II. — Les obstacles
Il sait que les préjugés religieux sont de tous « les plus aveugles et les plus incu-
(1) « La pensée religieuse de Joseph de Maistre », loc. cit., p. 458-160. ^
rables, et que, dans ce genre, on n'a droit de s'étonner de rien » (i). Si aux préjugés religieux vient se joindre l'orgueil national, il n'y a plus d'espoir de retour pour les nations dissidentes que dans un miracle du Tout-Puissant :
L'un des plus habiles médecins d'Europe dans Fart de traiter la plus humiliante de nos maladies, M. le D"" Willis, a dit (ce que je ne répète cependant que sur la foi de l'homme respectable de qui je le tiens) « qu'il avait trouvé deux genres de folie constamment rebelles à tous les efforts de son art, la folie d'orgueil et celle de religion » .
Hélas ! les préjugés, qui sont bien aussi une espèce de démence, présentent précisément le même phénomène. Ceux qui tiennent à la religion sont terribles; et tout observateur qui les a étudiés en est justement effrayé. Un théologien anglican a posé, comme une vérité générale, que jamais homme n'avait été chassé de sa religion par des arguments. Il y a certainement des exceptions à cette règle fatale; mais elles ne sont qu'en faveur de la simplicité, du bon sens, de la pureté, de la prière surtout. Dieu ne fait rien pour l'or*
(1) Du Pape,, 1. I, ch. x.
ET l'Église gréco-russe i55
gueil, ni même pour la science, qui est aussi l'orgueil, quand elle marche seule. Mais si la folie de l'orgueil vient se joindre encore à celle de la religion, si l'erreur théologique se greffe sur un orgueil furieux antique, national, immense et toujours humilié, les deux anathèmes signalés par le médecin anglais venant alors à se réunir, toute puissance humaine est nulle pour ramener le malade. Que dis-je? Un tel changement serait le plus grand des miracles; car celui qu'on appelle conversion les surpasse tous, quand il s'agit des nations. Dieu l'opéra solennellement il y a dix-huit siècles, et quelquefois encore il l'f» opéré, depuis, en faveur des nations qui n'avaient jamais connu la vérité; mais en faveur de celles qui l'avaient abjurée, il n'a rien fait encore. Qui sait ce qu'il a décrété? Gréer, ce n'est que le jeu; convertir, c'est l'effort de sa puissance. Car le mal lui résiste plus que le néant (i).
Le grand préjugé de l'Orient séparé est la haine du Pape, haine commune à tous les dissidents, quelles que soient leurs divergences sur le terrain de la doctrine. Nous avons déjà entendu Joseph de Maistre
(1) Du Pape, 1. IV, ch. iv.
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nous signaler ce curieux phénomène (i) Il y insiste particulièrement dans ses Ré flexions critiques sur l'ouvrage de Méthode de Tver, et se scandalise de voir le théolO| gien russe se référer constamment au3d auteurs protestants, alors qu'il passe sous silence les auteurs catholiques :
Quelle tendresse! quelle fraternité! Et qui n'admirerait un si ardent désir de réunir dans une étroite alliance deux religions [la protes tante et l'orthodoxe" diamétralement opposées l'une à l'autre par tous leurs dogmes, contre une autre religion [la catholique] qui s'accorde de tout point avec la religion russe, si on fait abstraction de quelques difficultés que le génie latin tranchei'a en un moment, dès que les Russes le voudront bien!... Quel Œdipe nous donnera le mot de cette énigme, d'une souveraine amitié entre des religions qui sont par nature ennemies irréconciliables? De là vient que les prêtres russes qui (par un effet de la miséricorde ou de la colère de Dieu, lui seul le sait) savent le latin ou le français I ne sont occupés que des livres publiés par les pseudo-réformés; tandis que, malgré l'affinité des deux religions, ils ne daignent pas consul-
)1) Voir au chapitre i", p. 10 et suiv,
ter les ouvrages des catholiques même les plus savants. L'archevêque de Tver nous en est lui-même un exemple : il nous jette sans cesse à la tête et Bingham, et Gave, et Usher, et cent autres; mais vous chercheriez vainement dans ses écrits les noms de Pétau, de Bellarmin, de Thomassin, de Cellier, de Mamachi, etc. Or, on ne sort pas tout blanc d'un bain d'encre. Et, en effet, je vois du premier coup d'œil, sur le vêtement de l'illustre prélat, une tache énorme. Il en appelle à Bingham pour prouver que l'Eglise russe orthodoxe n'admit jamais rien dans l'ordre des choses saintes que ce que les saints Pères ont eux-mêmes reçu en premier lieu ou des apôtres en personne, ou des hommes apostoliques (i).
Ce qui indigne Joseph de Maistre, c'est l'habitude trop fréquente des polémistes gféco-russes de recourir au vocabulaire injurieux des protestants pour désigner l'Église catholique et ses fidèles. Méthode de Tver, dans son livre, nous traitait de pontificaux, Maistre bondit sous l'injure :
Voilà trois siècles que nous soutenons là guerre la plus formidable contre les eniiémis
(1) Réflexions crHtiques.
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les plus acharnés de la foi chrétienne : par nos écrits, par d'immenses travaux, au prix de notre sang, nous luttons pour reculer les frontières de l'empire chrétien et pour transmettre à la postérité purs de toute corruption et à Tabri de toute attaque les dogmes sacrés qui nous sont communs avec les Orientaux; nous avons porté triomphant le drapeau du Christ des sommets du Caucase aux plaines du Pérou; et cependant la haine des Grecs contre nous est telle, qu'ils nous témoignent les mêmes sentiments et nous insultent des mêmes noms que Luther lui-même ou Calvin, ces deux pestes sorties de l'enfer pour la ruine de la société chrétienne. Quel aveugle ne verrait combien une telle conduite est contraire à la droite raison, et même à la simple urbanité qui doit distinguer tout honnête homme (i).
Il serait facile de démontrer par des exemples récents que, depuis un siècle, rien, ou à peu près, n'a changé dans l'atti* tude des dissidents gréco-russes à l'égard de l'Église catholique. Dans leurs écrits, dans leurs écoles théologiques, dans leurs bibliothèques, les auteurs protestants ont
(1) Réflexions critiques,
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toujours la préférence sur les auteurs catholiques. Pendant presque tout le xix^ siècle, et jusqu'à nos jours, il y a eu entre orthodoxes orientaux, d'une part, et anglicans ou vieux-catholiques, de l'autre, de continuelles tentatives de rapprochement, tandis qu'on a toujours opposé une fin de non-recevoir irritée aux appels unionistes de nos Papes; et si l'on ne nous traite plus dQ pontificaux y on nous prodigue l'épithète de papistes, qui n'est pas plus aimable.
Cette antipathie profonde, éclatant souvent en paroles de haine, que Rome inspire aux polémistes dissidents, est évidemment un grand obstacle au rétablissement de l'unité chrétienne. Mais cet obstacle céderait sans doute assez vite, si ce qui fut la principale cause de la séparation, à savoir la mainmise de l'Etat sur l'Eglise, ne venait, dans les pays où règne le schisme, étouffer, dès sa première manifestation, toute tentative de réunion à l'Eglise romaine. C'est que le pouvoir séculier, qui a t^'-jV \irs tendance à empiéter sur les droits de la société spirituelle, est jaloux de maintenir celle-ci sous sa tutelle. Jusqu'à l'effondrement récent de l'autocratie tsa-
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rienne, la Russie a été par excellence la puissance persécutrice du catholicisme. Ge titre de puissance persécutrice, Joseph dé Maistre le lui donnait expressément daiïs son Mémoire sur l'état du christianisme en Europe, écrit en 1819. Il montrait que le tsar Alexandre I^r, par la bienveillance qu'il témoignait au protestantisme et à l'illuminisme, et par son hostilité déclarée à l'égard de l'Église catholique, sapait pat la base le principe chrétien. Il indiquait en même temps la raison profonde de Taversion que le catholicisme inspire aux chefs d'État :
11 y a dans l'enseignement de l'Église catholique une hauteur, une assurance, une inflexibilité qui déplaît à l'autorité temporelle; celle-ci ne croit pas être maîtresse ou assez' maîtresse, partout où il existe un pouvoir dont elle ne fait pas ce qu'elle veut. Elle ne fait pas attention que cet ascendant et cette indépendance sont le caractère naturel et nécessaire de la vérité, en sorte que partout où il ne se trouve pas, elle ne se trouve pas.
Quelque prince a-t-il jamais imaginé de commander aux mathématiques? C'est néanmoins précisément la même chose. Datis tous
ET l'éguse grkcd-busse l6l
les genres possibles, la vérité est invincible, indépendante et inflexible. Il ne faut donc pas appeler audace ou désobéissance ce qui n'est que la loi naturelle des choses.
Il est dit, dans l'Evangile, que les peuples qui entendaient la prédication du Sauveur étaient étonnés parce qu'il ne leur parlait pas comme leurs docteurs, mais comme aj^ant la puissance.
La religion vraie (il ne peut y en avoi|^« qu'une), n'étant que la prédication continuée de ce même Homme-Dieu, doit présenter abso^ lument le même caractère. Elle doit parler ^ enseigner, ordonner comme ciy^ant la puissance; celle qui n'a pas ce ton est humaine. Qu'elle ne s'avise point de nous parler du ciel : elle vient d'ailleurs.
La suprématie russe ou anglaise s'accommode mieux sans doute d'une religion souple qui se prête à tous les mouvements de la volonté souveraine; mais cette suprématie petit être sûre qu'elle tient l'erreur sous sa n^ain. . .
Lorsque ce puissant prince [Alexandre P""] aura découvert que la mérité na point d'empereur, il aura fait un pas immense vers cette vérité, et le monde s'en apercevra sur-lechamp. En attendant, il est démontré que la grande puissance est réellement persécutrice,
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dans toute la force du terme, à l'égard de la religion catholique, et qu'il en résulte un contre-coup terrible contre le christianisme en général (i).