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pauvre humanité au lieu de nous peindre la sainte tradition. C'est précisément l'histoire de Bossuet. Qui jamais connut mieux que lui les droits de l'Eglise romaine, qui jamais en parla avec plus de vérité et d'éloquence? Et cependant, ce même Bossuet, emporté par une passion qu'il ne voyait pas au fond de son cœur, ne tremblera pas d'écrire au Pape avec la plume de Louis XIV « que si Sa Sainteté prolongeait cette affaire par des ménagements qu'on ne comprenait pas, le roi saurait ce qu'il aurait à faire, et qu'il espérait que le Pape ne voudrait pas le réduire à de si fâcheuses extrémités » (i).
Ce qu'on nous répète aussi iisqiie ad naiiseam, c'est la fameuse condamnation du pape Honorius par le Vl« Concile œcuménique. Quand on aborde sans parti pris l'examen de celte affaire, en s'en tenant aux documenls authentiques et contemporains,
(1) Du Pape, 1. l, cil. viii. L'exemple de saint Gyprien est particulièrement bien choisi. G'esL la grande autoiité que les polémistes photiens opposent sans cesse à tous les témoignages de l'antique tradition produits par les apologistes catholiques. Certains proposent même sérieusement de prendre pour règle d'herméneutique de tous les textes patristiques sur la primauté les paroles de saint Gyprien en son Concile africain de -^56. On voit combien ils s'éloignent de la règle de bon sens indiquée par Joseph de Maistre.
et en négligeant l'immense littérature polémique et apologétique qu'elle a suscitée, on est prodigieusement étonné qu'Honorius ait pu être catalogué parmi les hérétiques; il n'y a pas, en effet, dans ses lettres, la moindre trace d'hérésie. Bien avant le Concile de 68i, les contemporains orthodoxes de ce Pape avaient amplement justifié sa mémoire, et ce ne fut que quarante-deux ans après sa mort qu'on s'avisa de la flétrir. S'il fut coupable de quelque chose, ce fut de n'avoir pas deviné la fourberie d'un Grec qui avait inventé, à tète reposée, une nouvelle hérésie pour favoriser la politique byzantine. Joseph de Maistre a éprouvé l'étonnement spontané que fait naître la sentence du VI^ Concile, et aussi la condescendance extrême des Papes qui ont suivi, à l'égard de cette sentence. Il est difficile de n'être pas de son avis quand il écrit :
J'avoue ne rien comprendre à la condamnation d'Honorius. Si quelques Papes, ses successeurs, Léon H, par exemple, ont paru ne pas s'élever contre les héllénismes de Gonstantinople, il faut louer leur bonne foi, leur modestie, leur prudence surtout; mais tout ce qu'ils ont pu dire dans ce sens n'a rien
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de dogmatique, et les faits demeurent ce qu'ils sont.
Tout bien considéré, la justification d'Honorius m'embarrasse bien moins qu'une autre; mais je ne veux point soulever la poussière et m'exposer au risque de cacher les chemins (i).
On objecte couramment contre la primauté et l'infaillibilité du Pape le fait que souvent les décisions romaines furent examinées par les Conciles, avant d'être reçues et approuvées. Joseph de Maistre a écrit un chapitre très judicieux sur cette question :
C'est, dit-il, un paralogisme assez plausible que celui-ci : Puisque le Concile a ordonné un examen pi'éalahle d'une constitution du Pape, c'est une preuve qu'il ne la l'egardait pas comme décisive... L'autorité du Pape dans l'Eglise, relativement aux questions dogmatiques, a toujours été marquée au coin d'une extrême sagesse; jamais elle ne s'est montrée précipitée, hautaine, insultante, despotique. Elle a constamment entendu tout le monde, même les révoltés, lorsqu'ils ont voulu se défendre. Pourquoi donc serait-elle opposée à l'examen d'une de ses décisions dans un
(1) bu Pape, 1. 1, cil.
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Concile général? Cet examen repose uniquement sur la condescendance des Papes, et toujours ils l'ont entendue ainsi. Jamais on ne prouvera que les Conciles aient pris connaissance, comme Juges propre jnent dits, des décisions dogmatiques des Papes, et qu'ils se soient ainsi arrogé le droit de les accepter ou de les rejeter.
Un exemple frappant de cette théorie se tire du Concile de Chalcédoine si souvent cité. Le Pape y permit bien que sa lettre fût examinée, et cependant jamais il ne maintint d'une manière plus solennelle l'irréformabilité de ses jugements dogmatiques.
Pour que les faits fassent contraires à cette théorie, c'est-à-dire à la supposition de pure condescendance, il faudrait, comme le savent surtout les jurisconsultes, qu'il y eût à la fois contradiction de la part des Papes et jugement de la part des Conciles, ce qui n'a jamais eu lieu...
Il y a donc quelque chose entre l'obéissance purement passive qui enregistre une loi en silence, et la supériorité qui l'examine avec pouvoir de la rejeter. Or, c'est dans ce milieu que les écrivains gallicans trouveront la solution d'une difficulté qui a fait grand bruit, mais qui se réduit cependant à rien, lorsqu'on l'envisage de près. Les Conciles généraux peuvent
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examiner les décrets dogmatiques des Papes, sans doute pour en pénétrer le sens, pour en rendre compte à eux-mêmes et aux autres, pour les confronter à l'Ecriture, à la Tradition et aux Conciles précédents; pour répondre aux objections; pour rendre ces décisions agréables, plausibles, évidentes à l'obstination qui les repousse: pour en. juger, en un mot, comme l'Église gallicane juge une constitution dogmatique du Pape avant de l'accepter. A-t-elle le àroit adjuger un de ces décrets dans toute la force du terme, c'est-à-dire de l'accepter ou de le rejeter, de le déclarer même hérétique? Elle répondra non; car enfin le premier de ses attributs, c'est le bon sens (i).
Il est aussi de mode dans le camp des adversaires de la papauté de la présenter comme une autorité tyrannique et sans frein, qui gouverne despotiquement les consciences , et peut tout se permettre . Notre apologiste écarte cet épouvantail en rappelant la condescendance bien connue de l'Église romaine à l'égard des rites, des usages et des coutumes des Églises particulières; puis, se tournant vers les dissidents, il leur dit :
(1) Du Pape, 1. I, ch. \iv.
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Aux hommes qui, par naissance ou par système, se trouvent hors du cercle catholique, s'ils m'adressent la même question : Qu est-ce qui arrêtera le Pape? je leur répondrai : Tout : les Canons, les lois, les coutumes des nations, les souverainetés, les grands tribubunaux, les assemblées nationales, la prescription, les représentations, les négociations, le devoir, la crainte, la prudence et, par-dessus tout, l'opinion, reine du monde... Tous les pouvoirs de l'univers se limitent mutuellement par une résistance réciproque. Dieu n'a pas voulu établir une plus grande perfection sur la terre, quoiqu'il ait mis d'un côté assez de caractères pour faire reconnaître sa main. Il n'y a pas au monde un seul pouvoir en état de supporter les suppositions possibles et arbitraires; et si on les juge par ce qu'ils peuvent faire (sans parler de ce qu'ils ont fait), il faut les abolir tous (i).
Le Pape est sans doute un monarque, mais ce n'est pas un autocrate qui peut tout modifier à son gré. Il ne peut toucher à la constitution et aux lois fondamentales que Jésus-Christ a données à son Église. Joseph de Maistre est de ceux qui pensent que la
(1) Du Pape, 1. I, ch. xvin.
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monarchie tempérée est la meilleure forme de gouvernement, et il adopte l'opinion des théologiens nombreux et illustres qui déclarent que la monarchie ecclésiastique est une monarchie tempérée en quelque façon d'aristocratie :
S'il y a, dit-il, quelque chose d'évident pour la raison autant que pour la foi, c'est que l'Eglise universelle est une monarchie. L'idée seule de Yuniversalité suppose cette forme de gouvernement, dont l'absolue nécessité repose sur la double raison du nombre des sujets et de l'étendue géographique de l'empire. Aussi tous les écrivains catholiques et dignes de ce nom conviennent unanimement que le régime de l'Eglise est monarchique, mais suffisamment tempéré d'aristocratie, pour qu'il soit le meilleur et le plus parfait des gouvernements.
Bellarmin l'entend ainsi, et il convient avec une candeur parfaite que le gouvernement monarchique tempéré vaut mieux que la monarchie pure (i).
Le théologien romain dont nous avons déjà parlé critiqua ce passage (q). Il était
{i) Du Pope, 1. I, ch. I.
(2) La critique portait non sur l'emploi de l'exprès-
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visiblement de ceux qui préfèrent dire que la monarchie ecclésiastique est une monarchie absolue. Joseph de Maistre répondit :
L'illustre critique a parfaitement raison dans tout ce qu'il dit sur la monarchie tempérée ou non tempérée : ce passage a été écrit trop vite; du reste, peu importe à ma cause que la monarchie catholique soit ou non tempérée d'aristocratie; jamais je n'ai songé à regarder comme non-catholiques ceux qui défendent le système de Mamachi, de Gristianopoli, etc. Je dis seulement qu'à mon avis, premièrement le système de la monarchie absolue, toujours périlleuse, est devenue aujourd'hui très périlleuse; secondement, que la dispute est en effet toute de verbis (i), mais
sion monarchie tempérée, mais sur le ton absolu avec lequel l'auteur prononçait « que tout écrivain catholique digne de ce nom reconnaît que le régime de l'Eglise est monarchique mais suffisamment tempéré d'aristocratie ». C'était, par le fait, mettre hors des écrivains catholiques dignes de ce nom les théologiens qui déclarent que la monarchie ecclésiastique est une monarchie absolue.
(1) C'est, en effet, une ([uestion de mots qui divise les partisans do la monarchie absolue et les partisans de la monarchie tempérée. Pourvu que l'on admette les définitions du Concile du Vatican sur la prirnaulé et l'infaillibilité du Pontife romain, on est parfaitement libre de dire que le régime de l'Eglise est une monarcliie absolue
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en un sens bien différent de celui pris par le P. Cristianopoli, car il me paraît certain que, de quelque manière que l'on entende les choses, on trouvera toujours dans le gouvernement de l'Eglise un certain tempérament d'aristocratie (i).
ou une monarchie tempérée. C'est l'avis du P. Hurther : « Ctriun autem sit pure iiionarchicum, an ainstocratia vel etiam democvatia temperatum, disputant theologi estque quaestio yninoris momenti, modo ea teueantuv, quae ex praescripto fidei catholicae sunf tenenda. •>■> ( Theologiae dogmoticae compendiujn, t. \, édition XP. Inspruck^ 1903, p. 391.) Le P. J. V. de Groot. dans sa Sunwia apologetica de Ecclesia catholica, 3^ édition, Ratisbonne, 1906, p. 123-124, dit positivement que le régime de l'Eglise est une monarchie tempérée, mais il entend la monarchie tempérée au sens de Zigliara : Temperata dicitur, quando unus imperat cum potestate leges ferendi, sed intra limites legum fundamentalium , quas societas praehahet, quas imperatov praesupponit, et quas proinde nullo jure pot estas socialis aholere autipsis contradicere potest, sed juxta ipsas ferre leges pro bono communi societatis sibi commissae. Gela revient à dire ce que nous avons dit plus haut : que le Pape est un monarque, mais que ce n'est pas un autocrate. Tl faut remarquer, du reste, que l'Eglise, dans ses définitions, s'est abstenue d'employer la terminologie séculière, et il n y a pas très longtemps que les théologiens y ont eu recours. Dans les controverses avec les dissidents, il vaut mieux, semble-t-il, s'en tenir à la terminologie traditionnelle, car les comparaisons avec les gouvernements humains, quand il s'agit du gouvernement de l'Eglise, clochent toujours un peu, et sont susceptibles d'éveiller des idées peu évangéliques.
(1) Arnica collatio, lac. cit., p. 11.
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