I. — Les causes
Joseph de Maistre n'a point laissé d'étude approfondie sur les causes du schisme byzantin. Il ne touche cette question qu'en passant dans le quatrième livre Du Pape et dans les Réflexions critiques sur l'ouvrage de Méthode de Tver. D'après lui, trois choses ont préparé ou favorisé la rupture religieuse entre l'Orient et l'Occident : l'esprit de division des Grecs et des Byzantins, le partage de l'empire romain en deux monarchies distinctes, l'état déplorable de l'Eglise romaine dans les x* et xi« siècles. Sur les deux premiers points il écrit :
Un caractère particulier de la Grèce, et qui la distingue, je crois, de toutes les nations du monde, c'est l'inaptitude à toute grande association politique ou morale... Les Grecs furent hérétiques, c'est-à-dire diçisionnaires, dans la religion, comme ils l'avaient été dans la poli-
tique et dans la philosophie. Il serait superflu de rappeler à quel point ils fatiguèrent l'Église dans les premiers siècles. Possédés du démon de l'orgueil et de celui de la dispute, ils ne laissent pas respirer le bon sens; chaque jour voit naître de nouvelles subtilités : ils mêlent à tous nos dogmes je ne sais quelle métaphysique téméraire qui étouffe la simplicité évangélique. Voulant être à la fois philosophes et chrétiens, ils ne sont ni l'un ni l'autre : ils mêlent à l'Evangile le spiritualisme des platoniciens et les rêves de l'Orient. Armés d'une dialectique insensée, ils veulent diviser l'indivisible, pénétrer l'impénétrable... Au lieu de croire, on dispute; au lieu de prier, on argumente; les grandes routes se couvrent d'évêquesqui courent au Concile; les relais de l'empire y suffisent à peine ; la Grèce entière est une espèce de Péloponèse théologique où des atomes se battent pour des atomes. L'histoire ecclésiastique devient, grâce à ces inconcevables sophistes, un livre dangereux...
Pour comble de malheur, Constantin transfère l'empire à Byzance. Il y trouve la langue grecque, admirable sans doute et la plus belle peut-être que les hommes aient jamais parlée, mais, par malheur, extrêmement favorable aux sophistes; arme pénétrante qui n'aurait dû jamais être maniée que par la sagesse, et qui.
et^l'église gréco-russe
par une déplorable fatalité, se trouva presque toujours sous la main des insensés.
Byzance ferait croire au système des climats, ou à quelques exhalaisons particulières à certaines terres, qui influent d'une manière invariable sur le caractère des habitants. La souveraineté romaine, en s'asseyant sur ce trône, saisie tout à coup par je ne sais quelle influence magique, perdit la raison pour ne plus la recouvrer. Qu'on feuillette l'histoire universelle, on ne trouvera pas une dynastie plus misérable. Ou faibles ou furieux, ou l'un et l'autre à la fois, ces insupportables princes tournèrent surtout leur démence du côté de la théologie, dont leur despotisme s'empara pour la bouleverser (i)...
On peut dire que l'Eglise grecque, dès son origine, a porté dans son sein un germe de division qui ne s'est complètement développé qu'au bout de douze siècles, mais qui a toujours existé sous des formes moins tranchantes, moins décisives, et par conséquent supportables.
Cette division religieuse s'enracinait encore dans l'opposition politique créée par l'empereur Constantin; fortifiées l'une par l'autre, elles ne cessèrent de repousser l'union qui
(1) Du Pape, . IV, ch. ix.
eut été si nécessaire contre les ennemis formidables qui s'avançaient de l'Orient et du Nord... I\ien, et pas même la sainteté, ne pouvait éteindre tout à fait l'état naturel de guerre qui divisait les deux États et les deux Églises, état qui dérivait de la politique et qui remontait à Constantin (i).
Tout en reconnaissant que ces vues nç sont pas dénuées de tout fondement, il est permis cependant de les trouver exagérées et incomplètes. Si les Grecs ont fait beaucoup de mal à l'Église, ils lui ont aussi rendu de grands services. Leurs hérésies, leurs querelles et leurs disputes ont favorisé le progrès du dogme et de la théologie. Si rOrient a donné naissance à la plupart des anciens hérétiques, il a aussi fourni d'éminents docteurs pour les réfuter (2). Et c'est
(4) Du Pape, 1. III, ch. vu.
(2) Joseph de Maistre a reconna lui-même qu'il avait dépassé la mesure dans son jugement sur les Grecs. Voici en quels termes il s'en explique dans un écrit intitulé Aiiiica Collatio ou Echange (V observations sur le livre français intitulé a Du Pape» publié par le P. Dominique de Maistre, dans l^s Etudes des Pères Jésuites, numéro du 5 octobre 4897, p. i9 : «: Le très docte censeur a tout à fait raison dans la critique qu'il me fait à propos des Grecs. Il est vrai que dans ce passage (1. IV, ch. vu et suiv.) j'ai été très dur et peut-être injuste, mais c'est
sans doute moins la division politique de l'empire d'Orient en deux parties que le faux principe du césaropapisme, qui fut la cause principale de la séparation des deux Églises.
Plus objective nous parait la considération sur la troisième cause qu'il assigne au schisme et sur l'état d'esprit des Byzantins à l'égard des Occidentaux, au temps de Michel Cérulaire :
Je n'ai jamais parlé par écrit ou de vive voix de la malheureuse séparation des Grecs, sans m 'empresser d'avouer que cette faute fatale, source de tant de honte et de calamités pour le genre humain, trouve une espèce d'excuse dans l'état de l'Europe à cette époque.
là une vengeance, et une bien juste vengeance, que ne peut deviner le lecteur qui ne connaît pas le secret. M. de Stourdza, né en Moldavie, mais élevé à Constantinople, aujourd'hui gentilhomme de chambre de S. M. l'empereur de Russie, notre antagoniste enragé, a publié une œuvre pleine des plus atroces impertinences contre le Saint-Siège et les Latins en général. L'auteur du nouveau livre lui a rendu en conscience la monnaie de sa pièce Ipan per focaccia : du pain pour du gâteau), et peut-être en fera-t-il encore justice. » L'Arnica Collatio est une réponse aux observations d'un théologien romain anonyme sur le livre Du Pape. L'ouvrage de Stourdza dont il s'agit est celui que nous avons signalé plus haut : Considérations sur la doctrine et l'esprit de l'Eglise orthodoxe.
Quels troubles, grand Dieu! quels bouleversements! quelle barbarie! A Rome, quels Pontifes! La liberté des élections pontificales abolie, et cette usurpation comme prescrite au profit d'hommes perdus! Faut-il donc s'étonner que les Grecs nous aient pris pour des barbares, et qu'il leur ait été impossible de comprendre combien le fruit vert est préférable au fruit pourri? Les plus abjects des hommes (car y a-t-il rien de plus bas que le Bas-Empire?) regardaient avec mépris la barbarie gothique ; dans l'œuf ils ne voyaient pas l'aigle ; dans le germe, le cèdre du Liban (i).
Ce que Joseph de Maistre déplore surtout, c'est de voir les Slaves entraînés au schisme comme à leur insu par lés Grecs dégénérés du Bas-Empire :
On souffre, dit-il, d'une douleur poignante de voir la noble race des Slavo-Russes, qui tire son nom du mot gloire, se laissant prendre aux pièges des Grecs dégénérés et méconnaissant la majesté latine, à laquelle la rattachent des affinités de langue et de génie; mais ce fut plutôt la faute des temps que celle des hommes (2).
(\) Réflexions critiques!, préface.
(2) Ibid.
La Russie ne reçut point l'influence générale, et ne put être pénétrée par Yesprit universel, puisqu'elle eut à peine le temps de sentir la main des Souverains Pontifes... Quel dommage que la plus puissante des familles slaves se soit soustraite, dans son ignorance, au grand sceptre constituant, pour se jeter dans les bras de ces misérables Grecs du Bas- Empire, détestables sophistes, prodiges d'orgueil et de nullité, dont l'histoire ne peut être lue que par un homme exercé à vaincre les plus grands dégoûts (i).