande un jour prohibé. J'appelle puissance de la religion, celle qui
(1) Du Pape, ]. IV, cli. v.
(2) Sur l'état du christianisme en Europe.
change et exalte rhomme, en le rendant susceptible d'un plus haut degré de vertu, de civilisation et de science. Ces trois choses sont inséparables (i).
Tous ceux qui ont vécu en pays désolé par le schisme ne pourront que reconnaître la vérité de ces observations sur l'incapacité moralisatrice du christianisme dissident alliée à un attachement étroit aux formes et aux pratiques extérieures. De là découle un autre phénomène qui se remarque dans les Eglises séparées : ces Églises ont perdu le pouvoir d'enseigner avec autorité et de porter la persuasion dans les esprits :
Le ministère dans ces Eglises n'a pas l'autorité qui lui serait nécessaire pour annoncer la foi aux nations barbares. Il n'a pas même celle dont il aurait besoin à l'égard de ses propres ouailles ; et la raison en est simple, car, en s'examinant lui-même, il s'aperçoit, d'une manière plus ou moins claire, qu'il donne prise habituellement au genre de soupçon le plus avilissant, celui de la mauvaise foi dans l'enseignement.
(1) Du Pape, 1. III, ch. vi.
ET l'Église gréco-russe 67
En elïct, dès qu'il n'y a plus d'autorité infaillible pour tous les chrétiens, toute question se trouve renvoyée au jugement particulier. Or, dans ce cas, quel garant le ministre de la religion a-t-il auprès de ceux qui l'écoutent, pour leur certifier qu'il croit réellement ce qu'il enseigne? Et quelle force, d'ailleurs, peut-il avoir auprès d'eux ? Il sied mal à des révoltés de prêcher la soumission. Il se tait ou il ne fait que balbutier. Bientôt il s'établit une défiance réciproque entre les enseignant* et les enseignés; à la défiance succède le mépris; insensiblement le ministère est repoussé dans les dernières classes de la société. Il se tranquillise à la place où l'opinion l'a jeté, et les peuples ne tardent pas de passer du mépris des docteurs au mépris de la doctrine... (i) La devise éternelle de l'Église est le mot du prophète : J'ai cru; c'est pourquoi j'ai parlé. Sûre d'elle-même, jamais on ne l'a vue balancer. Le doute, comme l'a dit fort bien notre célèbre Huet, n'habite point la cité de Dieu; et l'on peut faire sur ce point une observation de la plus haute importance : c'est que, dans les communions séparées, ce sont précisément les cœurs les plus droits qui éprouvent le doute et l'inquiétude; tandis que, parmi nous, la foi
(1) A une dame russe.
est toujours en proportion directe de la moralité. Comme rien n'est si contagieux que la persuasion, renseignement catholique exerce une force prodigieuse sur l'esprit humain. Animé par sa conscience et par ses succès, le ministère ne dort jamais : il ne cesse d'enseigner, et, je ne sais comment, son silence même prêche (i).
Cette inquiétude que les àines droites éprouvent au sein des Églises séparées produit les conversions au catholicisme. Les sectes ont aussi leurs convertis; mais quelle différence entre ceux que l'Église catholique reçoit d'elles et ceux qu'elle leur donne !
Xous avons dans notre religion des listes (si nombreuses que nous en avons fait des livres) d'hommes éminents par leur dignité, leur rang, leurs lumières et leurs talents, qui, malgré tous les préjugés de secte et d'éducation, ont rendu hommage à la vérité en rentrant dans l'Eglise. Essayez, je vous prie, de faire une liste semblable de tous les hommes qui ont abjuré le catholicisme pour entrer dans une secte. Vous ne trouverez, en général, que des libertins, de mauvaises têtes, ou des hommes abjects (2).
(l) A une dame riifine.
(2| .4 une dame pi-ofestaittp.
Autre trait du christianisme dissident : son sacerdoce, ayant perdu le pouvoir d'enseigner avec autorité, et étant devenu, par la force même des choses, esclave du pouvoir séculier, tombe dans le mépris et n'a aucune influence sociale :
Le clergé russe est une tribu de Lévi entièrement séparée des autres, et pour ainsi dire un peuple à part. La science qu'il possède n'est point un bien mis en commun. La voix du prêtre ne se fait entendre qu'à l'autel, et ses fonctions sont au-dessous de tout homme distingué (i).
Sur ce clergé, je suis tout à fait de votre avis. J'ai parlé souvent à de très bons esprits de votre pays sur ce sujet intéressant. Entre un pope et un tuyau d'orgue, je ne vois pas trop de différence : tous les deux chantent, et voilà tout. Souvent j'ai à^mandé à vos gens instruits leur avis sur la manière de civiliser le clergé, de l'introduire dans la société, d'effacer cette défaveur qui l'accompagne plus que jamais, et d'en tirer parti pour l'éducation, la morale publique, etc. Tous partagent mon désir, mais sans me donner aucune espérance (2).
(Il Pi-emière lettre sur r éducation publique en Russie. (2) Leftre au pri/ice de Koslovski, lévrier ISHi.
6o JOSEPH DE MAISTRE
rendant son séjour en Russie, Joseph de Maistre eut Foccasion d'entendre bien des choses lamentables sur le compte de ce pauvre clergé russe. « Sur lignorance de ces prêtres, sur leur ébriété, sur les sacrements bâclés ou profanés, sur les railleries parfois accompagnées de corrections, qu'infligeaient à ce clergé les fidèles des hautes classes, il collectionnait les anecdotes. En façade, l'État se targuait d'être chrétien; en fait, Joseph de Maistre constatait que les soldats, le jour de Pâques, étaient, au nombre de trente mille, écartés de la Messe par des parades militaires, et qu'on les traînait ivres, quelque autre jour, vers la table eucharistique. Faute de courage ou de foi, les métropolitains toléraient ce laisser aller : celui de Pétersbourg, Ambroise, faisait l'effet à Joseph de Maistre d'être homme à donner les quatre Evangiles pour un dîner chez V empereur. » (i) Cette habitude du sacrilège met les Églises photiennes bien au-dessous des protestants :
Je laisserais échapper la plus importante considération, écrit notre auteur dans sa
(1) Georges Goyad, art, cit. Revue des Deux Mondes, 1" avril 19^1, p. 608.
ET l'Église gréco-russe 6i
Lettre à une dame russe, si je négligeais de vous faire apercevoir un autre anathème particulier aux Eglises simplement schismatiques, et qui mérite toute votre attention. Il vaut bien mieux nier le mystère qu'en abuser; et sous ce point de vue, vous êtes de beaucoup inférieurs aux protestants. Les sacrements étant la vie du christianisme et le lien sensible des deux mondes, partout où l'exercice de ces pratiques sacrées ne sera pas accompagné d'un enseignement pur, indépendant et vigoureux, il entraînera d'horribles abus qui produiront, à leur tour, une véritable dégradation morale. Je ne veux pas fouiller cet ulcère, ni même le découvrir entièrement; je me contente de l'indiquer.
Telles sont les observations de Joseph de Maistre sur les Eglises séparées d'Orient. On pourra les trouver sévères; il serait difficile de démontrer qu'elles sont fausses. Les événements du xix^ siècle et du commencement du xx« en ont, sur bien des points, confirmé la justesse, et le jour n'est peut-être pas éloigné où ce qu'elles gardent encore de prophétique passera dans le domaine des faits.