V. — La théorie de rinfaillibilité
Pour rendre plausible aux yeux de la raison le dogme de l'infaillibilité pontificale, Joseph de Maistre a trouvé une considération vraiment originale et éminemment théologique, s'il est vrai qu'un des rôles de la théologie est de montrer l'accord de la foi et de la raison, et d'illustrer le surnaturel par des analogies tirées de l'ordre naturel. Cette considération tient dans cette phrase : La souveraineté suppose Vinfailli' bilité. Tout gouvernement, quel qu'il soit, agit pratiquement comme s'il était infaillible, et il ne peut tenir que s'il est accepté comme tel par les sujets :
U infaillibilité dans l'ordre spirituel et la souveraineté dans l'ordre temporel sont deux mots parfaitement synonymes. L'un et l'autre expriment cette haute puissance qui les domine toutes, dont toutes les autres dérivent, qui gouverne et n'est pas gouvernée, qui juge et n'est pas jugée.
Quand nous disons que l'Église est infaillible, nous ne demandons pour elle, il est bien ^sentiel de l'observer,. aucun privilège particulier; nous demandons seulement qu'elle jouisse du droit commun à toutes les souverai-
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iietés possibles, qui toutes agissent nécessairement comme infaillibles ; car tout gouvernement est absolu; et du moment où l'on peut lui résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice, il n'existe plus (i).
Il ne peut y avoir de société humaine sans gouvernement, ni de gouvernement sans souveraineté, ni de souveraineté sans infaillibilité : et ce dernier privilège est si absolument nécessaire qu'on est forcé de supposer l'infaillibilité, même dans les souverainetés temporelles (où elle n'est pas), sous peine de voir l'association se dissoudre. L'Eglise ne demande rien de plus que les autres souverainetés, quoiqu'elle ait au-dessus d'elles une immense supériorité, puisque l'infaillibilité est d'un coté humainement supposée, et de l'autre dwinement promise. Cette suprématie indispensable ne peut être exercée que par un organe unique : la diviser, c'est la détruire (2).
Cette nouvelle raison théologique du dogme de l'infaillibilité ne fut pas saisie par le théologien romain, qui la critiqua assez vivement. Joseph de Maistre se défendit en ces termes :
(1) Du Pape, 1. I, ch. i.
(2) Ibid., ch. XIX.
L'homme qui suit une nouvelle route doit s'attendre à de pareilles contradictions, et je ne suis nullement surpris de la critique qui m'est faite, d'autant plus que je reconnais bien volontiers que je ne me suis pas expliqué avec toute la clarté requise, et le Romain, qui doit être omnia tut a timens, a bien fait et a raison de relever ma négligence. Maintenant, je ne puis pas bouleverser mon livre et en faire un autre ; mais comme ma pensée principale me semble toujours très juste, j'ai donné dans la préface de la seconde édition que l'on imprime à Lyon, en ce moment, j'ai donné, dis-je, des explications si claires que tout esprit juste (si je ne me trompe très fort) doit en être entièrement satisfait (i).
Les explications mises en tète de la seconde édition Du Pape sont, en effet, amplement suffisantes pour dissiper toute équivoque autour de la nouvelle raison tliéologique. L'auteur y déclare que l'analogie qu'il a signalée entre la souveraineté spirituelle et la souveraineté temporelle n'est qu'un cas particulier d'une loi générale qu'il avait profondément méditée et
(1) Arnica collatio, p. 10.
à laquelle les apologistes de tous les temps ont toujours fait appel avec plus ou moins de bonheur. Cette loi, c'est la convenance et l'analogie qui se remarquent entre les lois, les besoins, les aspirations de la nature et de la société humaine et les vérités de l'ordre surnaturel.
Dans plus d'un écrit, l'auteur a trouvé l'occasion d'observer que les dogmes et même les maximes de haute discipline catholique ne sont, eu grande partie, que des lois du monde divinisées, et, quelquefois aussi, des notions innées ou des traditions vénérables sanc* tionnées par la révélation.
Ce qui est dit dans cet ouvrage sur la confession et sur le célibat ecclésiastique suffit pour donner une idée de cette théorie.
L'auteur en a fait grand usage en traitant le sujet important de l'infaillibilité. Il a montré d'abord qu'en vertu des seules lois sociales, toute souveraineté est infaillible de sa nature ; que les grands tribunaux eux-mêmes jouissent de cette prérogative, sans laquelle nul gouvernement ne serait possible.
Partant de ce principe incontestable, il a dit : « Puisque la souveraineté est infaillible de sa nature, Dieu n'a donc fait que diviniser cette loi en la portant dans son Église, qui est
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une société soumise à toute les lois de la souveraineté. » (i)