Pape, liv. Il, (11. II, p. 21 i
des lecteurs, et dont de Maistre disait qu'il ferait une grande sensation ', contient les remontrances que les états généraux du royaume protestant de Suède auraient pu adresser en 1809 à Pie VII, pour les débarrasser de leur roi, si le droit public du moyen âge n'avait pas cessé de régir l'Europe.
La requête est composée avec un soin infini : les noms propres ont été omis par l'auteur, mais les détails des griefs reprochés au roi coupable ont tant de précision qu'on ne peut hésiter : c'est bien Gustave IV Adolphe qui, par une exaltation d'esprit incroyable, s'imaginait vivre au xvi'^ siècle et voulait reprendre le rôle du glorieux ancêtre Gustave-Adolphe; qui, sans talent militaire, voulait faire la guerre en personne, et punissait ses officiers des revers causés par sa propre incapacité : « Contre les règles de la prudence la plus commune, disent les états généraux, il s'obstine à soutenir la guerre, malgré sa nation, contre deux puissances colossales, dont une seule suffirait pour nous anéantir dix fois » : on a reconnu cette lutte insensée contre la Russie et la France, qui se termina par la perte de la Poméranie et de la Finlande, et cjui provoqua une telle explosion de mécontentement, que la diète déposa Gustave IV, le 10 mai 1809, et prononça la déchéance de tous ses descendants nés ou à naître. C'est bien lui encore qui se livra aux fantômes de l'illuminisme, et étudia la politique dans l'Apocalypse; c'est lui, enfin, qui voulait renvoyer sa femme, la princesse Frédériquc- Dorothée-'W' ilhelmine de Bade '^.
1. Papr, II, XI, 340 : « J'ai ro chniiitrc fort à ninir », écrivait-il à de Piarf. (Cf. Icllip à l'abbé Bcs.son, 2 mai 1SI8.)
2. Le divorce fut prononce en 1812, pour des raisons que l'autcMir in(li(|uait dans une note siip]iriniéc : ■• Eo qiiod mariti viribus masciilis iinpar sil conju^is natiiru debilior •■. •• Il nie semble,
LE l'UOHLKME l'Ky.ITIQlR HT IIISTORIOIE. 235
Los rlats généraux (ic Sik'mIc suppliaionf donr h- sîiintpère (le les « dôlior du serment de fidélitc'' «pii les attachait h colle Caniillo royale » et de « IransIV-rer à une aidre raiiiille » les droits du trône.
L'auteur de cette re(|uèlc s'ingénie à ne froisser ni Lorgueil national, ni la majesté souveraine; et pourtant nous ne pouvons la prendre au sérieux : quel éclat de rire dans l'Europe de 1809 si la diète de Suède eût sollicité pareille intervention! L'ne bulle de Pie VII remplaçant la botte de Charles XII, cette botte que le fougueux aventurier voulait imposer à son peuple comme symbole de l'autorité!
C'est la révolte, c'est le poignard, c'est l'échafaud, qui ont remplacé la dispense pontifnrale, s'écrie de Maistre; et dans un beau mouvement d'éloquence, il flétrit cette fu-vre constitulionnelle qui s'est emparée de toutes les télés, et (jui limite toutes les souverainetés : c Qu'est-ce donc, conclut-il, que les souverains ont gagné à ces lumières tant vantées et toutes dirigées contre eux? J'aime mieux le pape ».
Ainsi rai)parente modération de .1. de Maistre s'est exaltée juscju'au blasphème contre l'esprit moderne. Toute l'histoire proteste contre cette résurrection d'un passé, qui eut ses grandeurs , mais qui stériliserait l'avenir. Peut-on méconnaître à ce jjoint les conditions du d(''veloppement des nations? Ne les voil-on pas s'orienter vers la distinction complète du domaine civil et du domaine religieux? Le mt-lange des deux puis-
écrivail de M.iislif, (inc dnns mi cndrnil i"iii l'air Irnp iiisiruit : au :{" nliiica. il y a une polilc note JatiiH" : En (|UO(i. de. Je jx'nse qu'il faudrait reffaccr, (|Uoi(|u"cllc soit rnndéc sur dos notions iiii|t(irtaiitos ■>. (A l'ablji- Uesson, 2 mai ISIS.)
236 JOSEI'U DE MAISTKE ET LA PAPAUTE.
sances est une hérésie politique; cette confusion est un outrage à la raison. Elle a existé; l'État ancien ne connut pas d'autre principe que celui-là, et l'islamisme nous offre encore le spectacle d'un peuple moderne arrêté à ce stade de son évolution. Mais dans un pays comme le nôtre, qui avait déjà dépassé l'étape d'une religion d'État, était-il d'un grand penseur de ressusciter le droit public du xn° siècle, de se mettre en travers du courant qui emportait nos mœurs, nos institutions, notre esprit politique vers la laïcité?
La politique extérieure s'était émancii)ée la première : au traité de Westphalie l'ancien droit public des nations fut ébranlé, et les peuples obtinrent que la garantie de leur indépendance ne fût plus soumise à des considérations religieuses; la politique devint séculière, malgré l'opposition du pape qui déclarait le traité « nul, invalide, sans force et sans effet ».
Cette neutralité, les Etats furent amenés à la poursuivre dans leur politique intérieure; mais avant d'y aboutir, ils conclurent avec l'Église une alliance qu'ils essayèrent de faire tourner à leur profit. Nos rois voulurent être les évéques du dehors: et ils émirent la prétention que le domaine de la conscience n'échappât pas à leur prise; avec l'instinct du despotisme, nos rois avaient com[)ris que si le spirituel s'émancipait de l'État, les droits de l'homme étaient fondés, car une Eglise libre est l'un de ces corps intermédiaires qui, suivant la remarque de .Montesquieu, peuvent être les gardiens des libertés pul)li({ues. La magistrature tentait déjà d'élever une liarrière contre l'absolutisme royal ; si l'Église venait à son tour inqjoser à l'Etat certains devoirs, abriter contre lui certaines libertés, c'en était fait de son omnipotence.
Par une dérogation à ses jjrincipes, la Révolution
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('\;ii,'-(''r;i rcirt'iii- de nos mis absolus : elle Icndait à n-laltlir iiiir lît,'lise siilxtiilonin r. cl dans un VAii\ laïque elle voulut coiiscrvfM' une l'icrlisc asservie nu pouvoir civil, et recevant de lui les rèiifk's d(; sa discipline et de sa ld(''rai'cliie.
Le OcMicordaf st'pni'a de nouveau les deu\ domaines; mais il ne crut pas devoir aller justprau bout dans cet alTranchissement de la conscience: et Na|)oléon. (pii n'vait de concentrer en sa main tous le>; pouvoirs, ne décréta pas la lil)erté l'eliifieuse. l)e là soid venues les i^raves diriicullés de llieiu'e présente : au cours i]u siècle, ri!i,dise et ll'^lat ont continué à se prt'icr un mutuel appui, tout en essayant l'un et l'autre dereprcu<li-e la part d'autorité réciproque qu'ils s'étaient concédée. Leurs prétentions et. nous pouvons bien le dire, leurs fautes aussi ont lait éclater aux yeux ce qu'avait de IMVcaire la ri-fonciliation sitifuée par lionaparte et par Pie \ II; et nos hommes dl-Itat trouvent en face d'eux le problème de la séparation, compli((ué par qtuitorze siècles d'histoire, c'est-à dire de li'adilions. d'haliiludes et de souvenii's.
Kn 1817. le monde avait di'-jà lait trop de pas vers la laïcité pour se prètej" aux fantaisies singidières qui prétendaient le rann^ner à huit sièch^s en arrière. De Maislre, qui rappelait si justement \ oltair(> à la considération des dates, et (pii se flattait de considter Vnlinanach, était en op|)osition avec son système, lorsqu'il refusait d'ouvrir l(*s yeux sur les nécessités (!<• son temps.
11 était pourtant capable dun c<'rtain libéM-alisme. .Vinsi il disait : « Toute grande rc^-volidirui agit toujours plus ou moins sur ceux mêmes cpii lui résistent, et ne permet plus le rétablissement total des anciennes idées ». Il admettait ijuc le catholicisme eût subi le
contre-coup de la commotion religieuse du xvi'= siècle; pourquoi n'appliquait-il pas à Tordre civil le môme raisonnement? Il convenait , dans un mémoire sur Bonaparte, écrit en 1810, que la restauration, si elle se produisait, ne pouvait pas revenir à l'ancien état de choses. Par une contradiction flagrante , il offrait à l'Europe moderne la constitution du moyen Age, le pape suzerain universel, arbitre international.
Le monde moderne est en marche vers un autre idéal ; Tordre social ne cherche pas sa garantie dans la religion, de même que celle-ci n'est plus asservie à l'État comme une institution de haute police. La papauté, renonçant à toute suprématie sur le pouvoir civil, a même perdu ce petit domaine qui lui assignait une place parmi les puissances temporelles. Les attributions politiques, que les circonstances lui avaient dévolues, ne sont plus qu'un souvenir, et certains éléments de sa grandeur passée sont irrémédiablement détruits.
Mais la grandeur morale des pontifes n'est pas entamée par cet amoindrissement extérieur. Le pape, réduit à son palais du Vatican, revêtu de la seule autorité spirituelle, n'enchaînant que les âmes sous sa loi divine, a plus de majesté qu'aux âges lointains, où, souverain parmi les souverains, il unissait dans sa main les deux glaives, provoquait ou acceptait la guerre, et faisait servir à des fins profanes ce pouvoir auguste de lier et de délier. La papauté a recouvré son caractère apostolique; sa domination est la plus étendue et la plus réelle; sa parole retentit par delà les frontières, jusqu'aux extrémités de l'univers.