‹ Joseph de Maistre et l'Eglise gréco-russeChapitre 25 sur 29 · III. — La fausse solution · texte numérisé non relu

III. — La fausse solution

de la question chrétienne.

Prince idéaliste, bon et généreux, assez fortement imprégné des doctrines libérales que lui avait inculquées son précepteur, le Suisse Laharpe, Alexandre 1er pouvait paraître comme Thomme providentiel chargé de procurer la réunion de tous les chrétiens. Joseph de Maistre le crut un moment. Mais ses espérances ne tardèrent pas à être déçues. L'empereur, qui était malheureusement un caractère irrésolu (2) et « qu'aucune grande tête catholique n'avait jamais approché », se laissa dominer par la baronne de Krudener et autres illuminés, qui le poussèrent non vers le catholicisme,

(J) Sur l'état du christianisme en Europe.

(2) Metternich écrit de lui dans ses Mémoires, I, 315 : «Chez Alexandre, une idée met deux ans à se développer, passe à l'état de système pendant la troisième année, est altérée durant la quatrième, et mise en pièces au cours de la cinquième, »

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mais vers ce qu'on décora du nom de christianisme universel. De là sortit la fameuse convention dite de la Sainte- Alliance. Joseph de Maistre déplora cette fausse solution donnée à la question chrétienne, et avec son bon sens habituel il en dévoila le vice fondamental et les conséquences désastreuses. Comme au temps de Jurieu, on distinguait entre dogmes fondamentaux et dogmes non fondamentaux, et l'on s'imaginait pouvoir opérer l'union des Eglises sur une telle base :

La Providence, écrit notre auteur, appelait Alexandre à la plus grande gloire qui ait jamais illustré un souverain, la réunion des chrétiens. Et l'empereur est sourd à l'appel de la Providence !

Que n'est-il possible de lui parler! Mais toute discussion suppose une espèce d'égalité qui permet l'opposition, et ressemble parfois à la dispute : elle a besoin enfin d'une certaine liberté presque entièrement exclue par le respect, surtout à l'égard d'un prince qui, pour le bonheur même de ses peuples (ce qui est aussi vrai qu'invraisemblable), n'a jamais dû connaître la contradiction.

Qui osera lui dire : « O bon et puissant monarque, vous êtes complètement trompé.

Votre Sainte-Alliance n'a été signée que par la crainte et la courtoisie : elle ne suppose, (Je votre part que d'excellentes intentions; mais le résultat, si elle en a un, sera de consolider toutes les sectes, et de prouver à la postérité que l'essence du christianisme vous avait échappé. » (i)

La convention (de la Sainte Alliance) n'a point de titre; j'ajoute qu'elle ne peut point en avoir, et voici pourquoi : parce que les grands et excellents personnages qui l'ont souscrite ne connaissaient pas dans toute leur étendue les vues de ceux qui l'ont dictée, et parce que ceux-ci se gardaient bien de vouloir s'expliquer clairement. Si l'esprit qui a produit cette pièce extraordinaire avait parlé clair, nous lirions en tête : « Convention par laquelle tel ou tel prince déclare que tous les chrétiens ne sont qu'une famille professant la même religion, et que les différentes dénominations qui les distinguent ne signifient rien. »

Méditez bien la pièce, et vous verrez. Si elle n'a pas ce sens-là, elle n'en a point.

Ces idées de dogmes fondamentaux et non fondamentaux, d'Église universelle et de christianisme général, ne sont point nouvelles; elles ont été inventées il y a bientôt

(1) Sur l'état du christianisme en Europe.

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deux siècles par les protestairts , qui ne savaient plus comment se défendre contre nous, lorsque nous leur demandions où était l'Église. Elles furent pulvérisées dans le temps par nos grands docteurs du xvii* siècle ; mais les Russes, qui sont parfaitement étrangers à nos controverses, les prennent pour des découvertes (i).

L'empereur est trop grand naturellement, et d'ailleurs trop ami des grandes choses à la tête desquelles se trouve sa grande renommée, pour n'avoir pas conçu la haute pensée de la réunion des chrétiens : malheureusement (et c'est ici la grande plaie européenne), il s'est représenté le christianisme comme une collection de systèmes ou de sectes différentes sur quelques points, mais toutes bonnes dans le fond, et qu'on peut suivre en sûreté de conscience, pourvu qu'on soit d'accord sur les dogmes fondamentaux. Tandis qu'au contraire il est prouvé, pour la raison autant que pour la théologie, que la religion est d'un côté et les sectes de l'autre...

Cette fable des sectes et de leur égalité a dû nécessairement en engendrer une autre non moins fatale que la précédente, c'est-à-dire celle des dogmes fondamentaux et non fondamentaux.

(1) Lettre à M. le comte de..., janvier 1816.

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Cette erreur, au fond, n'est que Terreur protestante sous une autre forme; car lorsqu'on en vient à savoir quel est le dogme fondamental, on ne manque pas de nous dire : C'est celui qui est clairement contenu dans l'Ecriture Sainte. Mais comme il s'agit précisément de savoir si tel ou tel dogme est contenu dans l'Ecriture, il s'ensuit que, sans un tribunal infaillible, tout est en Tair, puisque chacun voit ce qu'il veut dans l'Ecriture.

Depuis Arius jusqu'à Calvin, il n'y a pas un seul dogme chrétien qui n'ait été attaqué et nié par V Écriture. Pour tout hérétique, le dogme fondamental est celui qu'il juge à propos de retenir, et le dogme non fondamental est celui qu'il rejette...

L'empereur de Russie, avec le christianisme universel, les dogmes fondamentaux et la Société biblique, peut être certain qu'il est dans le grand chemin de la destruction du christianisme, et qu'il y travaille réellement avec toute la puissance et toutes les saintes intentions qui suffiraient pour faire triompher la sainte loi. Il y a bien longtemps que les ennemis de la religion n'ont rien vu d'aussi extraordinaire et d'aussi triste (i).

(1) Sur l'état du christianisme en Europe.

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Déjà, dans sa Lettre à une dame russe sur la nature et les effets du schisme, Joseph de Maistre avait réfuté d'une manière originale cette théorie des dogmes fondamentaux :

La distinction des dogmes plus ou moins importants n'est pas nouvelle. Elle se présente à tout esprit conciliant comme le vôtre, Madame, qui voudrait réunir ce qui est divisé ; ou à tout esprit alarmé , peut-être encore comme le vôtre, qui voudrait se tranquilliser; ou enfin à tout esprit arrogant ou obstiné, très différent du vôtre, qui a l'étrange prétention de choisir les dogmes, et de se conduire d'après ses propres lumières.

Mais rÉglise-Mère, qui n'aime que les idées claires, a toujours répondu qu'elle savait fort bien ce que c'était qu'un dogme vrai ou un dogme faux; mais que jamais elle ne comprendrait ce que c'était qu'un dogme important ou non important parmi les dogmes vrais, c'est-à-dire révélés.

Si l'empereur de Russie ordonnait, par exemple, que tout homme voulant se rendre de l'Amirauté au couvent de Ne v ski serait obligé de tenir la gauche des arbres de la perspective, sans jamais pouvoir passer ni dans l'allée même ni dans la partie droite de

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la rue, il pourrait sans doute se trouver une tête fausse qui dirait : C'est an ukase, Je Vaooiie, mais il n'est pas important : ainsi, Je puis bien marcher à gauche. A quoi tout bon esprit répondrait : « Mon ami, tu te trompes de deux façons ! d'abord, comment sais- tu que cet ordre nest pas important, et que l'empereur n'a pas eu pour le publier des raisons qu'il n'est pas obligé de te confier (observation, pour le dire en passant, qui est péremptoire, lorsqu'il s'agit d'une ordonnance divine)? D'ailleurs, s'il n'importe pas qu'on passe à droite ou à gauche, il importe infiniment que personne ne désobéisse à l'empereur, et surtout que personne ne mette en thèse qu'on a droit de désobéir lorsque l'ordre n'est pas important; car chaque individu ayant le même droit, il n'y aura plus de gouvernement ni d'empire.

Je conviens, si vous voulez, qu'il importe peu, avant la décision, qu'on croie que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, ou du Père par le Fils: mais il importe infini-, ment qu'aucun particulier n'ait droit de dogmatiser de son chef, et qu'il soit obligé de se soumettre, dès que l'autorité a parlé; autrement, il n'y a plus d'unité ni d'Église.

Se figurer qu'on peut résoudre le problème de l'union des Eglises par le système

des dogmes fondamentaux est donc une pure illusion. C'est cependant à cette chiitiète que reviennent périodiquement les dissidents d'Occident et d'Orient. Avant la grande guerre, un bon nombre de théologiens russes, parmi lesquels l'archiprètre Svietlov, se faisaient les défenseurs de ce système. Tout récemrnent encore, n'a-t-on pas parlé d'établir une société des Eglises sur le modèle de la Société des Nations, en prenant pour base les points communs aux diverses confessions? Jusqu'ici les dissidents n'ont pu arriver à un accord entre eux sur ce minimum, sans doute parce qu'il n'est pas si facile de trouver les points vraiment communs. Mais cet accord se produirait-il, on peut être sûr d'avance que la future Société des Églises comprendra toutes les Eglises sauf l'Eglise-Mère, l'Eglise catholique.

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