Niiiïicm (le in;ii 1824. ji. 277 cl
2. l.oiiis VciiUbil. l8i:i-lS/|.:i. \)i\v l-:ui;ciic Vcuillot. p. :!i(i
INFLUENCE m •• PAPE '. 297
(jallicane : « Point de pape, dit-il, point d'Église; point d'Église, point de christianisme; point de christianisme, point de religion, au moins pour un peuple qui fut chrétien; et par conséquent point de société, en sorte que la vie même des nations a sa source dans le pouvoir pontifical ». Comme de Maistre, il rappelle le mot de saint François de Sales, qui est devenu la formule de lultramontanisme : « Le pape et l'Église, c'est tout un ». Ou'on ne lui i)arle pas de la supériorité du concile sur le pape, car cette proposition entraînerait comme conséquence que l'Eglise n'est pas une monarchie, mais une république aristocratique.
Émettra-t-on la prétention de ramener l'Église à sa forme primitive? 11 répète en termes énergiques l'idée chère à de Maistre sur le développement de la puissance pontificale : « Nul pouvoir, dit-il, ne se déploie d'abord dans toute son étendue ».
Les libertés gallicanes, dont l'auteur du Pape avait dénoncé les conséquences révolutionnaires et schismati([ues, Lamennais les montre tendant à renverser l'Eglise et l'Etat : « Les libertés qu'on lui prèle, dit-il, elles aboutissent pour la religion à l'athéisme, et pour le prêtre à l'échafaud ' ». Enlin Lamennais, à la suite de J. de Maistre, fait l'apologie de la violence dans la discussion : « On parle beaucoup maintenant, dit-il, de modération, de mesure; il serait bon d'expliquer ces mots : nous les avons vainement cherchés dans lÉvan-
l. Lamciniiiis. (|iii icprudiiit souvent rar^iimcntaliou et l'érudilion (lu /'(;//('. ne cilc pouilanl (ju'unc luis de Maistre, pour rappeler son expression sur les pontifes romains devenus « le jtouvuir (•(insliluanl (le la chriHienlf- ». PulTendorlV. Tournély. Grotius, Melancliton, Leiliiiilz, etc., tous les rUissiiiiirs de la ([ueslion. cités dans le Pa/ic, reparaissent dans la /icliijioir. mais ce dernier oiivraiîe l'ail un plus fifand usaiic du Irailé de [""enelon. hc siiinini l'iinlif. iiiuloriiiilf.
gile; ils ne sont pas du langage de ce temps; on ne connaissait alors que la vérité et la charité ».
Le sort en était jeté : le gallicanisme et rultramontanisme n'étaient plus réservés aux disputes théologiques; le livre de la Religion avait déchaîné autour d'eux les passions contemporaines; l'opinion publique, travaillée cVune maladie indéfinissable, selon l'expression de Frayssinous, cherchait à se reconnaître au milieu de cette agitation.
Avec de Maistre, le gallicanisme était sorti de l'ombre des écoles pour apparaître au grand jour d'un livre lu par les gens du monde: Lamennais lui fit faire un pas de plus, il le traîna, pour ainsi dire, sur la place publique. L'audience du tribunal de police correctionnelle du 21 avril 1826 présenta le curieux spectacle « d'une discussion théologique, d'une controverse sur des points de doctrine et de discipline religieuses •». Ainsi s'exprime Berryer qui prononça la défense de Lamennais, accusé d'avoir porté atteinte à la dignité du roi et d'avoir prêché la désobéissance à la déclaration de 1082, loi de l'État '.
Le jeune clergé aspirait avec ardeur ces effluves d'ul-
I. O'Maliony, dans un Avant-propos au Procrs de M. Vahbé F. de Luiitmnais (1820, p. 10), fait remarquer que le Pape put circuler paisiblement dans toute la France et qu'il ne mit pas en mouvement, comme l'ouvrage de Lamennais, les jup,es correctionnels : « Or, dit-il, pourquoi cette diiïérence entre deux époques pourtant si rapprochées et cette fortune diverse de deux écrivains, d'ailleurs si semblables par la foi, le pénie et le courage? C'est que le premier écrivait pour prévenir un danger à venir et que le second écrit poui- signaler un danger présent; c'est que le premier ]>ouvait bien contrarier, (bins b' lointain, quelques espérances coupables, maisciuel'aulre révéieel déjoue des complots loutl'ornn's;enlln c'est ([ue, pour bien comprendre alors celui-là, il fallait, comme lui. i)révoir et calculer, et (]ue maintenant, pour comprendre c<'liii-ci, il suffit, avec tout le monde, de regarder et de voir ». On ne saurait mieux définir le rôle de précurseur joué par J. de Maistre.
tramontanismc : la réputation de Lamennais, l'éclat de son génie, la noblesse de son caractère, le zèle qu'il déployait pour l'autorité du saint-siège, tout, contribuait à conquérir les imaginations et les consciences à la doctrine ultramontaine. Les laïques eux-mêmes étaient gagnés à cette ardeur de prosélytisme. L'un d'entre eux appelait J. de Maistre : « un homme dont la foi sublime égalait celle des Pères de l'Église, et qui, par la hauteur du génie, ne peut être comparé qu'à Platon et à Leibnitz 1 ». Le drapeau de l'ultramontanisme, largement déployé, abritait dans ses plis les deux noms vénérés de J. de Maistre et de Lamennais : « On n'a point répondu aux ouvrages du comte de Maistre intitulés Du Pape, et De VÉglise gallicane, on n'a point répondu à l'ouvrage de M. de Lamennais intitulé De la religion considérée, etc -.d
Les célèbres ordonnances de Feutrier en 1828 provoquèrent un nouvel éclat de Lamennais; son livre des Progrès de la Révolution (1829) et ses deux Lettres à l'archevêque de Paris (1829), M. de Ouélen, glorifiaient la théocratie qui seule pouvait assurer la liberté aux peuples et la stabilité aux rois. Lamennais dépassait la doctrine de J. de Maistre et en tirait des conséquences imprévues : celui-ci avait défendu la suprématie du pouvoir spirituel sur la souveraineté temporelle; mais il res[)ectait les royautés légitimes et n'autorisait pas les révoltes des peuples; Lamennais prenait son parti du renversement des rois, pourvu que la société pût se renouveler chrétiennement, sons l'égide du souverain pontife.
A mesure que les idées {Xf^ Lanieniinis s'orientent vers la démocratie, il perd de plus en i)lus contact avec les doctrines de J. de Maistre. Aussi, plus lard, jetant un
{.Lettres de deii.r nUranioiilnins, par E. de OeaulTorl. 18211. p. 1'.). 2. M, p. 63, not(>.
regard en ai'rière sur ce précurseur, dont il avait accepté la direction, lui reprochait-il de n'avoir pas deviné la vraie nature de l'ère nouvelle qu"il avait pressentie : « Préoccupé, dit-il, d'une idée horrible de châtiment fatal, il ne voyait que deux choses dans Thistoire, le crime d'un côté, le supplice de Tautre. Avec une âme généreuse et noble, tous ses livres semblent avoir été écrits sur un échafaud. Sa philosophie impitoyable a limpassiljilité du juge qui dit toujours : La mort! Je ne suis pas surpris fjue le bourreau ait été, à ses yeux, si grand. Dieu, au contraire, dit toujours : La vie! car il n'est pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants * ».
Lamennais porta la doctrine de J. de Maistre dans les grands courants de la pensée religieuse et politique sous la Restauration. En même temps, des penseurs isolés, Ballanche, les Saint-Simoniens, et le futur chef du ])Ositivisme, Auguste Comte, mûrissaient, sous Tinfluence de fauteur du Pape, des doctrines dont l'historien du MX'' siècle est curieux d'étudier l'évolution.
J. de Maistre le prit d'abord de très haut avec Ballanche qui dans VEssai sur les Insiitutions politiques (1818) affichait la prétention de réconcilier les ultras et les libéraux : « Votre livre, monsieur, lui écrivait-il, est excellent en détail; en gros, c'est autre chose. L'esprit révolutionnaire, en pénétrant un esprit très bien fait et un cœur excellent, a produit un ouvrage hybride qui ne saurait contenter en général les hommes décidés d'un parti ou de l'autre.... Je ne crois pas, comme je vous
1. Lctln- il l;i (•iimlcssc de Scnlll. cilrr ]i;ir <|iiillor. f.nincnnais (lSi)2). p. 24.-5.
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l'ai (lit franchomenf, que vous soyez tout à fait dans la bonne voie, mais vous y tenez un [)icd, et vous niareherez gauchement jusqu'à ce qu'ils y soient tous les deux.... Le sans-culotte vous attend dans son eanq); moi, je vous attends dans le mien : nous verrons qui aura deviné '. » Le changement prophétisé ne se produisit pas : Ballanche n'alla pas jusqu'à l'admiration de la démagogie, et il ne se convertit pas aux doctrines absolutistes de J. de Maistre. Il ne cessa de faire entendre l'écho mélodieux du passé, sans vouloir jamais convier l'humanité à reprendre ses chaînes antiques. 11 admirait beaucoup les systèmes de J. de Maistre et de Lamennais qui, disait-il, « ont réellement plus avancé la véritable discussion que tous les philosoi)hes ensendîle de ce temps », et qui « ont assigné le terrain vrai du champ clos où doit se livrer le combat 2 ». Mais il se défendit toujours contre la séduction de leur doctrine d'absolutisme politiffue et de leur théologie ultramontaine; il était préservé de la contagion par sa croyance à la perfectibilité, par sa conviction que la mission aiujnsle d'une dynastie consiste à « représenter la société qu'elle est appelée à gouverner », car i le pouvoir n'est infaillible ({u'à la condition d'être l'expression vraie de ce qui est », et enfin par le sentiment très vif qu'il eut des individualités et de leur droit à l'existence.
Cette opposition de doctrine, il la souligna dans l'admirable oraison funèbre de J. de Maistre qu'il écrivait en 1827 : « L'homme des doctrines anciennes, le prophète du passé, vient de mourir. Ses écrits pleins de verve, d'originalité, de véritable éloquence, de haute philosophie, attestent l'énergie dont fut douée cette civi-
1. Sainte-Beuvo, Poiir. lillrr., I. il, p. 27 (cdil. de 1S70).
2. Essai de paVuitjrnvsic sociale, 1827 (olùiercs, cdit. do 1830, t. III, p. 364).
lisation qui se débat dans sa douloureuse agonie, et que l'on voudrait en vain ressusciter. Paix à la cendre de ce grand homme de bien! (iloire immortelle à ce beau génie! Maintenant qu'il voit la vérité face à face, sans doute il reconnaît que ses rêves furent ceux d'une évocation brillante, mais stérile et sans puissance. Il voulut courber notre tête sous le joug d'un destin fini * ».
Avec Mme de Staël, J. de Maistre fut l'écrivain qui exerça le plus d'influence sur les disciples de Saint- Simon. Le maître avait lu avec attention les écrits des théocrates, Saint-Martin, de Maistre, Bonald et Ballanche : ces penseurs aidèrent l'école à prendre conscience de son originalité, à se détacher complètement du xviii'' siècle, h se rallier à l'idée neuve des papes instituteurs de la civilisation et arbitres des souverains. De Maistre on particulier, avait convaincu Saint-Simon que l'infaillibilité du pape était « autant qu'une vérité théologique, une vérilé générale, une loi du monde'- ». Lorsque Eugène Rodrigues publia sa traduction de l'ouvrage de Lessing, ÏÉducalion du genre humain, il citait, dans l'avant-propos, Mme de Staël, Ballanche, Lamennais et surtout J. de Maistre qui avait si fortement annoncé le rajeunissement possible du christianisme ^.
On a i)U dire que les ouvrages de J. de Maistre devinrent le bréviaire des Saint-Simoniens : « C'est dans ses livres qu'ils apprirent l'histoire : seulement tandis que Maistre voulait restaurer le système catholique, ils cherchèrent une organisation nouvelle qui rappellerait celle du moyen âge sans reposer sur la même théologie^ ». La vision du moyen âge hanta l'imagination des Saint-
1. Essai de jxilingcnrsic sociale, 1827 {OEuvrcs, édit. de. 1830, t. III, p. 2;59.