I. — Le zèle unioniste de Joseph de Maistre
Catholique éclairé et fervent comme il rétait, ayant constaté de ses propres yeux les maux de tout genre dont le schisme oriental est la cause pour l'Eglise, Joseph de Maistre ne pouvait que souhaiter ardemment la disparition de ce lléau et s'employer dans la mesure de ses forces à la restauration de l'unité chrétienne. II avait la vision très nette du sérieux obstacle que la division entre chrétiens oppose à l'évangélisation des pays infidèles :
La division des chrétiens, dit-il, est un grand mal, qui retarde au moins le grand œuvre, s'il ne l'arrête pas entièrement. Malheur donc aux sectes qui ont déchiré la robe sans couture! Sans elles, l'univers serait chrétien (i).
1) Du Pape, 1. III, cil. i.
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Il gémissait de voir ceux que le baptême a rendus frères se déchirer entre eux à la face des ennemis les plus acharnés du nom chrétien :
En lisant le livre de l'illustrissime et révérendissime archevêque, je n'ai cessé de réfléchir aux chrétiens, et je ne puis exprimer de quel sentiment de tristesse cette pensée m'a pénétré. Quelle fureur, citoyens! quelles furies vous poussent? Pendant que les ennemis les plus acharnés du nom chrétien fondent sur nous et dirigent contre la forteresse de la religion une attaque vraiment gigantesque, des hommes, fiers de porter ce nom, feront avec eux une alliance coupable; consolés d'être à leur tour enchaînés au char de triomphe des ennemis du christianisme (ce qui arrivera inévitablement), si d'abord ils peuvent triompher de ceux qui ont le même Dieu, les mêmes autels, les mêmes lois, la même foi qu'eux-mêmes, ils ne craindront pas de se joindre au calvinisme, au socinianisme; mais s'unir au fils de leur propre mère, qui difl'ère avec eux sur un mot peut-être et une particule, jamais! O aveuglement de Vesprit humain (i).
(Ij Réflexions critiques, in fine.
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Dès sa jeunesse, il est préoccupé de la question de la réunion de tous les chrétiens dans une même foi. Nous trouvons de ce zèle unioniste un témoignage curieux dans le Mémoire qu'il écrivit, en 1781, au duc Ferdinand de Bruns\Yick-Lunebourg, alors grand maître de toutes les Loges écossaises unies. On sait, en effet, que Joseph de Maistre fut franc-maçon, pendant dix-sept ans, de 1774 ^ '791' tout en restant catholique convaincu et pratiquant (i). D'après
(1) La question de la « lianc-rnavonnerie » de Joseph de Maistre a été élucidée avec toute la clarté désirable par Georges Goyau dans l'éfude déjà citée sur la pensée religieuse du grand écrivain catholique. Nous ne pouvons que renvoyer à ce beau travail tout lecteur désireux d'être renseigné à fond. Joseph de Maistre fut d'abord aflîlié à la Loge Saint-Jean des Ti^ois-Mor tiers, fille sprituelle du Grand-Orient d'Angleterre, de 1774 à 1778. Il passa ensuite à la Loge de rite écossais la Sincérité de Ghambéry, le 30' avril 1778. Comme l'écrit Georges Goyau, a Maistre allait en Loge, malgré les prohibitions des Papes et malgréla mauvaise opinion qu'avait de l'ordre maçonnique l'évêque de Chambérj'. Les documents pontificaux, à cette époque, étaient à demi déchus de cette influence qu'à la voix mOme de l'auteur Du Pape le xix" siècle leur restituera. Se heurtant aux frontières, au lieu de planer au-dessus d'elles, ils étaient comme humiliés par la dure nécessité de cogner à la porte des Parlements pour se faire enregistrer, et l'on s'habituait facilement à ne voir en eux que des opinions de la puissance spiritiielle, livrées
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l programme que dans ce Mémoire il traçait « aux frères du second grade », ceuxci devaient s'occuper, non seulement d'instruire le gouvernement au sujet du bien public, mais encore ils devaient aviser « à la réunion de toutes les sectes chrétiennes et à tout ce qui peut contribuer à l'avancement de la religion, à l'extirpation des opinions dangereuses, en un mot, à élever le trône de la vérité sur les ruines de la superstition et du pyrrhonisme ». Ecoutonsle lui-même exposer son plan de réunion des Églises :
11 serait bien temps, Monseigneur, d'effacer la honte de l'Europe et de l'esprit humain.
aux disputes des hommes. Il ne semble pas qu'à aucun moment de sa vie les Bulles de Clément XII et de Benoît XIV contre les Sociétés secrètes aient inquiété Maistre... Jamais il ne vit rien de mauvais dans cette association... Il ne crut donc pas pécher ni avoir péché contre l'Eglise en s'affîliant, jeune substitut, à la Loge Saint-Jean des Trois-Mor tiers, grande maîtresse Loge des Etats du roi de Sardaigne ». {Revue des Deux Mondes, i" mars 1921, p. 144-145.) Ajoutons que de Maistre fut aussi initié aux mystères de théurgie élaborés par Martinez Pasqualis, fondateur des Loges dites martinistes et qu'il eut des relations avec l'illuminé Claude de Saint-Martin, dit « le philosophe inconnu ». Il ne tarda pas, du reste, à se dégoûter de ces rêveries.
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A quoi nous sert de posséder une religion divine, puisque nous avons déchiré une robe sans couture, et que les adorateurs du Christ, divisés par l'interprétation de son Livre Saint, se sont portés à des excès qui feraient rougir l'Asie? Après nous être égorgés pour nos dogmes, nous sommes tombés, sur tout ce qui concerne la religion, dans une indifférence stupide , que nous appelons tolérance . Le genre humain est avili; la terre a fait divorce avec le ciel. Nos prétendus sages, ridiculement fiers de quelques découvertes enfantines, dissertent sur l'air fixe, volatilisent le diamant, apprennent aux planètes combien elles doivent durer, se pâment sur une petite pétrification ou sur la trompe d'un insecte, etc. Mais ils se gardent bien de déroger jusqu'à se demander une fois dans leur vie ce qu'ils font, et quelle est leur place dans l'univers : O curçae ad terras animae, et caelestium inanes (Perse).
Tout est important pour eux, excepté la seule chose importante... Ils ne savent attaquer la superstition que par le scepticisme. Imprudents qui se croient appelés à sarcler le champ des opinions humaines, et qui arrachent le froment, de peur que l'ivraie ne leur échappe. Ils ont guéri nos préjugés, disentils. Oui, comme la gangrène guérit la douleur.
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Dans cet état de choses, ne serait-il pas digne de nous proposer l'avancement du christianisme comme un des buts de notre ordre? Ce projet aurait deux parties, car il faut que chaque communion travaille à se rapprocher des autres. Sans doute, cette entreprise paraîtra ridicule à bien des Frères : mais pourquoi ne tenterions-nous pas ce que deux théologiens, Bossuet et Molanus, tentèrent dans le siècle passé, avec quelque espérance de succès? Le moment est encore plus favorable, caries systèmes empoisonnés de notre siècle ont au moins produit cela de bon que les esprits, à peu près indifférents sur les controverses, peuvent se rapprocher sans se heurter : il faut être de nos jours versé dans l'histoire pour savoir ce que c'est que l'Antéchrist et la prostituée de Babylone. Les théologiens ne dissertent plus sur les cornes de la Bête; toutes ces injures apocalyptiques seraient mal reçues aujourd'hui. Chaque chose porte son nom : Rome même s'appelle Rome, et le Pape, Pie VI.
Jamais cette réunion n'aura lieu tant qu'elle se traitera publiquement. La religion ne doit plus être considérée de nos jours que comme une pièce de la politique de chaque État, et cette politique est d'un tempérament si irribatal ! Dès qu'on le touche du bout du doigt.