Pun\ 11, cil. vu, art. 2 (notes des p. 210 et 2i
Il est un ouvrage de Voltaire que de Maistrc a lu, et qu'il cite exactement dans le Pape : c'est VEssoi sur les mœurs :
« Voltaire, écrit-il à son éditeur G. -M. de Place, n'a jamais été dans ma bibliothèque, et, le croiriez-vous? je n'ai lu son Essai sur l'histoire générale que pour composer mon ouvrage l'an de grâce 1817. Les citations sont très exactes, je suis très scrupuleux sur ce point '. »
Les citations de VEssai sont matériellement exactes, mais l'esprit dans lequel le livre est écrit a été entièrement défiguré. J. de Maistre a eu la singulière idée de chercher dans VEssai des citations favorables à la thèse ultramontaine. 11 n'est pas allé aussi loin dans le paradoxe que le chanoine Davin, qui a publié un tableau comparatif des jugements portés par Bossuet et par Voltaire sur les papes, pour démontrer que Voltaire est moins injuste et moins impie. Néanmoins il a fait servir Voltaire à son dessein; car Voltaire avait du bon sens, comme dit J. de Maistre, et son « bon sens naturel fait regretter que la passion len prive si souvent ». Ainsi Voltaire reconnaît qu'au moyen âge, les états ayant peu de lois, l'Église voulut leur en donner; il convient que Philippe Auguste ne déclara les censures de Bonie insolentes et abusives que lorsqu'elles le frappaient directement, car, devenu l'exécuteur d'une bulle qui lui donnait l'Angleterre, il pensa tout différemment; VEssai nous prouve encore que les divisions entre l'empereur Fré-
1. Lcllrc iiwdilf, 7 septembre 1818. Un autre jour il ajoutait : « Je dois un mot à M. de Place sur Voltaire; j'ai été oblipé de l'emprunter pour le citer. De ma vie il n'est entré chez moi... » (Inédit.)— Dans une lettre à sa fille Constance, datée du 23 octobre 1808, il écrivait : « Voltaire a dit, à ce que lu me dis (car pour moi je n'en sais rien; jamais je ne l'ai tout lu. et il y a trente ans (|ue je n'en ai pas lu une ligne) que les J'emines sont capables..., etc. {Corresp., l. 111, p. ii2.)
déric et le saint-siège n'eurent jamais la religion pour objet; et son auteur fait cet aveu : « îl y avait des moments bien honorables pour la cour de Rome. Si les papes avaient toujours usé ainsi de leur autorité, ils eussent été les législateurs de l'Europe ' », etc.
G. -M. de Place trouvait une grande force dans ces citations inattendues prises à Voltaire : « L'autorité du patriarche de l'incrédulité, écrivait-il à J. de Maistre, fait un effet admirable ». C'est contestable ; à quoi sert-il que J. de Maistre cueille ainsi un passage de quelques lignes et l'isole du reste du chapitre, pour faire décerner à quelque pape un hommage par celui qui fut l'adversaire acharné de la religion? A qui persuadera-t-il que Voltaire a jugé favorablement la Papauté du moyen âge? Jamais réquisitoire plus violent ne fut dressé contre elle.
Voici en quels termes VEssai résume les principaux faits de l'his/^oire ecclésiastique depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIII :
« Les papes ne furent élus, pendant plusieurs siècles, que les armes à la main, et les peuples, les princes même étaient si imbéciles, qu'un antipape reconnu par eu.x était dès ce moment vicaire de Dieu, et un homme infaillible. Cet homme infaillible était-il déposé, on révérait le caractère de la divinité dans son successeur; et ces dieux sur terre, tantôt assassins, tantôt assassinés, empoisonneurs et empoisonnés tour à tour, enrichissant leurs bâtards et donnant des décrets contre la fornication, anathématisant les tournois et faisant la guerre, excommuniant, déposant les rois et vendant la rémission des péchés aux peuples, étaient à la fois le scandale, l'horreur et la divinité de l'Europe catholique -. »