I. — Les divergences rituelles et disciplinaires
Bien que le schisme et l'hérésie soient théoriquement choses distinctes, il est rare que, dans la pratique, le schisme ne se complique pas d'hérésie. Et la raison en est claire : pour justitier leur sécession, les schismaliques sont amenés à chercher des prétextes d'ordre doctrinal. Le schisme byzantin n'a pas échappé à cette loi et, dès l'origine, il a demandé un appui à la théologie. Son premier et principal auteur, Photius, ne découvrit pas moins d'une dizaine de divergences entre l'Église latine et l'Église grecque. Ce nombre s'accrut considérablement dans la suite. Chaque siècle de séparation apporta son contingent d'innovations, de Kainotomies, comme disent les Grecs, reprochées à l'Église catiiolique par
les polémistes dissidents. Joseph de Maistre n'a pas manqué de dire son mot sur ces fameuses divergences, véritables matériaux avec lesquels « l'orgueil a élevé le mur magique de la séparation » (i).
Si nous avons entendu sa franchise nous décrire à grands traits les caractères principaux des Églises séparées, nous allons admirer son grand bon sens et sa sûreté de vue dans la manière d'envisager les points controversés. Il ne s'est pas perdu dans les détails de la polémique; il est allé droit au point central d'où tout le reste dépend : la primauté et l'infaillibilité du Pape. Les autres querelles, il les a considérées de haut, et les a ramenées à leur véritable importance.
Tout d'abord, les disputes sur les rites et les usages particuliers à chaque Église lui paraissent ridicules, et il est d'accord avec Voltaire pour trouver que les azymes, le chant de l'Alléluia pendant le Carême, le jeune du samedi, les barbes rasées des Latins furent d'étranges raisons pour brouiller l'Orient et V Occident (2). Les modifications
(1) Du Pape, I. IV, ch. \i.
(-1) Ibid., ch. IV.
introduites par TÉglise latine dans certaines formes accessoires de la liturgie et de la discipline sont pour lui non des innovations dignes d'anathème, mais des signes de vie :
Si l'Église romaine, dit-il, a changé certaines choses dans les formes extérieures, c'est une preuve qu'elle vit; car tout ce qui vit dans l'univers change, suivant les circonstances, en tout ce qui ne tient point aux essences. Dieu, qui se les est réservées, a livré les formes au temps pour en disposer suivant certaines règles. Cette variation dont je parle est même le signe indispensable de la vie, l'immobilité absolue n'appartenant qu'à la mort (i).
Écoutez cette page délicieuse sur le baptême par infusion et l'usage du pain azyme, deux Kainotomies latines qui ont fait verser tant d'encre aux polémistes du schisme :
Il y a dans le génie occidental je ne sais quelle raison exquise, je ne sais quel tact délicat et sûr, qui va toujours chercher l'essence des choses et néglige tout le reste. Cela se voit surtout dans les formes religieuses ou les rites, au sujet desquels l'Église romaine
(1) Du Pape, 1. IV, cli. m.
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a toujours montre toute la condescendance imaginable. Il a plu à Dieu, par exemple, d'attacher l'œuvre de la régénération humaine au signe sensible de l'eau, pour des raisons nullement arbitraires, très profondes, au contraire, et très dignes d'être recherchées. Nous professons ce dogme, comme tous les chrétiens ; mais nous considérons qu'il y a de l'eau dans une burette, comme il y en a dans la mer Pacifique, et que tout se réduit au contact mutuel de l'eau et de l'homme, accompagné de certaines paroles sacramentelles. D'autres chrétiens prétendent que pour cette liturgie on ne saurait se passer au moins d'un bas^ sin; que si V homme entre dans Veau, il est certainement baptisé; mais que si Veau tombe sur l'homme, le succès devient très douteux. Sur cela, on peut leur dire ce que ce prêtre égyptien leur disait déjà, il y a plus de vingt siècles : Vous n'êtes que des enfants! Du reste, ils sont bien les maîtres : personne ne les trouble; s'ils voulaient même une rivière comme les baptistes anglais, on les laisserait faire, pourvu qu'ils ne nous donnassent point leur rite de l'immersion comme nécessaire à la validité de l'acte, ce qui ne peut être toléré.
L'un des principaux mystères de la religion chrétienne a pour matière essentielle le pain.
Or, une oublie est du paiu, comme le plus énorme pain que les hommes aient jamais soumis à la cuisson : nous avons donc adopté l'oublie. Dautres nations chrétiennes croient-elles qu'il n'y a pas d'autre pain proprement dit que celui que nous mangeons à table, ni de véritable manducation sans mastication? Nous respectons beaucoup cette logique orientale; et bien sur que ceux qui l'emploient aujourd'hui feront volontiers comme nous, dès qu'ils seront aussi avancés que nous. Il ne nous vient pas seulement dans l'esprit de les' troubler ; contents de retenir pour nous l'azyme léger qui a pour lui Fanalogie de la pàque antique, celle de la première pàque chrétienne, et la convenance, plus forte peut-être qu'on ne pense, de consacrer un pain particulier à la célébration d'un tel mvstère (i).
(f) Du Pape, 1. I, ch. xviii. Relevons encore ce passage sur la manière d'administrer le bapt«!^me, qui se lit dans les Réflexions critiques sur l'ouvrage de Méthode de Tver : « Sur le baptême par immersion ou par aspersion je m'étonne que, lorsque la science a fait une si grande lumière, on ait encore à livrer des batailles pour de tels enfantillages. L'auteur s'enflamme à ce sujet très sérieusement, et nous appelle par deux fois jyontificaux. Je ne voudrais pas m'arrêter à ceci plus qu'il ne faut, et je ne pousserai ou rétorquerai qu'un seul argument. De l'aveu de l'auteur, on pouvait très licitement baptiser par aspersion les malades contraints de garder le lit. Ur, la nature, c'est-à-dire Dieu, le voulant ainsi, les
Parmi les divergences disciplinaires entre les deux Eglises, l'une des plus importantes est celle qui regarde le célibat ecclésiastique. Déjà, au VIF siècle, le Concile in Triillo se permettait de condamner l'austérité occidentale. Sur cette question du célibat des prêtres, Joseph de Maistre a écrit un long et magnifique chapitre dans le livre Du Pape (i). Il commence par établir que c'est « une opinion commune aux hommes de tous les temps, de tous les lieux et de toutes les religions qu'il y a dans la continence quelque chose de céleste, qui exalte l'homme et le rend agréable à la divinité; que, par une conséquence nécessaire, toute fonction sacerdotale, tout acte religieux, toute cérémonie sainte s'accorde peu ou ne s'accorde point avec le mariage ».
enfants se trouvent tous dans cette catégorie. Donc. etc. Ce syllogisme ne me paraît pas être tout à fait un trait impuissant et sans portée; et je trouve contestable de tout point ce que dit à ce sujet l'illustre écrivain que nous avons, par une indignité criante, de l'exception fait la règle. De l'exception faire la règle est fort sage : 1* si on ne le fait pas sans raison; 2' si cela est fait par l'autorité; 3* si l'exception conserve la substance de la chose. Or, le très illustre archevêque avoue que, dans le ras en question, ces trois conditions sont remplies.» (4) Du Pope, 1. m, ch. iri.
Il montre ensuite les inconvénients du mariage pour le prêtre chrétien, inconvénients ([u'il avait constatés lui-même dans le clergé russe. Il fait cette remarque sur la pratique des Églises séparées :
Il y a dans le christianisme des choses si hautes, si sublimes; il y a entre le prêtre et ses ouailles des relations si saintes, si délicates, qu'elles ne peuvent appartenir qu'à des hommes absolument supérieurs aux autres.
La confession seule exige le célibat. Jamais les femmes, qu'il faut particulièrement considérer sur ce point, n'accorderont une confiance entière au prêtre marié; mais il n'est pas aisé d'écrire sur ce sujet.
Les Eglises si malheureusement séparées du centre n'ont pas manqué de conscience mais de force, en permettant le mariage des prêtres. Elles s'accusent elles-mêmes, en exceptant les évêques, et en refusant de consacrer les prêtres avant qu'ils soient mariés. Elles conviennent ainsi de la règle, que nul prêtre ne peut se marier; mais elles admettent que par tolérance et faute de sujets, un laïque marié peut être ordonné. Par un sophisme qui ne choque plus l'habitude, au lieu d'ordonner un candidat, quoique marié, elles le marient pour l'ordonner, de manière qu'en violant
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la règle antique, elles la conlessent expressément.
Pour connaître les suites de cette fatale discipline, il faut avoir été appelé à les examiner de près. L'abjection du sacerdoce dans les contrées qu'elle régit ne peut être comprise par celui qui n'en a pas été témoin. De Tott, dans ses Mémoires, n'a rien dit de trop sur ce point. Qui pourrait croire que dans un pays où l'on vous soutient gravement l'excellence du mariage des prêtres, l'épithète de fils de prêtre est une injure formelle! Des détails sur cet article piqueraient la curiosité et seraient même utiles, sous un certain rapport; mais il en coûte d'amuser la malice et d'affliger un ordre malheureux qui renferme, quoique tout soit contre lui, des hommes très estimables, autant qu'il est possible d'en juger à la distance où l'inexorable opinion les tient de toute société distinguée.
Et notre apologiste est heureux de citer en faveur du célibat le témoignage du seul théologien russe qu'il connaissait bien, de cet archevêque de Tver dont nous avons déjà parlé :
Je crois, dit Méthode, que le mariage n'a jamais été permis aux docteurs de l'Église (les prêtres), excepté dans les cas de nécessité et
de grande nécessité; lovsquc, par exemple, les sujets qui se présentent pour remplir ces fonctions, n'ayant pas la force de s'interdire le mariage qu'ils désirent, on n'en trouve point de meilleurs et de plus dignes qu'eux, en sorte que l'Eglise , après que ces incontinents ont pris des femmes, les admet dans Tordre sacré, par accident plutôt que par choix (i).