UN COLLABORATEUR DE J. DE MAISTRE
CIIAIMT1U-: I
KETARDS APPORTKS A LA PUBLICATION DU " PAPK "
Loi'sqiio lo Pape pnnil à la (in de 1819, l'Avis des Éditeurs délnitait ainsi : « L'ouvrage que nous pul)lions (levait paraître, vers la lin de 1817. Des obstacles qu'il n'a. pas 6X6 possible de surmonter et qu'il est inutile de rappeler aujourd'hui nous ont forcés d'en retarder l'impression jusqu'à ce moment ». Ces refards, comme nous Talions voir, furent une bonne forlunc pour l'oiivrair(\
J. de Maisfre n'avait pas l'intention de se faire imprimer en Russie, où les livres orthodoxes eux-nu'Mues devaient passer sous les fou relies candi nés du saint-synode, et où les pauvres auteurs étaient traités avec beaucoup de désinvolture s'ils déplaisaient. Il ne voulait pas être iiàillonné. De plus, il attendait, pour prendre une décision, d'être lui-même fixé sur le sort (|ui iaffendaif.
Au mois de mai 1817. quand il traversa Paris pour rejoindre Turin, il retrouva quelques amis de Russie, comme le duc de Richelieu, et surtout Mme Swetchine qui le produisit dans le monde du faubourg Saint-Germain. Mme Swetchine fréquentait beaucoup le salon de Mme de Duras. Là, parmi les hommes distingués que recevait la duchesse, — Abel Rémusat, Cuvier, Mathieu de Montmorency, Mole, Villemain, de Rarante, — J. de Maistre fut à son gré « gauche, embarrassé, ridicule, ne sachant à qui parler, et ne comprenant personne * ». Quoi d'étonnant que ce déraciné ne trouvât pas du premier coup le tour et le ton parisiens-? Du moins, il put recommander le manuscrit du Pape à la duchesse de Duras, et il la pria de le soumettre à l'examen et aux corrections de Chateaubriand. La duchesse oublia de Maisirc et son ouvrage; Chateaubriand, retenu loin de Paris par une longue maladie de sa femme, ne fut informé d& la confiance que lui témoignait J. de Maistre que plusieurs mois après le dépôl du manuscrit. Il lui écrivit pour s'excuser; après lui avoir expliqué l'oubli, il ajoutait :
4 Vous avez dû, monsieur le comte, être bien étonné de mon silence, après la marque de confiance et d'estime
1. Lettre ùMine Sweteliiiie, 20 octobre 1SI7 {] ic de Mme Swetchine, par Falloux).
2. L'anné<^ (ravant, un Russe célèbre, le coinle de Rostopchine, racontant à sa i'eminc la soirée qu'il vient de passer auprès de Mme de Duras, dit pourquoi il ne se plaît pas beaucoup dans ce monde : •• On s'y fatigue à périr, ou en entendant des galimatias, ou en craignant de dire quehiue bôtise, que le FraïK-ais laisse tomber en votre présence, mais qu'il ramasse dès que vous êtes parti pour la l'aire circuler ». (CL A. de Ségur, Vie du comte liostop. chine, p. 315.) — Rostopchine jugeait le faubourg Saint-(iermain rempli d'écneils : «Je voudrais, écril-il encore à sa femme, savoir ce (|u"on y dirait de loi, avec ton naturel et ton érudition elfrayante pour les professeurs, sur les Pères de l'Kglise ». (Id., p. 310.)
HF.TAItDS Al'I'OUTKS A LA ITllLICATIDN IH ' PAPE . 99
• nui VOUS avo/. OU l'cxtrèmo Ixtnh'" de nie donner; je vois (lue je n'ai point eneore épuisé ma mauvaise l'orlune.
« .le vais, monsieur le ((tuile, lire le manusrrit; mais vous croyez ]»ien (jue je n'aurai pas rimpertinence d"}' trouver rien à cliauiifer; «e n'est, point ;'i l'écolier do
toucher an laMeau du maiti-e le serai à l'aris vers la
fin d'octobre, pour l'ouvcrtun^ de la session, et je traiterai do vos intérêts avec M. Le Normand, si, d'après votre n'pouse, vous êtes toujours dans rinlenlion de publier votre ouvrage. La triste politi(iue et les persécutions do tout genre c|ue j'éprouve occupent une grande [)artie do mon temps; luais il m'en restera toujours pour vous lire et vous admirer '. »
A cette lettre, qu'il re(nit le 27 septembre, à Turin, J. de Maistre répondit aussitôt. La complaisance do Chateaubriand le remplissait de reconnaissance; il regrettait pourtant que le brillant apologiste françiais se dérobât aux correcUons qu'il en espérait ; l'impression du manuscrit lui causait quelciue inquiétude :
« Mais voici, disait-il, un imbroglio du premier ordre; dos personnes qui s'intéressent fort à la i)ublication de mon ouvrage m'assurent qu'elle ne sera point permise on Franco, à cause du l'y» livre, où je prouve jusqu'à la démonstration (du moins je m'en flatte) que le système gallican, exagéré dans le siècle dernier, nous avait conduits à un véritable schisme de fait, infiniment nuisible à la religion. Ouoi(]ue j'élève d'ailleurs ri']gliso gallicane aux nues, cependant on se tient sur que la censure me chicanera sur les vérités que je dis à ce sujet à cotte vénérable Église. Alors, quel chagrin pour
1. Cette lettre, dont un fragment se trouve dans le Cntdinguc de lu collection Bovct (séries V à VIII. p. 2S.S), a été eonuuuniiiuée en entier par M. l'abbé Pailliés à Jl. Biré, ([ui l'a publiée dans son édition des Mémoires d'Oiitre-Toinhe, t. Vil, app. III, p. 488.
iOO " JOSEl'Il DE MAISTRE ET LA PAPAUTE.
moi si je venais à embarrasser monsieur Le Normand, à créer un procès crindemnité, etc.
«i Dans le doute, voici le parti que j'ai pris : je remets cette lettre à M. le marquis de Clermont -Mont-Saint- Jean, qui veut bien se charger de vous la rendre en mains propres, et en qui j'ai toute confiance. Si vous prévoyez la moindre difficulté du côté de la censure, ayez la bonté de rendre le manuscrit au marquis de Clermont. Il voudra bien se charger de me l'adresser; et tout est fini à Paris: je suis sûr d'un imprimeur dans nos parages ^ »
Il est vraisemblable que Chateaubriand ne fit rien pour calmer les craintes de J. de Maistre : et, de plus, il était absorbé par la triste politique. Un autre ami de J. de Maistre, Bonald, se plaignait, lui aussi, d'avoir à « écouter pendant quatre ou cinq heures tous les jours, des déraisonnements passionnés » (lettre du 2 décembre 1817). J. de Maistre ne pouvait pas espérer d'eux un dévouement, qu'il eut été difficile d'obtenir d'un ami inoccupé, et qu'il eût été importun de demander à des hommes sans cesse sur la brèche.
Le manuscrit revint donc à Turin : .1. de Maistre, en raison de ses fonctions officielles, ne pouvait le publier dans cette ville. 11 profita de ce retard imprévu pour soumettre son ouvrage au jugement de quehpjes amis qu'il avait à Chambéry, de l'abbé de Thiollaz et de labié Rey.
1. lyottrc d'iic.lohrf 1SI7, à Cli.ilf'jiuliii.iiKl, cl iKin au vicointode Itoiiald, coninie le porte raiisseincut la Corrrsiioiiduiict'. dans Téditiuii des Œuv. coinpl.
HKTAIIDS AI'I'ORTKS A LA l'L IJLICATiON liL • l'AI'i: ' . 101
L'abbé de Tliiollaz élail vicaire général de Mgr l'aget, évéquc de (jciièvc, ({uand éclata la Hévolutioii; il avait, en ITDO, eollabon'' avec J. de Maistre à la rétractation do révèque constitutionnel du Monl-Hlanc, Panisset '. Lactc de rétractation fut d'abord écrit par M. de ThioUaz; mais J. de Maistre l'ayant lu réi>liqua . « Jetez cela au l'eu, ce n'est pas assez lort. Je vais vous montrer comment il faut parler - ».
L'abbé Hey, promu au diaconat U) 22 sei)tembre I7;i2, était, à la chute de l'Empire, vicaire de la cathédrale de Chambéry. J. de Maistre l'appelle dans une lettre inédite « notre ami particulier et fanaticiue de premier ordre ». Très versé dans la connaissance des Ecritures et des Pères, il devint, en quelque sorte, à la Restauration, l'orateur attitré des retraites ecclésiastiques. Non content d'évangéliser le clergé de Savoie, il se fit entendre à Grenoble (1816, 17, 10 et 21), à Lyon, au Puy, etc. ^; on venait des diocèses voisins, pour écouter cette parole nourrie des Saintes Écritures, et animée du feu ardent de la charité. Avant de devenir évé(|ue
1. Panissol avait connu de Maislrc en 177.J, au collège roval lio Cliamljéry, où il exerçait les fonctions de professeur de rliét(irii|ue et de préfet des études. Lors de l'annexion de la Savoii", il fut transféré de sa cure de Sainl-Pierrc-d'Albigny à l'évèciié du déiiarleinent du Monl-Hlanc (5 mars 17!)3). Sur sa rétractation, voir Fleury, llislaire de rjùjlisc de Genève, t. III: Mugnier, .\oles et daciiments inédits sur les êvciities de Cieneve- Annecy ( I.j3.">-1<S7'.)), 2° édit., ISSS; da/ier. Eludes sur riiistoire reliijieuse de la liévoluliun.
2. Cf. Martin et Fleury, Histoire de M. Vuarin, t. II, p. 415. — La [lièce fut, avec de grands éloges, insérée dans les Aiuiules ecrlêsiastiiiues.
'^. Cf. \'ie de Pierre-Joseph /?cv, (■('('(/(/(• d'Aiiuery. par l'alilpc iialTin, IS.")S,et ( ne corresiiondunce épisi^oiiule sous le /'rentier einidre et sous In lleslauratiun, publiée; par le chanoine Cliarpenlier (Carcassonne, 1'.UI:î, j). 02 et 0.')). Après la station de ISI7 à Lyon, un vicaire de Saint-Nizier disait : « Dans l'espace de (piarante ans. Je nai pas compté autant de retours à Dieu ([ue pendant les ([uaranle jours de la prédication de l'abbé Iley ••.
d'Annecy, il mérita le beau surnom de Missionnaire des prêtres.
L'abbé de Thiollaz et Fabbé Rey soumirent quelques corrections à Fauteur du Pape; ils redressèrent quelques erreurs théologicjues; mais ils ne pouvaient aider efficacement J. de Maistre dans limpression de son livre.
Celui-ci se tourna vers un autre de ses amis, l'abbé Vuarin, ancien condisciple de Tabbé Rey et devenu curé de Genève. L'abbé Vuarin, qui avait connu J. de Maistre à Lausanne et avait vivement admiré les Considéralions. était, avec l'auteur du Pape, un de ces brigands qui avaient conjuré ensemble, pour défendre la religion, attaquer le protestantisme et les sectes dissidentes '.
^lais Vuarin craignait l'effet produit par les exagérations de l'ouvrage; J. de Maistre proposa quelques corrections qui, sans doute, furent jugées insuffisantes, car le 14 février il écrivait au curé de Genève : « Je suis tombé des nues en lisant votre lettre du 10. Je croyais l'impression commencée depuis longtemps : à quoi sert donc que j'aie envoyé un plénipotentiaire avec carte blanche? Enfin. M. l'abbé, prenons le parti suggéré par votre correspondant. Tout ira comme il plaira à Dieu.... Incessamment j'aurai l'honneur de vous faire passer quelques instructions relatives à notre entreprise de Lyon - ».
1. Sur Tabbô Vuarin, consulter Martin et Fleury : llisloirc de M. ]'iiariii cl du rélablissrmciil du calliolicisme à Genève, 1802, 2 vol. in-8, et la notice dont M. Victor Giraud a fait précéder la publication de la correspondance de Lamennais avec l'abbé Vuarin {Hevue des Deux Mondes, 1.5 octobre IDO.i).
2. Frag:ments d'une lettre inédite, trouvée dans les papiers de G.-M. de Place, et décbirée par le milieu.
liirrAiiits Ai'pniîTKs a la ri hi.icatio.n nr •■ I'Aim-; . io:<
L'entreprise de Lyon: en effet, le mannscrit du Pape quitta Genève , pour venir entre les mains (!(» Tabbé iJesson, ancien vicaire général du diocèse de Genève, et qui avait autrefois aidé .1. de INIaislre à « raccommoder les phrases du bon Panisset ». Pressenti par l'abbé Vuarin. il avait accepté de surveiller l'impression du Pape.
Précisément, il y avait alors à Lyon un liliraire, nommé Rusand. très connu dans le monde catholique, pour les services qu'il avait rendus aux émigrés, à rÉglise de Lyon et aux royalistes; Louis XVIII lui avait donné le titre d'imprimeur du roi, et Lamennais disait de lui : « Rusand est riche, actif, plein d'honnêteté et d'habileté, dans son genre de commerce, et de plus je n'ai vu dans aucun la'ique une religion plus vive et plus profonde' ». C'est Rusand qui avait imprimé, en 181G, la traduction faite par J. de Maistre du traité de Plutarque, intitulé Sur les délais de la justice divine dans la punition des coupables. Rusand, en cette cireonstance, avait mécontenté l'auleur, dont il a,vait mis le nom à la tète du livre malgré sa défense expresse; mais J. de Maistre commençait à s'habituer à ce procédé français de réclame, et il était tout disposé à se réconcilier avec un inqirimeur dont il disait : « Je connais au reste son intelligence, sa probité et ses moyens étendus- ».
L'abbé Besson, avant d'envoyer le manuscrit à Rusand, l'ouvrit, et tout de suite des scrupules lui vinrent : la hardiesse de l'auteur l'effraya, et si dévoué
1. I.clhfdu :il 0(l(«l)n' ISlt «laiis Œiavci- (/ic'.///.'s. I. 1. I>- IS'.I.