Lettre du 2 février 181(i, l. V, p. 2"y
3. Cf. Qitflques anecdotes recueillies par J. de Maislrc, et publiées en 1879 par le P. Grivel, p. a.
L'organisation de l'Église russe était donc une sorte de déli porté à l'autorité spirituelle de Rome; aussi le clergé de ce pays cherchait-il volontiers des arguments dans les livres des hérésiarques et avait-il une tendresse de cœur pour les calvinistes. Déjà, dans la préface du catéchisme russe, publié en anglais par un protestant, sur les ordres de Pierre I*^"", on affirmait la facilité de « l'accord entre les évèques anglicans et les évèques russes, afin que, réunis, ils soient plus forts pour ruiner les entreprises de sang et de scélératesse du clergé romain ».
Les controversistes russes n'invoquent pas les théologiens catholiques, les pontificaux, comme ils les appellent; au contraire, ils proclament que Calvin est un grand homme; ils citent des protestants. Cave, Usher, Bingham surtout qui, en 1774, avait publié une Défense de la doctrine et de la liturgie de l'Église anglicane. On rapporte que le fameux Platon, évêque métropolitain de Moscou, avait pour la cour de Rome une haine qui allait jusqu'au ridicule : « Vous vous moquerez de moi, disait-il, mais les papes ne me semblent qu'une succession d'antéchrists et les cardinaux des suppôts de l'enfer ' ».
Voilà pourquoi J. de Maistre a pu dire que « la religion grec(iue » n'est autre chose que la « haine de Rome », et que le credo orthodoxe peut se fornuder ainsi : « Tout ennemi du souverain poidife est notre ami - ».
1. Nolo (lu coinle (joluvkiiio, lu Cour rt le Règne de Paul l"', 1905, 1). 141.
2. (Jette organisation de l'Église russe, qui déplaît tant à J. de Maistre, paraissait tn'-s remaniuablo au romte de Hossi, ambassadeur de la cour de Turin à Saint-Pélersbourg, (|ueli|ues années avant J. de Maistre. Il admirait, dans son livre De rindéficnduncc de la loi civile (IS.j'J), •< un gouvernement qui est parvenu sans
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l.i's Icmlaiiccs |ir(»|cst;iiilcs ilii clergé russe fiireiil siiiloiil tii'\ i»il(''es à .1. (le .Maishe ii;ir iiii Iivr(! piihlié à M()S(<tu. en IHO'.'t, à rinipriiuerie du suiul-synode, et inliluU' : Des choses accomplies dans la primitive Église, c'eslù-itire diirnid les trois premiers siècles et le commencement du IV, et spécialement dans les premiers commencements de l'ère chrétienne. L'autour, qui était un liant dignitaire de ll^glise russe, Mélliode, arclievè(|ue de Twer, de cette ville importante, qui était le centre des affaires entre Pélersbourg et Moscou, avait écrit en lalin ce livre, dont l'esprit général nous est indiqué par le titre. J. de -Maislre proposai! de le remplacer pai' : De l'inutilité et de l'inaction du soiiver(tin poidij'e pendant les trois premiers siècles de l'Église.
J. de IMaistrc eut connaissance de l'cjuvrage, en 1812, grâce au comte Paul Alexaiulre Strogonof; aussitôt après l'avoir lu il rédigea, en latin, les Réflexions critiques d'un chrétien dévoué à la Fiussie contre le livre de Méthode. Ces .\nimadversiones n'étaient pas destinées à la publicité ; le chrétien dévoué à la Russie espérait les faire communiquer secrètement à l'archevêque de Twer, et instituer avec lui une discussion amicale : sauf l'éclat du grand jour. .J. de Maistre eut volontiers joué le rôle de Hossuel conférant avec Leibnitz, et travaillant à la réunion des ('glises dissidentes.
Mais les Animadversiones ne parvinrent pas à leur adresse; l'opuscule, pourtant, vaut la peine d'être connu, pan^e qu'il conlienl en germe toute l'argumenlalion du Pape.
Comme dans le Pape, il argunieiilc de la société civile
ijiiiil cl on ^i peu de l('iii|is à priver les iniiiiylrcs du ciillc dominant de toute sipiiilliincc diins rKtat, sans rien olcr à ce nièino culte de l'autorité el de la iorie (ju'il doit avoir pour le ])lus jiraud bien des peuples et du souverain ».
à la société ecclésiastique : « La nature et l'essence du
pouvoir, dit-il, sont les mêmes dans les deux sociétés
Dans la société civile, un révolté n'est autre chose qu'un hérétique politique; et, réciproquement, dans la société chrétienne, un hérétique n'est autre chose qu'un révolté contre l'autorité de l'Église ' ». Le catholicisme étant, par définition, la religion de l'univers entier, il doit avoir la forme monarchique; que serait cette Église sans chef ? L'empire de Russie sans empereur. Une église particulière dans la catholicité n'a pas plus de pouvoir qu'un gouverneur de Tvver ou d'Astrakan dans l'empire ; le concile œcuménique lui-même n'est qu'un Parlement : or, le parlement anglais n'est rien sans le roi. Enfin il faut se pénétrer de ce principe que l'interprétation de la tradition, des Écritures et des Pères de l'Église, ne va pas sans de grandes difficultés : aussi faut-il une autorité qui les interprète, en dégage le vrai sens pour mettre fin aux disputes; sans quoi il faudrait avoir recours au jugement individuel, qui est le fondement de la doctrine réformée. Aucune différence de dogme ne sépare l'Église orthodoxe de Rome : n'est-il pas permis d'espérer leur réconciliation? « Renonçant à la haine et aux disputes, cédons à l'amour\ et d'un cœur joyeux entrons dans cette voie royale qui aboutit à la cité sainte, nous souvenant toujours de cette parole divine : accomplissant la vérité dans l'amour (Ephes., cap. IV, v. 15) ». J. de Maistre s'applaudissait que l'ouvrage de Méthode fût écrit en latin; par là, il ne s'adressait qu'à un très petit nombre de lecteurs, chrétiens instruits, qui pouvaient, sans péril de conscience, se mêler de ces graves (picstions de la sui)rémalie du pape.
I. Traduclion l'raiii.'aisc laite par .). de Maistro : cf. ofùim-a, t. VIII, |). /.U;3-4ol.
JOSEIMI UK MAISTHE EN HUSSIE. 23
I/Ktjlise oi'tliodoxf rtail Vivre do la (id«''lit<'' avec larnu'llo r'Ilo suivait los Iradilioiis de lllirlisc |)iimitive. In lucinliic du sainl-synnde, inrii-opolitc do Moscou, Pliilarôlo, i>ul)liait on IHlil ûrs Enlreliens entre un sceptique et un croyant sur llùjtise tjréco-russe orthodoxe '. Il soutenait ((uo le syiuhole do lEgliso oriontalo ne contenait que la |)uro doctrine du Christ, et le sceptique demandant s'il devait considérer aussi l'Église deRomo comme une vraie Église, le croyant lui répondait:
« Je n'oserai jamais appeler aucune Église fausse lorsquelle croit que Jésus est le Christ. L'Église chrétienne peut ôtro ou vraie et pure, professant la vraie et salutaire doctrine de Dieu, sans mélange d'opinions fausses et nuisibles: ou bien elle peut être vraie mais mélangée, ajoutant à la vraie et salutaire foi chrétienne des opinions humaines, fausses et nuisibles. L'apôtre Paul paraît admettre cette môme distinction, lorsqu'il dit : Nous ne sommes pas comme plusieurs qui corrompent la parole de Dieu, mais nous la prêchons avec une entière sincérité comme de la part de Dieu (II, Corinth., 17). »
J. de Maistro n'avait (jue dédain pour les pauvretés de Philarète, accusant d'ailleurs moins son talent que la faiblesse do la doctrine (|u"il voulait défendre. Mais Pbilarèto était dangoroux, car il avait écrit en langue vulgaire, et par là mémo il insinuait plus facilement dans l'Ame ([v ses compatriotes lo voiiin do l'erreur.
L'I'^giiso orthodoxe faisait bon accueil à toutes les nouveautés que l'esprit protesl:uit et lo libre examen produisaient en Occident. C'est ainsi que la société biblitpio, venue do Londres, avec le programme de « traduire les Saiutos iM-rituros dans toutes les langues de
I. Une tniduction fraïunisc en a di' laite par farciiiprotrc SoudakolT, en I8G2.
24 JOSEl'U DE MAISTRE ET LA l'APAlTE.
l'univers », avait l'ait en Russie de nombreux adeptes, et au premier rang le prince Galitzin et l'empereur luimême. Celui-ci écrivait un jour à la société biblique de Moscou :
<i Je considère l'établissement des sociétés de la Bible en Russie et dans d'autres parties du globe, et les succès qu'elles ont eus non seulement chez les chrétiens, mais chez les mahométans et chez les pa'iens, comme une marque particulière de la miséricorde de Dieu pour le genre humain. C'est d'après cela que j'ai pris le titre de membre de la société de la Bible de Russie, et j'accorderai toute espèce de secours, afin que la lumière bienfaisante de la révélation puisse être répandue parmi les nations soumises à mon empire '. »
Ce fut un engouement prodigieux : les distributions de bibles et d'autres écrits religieux étaient sans cesse provoquées par les demandes de chaque gouvernement de Russie; on assure que c'était quelquefois par dix mille exemplaires qu'un seul gouvernement sollicitait l'envoi de tel ou tel écrit; en une année (1814) cette société biblique dépensait 42 000 livres sterling. Les protestants encourageaient de toutes leurs sympathies cette révolution religieuse ; un de leurs organes saluait en ces termes ces nombreuses sociétésbibliques: « Dejjuis Londres jusqu'au Kamschatka, soit que l'on passe par la Suède et la Finlande, soit que l'on passe par le nord de l'Allemagne, l'on ne rencontre i)as une ville où il ne se trouve une société biblique. Toutes les classes ont pris en Russie le plus vif intérêt à ces institutions bienfaisantes * ».
Les deux archevêques russe et catholique comptaient