‹ Joseph de Maistre et la papautéChapitre 101 sur 152 · LE PROBLEME POLITIQUE ET IIISTOMIOUE · texte numérisé non relu

LE PROBLEME POLITIQUE ET IIISTOMIOUE

liu'Ilos pour soutenir ses |)réteiitions : il délia les sujets du seruieni de iidélité, il déposa des souverains, il intervint comme médiateur entre des princes ennemis et se fit juge de leurs compétitions. « De la part du Dieu tout-puissant et de ma jjleine autorité, s'écriait-il, je défends à Henri, fils de Henri, de gouverner le royaume teutonifpie et 1 Italie; j'absous tous les chrétiens des serments qu'ils lui ont faits ou lui feront; il est interdit à toute personne de lui rendre aucun service comme à un roi. »

Tous les souverains de l'Europe furent, de gré ou de l'orce , rattachés au saint-siège par quelque lien de vassalité. Les faits sont connus, et de Maistre ne les a l)as contestés; cependant, au risque de blesser l'évidence, il soutint (pie les [lapes n'ont jamais gêné l'exercice de la souveraineté, ou menacé son indé|)endance : t Ils n'ont jamais prétendu, disait il, (pie le droit déjuger les princes (pii leur étaient soumis dans l'ordre spirituel, lorsque ces princes s'étaient rendus coupables de certains crimes ».

Quels crimes, demandera-t-on? De quoi était-il coupable, le prince russe Démétrius à qui Grégoire osait écrire : « De la part de saint Pierre, nous avons donné votre couronne à votre lils qui va la recevoir de nos mains, en nous prêtant serment de fidélité »? L'excommunication, qui, suivant l'expression de Bossuet, « met les rois au rang des païens, les lie et les condamne à des supplices éternels », peut-elle les priver de leurs couronnes? « Que si l'exercice de ce pouvoir, reconnu légitime , répond de Maistre , amène des conséquences temporelles, les papes ne sauraient en répondre, puisque les conséquences d'un principe vrai ne i)euvent être des torts. »

Mais il n'a })as dit conmicnt une juridiction séculière se tirait des prérogatives uniquement spirituelles des

papes. Il s'est borné à citer Fénelon qui, dans un mémoire publié par le cardinal de Bausset, disait : « L'Eglise peut excommunier le prince, et le prince peut faire mourir le pasteur. Chacun doit user de ce droit seulement à toute extrémité; mais c'est un vrai droit ï.

•T. de Maistre ne s'est pas expliqué davantage, et il n'a pas fermé la bouche aux contradicteurs, lorsqu'il les invitait à convenir du principe et à se taire sur les règles d'application, car le principe lui-même est contestable, comme nous allons le voir.

Comme preuve, J. de Maistre invoque l'acceptation générale au moyen Age de ce droit qu'exerçait le pape sur les souverains. 11 est vrai qu'alors les peuples et les rois rivalisent de zèle à solliciter le pape d'intervenir dans leurs intérêts matériels; et M. Goyau a montré, dans des pages fort belles, que de Maistre n'aurait pas désavouées, comment, « redevenue maîtresse d'ellemême et de l'Église, la papauté du moyen Age mérita que le droit public de l'époque, issu de la volonté des peuples, la fît, pour un temps, maîtresse du monde ' ».

Les peuples , si souvent foulés par des souverains plus jaloux de satisfaire leurs ambitions personnelles (jne de travailler au bonheur de leurs sujets, tournaient volontiers les yeux vers le siège de Pierre, d'où partaient des paroles de modération et de justice ; de même (pi'ils avaient soutenu Grégoire Vil dans sa lutte pour le rétablissement des mœurs ecclésiastiques, de même ils

I. Goyau, l'rralé, Falirc. le Wilirah. lu iKijitmli' cl la ripiUsalion. in-12, p. 52 ut sqq.

i.i; l'itoitLKMt: l'oLiTiyui': et iiistohkjui:. 229

furent avec lui lorsque, lésés dans leurs (Irf)ils, ils trf»uvèrent à Home une défense contre l'oppression.

Les rois favorisèrent aussi l'élablisscnicnt de la suprématie pontilieaie. S'ils étaient faibles, ils se mettaient sous la protection du pape, pour se soustrainî aux convoitises de leurs voisins; s'ils étaient puissants, ils faisaient hommage au pa})e d(; leurs conquêtes, comme si la sanction de Rome eût suffi à légitimer des possessions arrachées par la force. Les rois provoquaient les excommunications quand elles devaient frapper un ennemi politique : aveuglement incroyable, dit Ferrand, qui favorisa celle juridiction usurpée. J. de Maistre part de cette vaste conspiration du moyen Age en faveur de la papauté, pour légitimer la théocratie. Il s'élève avec beaucoup de force contre les historiens qui jugent le passé au nom de théories abstraites, et il conclut : « Ou'y a-t-il donc de sûr parmi les hommes, si la coutume, non contredite surtout, n'est pas mère de la légitimité?... Dès que les peuples et les rois étaient d'accord sur l'autorité des i)apes, tous les raisonnements modernes tombent ' ».

La société polilicpie du moyen âge avait besoin d'élever une barrière contre l'absolutisme de la souveraineté, (^e frein nécessaire, dit de Maistre, « c'est une loi, c'est une coutume; c'est la conscience, c'est une tiare, c'est un poignard; mais c'est toujours quelque chose ». Dieu l'impose à l'exercice tle la souveraineté; le pai)e fut au moyen âge cet instrument de Dieu, choisi pour faire é«piilibre à la puissance temporelle.

On pourrait objecter que cette unaniniilt'' des peuples et des rois nous fait illusion à distance, et (pie les quelques manifestations dont le moyen âge fut le témoin, pen-

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