‹ Joseph de Maistre et la papautéChapitre 30 sur 152 · Lettre du 31 juillet 1815, Corrrsp., l. V, p · texte numérisé non relu

Lettre du 31 juillet 1815, Corrrsp., l. V, p

JOSEPH liK MAISTHE EN ItLSSIE. 33

son iiiipfrl iiiciil ami, et si,r/«.sa main ê lé (j ai de, elle souleva le poids de tous ces in-folio. Mais on peut concîlure que c'est pour se mettre en état de répondre victorieusement aux objections de sa catéchumène que de Maistre avait Ini-nième parcouru le vaste programme qu'il lui traçait. De cette érudition devait sortir à bref délai son livre Du Pape. Si ce livre, en quelques-unes de ses parties, a revêtu une forme scolastique, si les citations d'Orsi, de Zaccaria, de Marchctti y abondent, n'est-ce pas en souvenir des discussions théologiques que Mme Swetchine avait engagées avec lui avant de se convertir:' Cette conversion, qui est du 8 novembre 1815, acheva la [(réparation du Pape, de ce livre que nous avons vu J. de Maistre porté à écrii-e, et par les évé" nements, et par le développement naturel de son génie.

Sur ces entrefaites, J. de Maistre quilta la Russie. Les Jésuites qu'il avait défendus de sa plume et de son influence ', finirent par s'abandonner à leur ardeur de prosélytisme, et un oukase supprima leurs collèges et leur interdit le séjour des deux capitales (21 décem ijre IHliJ).

J. de Maistre fut enveloppé dans cet orage 2; pendant qu'il insistait auprès de la cour de Turin pour ol)tenir son rap])el, le tsar écrivait à son ambassadeur à Tuiin,

1. C//I'/ IcUrrs sur râluralion iiiihli<itie en Ihissic, iu\n \^H),f)l'ui'res, t. Vlll.

2. Le coiiiU' do Noailles écrivaiL (2S .'^cplcrnliri' ISI(i) «iii duc do Ui('holi(>ii : ■• Le comte de Maistre. ministre de Sardaig-iie, qui s'est uii peu comproinis envers le {;ouvernemoiU russe par son attachement pour les Jésuites, a demandé son rappel et compte

le prince Kolowsky, et le pressait d'amener le gouvernement sarde à rappeler son ministre. Il s'élevait en « plaintes amères contre son zèle de prosélytisme, son langage au sujet des Jésuites, la tendance ordinaire de ses opinions, sa partialité et son acharnement contre les idées libérales du siècle ' ».

Ce mouvement parallèle aboutit : à la fin de l'année 1816, les vœux de J. de Maistre étaient exaucés, et il commençait ses préparatifs [)Our (juitter la Russie à la prochaine belle saison.

Avant de partir, il lut à Saint-Pétersbourg un livre provoqué par les récentes conversions, et intitulé Considérations sur la doctrine et Vesprit de VÉglise orthodoxe (1816). L'auteur, un jeune homme de vingt-sept ans, Alexandre de Stourdza, appartenait à une famille de Moldaves émigrés, que l'impératrice Catherine avait accueillis avec distinction. Il était gentilhomme de la chambre de S. M. I. et attaché au département des affaires étrangères. Bien que l'impression du livre, écrit en français, n'eût pu se faire qu'à Weimar, de Maistre soupçonna que le saint-synode et l'empereur lui-même n'étaient pas étrangers à son apparition, puisque le tsar avait donné 20 000 roubles pour l'impression.

Dans l'avant-propos manuscrit du Pape se trouve une page consacrée à ce livre, et plus tard coupée par l'auteur. Nous la reproduisons ici parce que, comme nous allons le voir, Stourdza, sans être nommé dans le Pape, est un des principaux adversaires de cette

retourner dans sa patrie d'ii'i à quelques mois. » (Jorresp. iliplninatique des ambassadeurs et iniinstres de Russie en France et de France en Bussic avec leurs gouvernements, de 181^1 à 1830, pp. A. Polovtsoff, t. I, 1814-16, p. 035.

1. Lettre du comte de Gabriac, cliargé d'affaires de France à Turin, à M. le comte de Noailles, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, dans Mandoul, op. cit., p. UO.

josKi'ii i)i: MAisinr: i:n hussie. 35

suprématie, à hujiirllc de Maistre voulait, cou(|uérir l'Europe.

Un liomniP que je considère infiniment; (jui appartient à la (Irèce par la naissance, mais dont l'illustre famille est devenue russe par radoj)tion la plus honoiahl»' et la mieux mriitée, vient de publier contre l'Ki^dise catlioli(iue un ouvrai^c écrit avec une amerlume remaniuable. Pour exprimer, par exemple, notre incapacité connue en tous i^enres de sciences, on nous y nomme les simples Occidentaux ', on y parle même ouvertement de Vifinorance de l'Eijlisc. laiiiic (c'est comme <[ui dirait : la ixiUroniwric de l'unnêr russe). La dynastie des souverains pontifes, unitiue dans l'histoire et dans l'univers, s'y trouve désignée par ces mots extraordinaires : cette série (l'Iiommes i/u'on nomme jtapes; nos missionnaires, dont l'incontestable vertu, le zèle immense et le jtarfait désintéressement ont forcé depuis longtemps l'estime universelle, y portent le nom tout nouveau de Sntellites du cicariat '-.

J'entendrais fort peu les intérêts de la vérité si je me fâchais contre la colère de l'erreur (lui est si précieuse pour nous; et quand il dépendrait de moi d'ailleurs, dans cette occasion, de coiitrister l'ennemi de ma croyance, je perdrais les forces devant un nom (jue j'ai la douce haintude de chérir et d'honorer depuis tant d'années.

Je me sers donc de l'ouvrage que je viens de citer, unique-

1. Bi'll(> (iccnsion pour nous, comme on le voit, si nous étions agités par la niùnie humeur, de prendre notre revanche, avec une éjiale vérité, sur les doibles grecs : mais Dieu nous préserve de ces lazzis! (Note de J. de Maistre.)

2. Il paraîtra sans doute incroyable (pic le jeune auteur, dnut la sajtacilé en toutes choses n'est pas éipiivocjuc, ait connu moins qu'un étranger le pays où il écrivait; cependant rien n'est plus certain. L'opinion russe est tout h la fois la plus taciturne et la plus clairvoyante du monde : elle ne dit pas volontiers son secret, mais ses jugements sont rapides et sûrs. Nulle part le sentiment intérieur des convenances n'est plus infaillible ([u"en Russie : ([u'on dédie doue les phrases que je viens de transcrire à la itonue compagnie russe (j'entends celle qui se nu"'le de ces sortes de choses et (pii les comprend), on peut compter sans doute sur uiu' aitprohation extérieure, grave et patriotique, qui aura sa valeur légale el muninative dans le (-(uniriercc, comme un lullet de la banque; dans le fond cependant je me chargerais plutôt d'excuser l'auteur ii Rome iju'à Saint-Pétersbourg. (Note de J. de Maistre.)

ment pour morvtrer que le grand Tournois (sic) est approuvé par les puissances; que la lice est ouverte; que les trompettes ont donné le signal et que les chevaliers de toutes les couleurs sont libres de courir, chacun pour sa souveraine. L'auteur des Considérations sur la doctrine et l'esprit de l'Église orthodoxe est fort éloigné d'avoir éprouvé la moindre désapprobation de la part de sa cour. On ne voit pas même comment il aurait i)U déplaire chez lui en attaquant une croyance étrangère. Aucun prince catholique, de son côté, ne s'est plaint de cet ouvrage et n'a songé seulement à le regarder comme un outrage. Tous savent que toujours il a été permis de défendre sa foi, même en attaquant celle d'autrui, avec la mesure et le ton convenables. Je i>uis le dire de plus avec une parfaite confiance : la magnanimité des j)rinces qui gouvernent l'Europe dans ce moment, nous donne l'infaillible assurance qu'ils ne permettraient pas cette liberté chez eux, s'ils se croyaient i)ermis de la gêner chez les autres. La supposition seule qui présenterait comme possible une telle violation des lois les plus sacrées de la délicatesse et de la générosité, serait à mes yeux un crime de lèse-majesté.

Cependant il ne fallait pas songer à riposter à Saint- Pétersbourg même; voilà pourquoi J. de Maistre supprima cette page et ajourna une réfutation directe '.

Le ton de Stourdza était un peu vif, et quelques-uns de ses reproches n'étaient pas justifiés. Il faut aussi convenir que sa théologie était celle d'un homme du monde, et par endroits même d'un illuminé. Plus d'une fois, son imagination orientale l'entraînait en des variations de mauvais goût sur les dogmes qu'il interprétait comme un pur mystique. Néanmoins son ouvrage eut un grand retentissement. L'auteur était connu : déjà un mémoire de lui sur létal do l'Allemagne, présenté au congrès d'Aix-la-Chapelle avait mis en mouvement toute la diplomatie européenne, parce qu'on chuchotait qu'il avait travaillé sous les ordres de

1. Le morceau qui est devenu le livre IV du Pape est spécialement dirigé contre Stourdzn. Plus tard, J. de Maistre eut iinleation d'écrire un Anli-Stourdza; cf. Corresp., t. VI, 212.

Page 1