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II. — Les divergences dogmatiques

autres que la primauté du Pape.

Sur les divergences proprement dogmatiques, la primauté du Pape exceptée, Joseph de Maistre a écrit peu de choses. Il n'a parlé de certaines qu'en passant; mais ses observations méritent le plus souvent d'être relevées pour leur tour piquant et original.

A propos de la question du Filioqiie, il remarque qu'elle ne fut pas la vraie cause du schisme, mais que les Grecs n'y firent appel que dans la suite pour justifier leur schisme :

(1) MtTHODiLS, arcUiep. ^vulcIlsi^^ Libt'r nisluiicus, Prolegomena, cli. i.

ET L EGLISE GRECO-RUSSE 'jl

C'est une chose bien digne de remarque, dit-il, que, depuis l'époque où les Latins avaient introduit de toutes parts le Filioque dans le symbole, on célébra trois Conciles généraux en Orient, deux desquels se tinrent à Constantinople même, sans qu'il y eût sur ce sujet la moindre plainte, la moindre réclamation des Orientaux. Ces faits ne doivent point être répétés pour les théologiens, qui ne peuvent les ignorer, mais pour les gens du monde, qui s'en doutent peu, dans les pays mêmes où il serait si important de les connaître (i).

Il explique correcte aient pourquoi le Symbole nicéno-constantinopolitaiii , rédigé en vue de combattre l'erreur de Macédonius, ne porte pas le FLlioqiie. Le premier Concile de Constantinople ne parle pas de la procession ex Filio, parce qu'il n'en était pas question, parce que personne ne la niait, et parce qu'on ne la croyait que trop, s'il est permis de s'exprimer ainsi.

Tel est le point de vue sous lequel il faut, ce me semble, envisager la décision du Concile; ce qui n'exclut, au reste, aucun autre argu-

(1) Du l'aiic, 1. IV, fil. fv.

nient cmploj^é dans cette qnestion, décidée, même indépendamment des autorités théologiques (qui doivent cependant nous servir de règle), par les raisonnements tirés de la plus solide ontologie (i).

La controverse sur l'épiclèse lui fait Teffet d'une pure logomachie, et l'on pourra trouver qu'il la résout un peu trop lestement, sans doute parce que certaines données lui échappent :

Pour ce qui est de la controverse sur la consécration par invocation ou par narration, on ne peut y voir qu'une pure logomachie. Lorsqu'on lit, en effet, ces paroles de notre auteur [Méthode de Tver] : Dès V origine de V Église chrétienne, cette forme fut assurément, non pas une pure répétition de cette seule parole : ceci est mon corps, etc., mais encore une exposition de Vhistoire de l'institution, accompagnée de prières adressées à Dieu, etc., qui ne croirait que chez nous, la consécration se fait par une pure répétition? Et pourtant, rien n'est plus faux. L'auguste prière ou Canon de la Mes^e commence par cette invocation si connue : Te igitur, clemen-

(i) Du Pape, 1. IV, ch. iv.

ET l'Église gréco-russe ^3

tissime Pater, etc. ; et puis : Hanc igitur oblationem; et enfin une troisième fois : Quam oblationem tu Deus, etc., ut nobis fiât, etc. (et là se trouve la supplication dans sa plus g-rande force); après quoi suit l'histoire de l'institution : Qui pridie quam pateretur, etc.

Je sais que les théologiens ne sont pas parfaitement d'accord sur la question de savoir quelles sont les paroles qui font proprement la consécration; mais pour tous il est constant qu'après que l'invocation a eu lieu, et que les paroles du Christ ont été prononcées, le mystère est accompli. Il y a donc dans l'une et l'autre Église et invocation et narration; que cela nous suffise, ayons un peu de bon sens et laissons là les vaines disputes (i).

L'attitude équivoque de certains théologiens dissidents à l'égard du purgatoire a le don d'exciter sa verve. Dans son Zâv^e histoj^ique, Méthode de Tver avait avancé que l'Église russe priait pour tous les morts, indistinctement, sans en excepter les saints, conformément, disait-il, à l'ancienne tradition des Pères. Gela pouvait

(Il lié/Ie.cioiis criliqueii.

être facilement tourné contre le dogme du purgatoire, et enlevait à la prière pour les morts sa véritable signification. Joseph de Maistre fait, à ce propos, la pittoresque remarque suivante :

La foi au purgatoire étant enlevée, toute prière pour les morts n'est que superstition et pure comédie. Si, entre la félicité et la damnation éternelle, il n'y a pas un état intermédiaire quelconque, ini état de peine qui ne soit pas sans remède, c'est-à-dire un purgatoire, que nous veut-on avec ces chants lugubres que les prêtres nous cornent aux oreilles, frappant l'air d'un vain bruit, comme des insensés? Que le pontife se tourne plutôt vers le peuple pour le congédier, en lui adressant ingénument ce court adieu : Frères bien-aimés, l'homme, dont vous voyez dans ce cercueil les restes funèbres, est saucé ou damné à jamais. C'est pourquoi, dans aucun cas, il nest besoin de vos prières. Allez donc, et faites vos araires (i).

Quand on nie le purgatoire, il n'est pas rare qu'on soit amené à ouvrir les portes

(1) lié/lexioiis crHi(jues.

de l'enfer à tous ceux qui s'y trouvent ou du moins à quelques-uns d'entre eux, pour qu'ils puissent en sortir et rejoindre les rangs des bienheureux. C'est ce qu'ont fait pas mal de théologiens protestants et quelques théologiens orthodoxes. Joseph de Maistre parle de cette inconséquence dans le huitième entretien des Soirées de Saint'Pétershoiirg :

Je ne sais si vous n'êtes pas dans Terreur en croyant que dans ce pays, où vous avez dépensé sans fruit, mais non pas sans mérite, tant de zèle et tant de valeur, vous avez entendu les docteurs de la loi nier tout à la fois l'enfer et le purgatoire. Vous pourriez fort bien avoir pris la dénégation d'un mot pour celle d'une chose. C'est une énorme puissance que celle des mots! Tel ministre, que celui de purgatoire mettrait en colère, nous accordera sans peine un lieu d expiation ou un état intermédiaire, ou peut-être même des stations, qui sait? sans se croire le moins du monde ridicule. Un des grands motifs de la brouillerie du xvi® siècle fut précisément le purgatoire. Les insurgés ne voulaient rien rabattre de l'enfer pur et simple. Cependant, lorsqu'ils sont devenus philosophes, ils se sont mis à nier l'éternité des peines, laissant

néanmoins subsister un enfer à temps, uniquement pour la bonne police, et de peur de faire monter au ciel, tout d'un trait, Néron et Messaline à côté de saint Louis et de sainte Thérèse. Mais un enfer temporaire n'est autre chose que le purgatoire; en sorte qu'après s'être brouillés avec nous parce qu'ils ne voulaient point de purgatoire, ils se brouillent de nouveau, parce qu'ils ne veulent que le purgatoire : c'est cela qui est extravagant, comme vous disiez tout à l'heure (i).

La doctrine des indulgences est intimement liée à celle du purgatoire. Les théologiens du schisme font chorus avec les protestants pour attaquer sur cette autre question l'enseignement catholique. L'auteur des Soirées a écrit, dans le dixième entretien, une apologie originale de l'indulgence, que les dissidents orientaux feront bien de méditer :

Le mystère de la réversibilité des mérites est un fait, une croyance aussi naturelle à riiomme que la vue ou la respiration; et cette croyance jette le plus grand jour sur les voies de la Providence dans le gouvernement

(1) SifiréfS ilc S<iiiit'l\'lersbourij, VIII.

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du inonde moral. Maintenant, je vous fais apercevoir ce dogme universel dans la doctrine de rÉglise sur un point qui excita tant de rumeur dans le xvi« siècle, et qui fut le premier prétexte de l'un des plus grands crimes que les hommes aient commis contre Dieu.

Il n'y a pas cependant de père de famille protestant qui n'ait accordé des indulgences chez lui, qui n'ait pardonné à un enfant punissable ipsirïiniej'cession et parles mérites d'un autre enfant dont il a lieu d'être content. 11 n'y a pas de souverain protestant qui n'ait signé cinquante indulgences pendant son règne, en accordant un emploi, en remettant ou commuant une peine, etc., par les méiHtes des pères, des frères, des fils, des parents ou des ancêtres. Ce principe est si général et si naturel qu'il se montre à tout moment dans les moindres actes de la justice humaine. Vous avez ri mille fois de la sotte balance qu'Homère a mise dans les mains de son Jupiter, apparemment pour le rendre ridicule. Le christianisme nous montre bien une autre balance. D'un côté, tous les crimes ; de l'autre, toutes les satisfactions; de ce côté, les bonnes œuvres de tous les hommes, le sang des martyrs, les sacrifices et les larmes de l'innocence s'accumulant sans relâche pour faire équilibre au

mal qui, depuis l'origine des choses, verse dans l'autre bassin ses flots empoisonnés. 11 faut qu'à la fin le salut l'emporte, et pour accélérer cette œuvre universelle, dont l'attente fait gémir tous les êtres (Rom. viii, 22), il suffît que Ihomme veuille. Non seulement il jouit de ses propres mérites, mais les satisfactions étrangères lui sont imputées par la justice éternelle, pourvu ({u'il l'ait voulu et qu'il se soit rendu digne de cette réversibilité.

Nos frères séparés nous ont contesté ce principe comme si la Rédemption qu'ils adorent avec nous était autre chose quune grande indulgence accordée au genre humain par les mérites infinis de V Innocence par excellence, volontairement immolée pour lui! Faites sur ce point une observation bien importante : l'homme, qui est fils de la vérité, est si bien fait pour la vérité qu'il ne peut être trompé que par la vérité corrompue ou mal interprétée. Ils ont dit : L'Homme- Dieu a payé pour nous; donc nous, n avons pas besoin d'autres mérites; il fallait dire : Donc les mérités de l'innocent peuvent servir au coupable. Comme la Rédemption n'est i\\xune grande indulgence, l'indulgence, à son tour, n'est quune rédemption diminuée. La disproportion est immense, sans doute; mais le principe est le même, et l'analogie incontes-

table, h' indulgence générale n'est-elle pas vaine pour celui qui ne veut pas en profiter et qui l'annule, quant à lui, par le mauvais usage qu'il fait de sa liberté? Il en est de même de la rédemption particulière. Et l'on dirait que l'erreur s'était mise en garde d'avance contre cette analogie évidente, en contestant le mérite des bonnes œuvres personnelles; mais l'épouvantable grandeur de l'homme est telle, qu'il a le pouvoir de résister à Dieu et de repousser sa grâce; elle est telle que le dominateur souverain et le roi des vertus ne le traite qu'avec respect. Il n'agit pour lui qu'avec lui; il ne force point sa volonté (cette expression n'a même pas de sens); il faut qu'elle acquiesce; il faut que, par une humble et courageuse coopération, l'homme s'approprie cette satisfaction, autrement elle lui demeurera étrangère. Il doit prier sans doute comme s'il ne pouvait rien; mais il doit agir aussi comme s'il pouvait tout. Rien n'est accordé qu'à ses efforts, soit qu'il mérite par lui-même, soit qu'il s'approprie les œuvres d'un autre.

Vous voyez comment chaque dogme du chiistianisme se rattache aux lois fondamentales du monde spirituel : il est tout aussi important d'observer qu'il n'en est pas un qui ne tende à purifier l'homme et à l'exalter.

JOSEPU DE MAISTIŒ ET l'ÉGLISE GBÉCO-RUSSE /i

Quel superbe tableau que celui de cette immense cité des esprits avec ses trois ordres toujours en rapport! Le monde qui combat présente une main à celui qui souffre, et saisit de l'autre celle du monde qui triomphe. L'action de grâces, les prières, les satisfactions, les secours, les inspirations, la foi, l'espérance et Tamour, circulent de l'un à l'autre, comme des fleuves bienfaisants. Rien n'est isolé, et les esprits, comme les lames d'un faisceau aimanté, jouissent de leurs propres forces et de celles de tous les autres.

Et quelle belle loi encore que celle qui a mis deux conditions à toute indulgence ou rédemption secondaire : mérite surabondant d'un côté, bonnes œuvres prescrites et pureté de conscience de l'autre! Sans l'œuvre méritoire, sans l'état de grâce, point de rémission par les mérites de l'innocence. Quelle noble émulation pour la vertu ! quel avertissement et quel encouragement pour le coupable...

Il n'y a pas de croyance plus noble et plus utile, et tout législateur devrait tâcher de l'établir chez lui, sans même s'informer si elle est fondée; mais je ne crois pas qu'il soit possible de montrer une seule opinion universellement utile qui ne soit pas vraie.

Les aveugles ou les rebelles peuvent donc contester tant qu'ils voudront le principe des

ET l'Église gréco-russe

indulgences ; nous les laisserons dire : c'est celui de la réversibilité : c'est la foi de l'univers (i).

On sait que dans les Églises autocéphales le mariage est canoniquement rompu non seulement en cas d'adultère, mais encore pour plusieurs autres motifs. Joseph de Maistre semble* avoir ignoré ces autres motifs; mais le seul cas de dissolution pour cause d'adultère lui apparaît comme une exhortation formelle au crime. Il écrit à ce sujet :

Les mêmes amateurs de l'immersipn et du levain viennent-ils, par une fausse interprétation de l'Écriture, et par une ignorance visible de la nature humaine, nous soutenir que la profanation,, du mariage en dissout le lien? C'est dans le fait une exhortation tbrmelle au crime. N'importe, nous avons évité de condamner expressément des frères qui s'obstinent, et dans l'occasion la plus solennelle, nous leur avons dit simplement : Nous cous passerons sous silence; mais au nom de la liaison et de la paix, ne dites pas que nous nr entendons rien {'i).

(1) Soirées, X.

(2) Du Pape, 1. I, ch. xviii. Joseph de Maistre fait ici

III — La primauté romaine

et le progrès dogmatique.

Mais c'est assez parler des divergences secondaires. Venons-en à la question capitale qui commande tout le reste, c'est-à-dire à la primauté et à l'infaillibiliic du Pontife romain. Joseph de Maistre s'est bien rendu compte que « si l'on ôtait ce dogme fondamental, nous serions à peu près d'accord aTCC les Eglises russe, grecque, orientale, etc., ou que, du moins, les différends ne tomberaient que sur des points nullement difficiles à éclair ci r pour la bonne foi qui s'y prêterait de part et d'autre » (i). Aussi a-t-il porté de ce côté tout l'efTort de son génie. Son livre Du Pape. est, sans contredit, sa meilleure œuvre apologétique. Il y réfute d'une manière très originale tous les ennemis de la Papauté, depuis

allusion à la manière dont le Concile de Trente a formulé r.matlième contre ceux qui enseignent la rupture du lien matrimonial en cas d'adultère. Le Concile s'est abstenu de faire porter la condamnation directement sur la doctrine des Orientaux dissidents, et s'est contenté de défendre l'inerrance de l'Eglise catholique en cette matière contre les attaques des protestants. (1) Sur l'état du christianisme en Europe, % 4.

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les gallicans les plus mitigés jusqu'aux protestants et aux schismatiques les plus furibonds. Nous n'avons à relever ici que ce qui regarde spécialement la controverse avec les dissidents orientaux.

Remarquons tout d'abord qu'à propos du dogme de la primauté pontificale, notre apologiste esquisse avec beaucoup de justesse et un sens historique très affiné la théorie générale du développement dogmatique. Cette question, qui a été si étudiée de nos jours, occupait très peu les théologiens d'autrefois. Ceux du début du xix^ siècle, en particulier, ne paraissent pas y avoir prêté grande attention. Sur ce point comme sur d'autres, on peut dire que Joseph de Maistre a fait œuvre de précurseur. Déjà, dans son Essai sur le principe générateur des constitutions humaines, écrit en 1809, il applique au christianisme en général et à la suprématie pontificale en particulier la loi générale de toute grande institution :

Rien de grand n'a de grands commencements. On ne trouvera pas dans l'histoire de tous les siècles une seule exception à cette loi : Crescit occulto, veliit arbor, aeço; c'est la devise éternelle de toute grande institution;

et de là vient que toute institution fausse écrit beaucoup, parce quelle sent" sa faiblesse, et qu'elle cherche à s'appuyer.

De la vérité que je viens d'énoncer résulte l'inébranlable conséquence, que nulle institution grande et réelle ne saurait être fondée sur une loi écrite, puisque les hommes mêmes, instruments successifs de l'établissement, ignorent ce qu'il doit devenir et que l'accroissement insensible est le véritable signe de la durée, dans tous les ordres possibles de choses. Un exemple remarquable de ce genre se trouve dans la puis sance des Souverains Pontifes, que je n'entends point envisager ici d'une manière dogmatique. Une foule de savants écrivains ont fait, depuis le xvi^ siècle, une prodigieuse dépense d'érudition pour établir, en remontant jusqu'au berceau du christianisme, que les évêques de Rome n'étaient point dans les premiers siècles ce qu'ils furent depuis; supposant ainsi, comme un point accordé, que tout ce qu'on ne trouve point dans les temps primitifs est abus. Or, je le dis sans le moindre esprit de contention, et sans prétendre choquer personne, ils montrent en cela autant de philosophie et de véritable savoir que s'ils cherchaient dans un enfant au maillot les véritables dimensions de l'homme fait. La sou-

veraineté dont je parle dans ce moment est née comme les autres, et s'est accrue comme les autres. C'est une pitié de voir d'excellents esprits se tuer à prouver par l'enfance que la virilité est un abus, tandis qu'une institution quelconque, adulte en naissant, est une absurdité au premier chef, une véritable contradiction logique. Si les ennemis éclairés et généreux de cette puissance (et certes, elle en a beaucoup de ce genre) examinent la question sous ce point de vue, comme je les en prie avec amour, je ne doute pas que toutes ces objections tirées de l'antiquité ne disparaissent à leurs yeux comme un léger brouillard.

En 1812, dans les Réflexions critiques sur l'ouvrage de Méthode de Tçer, les mêmes idées reviennent, exprimées presque dans les mêmes termes :

Aucune grande chose n'eut de grands commencements. C'est une loi que l'on peut, à bon droit, appeler divine, puisqu'elle est en vigueur dans toute la nature, et qu'on ne lui trouva jamais aucune exception. De là vient que l'autorité pontificale (entre les plus grandes choses la plus grande , née avec l'Eglise dont elle est le fondement) a eu, comme elle, son enfance et puis sa puberté.

avant de parvenir à l'âge d\ine éternelle virilité.

Tous ceux qui ont abandonné l'Eglise, leur Mère, se plaisent à la montrer toujours dans son berceau, pour crier, d'un ton triomphant, que l'autorité de Pierre ou de Sylvestre n'était pas la même que celle de Grégoire YII, ou de Sixte-Quint. Je ne sais si l'on peut concevoir quelque chose de plus absurde; je trouverais moins plaisant qui viendrait me dire : César vainqueur à Pharsale n'était pas le même que César vagissant dans ses langes à Rome, cinquante ans auparavant. Et cependant, nos frères dissidents s'arrêtent et se reposent sur ce premier sophisme, contre lequel protestent et la philosophie, et l'histoire, et la conscience (i).

Comment il faut concevoir le développement des vérités dogmatiques et sous quelles influences il se produit, notre apologiste le dit assez clairement dans VEssai sur le principe générateur des constitutions humaines :

Le Nouveau Testament, postérieur à la mort du législateur, et même à l'établissement de sa religion, présente une narration, des aver-

(1) Ilr/lexions cn'titjiies.

ET L EGLISE CrRECO-RUSSE

tissements, des préceptes moraux, des exhortations, des ordres, des menaces, etc., mais nullement un recueil de dogmes énoncés en forme impérative. Les évangélistes, en racontant cette dernière cène où Dieu nous aima jusquà la fin, avaient là une belle occasion de commander par écrit à notre croyance ; ils se gardent cependant de déclarer ni d'ordonner rien. On lit bien dans leur admirable histoire : Allez, enseignez ; mais point du tout : Enseignez ceci ou cela. Si le dogme se présente sous la plume de l'historien sacré, il l'énonce simplement, comme une chose antérieurement connue. Les symboles qui parurent depuis sont des professions de foi pour se reconnaître, ou pour contredire les erreurs du moment. On y lit : Nous croyons; jamais : Vous croirez. Nous les récitons en particulier : nous les chantons dans les temples, sur la lyre et sur l'orgue, parce qu'ils sont des formules de soumission, de confiance et de foi adressées à Dieu, et non des ordonnances adressées aux hommes. Je voudrais bien voir la Confession d'Augsbour g' ou les trente-neuf articles mis en musique ; cela serait plaisant.

Bien loin que les premiers symboles contiennent l'énoncé de tous nos dogmes, les chrétiens d'alors auraient, au contraire, regardé comme un grand crime de les énoncer tous.

Il en est de même des Saintes Écritures :

jamais il n'y eut d'idée plus creuse que celle d'y chercher la totalité des dogmes chrétiens : il n'y a pas une ligne dans ces écrits qui déclare , qui laisse seulement apercevoir le projet d'en faire un code ou une déclaration dogmatique de tous les articles de foi...

Si jamais le christianisme n'avait été attaqué, jamais il n'aurait écrit pour fixer le dogme : mais jamais aussi le dogme n'a été fixé par écrit que parce qu'il existait antérieurement dans son état naturel, qui est celui de parole. Les véritables auteurs du Concile de Trente furent les deux grands novateurs du xvi^ siècle. Leurs disciples, devenus plus calmes, nous ont presque proposé, depuis, d'effacer cette loi fondamentale, parce qu'elle contient quelques mots difficiles pour eux; et ils ont essayé de nous tenter, en nous montrant comme possible à ce prix une réunion qui nous rendrait complices, au lieu de nous rendre amis; mais cette demande n'est ni philosophique ni théologique. Eux-mêmes amenèrent jadis dans la langue religieuse ces mots qui les fatiguent. Désirons qu'ils apprennent aujourd'hui à les prononcer. La foi, si la sophistique opposition ne l'avait jamais forcée d'écrire, serait mille fois plus angélique : elle pleure sur ces décisions que la révolte lui arracha, et qui furent toujours

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des malheurs, puisqu'elles supposent toutes le doute ou Tattaque, et qu'elles ne purent naître qu'au milieu des commotions les plus dangereuses. L'état de guerre éleva ces remparts véritables autour de la vérité : ils la défendent sans doute, mais ils la cachent : ils la rendent inattaquable, mais par là même moins accessible. Ah! ce n'est pas ce qu'elle demande, elle qui voudrait serrer le genre humain dans ses bras.

Dire que les définitions dogmatiques furent des malheurs, et que, tout en défendant la vérité, elles la cachent, est, au premier abord, fort paradoxal. Le progrès dans la connaissance est toujours un bien, et si l'hérésie contribue à ce progrès, cela prouve tout simplement que Dieu sait tirer le bien du mal. Mais on voit par le contexte ce que Joseph de Maistre veut dire : il déplore les définitions non en tant qu'elles éclaircissent et fixent pour toujours la croyance explicite de l'Église, mais en tant qu'elles supposent la révolte des hérétiques, et qu'elles rendent en quelque façon leur retour à la vérité plus difficile.

Dans le livre Du Pape, la doctrine sur le développement dogmatique est exposée

avec toute la clarté désirable. L'auteur considère spécialement ce développement par rapport à la primauté et à l'infaillibilité pontificale. Bossuet avait écrit que la doctrine de l'infaillibité personnelle du Pape ne commença qu'au Concile de Florence, et Fleury, encore plus précis, avait nommé le Dominicain Gajetan comme l'auteur de cette doctrine, sous le pontificat de Jules II. Joseph de Maistre ne peut arriver à comprendre « comment des hommes, d'ailleurs si distingués, ont pu confondre deux idées aussi différentes que celle de croire et de soutenir un dogme ».

L'Église catholique, déclare-t-il, n'est point argumentatrice de sa nature; elle croit sans disputer; car la foi est une croj-ance par amour, et Famour n'argumente point... Elle n'a point cette inquiétude dissertatrice qui agite les sectes. C'est le doute qui enfante les livres : pourquoi écrirait-elle donc, elle qui ne doute jamais?

Mais si l'on vient à contester quelque dogme, elle sort de son état naturel, étranger à toute idée contentieuse ; elle cherche les fondements du dogme mis on problème; elle interroge Tantiquité; elle crée des mots sui*

tout, dont sa bonne foi n'avait nul besoin, mais qui sont devenus nécessaires pour caractériser le dogme, et mettre entre les novateurs et nous une barrière éternelle.

J'en demande pardon à l'ombre illustre de Bossuet; mais lorsqu'il nous dit que la doctrine de l'infaillibilité a commencé au xiv^ siècle, il semble se rapprocher de ces mêmes hommes qu'il a tant et si bien combattus. Les protestants ne disaient-ils pas aussi que la doctrine de la transsubstantiation n'était pas plus ancienne que le nom? Et les ariens n'argumentaient ils pas de même contre la consubstantialité? Bossuet, qu'il me soit permis de le dire sans manquer de respect à un aussi grand homme, s'est évidemment trompé sur ce point important. Il faut bien se garder de prendre un mot pour une chose, et le commencement d'une erreur pour le commencement d'un dogme. La vérité est précisément le contraire de ce qu'enseigne Fleury : car ce fut vers l'époque qu'il assigne que l'on commença non pas à croire^ mais à disputer sur l'infaillibilité. Les contestations élevées sur la suprématie du Pape forcèrent d'examiner la question de plus près, et les défenseurs de cette suprématie appelèrent cette suprématie infaillibilité, pour la distinguer de toute autre souveraineté ; mais il nj' a rien de nouveau dans l'Eglise, et

jamais elle ne croira que ce qu'elle a toujours cru. Bossuet veut-il nous prouver la nouveauté de cette doctrine? Qu'il nous assigne une époque de FEglise où les décisions dogmatiques du Saint-Siège n'étaient pas des lois; qu'il eflace tous les écrits où il a prouvé le contraire avec une logique accablante, une érudition immense, une éloquence sans égale ; qu'il nous indique surtout le tribunal qui examinait ces décisions et qui les réformait (i).

On trouve cependant dans ce même livre Du Pape un passage quelque peu troublant, qui paraît exagérer le rôle du développement historique de la doctrine révélée. Ce passage est ainsi conçu :

Jamais aucune institution importante n'a résulté d'une loi, et plus elle est grande, moins elle écrit. Elle se forme elle-même par la conspiration de mille agents, qui presque toujours ignorent ce qu'ils font; en sorte que, souvent, ils ont l'air de ne pas s'apercevoir du droit qu'ils établissent eux-mêmes . L'institution végète ainsi insensiblement à travers les siècles: Crescit occulto, celui arbor, œvo : c'est la devise éternelle de toute grande création politique ou religieuse. Saint Pierre avait-il

(1) Du Pape, 1. I, ch. i.

ET l'kGLTSE gréco-russe 98

une connaissance distincte de l'étendue de sa prérogative et des questions qu'elle ferait naître dans l'avenir? Je l'ignore. Lorsque, après une sage discussion, accordée à l'examen d'une question importante à cette époque, il prenait le premier la parole au Concile de Jérusalem, et que toute la multitude se tut, saint Jacques même n'ayant parlé à son tour du haut de son siège patriarcal que pour confirmer ce que le chef des apôtres venait de décider, saint Pierre agissait-il avec ou en vertu d'une connaissance claire et distincte de sa prérogative, ou bien, en créant à son caractère ce magnifique témoignage, n'agissait-il que par un mouvement intérieur séparé de toute contemplation rationnelle? Je l'ignore encore (i).

Ces paroles, il faut le reconnaître, prêtent à l'équivoque. Elles laisseraient facilement supposer que saint Pierre n'avait pas une conscience claire et distincte de sa primauté.

Que le Prince des apôtres n'ait pas possédé une connaissance distincte de toutes les questions que sa prérogative ferait naître dans l'avenir, on peut le concéder, bien

(1) Du Pape, 1. 1, cil. xiv.

qu'il soit mieux d'avouer son ignorance sur ce point, comme le fait d'ailleurs Joseph de Maistre. Mais le doute sur la connaissance distincte de l'étendue de cette prérogative, le doute surtout sur la cause qui fit prendre à saint Pierre, au Concile de Jérusalem, le rôle de primat : voilà ce qui ne sonne pas très bien aux oreilles de l'orthodoxie. Le théologien romain anonyme qui écrivit une critique amicale du livre Du Pape ne manqua pas de signaler à l'attention de l'auteur ce passage choquant. Ce fut pour Joseph de Maistre l'occasion de s'expliquer plus clairement sur la nature du développement dogmatique.

Au sujet du doute exprimé par moi en parlant de saint Pierre, écrit -il dans V Arnica collatio. je n'ai pas de difficulté de faire ma confession toute simple. Je crois que le christianisme a été, comme toutes les grandes choses du monde, soumis à la loi universelle du déçeloppement (i)... Qu'il y ait des nou-

(1) Joseph de Maistre donne, à cet endroit, quelques exemples de développement qui sont assez mal choisis. On peut les lire dans VAtnica collatio (Etudes, o octobre 4897, p. 44-17), avec les notes fort judicieuses du P. D. de Maistre. Mais ces exemples ne nuisent pas à la vérité

veautés dans l'Église, c'est-à-dire des dogmes nouveaux promulgués sans antécédents, Dieu nous garde de le croire ou de le dire; mais qu'il puisse y avoir des développements, c'està-dire des éclaircissements et des décisions sur des points d'abord incertains, ou que l'on n'avait pas étudiés, il ne paraît pas que l'on en puisse douter, et je dis avec le très élégant Massillon : « La religion s'est développée par la suite des siècles et par la nécessité de la garantir des erreurs qu'on voulait y mêler, je l'avoue; mais ce qui une fois a paru lui appartenir a toujours paru tel. » {Vérité de la religion, T^ partie.) Donc, avant cette fois^ le dogme demeurait, pour ainsi dire, en germe, et fut ensuite développé par l'action ordinaire du temps, favorisé parfois par la chaleur des disputes. Appuyé donc sur ces observations, j'ai cru qu'il m'était permis de douter si saint Pierre avait une idée très distincte de ses prérogatives et de la grandeur future de son siège, de manière à en penser, par exemple, comme Grégoire VII ou Boniface VIII. Ensuite, j'ai dit : je V ignore, parole peu habituelle à la témérité ou à l'obstination. J'ajoute

de la thèse défendue par Joseph de Maistre : car il est facile d'apporter, pour l'appuyer, d'autres faits incontestables, que relate l'histoire des dogmes.

gO JOSEPH DE MAISTRE

enfin des expressions penitissiine françaises, lesquelles, si je ne me trompe, pourraient difficilement se rendre en langue italienne : « On pourrait, en théorie générale, élever des questions curieuses; mais j'aurais peur de me jeter dans les subtilités et d'être nouçeaii au lieu d'être neuf, ce qui me fâcherait beaucoup; il vaut mieux s'en tenir aux idées simples et purement pratiques. »

Tout se réduit donc à un peut-être et à la crainte de ne trop avancer, de manière que si en tout cela il y a quelque chose d'étrange, cela au moins ne semble pas dangereux.

Que l'autorité de saint Pierre ait été établie par Jésus-Christ lui-même, que le divin Sauveur ait prescrit dans l'Eglise une forme déterminée de gouvernement, cela ne pouvait se nier sans absurdité et sans hérésie formelle; mais que le pape Anaclet, par exemple, fut dans l'opinion générale et dans la sienne propre le même personnage que Léon X ou Benoît XIV, je crois qu'il m'est permis d'en douter.

Et cependant la puissance pontificale fut toujours la même : César au berceau n'était-il pas, par hasard, le même que celui qui vainquit à Pharsale ? (i)

(l) Arnica collado, loc. cit., p. 13-16.

Accompagné de ces explications, le passage critiqué pourra paraître anodin. Il se lit tel qtiel, et sans ces explications, dans la seconde édition de l'otivrage, préparée par l'auteur lui-même, quelques mois avant sa mort. Une note, cependant, fait allusion aux remarques du théologien romain, et montre que l'auteur était prêt à sacrifier sa manière de voir, si l'autorité légitime avait commandé :

Quelqu'un, dit-il, a blâmé ce doute, mais comme je déclare positivement n'y point insister, je me crois en règle. Il me suffit de répéter nia profession de foi : Dieu me garde d'êtj^e nouveau en voulant être neuf.

Si nous nous sommes attardés à rapporter tout au long les idées de Joseph de Maistre sur le développement dogmatique , c'est que cette question est fondamentale dans la controverse avec les dissidents orientaux. Depuis de longs siècles, l'Orient s'est habitué à considérer la doctrine révélée comme un trésor que l'on garde, non comme un trésor que l'on exploite; comme un recueil de formules immuables, non comme une vérité vivante et infiniment riche, que

gS JOSEPH DE MAISTRE

l'esprit du croyant cherche toujours à mieux comprendre et à mieux s'assimiler. De là cette répugnance des Byzantins et des héritiers de leur esprit pour tout mot nouveau créé pour exprimer plus clairement une vérité ancienne; de là ces cris à l'innovation poussés à chaque nouvelle définition dogmatique portée par le magistère de l'Eglise pour condamner une nouvelle erreur ou dirimer une controverse. De là entin cette absurdité théologique, répétée encore de nos jours par quelques-uns (i) : que les sept premiers Conciles œcuméniques ont tout défini et qu'un nouveau Concile général serait inutile. Joseph de Maistre parle en termes sévères de cette étrange théorie, qui arrête tout développement dogmatique à la fin du viiF siècle :

On a pris, dans les pays soumis au schisme, le parti le plus extraordinaire qu'il soit possible

(1) Je dis : par quelques-uns; c?lv, de nos jours, la plupart des théologiens dissidents d'Orient concèdent volontiers qu'un nouveau Concile œcuménique serait au moins très utile pour dirimer tant de questions pendantes dans l'orthodoxie. Uappelons qu'au xv* siècle le métropolite russe Jonas disait publiquement dans ses. sermons au peuple qu'admettre la possibilité d'un nouveau Concile œcuménique constituait un péché mortel.

dlmagiiier; c'est de nier qu'il puisse jy açoir plus de sept Conciles dans V Eglise; de soutenir que tout fut décidé par celles de ces assemblées générales qui précédèrent la scission, et qu'on ne doit plus en convoquer de nouvelles.

Si on leur objecte les maximes les plus évidentes de tout gouvernement imaginable^ si on leur demande quelles idées ils se forment d'une société humaine, d'une agrégation quelconque, sans chef, sans puissance législative commune, et sans assemblée nationale, ils divaguent pour en revenir ensuite, après quelques détours, à dire (je l'ai entendu mille fois) qu'il ne faut plus de Concile et que tout est décidé.

Ils citent même très sérieusement les Conciles qui ont décidé que tout était décidé. Et parce que ces assemblées avaient sagement défendu de revenir sur des questions terminées, ils en concluent qu'on n'en peut plus traiter ni décider d'autres, quand même le christianisme serait attaqué par de nouvelles hérésies.

D'où il suit qu'on eut tort, dans l'Église, de s'assembler pour condamner Macédonius, parce qu'on s'était assemblé auparavant pour condamner i\.rius, et qu'on eut tort encore de s'assembler à Trente pour condamner Luther

et Calvin, parce que tout était décidé par les premiers Conciles.

Ceci pourrait fort bien avoir Tair, auprès de plusieurs lecteurs, d'une relation faite à plaisir; mais rien n'est plus rigoureusement vrai. Dans toutes les discussions qui intéressent Forgueil, mais surtout l'orgueil national, s'il se trouve poussé à bout par les plus invincibles raisonnements, il dévorera les plus épouvantables absurdités, plutôt que de reculer.

On vous dira très sérieusement que le Concile de Trente est nul et ne prouve rien, paj^ce que les évêques grecs nj^ assistèrent pas (i). Beau raisonnement, comme on voit! D'où il suit que tout Concile grec étant par la même raison nul pour nous, parce que nous n'y serions pas appelés, et les décisions d'un chef commun n'étant pas d'ailleurs reconnues en Grèce ou dans les pays qu'on appelle de ce nom, l'Eglise n'a plus de gouvernement, plus d'assemblées générales, même possibles, plus de moyen de traiter en corps de ses propres intérêts, en un mot, plus d'unité morale (2).

(1) « Pourquoi donc les Grecs? Il faudrait dire : tous les évèques photiens, autrement, on ne sait plus de qui on parle. Il es; bon d'ailleurs d'observer en passant qu'il n'a tenu qu'à ces évêques d'assister au Concile de Trente. » ',Note de Joseph de Maistre.)

(2) Du Pape, 1. IV, eh. vi. Cette conséquence est expressément admise par bon nombre de théologiens

ET L EGLISE GRECO-RUSSE lOI

L'importance apologétique de la notion du développement, appliquée spécialement au dogme de la primauté romaine, a été également bien mise en lumière par Vladimir Solovief dans son livre La Russie et V Eglise universelle. Nous ne résistons pas au plaisir de citer une page de ce livre, pour montrer l'accord parfait qui existe entre les deux apologistes laïques de la papauté :

Des orthodoxes de bonne foi forcés par Tévidence nous ont dit : « Il est vrai que Jésus- Christ a institué dans la personne de saint Pierre un pouvoir central et souverain pour l'Eglise; mais on ne voit pas comment et pourquoi ce pouvoir aurait passé à l'Eglise romaine et à la papauté. On reconnaît la pierre détachée sans le secours des mains humaines, mais on ne veut pas voir la grande montagne qui en est sortie. Cependant, le fait est bien expliqué dans l'Écriture Sainte au moyen d'images et de paraboles qu'on connaît par cœur, mais qu'on ne comprend pas mieux pour cela.

gréco-russes de nos jours. Ils déclarent que tant que dure le schisme entre l'Eglise occidentale et l'Eglise orientale, tout Concile œcuménique est impossible. Certains exigent même pour la validité du Concile la représentation des Eglises protestantes.

I02 JOSEPn DE MAISTRE

Si une pierre transformée en montagne n'est qu'un symbole, la transformation d'un germe simple et à peine visible en un corps organique infiniment plus grand et plus compliqué est un fait réel. Et c'est précisément par ce fait réel que le Nouveau Testament explique d'avance le développement de l'Eglise, de ce grand arbre qui était au commencement une graine imperceptible et qui aujourd'hui donne un large abri aux animaux terrestres et aux oiseaux des cieux.

Or. on a vu parmi les catholiques euxmêmes des esprits ultra-dogmatiques qui, en admirant justement le chêne immense qui les couvre de son ombre, se refusent absolument à admettre que toute cette abondance de formes organiques soit sortie d'une structure aussi simple et aussi rudimentaire que celle d'un gland ordinaire. A les entendre, si le chêne est provenu du gland, celui-ci devait contenir d'une manière distincte et manifeste, sinon toutes les feuilles, au moins toutes les branches du grand arbre : il devait non seulement être substanliellement identique avec lui, mais lui ressembler du tout au tout. Là-dessus, des esprits d'une tendance opposée — des esprits ultra-critiques — se prennent à examiner le pauvre gland minutieusement de tous les côtés. Naturellement, ils n'v

ET l'Église gréco-russe io3

découvrent rien qui ressemble au grand chêne : ni racines entrelacées, ni tronc robuste, ni branches touffues, ni feuilles ondulées et résistantes. Humbug que tout cela! disent-ils : le gland n'est qu'un gland et ne peut jamais être autre chose; quant au grand chêne avec tous ses attributs, on ne sait que trop d'où il vient : ce sont les Jésuites qui Font inventé au Concile du Vatican; nous l'avons vu de nos propres yeux... dans le livre de Janus.

Au risque de paraître libre penseur aux dogmatistes outrés et d'être en même temps .déclaré Jésuite déguisé par les esprits critiques, je dois attester cette vérité absolument certaine : que le gland a vraiment une structure tout à fait simple et rudimentaire ; qu'il est impossible d'y découvrir toutes les parties constituantes d'un grand chêne, et que néanmoins celui-ci est vraiment sorti du gland sans aucun artifice et aucune usurpation, mais de bon droit, voire même de droit divin. Puisque Dieu, qui n'est pas sujet aux nécessités du temps, de l'espace et du mécanisme matériel, voit dans la semence actuelle des choses toute la puissance cachée de leur avenir, il a dû dans le petit gland voir, déterminer et bénir le chêne puissant qui devait en sortir ; dans la graine de sénevé de la foi

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