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IV. — Les moyens

Quelle est donc la condition primordiale et indispensable pour faire cesser la séparation religieuse entre les chrétiens? Joseph de Maislre le dit sans détour à qui veut l'entendre :

De quelque façon qu'on s'y prenne et quelque puissance qu'on y emploie, toute tentative pour réunir les chrétiens sera toujours vaine et, de plus, ridicule ou funeste (ou l'un ou l'autre), si elle ne commence par une adresse au Souverain Pontife, et si elle ne se continue sous ses auspices. On peut lire, en tête de la Démonstration évangélique de Huet, une lettre de PufTendorff où il dit, après avoir donné à ce livre fameux les éloges qui lui sont dus, que le projet de la réunion des chrétiens donnerait beaucoup plus d'espérance, s'il était entrepris par le Saint-Siège, que s'il Vêtait par d'autres hommes quelconques séparés de V Eglise Romaine. Cet aveu, fait par un protestant, et par un homme aussi savant que Puffendorff, est une grande leçon donnée à tout homme qui pourrait et qui voudrait essayer le grand œuvre (i).

il ne se fait pas, du reste, illusion sur la difficulté qu'il y a à faire admettre par les

(1) Sur l'état du christianisme en Europe. Cette affirmation, qu'aucune union des Églises n'est possible sans le Pape, n'était pas aussi banale, à l'époque où écrivait Joseph de Maistre, qu'elle nous le paraît de nos jours. Au début du xviii* siècle, les docteurs de la Sorbonne avaient essayé de négocier une union avec l'Eglise russe, sans passer par Rome. Le fameux abbé Grégoire, en 1808, avait aussi fait une démarche analogue.

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dissidents une vérité aussi claire. Il écrit au P. Gruber, général des Jésuites :

Tous les esprits religieux, à quelque société chrétienne qu'ils appartiennent, sentent dans ce moment le besoin de l'unité, sans laquelle toute religion s'en va en fumée. C'est déjà un grand pas; mais que cette unité ne puisse s'opérer que par nous, c'est uUe vérité qui, tout incontestable qu'elle est, ne peut cependant être admise sans une longue et terrible résistance, puisqu'elle choque tous les genres d'orgueil et tous les préjugés imaginables (i).

Pour combattre ces préjugés et disposer peu à peu les esprits à regarder vers Rome, notre apologiste indique plusieurs moyens. Le premier de tous est l'éducation de la jeunesse. Joseph de Maistre fit tous ses efforts pour persuader aux ministres du tsar qu'ils ne pouvaient trouver de meilleurs éducateurs que les Jésuites. Les cinq lettres sur l'éducation publique en Russie, qu'il adressa, en 1810, au comte Rasoumovski, ministre de l'Instruction publique, constituent une éloquente apologie des

(i) Lettre au It. Père général de la Compagnie, de Jésus. Saint-Pétersbourg, 1816.

Pères de la Compagnie el de leur système d'éducation et d'enseignement, en même temps qu'elles révèlent les graves défauts des programmes gouvernementaux.

Ces démarches parurent d'abord devoir être couronnées de succès. Marchant sur les traces de Paul I^r, qui avait installé le P. Gruber et ses confrères à l'Université de Vilna (i), Alexandre I^^^ accorda aux Jésuites, en 1812, l'autorisation d'ouvrir une Académie à Polotsk. Cette nouvelle remplit de joie Joseph de Maistre. Il rêvait pour la nouvelle Académie le plus bel avenir. Elle devait être, dans sa pensée, une Ecole de hautes-études, un centre de publications savantes, qui Compléterait admirablement l'œuvre dès collèges, répandrait eu Russie la contiaissaftce du catholicisme, et commencerait à diriger contre le schisine « ce feu de scietice nonnrH » auquel il né aurait résister. Hélas! de si belles espérances ne tardèrent pas à s'évanouir. Gagné aux

(1) On sait qu'il y eut, sons l'aul V, des tentatives d'union âvé^c Rome. Le tsar avait dit aux Jésuites, en les envoyant à Vilna : « Je suis catltolique de cœur, tâchez par vos discours de persuader mes évt'ques. » (PiERiixt;, La Russie et le Saint-Siège, t. V, p. 289 sq.)

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idées de ùNl"'^ de Xrudener, l'empereur s'était feit le prolecleur de la Société biblique de ^Londres, qui avait établi une succursale à Saint-Pétersbourg, en 181 1, et ne visait à rien moins qu'à faire la conquête spirituelle de toute la Russie. Il fit proposer aux Jésuites de s'enrôler dans cettp Société, appelée par Joseph de Maistre une « machine socinienne ». Ils durent éyidemnient refuser -Çi^. îLeur étoile, dès lors, commença à pâlir. Bientôt, on les rendit responsables de certaines conversions au catholicisme qui se produisirent parmi les membres de l'aristocratie russe, en particulier de la conversion du jeune prince Galitzin, neveu du prince Alexandre

(1) L'archevêque de Mohileif, Sciestrzencewiz, que les souverains russes avaient imposé comme primat aux calholiques de tout l'empire, avait eu moins de scrupule, et avait donné son nom à la Société. « Il arriva même, à cet égard, raconte Joseph de Maistre, un événement extrêmement comique (autant, du moins, que ces choses peuvent être comiques) : c'est que le jour du Corps de Dieu 1817, l'archevêque se faisant attendre pour la célébration de l'ofUlce solennel du matin, l'église étant pleine, et personne ne sachant à quoi attribuer un retard aussi extraordinaire, car il était plus de midi et demi, il se trouva que le prélat assistait à une séance de la Société biblique. » [Sur l'état du christianisme en Europe.)

Galitzin, ministre des Cultes. Un oukase, daté du 21 décembre i8i5, leur interdit le séjour dans la capitale de la Russie, et, quatre ans plus tard, ils étaient expulsés de tout l'empire.

Cette persécution affecta vivement Joseph de Maistre, qui voyait dans Fapostolat intellectuel la meilleure arme à employer contre le schisme. Il fut lui-même enveloppé dans» la: disgrâce des Jésuites. On l'accusa de prosélytisme, et l'empereur Alexandre ne tarda pas à demander son rappel au roi de Sardaigne (i).

Après réducation de la jeunesse et la propagande par le livre, la conversion d'une élite se produisant sans bruit inutile

(1) Joseph de Maistre n'avait jamais fait de prosélytisme direct, mais sa Lettre à une dame russe su7' la nature et tes effets du schisme, écrite en 1810, exerça sans doute une influence salutaire sur certains esprits. Il disait dans une lettre du 31 décembre 181G : « Je saisis avec un extrême empressement cette occasion pour prier M. le comte de Nesselrode de vouloir bien porter à Sa Majesté Impériale ma parole d'honneur que je n'avais jamais attaqué la foi d'aucun de ses sujets (ce qui est très vrai), ajoutant néanmoins que si, par hasard, quelqu'un d'eux m'avait fait certaines confidences, la probité et la conscience m'auraient défendu de lui dire qu'il avait tort. » (Albert Blanc, Correspondance diplomatique de Joseph de Maistre. Paris, 1860, t. II. p. 163.)

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lui apparaît comme mi excellent moyen de préparer le retour de l'Eglise russe à l'Eglise romaine. Il écrit en 1808 :

La réunion brusque et solennelle, telle qu'on l'a annoncée dans les papiers, serait un moyen sûr de renverser la Russie... Les meilleurs apôtres pour la réunion seraient une douzaine de dames de qualité qui la désirent vivement (i).

L'intluence de cette élite ne doit pas être tapageuse. La finale de la Lettre à une dame protestante est significative à cet égard :

Vous allez me demander : Que faut-il faire? Je ne veux rien brusquer, Madame; vous savez combien je redoute les publicités inutiles ou dangereuses. Vous avez un époux, une famille et des biens. Un éclat de votre part compromettrait tout cela sans fruit; je n'entends pas du tout presser ce point avec une rigueur tliéologique ; mais il y a des moyens doux qui opèrent beaucoup et sans inconvénients. En premier lieu, si vous ne pouvez encore manifester la vérité, vous êtes

(1) Œuvres de Joseph de Maisfre, édition Ville, t. XI, p. 44-45.

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tenue au moins de ne jamais la contredire. Que l'usage, le respect humain ou la politique, que l'orgueil national surtout ne vous arrachent jamais un mot contre ellel En second lieu, songez qu'une dame de votre caractère est une véritable souveraine dans son cercle. Ses enfants, ses amis, ses domestiques sont plus ou moins ses sujets; agissez dans l'étendue de cet empire. Faites tomber autant qu'il est en vous les préjugés malheureux qui ont tant fait de mal au monde; vos devoirs ne s'étendent pas au delà de votre pouvoir. Pour le bien comme pour le mal, linfluence de votre sexe est immense; et peutêtre que, pour ramener l'orgueil qui s'obstine, il n'y a pas d'argument plus efficace que celui d'une épouse respectable dont les vertus reposent sur la foi :

Favorisez la lecture des bons livres qui vous ont amenée vous-même au point où vous êtes. A'oltaire a dit : Les livres ont tout fait. Il n'avait que trop raison; prenez-lui sa maxime, et tournez-la contre l'erreur.

Les mêmes recommandations, conçues dans un esprit encore plus large et pas tout à fait d'accord avec la lettre des prescriptions canoniques actuelles, reviennent à la fin de la Lettre à une dame imsse :

Le doute et même l'inquiétude peuvent commencer à la question indiquée à la fin de la lettre qui a produit celle-ci: Que faut-il Jaire ?

Or, sous ce point de vue, l'avantage du Grec sur le protestant est immense. Ce dernier ne saurait presque exercer son culte sans nier implicitement un dogme fondamental du christianisme. Par exemple, lorsqu'il reçoit la communion, il nie la présence réelle ; de manière que, s'il avait eu le bonheur de reconnaître la vérité, sa conscience devrait souiTrir excessivement. Mais vous, Madame, vous n'êtes pas dans le cas de vous reprocher aucune simulation. Vous croyez ce que nous croyons; vous recevez le même pain que nous. C'est un acte que vous pouvez régulariser en y ajoutant le vœu sincère de manger ce pain à la table de saint Pierre. On pourrait imaginer un temps où la conscience se trouverait véritablement embarrassée. Mais nous sommes loin de ces épreuves, et dans ce moment je ne puis que vous rappeler la fin de ma Lettre à une daine protestante . La modestie, la réserve et tout ce que nous appelons mesure étant les caractères distinctifs de votre sexe, il semble que certains partis extrêmes, certaines actions hardies, et pour ainsi dire retentissantes, n'appartiennent

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guère qu'au nôtre. Les femmes ont suffisamment prouvé qu'elles savent être héroïnes quand il le faut; mais les occasions où elles doivent l'être sont heureusement très rares. En général, le bruit n'est pas votre aftaire, car vous ne pouvez trop vous donner en spectacle sans affaiblir une opinion dont vous avez besoin.

Les devoirs, ainsi que les vérités, ne pourront jamais se trouver en opposition réelle : il y a entre eux une certaine subordination qui peut varier avec les circonstances. Quelquefois le martyre est un devoir, et quelquefois la simple confession est une faute : s'il est donné de braver la persécution, il est défendu de la provoquer.

Enfin, Madame, on ne doit pas tout à l'autorité politique, rien n'est plus incontestable; mais il ne l'est pas moins qu'on lui doit quelque chose. Lorsque Naaman, général et favori du roi de Syrie, eut abjuré l'idolâtrie entre les mains du prophète Elisée, il lui dit : Jamais Je ne sacrifierai à un autre Dieu que le çôtre; mais il y a une chose pour laquelle Je cous supplie de le prier pour cotre serviteur. Lorsque le roi mon seigneur entre dans le temple de Remmon pour adorer en sappuj'ant sur mon bras, si Je ntincline, lorsqu'il s'inclinera lui-même, que le Seigneur

me le pardonne! Le prophète lui répondit : Allez en paix.

Le césaropapisme, qui règne en maître dans les pays dissidents, est, nous l'avons vu, le grand obstacle à la disparition du schisme; mais il pourrait, dans une circonstance donnée, devenir le grand moyen de la réunion. Il suffirait qu'un souverain autocrate, comme l'était naguère l'empereur de Russie, s'éprit de l'idéal chrétien. et voulut sincèrement le réaliser. Joseph de Maistre avait entendu une fois Pierre Tolstoï lui dire : L'empereur peut tout ce quil veut. Cette parole resta gravée dans sa mémoire. Jusqu'au dernier moment, même après l'expulsion des Jésuites et son propre départ de Russie, il conserva un vague espoir qu'Alexandre l^' finirait par faire le geste tant désiré. Sa lettre sur l'état du christianisme en Europe n'a pas d'autre but que de tourner en collaboratrice de l'œuvre divine « la puissance persécutrice ». Il tâche de persuader à César qu'il y- va de son intérêt de protéger l'Eglise catholique, ou tout au moins de lui laisser la liberté. Il lui démontre que seule

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cette Église est capable de défendre son trône contre le principe révolutionnaire, parce qu'elle est dans le monde la seule gardienne du principe d'autorité :

Il n'y a pas de vérité plus iucoutestable que la suivante : Dans l'état où se trouve actuellement l'esprit humain en Europe, le chiùstianisme ne peut être défendu que par lepjûncipe catholique, qui ramène tout à l'autorité.

Mais comment ce principe pourra-t-il se déployer, si les cours persistent dans leur aveuglement? On peut dire que tous les princes sont détrônés, dans un sens, puisqu'il n'y en a pas un qui règne autant que son père et son aïeul: et le caractère sacré de la souveraineté s'effaçant tous les jours à mesure que le principe irréligieux se répand, personne ne peut prévoir encore l'excès des malheurs qui s'avancent sur l'Europe.

Si les souverains cependant ne plaçaient pas obstinément leurs mains sur leurs yeux, il suffirait pour eux de contempler un seul objet pour trembler : c'est l'éducation de la jeunesse. L'Allemagne surtout, qui a secoué le plus entièrement le joug catholique, est arrivée à un point qui doit occuper lès hommes d'îltat.^

Frédéric II disait : Si Je voulais perdre un

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paj's. Je le ferais goiwerner par des philosophes. Que cette leçon ne soit pas perdue pour les souverains : ils sont trop grands pour être gouvernés ou pour gouverner par des brochures. Il y a des maximes vénérables, invariables, éternelles, qui mènent les hommes, et dont on ne peut s'écarter sous peine de périr. Mille et mille fois on a dit aux souverains que la base du trône était l'autel. Cette vérité, en général, n'a pas été repoussée ; mais il s'en faut bien qu'elle ait été aperçue dans son vrai jour et dans toute son étendue...

Il est impossible de vouloir le christianisme si l'on ne veut le principe catholique, sans lequel il n'y a point de christianisme.

Tant que les princes refuseront de reconnaître cette vérité, ils n'auront rien fait; ils veillent la chose sans vouloir le moyen de la chose; ils veulent et ils ne veulent pas...

Veulent-ils attendre que tout soit perdu, qu'il n'y ait plus en Europe de principe sacré et consacré, et qu'une jeunesse effrénée répète dans toute l'Europe le désolant spectacle de l'Allemagne? C'est cependant le point où nous tendons, s'ils ne se hâtent de retenir l'esprit humain par le seul frein qu'il puisse recevoir.

C'est en vain qu'on voudrait eflrayer les princes sur les suites imaginaires de certaines

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innovations. Que peuvent-ils craindre? On n'attend pas d'eux une action directe contre les différentes religions de leurs pays, ce qui serait contraire à toutes les règles de la sagesse. Il suffit de laisser pénétrer la doctrine catholique, et de la laisser agir à sa manière, doucement et respectueusement.

Pais, se tournant vers l'empereur Alexandre, noire penseur, qui est ici prophète, lui fait toucher du doigt les inconsé(|uences de sa conduite :

Sire, TOUS êtes entièrement trompé : une habile perversité vous attaque par le côté où tous les hommes sont vulnérables, elle vous montre la gloire où elle n'est pas; elle vous fait croire quïl faut conserver toute la révolution, excepté son chef. Vous appuyez de votre auguste main le sceau de la légitimité sur tous les forfaits de l'usurpation et de l'athéisme : au lieu de renverser, comme il le faudrait et comme vous le pouvez, le trône de Bonaparte, qui est le scandale de l'univers, vous le conservez avec une sorte de respect pour y faire monter le roi de France, qui ne peut manquer de glisser dans peu de temps, avant de s'apercevoir peut-être qu'il n'est pas à sa place. Vous conservez, vous exaspérez, vous étendez les principes révolutionnaires

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que vous pouvez étouller ; bientôt vous les verrez s'étendre de la manière la plus effrayante, s'unir au fanatisme allemand et faire trembler l'Europe.

La lettre se termine par ces mots, où brille encore une lueur d'espoir :

Mais puisque enfin le niai est fait, et puisqu'un fantôme de gloire pris pour elle même a privé l'Europe du résultat que nous avions droit d'attendre, pourquoi le prince qu'on a su écarter d'un champ de gloire qui l'appelait ne se jetterait-il pas dans un autre qui lui est ouvert de même, qu'il est le maître de parcourir librement et sans rival?

Sa Majesté Impériale, par une fatalité bien malheureuse, n'a jamais pu vaincre entièrement le mouvement intérieur qui l'écarté des catholiques. Dans ses voyages nombreux, où son génie également actif et bienfaisant a cherché l'instruction, de toute part, on a pu voir près de lui les hommes les plus étrangers à la foi de son pays : mais une grande tête catholique ne l'a jamais approché, et, par conséquent, il ne l'a jamais recherchée. 11 peut se faire, sans doute, que la raison politique entre pour quelque chose dans cet éloignement, mais enfm, il existe, et il a produit

un mal iufmi, piiisqu'il a empêché les grandes vérités d'arriver jusqu'à lui...

Que la puissance se laisse instruire, et nous sommes sauvés I La politique^ prise dans toute rétendue de ce mot, est infiniment au-dessus de tout ce qu'on est convenu d'appeler science, et qu on estime peut-être trop dans notre siècle... Mais il est permis d'observer que, lorsqu'il s'agira de certaines recherches pénibles, qui exigent le silence du cabinet et de longues lectures, les princes feront bien de nous écouter.

Nul souverain de l'univers n'a pu rendre (encore aujourd'hui) autant de services à la religion, et bien peu de souverains lui font autant de mal que l'empereur de Russie. Les causes en sont détaillées dans ce mémoire avec une franchise et une vérité qui ne souffrent pas d'objections. Malheureusement, c'est bien le cas de s'écrier en style évangélique : Comment entendra-t-il, si on ne lui parle?

Mais qui donc lui parlera? — Quand on se demande par quels organes la vérité peut arriver jusqu'à l'empereur de Russie, on ne sait en imaginer que deux parmi les créatures :

C/} ange, ou une dame (i).

(1) L'ange ou la dame finirent-ils par laire entendre leur voix à l'oreille d'Alexandre? Toujours est-il qu'à

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Il existe un moyen trop négligé de faire disparaître les préjugés qui éloignent de l'Église catholique les dissidents orientaux, moyen facile et qui ne dépend que de la bonne volonté : c'est de nouer et d'entretenir avec nos frères séparés des relations amicales et de discuter avec eux, selon les règles de la charité et de la courtoisie, les questions qui nous divisent. Joseph de Maistre donna toute sa vie l'exemple de ces procédés charitables : « Inflexible sur les principes, dit de lui son fils, le comte Rodolphe de Maistre, il était dans les relations sociales bienveillant, facile et d'une grande tolérance; il écoutait avec calme les opinions les plus opposées aux siennes, et les combattait avec sang-froid, courtoisie et sans la moindre aigreur. Partout où il demeura quelque temps, il laissa des amis : à Lausanne, à Péter sbourg, aussi bien qu'à

l'automne de 1825, Micliaud de Beaurrtour fut chargé de faire connaître au Pape la volonté du tsar de ramener ses peuples à l'Eglise romaine et de demander l'envoi à Pétersbourg d'un théologien catholiiiue pour négocier l'union. Malheureusement, Alexandre mourut sur ces entrefaites. Voir l'intéressante brochure du P. Pierling, L'empereur Alexandre I" est-il mort catholique ?

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Rome et à Florence. 11 se plaisait à considérer les hommes par leur côté louable. » (i) Sa correspondance est là pour témoigner qu'en Russie il eut de nombreuses relations avec des personnages appartenant à la religion nationale. Si sa franchise ne sait pas taire ni voiler la vérité, elle ne l'empêche pas de laisser à la charité la place qui lui revient dans la lutte contre un mal né du manque de charité. On sait qu'il n'avait pour les Grecs qu'une sympathie médiocre, et qu'il ne leur a pas ménagé les dures vérités. Et cependant écoutez cette tinale du quatrième livre Du Pape :

Une erreur fatale de la Grèce, et qui malheureusement n'a pas l'air de finir si tôt, c'est de sappuyer sur d'anciens souvenirs pour s'attribuer je ne sais quelle existence imaginaire qui la trompe sans cesse. Il lui arrive même de parler de riimlité à notre égard. Jadis peut-être cette rivalité avait une base et un sens; mais que signifie aujourd'hui une rivalité où l'on trouve d'un côté tout et de l'autre rien? Est-ce la gloire des armes ou

(1) yotice biof/rap/iirjue de M. le comle Joseph de Maistre.

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celle des sciences que la Grèce voudrait nous disputer? Elle se nomme elle-même Y Orient, tandis que pour le véritable Orient, elle n'est qu'un point de l'Occident, et que pour nous elle est à peine visible. Je sais qu'elle a écrit l'Iliade, qu'elle a bàli le Pécile, qu'elle a sculpté l'Apollon du Belvédère, qu'elle a gagné la bataille de Platée; mais tout cela est bien ancien, et franchement un sommeil de vingt-cinq siècles ressemble beaucoup à la mort. Puissent les plus tristes augures n'être que des apparences trompeuses!

Désirons ardemment que cette nation ingénieuse recouvre son indépendance et s'en montre digne; désirons que le soleil se lève enfin pour elle, et que les anciennes ténèbres se dissipent ! Il n'appartient point à un particulier de donner des avis à une nation; mais le simple vœu est toujours permis. Puisse la Grèce proprement dite, cette véritable Grèce si bien circonscrite par Cicéron, se détacher à jamais de cette fatale Byzance, jadis simple colonie grecque, et dont la suprématie imaginaire repose tout entière sur des titres qui n'existent plus ! On nous parle de Phocion, de Périclès, d'Epaminondas, de Soc^'ate, de Platon, d'Agésilas, etc. Eh bien! traitons directement avec leurs descendants sans nous embarrasser des municipes. Il n'y a, de notre

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côté, ni haine ni aigreur : nous n'avons point oublié, comme les Grecs, la paix de Lyon et celle de Florence. Embrassons-nous de nouveau, et pour ne nous séparer jamais. Il n'y a plus entre nous qu'un mur magique élevé par l'orgueil, et qui ne tiendra pas un instant devant la bonne foi et Tenvie de se réunir. Que si Tanathème dure toujours, tâchons au moins qu'aucun reproche ne puisse tomber sur nous. Un prélat de l'Eglise grecque s'est plaint amèrement, j'en ai la certitude, que les avances faites d'un certain côté avaient été reçues avec une hauteur décourageante. Une telle dérogation aux maximes connues de dou ceur et d'habileté, quelque légère qu'on la veuille supposer, paraît bien peu vraisemblable. Quoi qu'il en soit, il faut désirer de toutes nos forces que de nouvelles négociations aient un succès plus heureux, et que l'amour ouvre de bonne grâce ses immenses bras, qui étreignent les nations comme les individus (i).

Les Réflexions crituiaes sur rouvragc de Méthode de Tver sont un modèle de controverse irénique, où la charité préside, sans que la vérité perde aucun de ses droits.

(1) Du Pnpe, 1. IV, cil. XI.

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•Qu'on en juge par ce passag;e, qui se lit vers la fin :

Tout cet écrit n'est qu'un essai; il n'a d'autre prétention que celle de cette bonne volonté à qui la paix fut annoncée du haut des cieux. Rien n'y est dit dans un sentiment d'aigreur ou d'orgueil; et si parfois, cédant à la nature, il m'est arrivé de sourire, j'espère l'avoir fait sans rudesse et sans impertinence, et en gardant le respect que personne ne porte plus loin que moi envers l'illustrissime et révérendissime archevêque. Plût à Dieu que les siens le choisissent pour arbitre entre les deux partis! Je serais le premier à crier parmi les miens : Il est digne! il est digne! Il est digne! En attendant, j'ai cru que c'était un devoir envers la cause chrétienne, de faire connaître ma pensée sur le Livre historique, et de la communiquer à l'illustre auteur, secrètement, par écrit, et en une langue connue de peu de personnes dans cette partie du monde (i), afin que ce fût entre nous une discussion amicale, pareille à celle qu'eurent autrefois Orobio et Limborch...

Je dois et je témoigne toute ma reconnaissance au comte Paul-Alexandre Strogonof,

(1) Où sait que les Réflexions ('/-itiques sur l'ouvrage de Méthode furent écrites en latin.

igo JOSEPH HE MAISTRE

de m'avoir procuré le Liçre historique, et de m'avoir ainsi fourni loccasion de donner un témoignage non équivoque de ma respectueuse considération à un homme d'un si grand mérite; car à quoi bon cet écrit, si je l'estime inutile? Et comment ne pas le croire inutile, si les qualités distinguées et la profonde érudition de l'illustre auteur ne me persuadaient le contraire? Ce que peut l'homme avec de la volonté, l'homme lui-même ne le sait pas, à moins d'en faire l'expérience. L'amour surmonte tous les obstacles : cela est vrai pour le philosophe et pour le théologien plus encore que pour l'homme épris d'une folle passion. Renonçant donc à la haine et aux disputes, cédons à, l'amour: et d'un cœur joyeux entrons dans cette voie royale qui aboutit à la cité sainte, nous souvenant toujours de cette parole divine : Accomplissant la çérité dans V amour.

Au deiiieuraiit, Joseph de Maistre n'a garde d'oublier que, pour rétablir runité religieuse entre l'Orient et TOccident et faire eesser une séparation dix fois séculaire, les seuls moyens humains sont impuissants. Il y faut l'intervention de Dieu, une sorte de miracle de la Providence, et c'est à la prière à obtenir ce miracle. Il le

dit en terminant ses Réflexions critiques sur l'ouvrage de rarchevèque Méthode :

O faiblesse de l'esprit humain! Qu'il voit peu de chose! Et ce qu'il prévoit est beaucoup moins encore, ce qu'il peut, presque rien! Que sont nos paroles et nos écrits, et tous ces efforts pour persuader, et tout ce vain appareil de syllogismes? Airain sonnant^ cj-mbale retentissante! Croit-on que jamais aucun des mortels se soit laissé ravir sa religion par la seule force du raisonnement? Que la lumière donc (cela convient) vienne du Soleil, et bienheureux celui à qui il sera donné de réfléchir ses rayons comme un miroir, et de les projeter dans les yeux ouverts à la lumière divine î Pour ceux qu'une vapeur mortelle a aveuglés, nul espoir de guérison et de retour à la lumière avant que l'ophtalmie ne soit arrachée jusque dans sa racine. Or, l'homme ne peut rien de semblable. Qu'il daigne donc encore une fois mêler sa salive à notre boue, et toucher de son doigt sauveur les yeux clignotants ou déjà pétrifiés par l'erreur, ce médecin qui est lui-même la craie lainière pour tout homme i>enant en ce monde! Qu'il prononce le toutpuissant Ephpheta (i).

(1) Réflexions critiques.

Cette solution miraculeuse mise à pari, notre penseur en prévoit une autre, qui rentre dans le cours normal des choses, et qui sera peut-être celle de l'avenir, bien que nous souhaitions pour nos frères séparés quelque chose de meilleur :

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