‹ Joseph de Maistre et la papautéChapitre 66 sur 152 · Essais, liv. 1. cli · texte numérisé non relu

Essais, liv. 1. cli

l'HELVES I:T lŒSLLTATS DE LA COLLAlHlHATKi.N. 121

(lue rintelligencc (lu ponseur exerçait sur les faits et les hommes, poui- les plier ;'i l'.ihsolii de ses systèmes, anrnil choniK'- les Irclnirs de liniiiic loi.

La collaboration de G. -M. de Place atténua considérablement ces défauts : chaque fois qu'elle fut acceptée par l'auteur, ce fut pour le plus grand profit du livre. Nous nous proposons do le montrer.

En premier lieu, de Place a signalé à l'auteur un certain nombre d'erreurs matérielles. Comme il a vérifié tous les textes cités dans le Pape cl dans l'Église (lallicane, il a rétabli exactement les renvois faux du manuscrit.

Ainsi un passage indiqué comme extrait du traité de Tertullion, intitulé De CaslUale, a été rendu au traité de Piidicilia (Pape, I, vi); l'épitre IV de Saint-Cyprien faussement invoquée (id.) est devenue l'épître LV; les emprunts faits à Fleury, à Baussot, à Fcrrand. à d'autres écrivains, ont été bien souvent corrigés, et par ces rectifications matérielles le livre de J. de Maistre échappe aux très nombreuses critiques, qu'une ériulition informée lui aurait très justement adressées.

Il parlait d'abord de lliO évè(pies présents au concilia de Constantinoplc en .381 ; sur les indications de l'éditeur, ce chiffre a été porté à 180; au lieu de 80 évèques ayant participé au concile de Rome en 1512, de Place a fait écrire 05 (80 évèques et 13 cardinaux); Zaccaria, qui, comme nous l'avons vu, avait aux yeux de J. de Maistre la supériorité de travailler sur les originaux, lui avait appris que la lettre dont nous avons parlé, et qui fut envoyée au Pape Innocent XII en 1693, « fut souscrite {)ar plus de 80 évè(|ues ». 11 n'en est rien, fait ()l)server de Place,

car si l'assemblée de 1682 tout entière avait souscrit cette lettre, le nombre des signataires n'aurait été que de 08, savoir 34 prélats et 34 ecclésiastiques de second ordre. Mais tous les écrivains, de toutes les opinions, se sont accordés à dire que le Pape ne demanda de rétractation ou d'acte de soumission qu'à ceux qui furent nommés ou transférés d'un siège à l'autre. Bossuet, d'Aguesseau, Fleury, d'Avrigny, Ledieu, d'autres autorités encore viennent convaincre d'erreur Zaccaria et son imprudent copiste. La non-souscription des évoques titulaires était un fait si avéré, que les gallicans s'en servaient pour refuser à cette fameuse lettre le caractère d'une rétractation, et leurs adversaires n'ont jamais relevé cet argument.

Des inexactitudes plus importantes ont disparu grâce à l'intervention de l'éditeur. En voici quelcjues-unes :

Voulant prouver la suprématie pontificale, l'auteur du Pape disait :

« Le pape lui-même avait convoqué précédemment le second concile d'Éphèse, et cependant il l'annule en refusant son approbation. »

« Zaccaria est cité en note, observe de Place. J'ai eu autrefois cet écrivain, je ne l'ai plus et ne puis vérifier. Mais il me paraît certain que le concile dont il s'agit ici, et qu'on a nommé, depuis, le brigandage d'Éphèse, fut convoqué par l'empereur; que le pape fit d'abord ce qu'il put pour l'empêcher et en tenir un ailleurs; que ce fut par l'impossibilité d'y réussir qu'il finit i)ar envoyer des légats à Éplièse. Il est encore à remarquer que ce fut à Rome, en concile, que le pape condamna ou fit condamner ce qui s'était fait eu Orient, et qu'en écrivant à l'empereur il lui demanda la célébration d'un concile universel en Italie pour faire cesser les doutes, dit Fleury, dont le temps ne me permet pas de constater

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la V('Tn<'ili''. Malgré ces imaiircs dans rcx|i*)sitioii dos faits, raiiloi-iti- (In sonvcrain pontife n'éclalo pas moins: mais il importe di" ponssr-r rexactitude jns(|nà la minniic. d.ins un li\ii- «pic je pn-vois devoir être atfaqm'' avec Inreiir. »

Dans le même ui-dre d'idées, .Mt-lancliion (•tail ciliparmi les protestants qui ont reconnu la suprématie du pape. Le manusei-it lui faisait dire :

« La monarchie du pape servirait beaucoup à conserver entre plusieurs nations le consentement dans la doctrine; il faudrail rlahlir celle monarchie, si elle n'existait pas. »

De Place vérilia le texte emprunli'- à Vllisloire des l'oriatioiis, et il le transcrivit sous sa véritable forme, que J. de Maistre a reproduite, et qui soutenait non la suprémali(% mais la n(''cessité de l'épiscopat en pfénéral; la voici :

« Tant le pape (pie les évé(pies peuvent conserver cette autorité. Car il faut à l'Église des conducteurs pour maintenir l'ordre..., de sorte que s'il n'y avait point de tels évèques, il en faudrait faire. La monarchie du pape servirait aussi beaucoup à conserver entre plusieurs notions le consentement dans la doctrine. »

Fleury est mal connu, nous l'avons dit; aussi est-il reproduit très inexactement. De Place a porté un effort spécial sur ce point, ne craignant pas de signaler les plus petites inexactitudes : « Je me suis arrêté à cette minutie, tlit-il dans une de ses observations, parce que nos gallicans accusent en général les étrangers de ne connaître notre Fleury que par des extraits de main ennemie, et qu'ils crient à l'altération, dès (piils trouvent l'omission ou l'addition d'une syllabe ».

Nous allons voir un spécimen de ces altérations. Le manuscrit (II, ch. .\) s'exprimait ainsi :

124 JOSEPH DE MAISTRE ET LA l'APAUTK.

ï En 124o. au concile général de Lyon, Frédéric II est excommunié et déposé. On ly nomme Frédéric cidevant empereur » (Note : « Fridericum quondam imperalorem. Fleury, qui rapporte tous les détails de ce fait remarquable, supprime le quondam : Hisl. ecclésiast., liv. LXXXIII, n" 10. Quelle finesse ! »)

De Place, dont nous résumons l'observation, prévient l'auteur cjue le récit de la condamnation de Frédéric se trouve au livre LXXXII, n° 29, et qu'à l'endroit indiqué il est question d'un canon du concile de Valence contre Frédéric déjà déposé. Ce cjui est plus grave, c'est que la sentence de déposition de Frédéric II prononcée par Innocent IV au concile de Lyon ne renferme point les mots quondam imperatorem ; elle ne saurait les renfermer, puiscjue jusqu'à ce moment Frédéric était reconnu comme empereur. Les mots quondam imperalorem ne se trouvent que dans le 22^ canon du concile de Valence tenu en 1248, et le quondam est là pour rappeler la sentence prononcée au concile de Lyon. Fleury omet bien, il est vrai, à l'article du concile de Valence, le mot quondam, mais il omet aussi imperatorem. Où est la finesse ' ?

Bossuet n'est pas moins légèrement traité. Dans un endroit du Pape (I, ch. xi), le passage cité par l'auteur en formait deux dans le texte, et séparés par un intervalle d'une douzaine de lignes ; l'expression : certa fide credimus était traduite à tort par : nous devons tenir comme un article de foi; enfin une particule de conclusion, ergo, était sui)priniée. J. de Maistre, averti par de Place, lui répondait :

i. Ailleurs, après une ohsorvalion de réditeur, J. de Maistre répondait : ■■ Jo ne sais plus à qui Ton peut se lier, si ces premières lignes ne sont pas de Fleury. En tous cas, coinnip il ne s'agit que do finir sans anieroches, écrivons.... »

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« Ccria fuie crcdinuis : nous ci'oyoïis rerincmcnl, à la 1)011110 hciiro. Mais le rcst(^ nrciiiliai-rasse h('ancoii|), car jo n'ai plus sous la main Ir tcxle latin de nossiict, et il l'aiii inc (Irranu^cr |toiir liuoir: co que je n'aime l>as lro|) l'aire. Je ne sais plus où se li'ouvait cet ergo. Si je ne puis faire mieux d'ici à (|uel(pies jours, j(; prie M. de Place de placer au moins des points (pii annoncent cette lacune de douze lignes: car je crains mortellement l'apparence même des citations travaillées. »

D'après J. de Maistre, IJossuet aurait prévu, dès 1681, les funestes étourderies de l'année suivante, car il écrivait : « Vous savez ce que c'est que les assemblées, et ((uel esprit y domine » (I, \u). Le texte de Bossuet, lui fait observer de Place, porte : et quel esprit y domine ordinairement, t Je pense, continue l'éditeur, (|u'il faut rétablir ce mot ordinairement, car on accuserait l'auteur d'avoir supprimé ce mot. aliii d'avoir [ilus raison de dire ([uc Bossuet préi'oyaj/ des étourderies, tandis C|u'après les paroles f[u'on emprunte de ce prélat se trouvent celles-ci : Je vois certaines dispositions qui me font un peu espérer de celle-ci.... »

Ouehpiefois, pour obtenir un léi^er (•Iiani,M'ment. de IMace met sous li>s yiMix de l'auteur unt; véritable dissertation, et l'on ne sail ce cpi'il faiil le plus admii'er, de la science de l'éditeur ou de sa perspicacité à démêler des inexactitudes qu'un lecteur moins avis»' n'aurait même pas soiip(;oiini'M's. Ainsi .1. (!<• Maislrr avait écrit (1. \\) : « Kniin toute lani^nie clianijreantc» ne peut être celle d'une relii^'ion immuable »; h; texte iiiipriiiK' porte : a Kniin toute laiii,Mi(' cliani^n-aiite convinil pcn à iiiii' rcjiirjon immual)le ».

Pour déleiniinei- cette pelilr niotlilicalioii. <le Place avait critiqué ainsi la ie«;oii i\y[ manusriil : .. .le suis assez porte'" à croire cette i»ropositioii dans loule sa

rigueur. Néanmoins le contraire a été dit dans les réponses aux objections des protestants sur l'usage de la langue latine. On a établi contre eux ces deux propositions : 1" qu'une langue morte convient infiniment mieux ù une religion immuable (Voy. le traité sur l'usage de célébrer lollice divin dans une langue non vulgaire); 2" que l'Église n'a jamais décidé qu'il faut absolument célébrer l'office divin dans une langue inconnue au peuple, et qu'elle a souvent permis le contraire pour des motifs graves, tels que la conversion des peuples. Ou a prouvé ce point par l'exemple des liturgies éthiopienne, arménienne, slave, etc., et depuis, dans le xw" siècle, par les concessions faites aux chrétiens de Tartarie, à ceux de Malabar, etc. Le concile de Trente (session XVIII) se borne à dire : non expedire visum est patribus ut vulgari passim lingua {missa) celebraretur ».

J. de Maistre écrivait à son frère, le chevalier de Saint-Réal (22 octobre 1816) :

« Tu me trouveras beaucoup moins disputeur, mon très cher et bon frère, sur mes ouvrages. Le doyen (son frère l'évèque d'Aoste) m'avait déjà dit un mot sur certaines tournures épigrammatiques qui tiennent de la recherche. Je suis fâché de n'avoir point d'avertisseur à côté de moi, car je suis d'une extrême docilité pour les corrections. Si tu m'indiquais quelques-uns de ces concetli, je les condamnerais bien vite, car je ne les aime pas; et si tu les as vus dans mes écrits, c'est que je ne les ai pas vus moi-même. »

Pour le Pape, de Place fut cel avertisseur : grâce à lui, des plaisanteries déplacées, des bizarreries, des pointes de mauvais goût ont disparu. Ainsi J. de Maistre voulant établir, dans son Discours préliminaire, que la science s'oppose (>n général à Ui propagation des familles et des noms, écrivait : « Lorsque dans une de

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nos comédies du premier ordre, le poète, par la bouche d'une Lisette, adresse aux gens d'esprit un compliment très connu {Philosophe marié), nous rions au théâtre : la thèse cependant pourrait être transportée devant les tril)unaux les plus graves et les plus éclairés ». Celte allusion à la comédie de Destouches a été effacée, et les lecteurs d'un goût délicat ne la regrettent pas.

Il raille (jucUiue part les convulsions révolutionnaires de la France qui ont abouti à « mettre enfin sur le trône un gendarme corse à la place d'un roi fran- (jais » (II, 2); « un b itali«iuc à la i>lace d'un B majuscule », disait le manus('ril.

Ailleurs, parlant des historiens modernes (pii accusent rù»/j(7oj<((;/e Grégoire MI et plaignent le malheureux Henri 1\', à Canossa, il ajoulait : « Pauvre Henri 1\', comme il eut froid dans le v(!stibule de Canossa : ils iraient volontiers lui ])orler des pelisses ».

Sur Lavardin, créature docile de Louis Xl\', le manuscrit s'exprimait ainsi : « 11 aurait bu à tai)le dans un calice, si Tordre lui en était venu de Vei'sailles ».

Bossuet écrivait à un cardinal : « J"imi)lore le secours de Mme de Maintenon, à qui je n'ose écrire. Votre Lminence fera ce (|u'il faut. Dieu nous la conserve' »; et l'irrespectueux ultramontain, annotant le mot conserve, s'écriait : « Qui? L'Éminence'? ou Véminenle'! »

Ces gentillesses, d'autres encore, n'ont pas ét<'' tolérées par de Place; le Pape et VEylise (jallicane y ont gagné.

Le lempéraiiieiit sysiémalicpie de .1. de Maislie mpouvait ([uc^ l'égarer dans une discussion où il n'aurait jamais dû i)erdre son sang IVoid. Au lieu de surv(>iller

sa plume et de calmer sa fièvre d'avoir raison, il s'abandonne à toutes les funestes conséquences de l'exagération et de limpertinence.

Il a même fait plus d'une fois la théorie de ce qu'on pourrait appeler la discussion par injui'es. Ainsi quand il est prié par son observateur d'adoucir le morceau sarcastique dans lequel il donne la recette pour faire un livre de Port-Royal, il répond : « Laissons ce morceau tel qu'il est. Ce n'est pas le tout de renverser l'idole, il faut un peu la traîner* ».

Sa passion polémique ne connaît plus de bornes quand elle s'en prend à l'Église gallicane et au plus illustre de ses représentants, Bossuet : « Je n'ignorepas, écrit-il, l'espèce de monarchie qu'on accorde en France à Bossuet, mais c'est une raison de l'attaquer plus fortement - ».

Cependant, quand il vit que l'éditeur Lenormand refusait d'imprimer le manuscrit du Pape, il fit un retour sur lui-même, et tout en manifestant son intention expresse de garder la haute main sur les changements ou les retranchements qui pourraient lui être proposés, il accepta facilement l'idée d'une revision du manuscrit. Il ne veut pas, dit-il, causer le moindre embarras à l'imprimeur Rusand, ni blesser en quoi que ce soit l'épiscopat français; aussi prend-il les devants lui-môme, et indique-t-il certaines atténuations; il écrit :

« Je promets sur ma parole d'honneur dans le Discours préliminaire de ne haïr personne, et cependant je manque à cette parole à la fin d'un morceau assez chaud qui tei'uiine l'article du Jansénisme (livre Y, section I, chap. XII, dernier alinéa); on lit : Tout Fran(;ais qui ne hait pas le jansénisme est un sot ou un janséniste.

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