CHAPITRE PREMIER
C'est à Chambéry que naquit Joseph de Maislre en 17o4 ; son père était président du Sénat de Savoie, il lut lui-même magistrat, puis sénjiteur. Lorsquéclata la Révolution françafse. il était déjà marié et père de deux enfants, l'envahissement de la Savoie par les Français le détermina à quitter son pays ; il alla en Suisse, séjourna à Lausanne, vint ensuite à Turin, et, en 1802, partit pour Saint-Pétersbourg comme envoyé extraordinaire et ministre [)lénij)otentiair(> du roi de Sardaigne. C'est là qu'il composa ses principaux ouvrages saul le ; Considérations sur la France écrites pendant son séjour à Lausanne. L'allaire de la conversion au catholirisnie de quelijues dames russes parmi lesquelles était M"" S%vetchine, conversion qu'il tut soui)çonné d'avoir aidée, rendit sa situation à Saint-PétcrsJjourg un peu délicate. 11 désira retourner à Turin et y revint en 1817. Le roi l'y nomma premier président de ses cours suprêmes, et il y mourut en 1821.
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(ÎC'Mc vie accideiit/'o, troublce par dos dangers di^ ei's, des revers de fortune, surlout par une longue séparation d'avec les siens pendanl son séjour en Russie, cette vie lut bien remplie. Il aima sa famille, il servit sa patrie, il détendit enfin ses croyances, sa vérité et son Dieu avec un talent infatigable et une ardeur qui ne s'éteignit qu'à sa mort.
Cette ardeur, cette vivacité qu'il appoi'tait à toutes clioses sont un des traits qui Irappent tout d'abord quand on le lit. Un antre, le second caractère capital de son intelligence, c'est le besoin de pousser l'idée aussi loin que possible, d'cni décrire avec une impitoyable logique toutes les conséquences dans un sens donné. Il me semble que toutes ses autres qualih's intellccluelles dérivent de ces deux traits, s'y raflacb(;nt ou s'y ramènent.
Et l'intelligence tenait une grande place dans sa vie, il travaillait quinze lieures par jour à Saint- Pétersbourg, mais il est de ces esprits lieureux qui travaillent encore, raisonnent et poursuivent leurs idées en se reposant. La \\o du sentiment, très lorle en lui, ne parait ])as avoir jamais troublé l'exercice de la pensée ; une personne qui l'a connu de l)rès, M'"" Swetcbine, disait cpie « l'idée en lui réglait tout, et soumeltait son cœur plus bonnéte et plus droit que naturellement pieux. » (I). C'est la conNiction à laquelle on arrive assez vite en lisant Maisti-e,
(1) Maihune Stoelc/iine, .s« cœ et ses- (rur/'e^s par le roinlc de l'ulloux, I. 4ii.
et à laquelle il ne convient d'apporter que ces restrictions de détail, inséparables des jugemenls généraux portés sur la nature d'un homme.
Continuellement chez lui, l'idée jaillit, le sejitiment s'exalte, ce sentiment de l'esprit excité par la multitude des conceptions entrevues. Une idée qui lui survient en amène aussitôt une autre, puis une autre, une autre encore, et sa verve se déploie ]il)reraent jusqu'à ce qu'il ait tiré de son idi'c tout ce qu'elle pouvait lui fournir. 11 ne s'arrête pas et on ne l'arrête pas. « Mon défaut, dit-il lui-même, — et chose rare, on peut l'en croire sur ce qu'il dit de lui — mon défaut est une surabondance d'idées dont je ne suis pas maître pendant que le torrent coule, mais que je réprime aisément loi-sque je puis re^ enir sur mon ouvrage. » (I). On sent en elVot ses idées s'appeler l'une l'autre, so ]>i"esser pour ainsi dire vers l'issue ouverte par la main qui lient la plume. Il en ofïre quehpiefois des exemples amusants. Dans les Soirées, un des interlocuteurs s'avise de dire (]ue h; laurier serait très propre à être employé |)our la bastonnade militaire. Un autre, le clievalier, part immédiatement sur cette idiîe, et le ^ oilà (|ui imagine un plan complet pour organiser l'institution des bois de lauriers destinés à ti-apper les délinquants, détermine le grade des fonctionnaires employés à ce service, trouve une devise fort ingénieuse, entre dans les détails, continuerait encore si Maistre qui a voulu
(1) LeUrc au roi de Sardaignc (St-Pctersbourg, 1809) Lettres et opuscules, I, 232.
simplement marquer un trait de caractère et on profiter pour jouer et se livrer à son penchant lavori en suivant une idée, peu importante en ce cas, ne le faisait i,nterrompre parole sénateur plus pondéré.
Cette surabondance d'idées est rare, ce qui risque de la gâter c'est qu'elle ne va pas toujours sans un certain" désordre. Souvent les esprits en qui les idées sont bien classées, bien alignées, n'en ont pas beaucoup. Il semble qu'ils ont employé leur temps et leur force plus à les arranger qu'à en acquérir, souvent, les esprits où les pensées abondent sont brouillons, et plus agités que léconds. Il taut prendre garde toutefois à une illusion facile, des objets placés sans ordre paraissent aisément plus nombreux que s'ils sont mis en ordre, et d'autre part l'unité qui résulte du lait même de l'ordre qui lait de nombreux objets im seul ensemble, nous empêche d'avoir l'impression de la multiplicité et de la foule (I). En même temps que du trompe l'œil, il tant tenir compte des exceptions, et Joseph de Maistrc en était une.
Nul esprit ne lut, au lond, plus systématique que le sien. Ses idées étaient comme ces essaims d'étoiles lilantes qui, dans une belle nuit d'août, partent de tous les points du ciel et suiv(>nl. malgi('' les apparences, des routes parallèles. Elles jaillisseni, élin-
(1) Je ne serais pas sui^pris, pour le dire en passant, que, dan-is cei-tuins cas, une illusion de celte nature ne nous fasse trouver plus riches i;n aperçus des ouvrages, par exemple, ceux de quel' qucs auteurs anglais ou allemands, simplement pai'ce (ju'ils sont moins bien composés que d'autres.
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cellent, semblent partir de côté et d'autre, mais elles viennent du même point et tendent au même but. 11 avait quelques croyances générales, fixes, arrêtées depuis longtemps, nées pour ainsi dire avec lui, fortifiées par l'éducation , régularisées , émondées , développées par la vie, par l'élude des courants d'idées et de passions qu'il pul voir de près, par les i grands faits historiques dont il fat le contemporain, par la réflexion solitaire, par l'immense labeur qu'il s'imposa. Ces croyances fondamentales, ce système cosmique et social, car c'en était un.il ne leperd jamais de vue, ou plulôt ses moindres idées s'y conforment sponlanémenl, tout au moins ne le contredisent-elles jamais ou presque jamais, surfont dans les ouvrages de sa maturité. Aussi reconnaissait-il très vile, sous les iormes les plus diverses tout ce ((ui allait contre ses chères^ convictions ; dansées cas il se montrait impitoyable. -ïe puis encore ici en appeler au même témoin : «Le comte de Maistre,ditM'"'' Swetchinc, est cornme JxLcliien de chasse, il sent à une prodigieuse distance ce qui tient directement ou indirectement aux idées du siècle ; rien n'obtient grâce de lui, du moment où il y a une légère déviation des principes fondamentaux. l'our peu que cette inclinaison se laisse apercevoir, il n'y a ni éloquence, ni éh'valion de pensées et de sentiments qui la lui fasse pardonner. » (I). Cependant il porle un peu la peine de sa vivacité d'esprit, de la surabondance de ses réflexions. Ses
(1) Ouv. cité I, 96.
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ouvrages no sont pas n-gulièrcmcnt coinoosés. Il causf, part sur une piste, revient, lait un circuit, retrouve l'idée perdue ou qui paraissait l'être. Ses pensées courenl librement, mais dans un cercle dont elles ne peuvent pas sortir. Il sait qu'il ne |)erdra ]ms sa route et laisse vagabonder son esprit, il a des digressions; des épisodes parfois assez longs. Malgré tout , et pour peu qu'on s'en donne la peine, même pour les Soirées de Sainl-Pétersbourg , son ouvragé' ^t"' )>r<''dilection et celui où il s'est laissé le plus aller à courir de ça et de ]k. au moins en apparence, autour de son sujet, on peut r(''simier ses ouvrages et même son œuvre entière en quelques jtropositions capilnles . rigoureuserneni eucliainécs, lormanl un tout merveilleusement uni el auquel vieiment se rallacher très naturellement tous les aperçus secondaires, toutes les idées de d(''lail. C'est en grande partie de là que provient cette apparence de prolondeur, qui ne tiompe pas chez Maistre, et qui lésulle de ce que nous voyons, sans nous y être attendus, que l'idée exprimé-e, simple, naturelle parfois, parlois, au contraire, étrange et choquante, peu importante en somme, si l'on n'y prend garde, serallacbe. j)our qui la com|)rend bien, à (oui un encliainement de vues g(''nérales sur le monde et sur riionune.
Aussi laul-il être prudent (piand on est ((Mité de relever cbez .lose])b de Maisire quelque opinion qui peut paraître une absurdité. ll,a indiqué lui-même ce travers lorsqu'il fait reprendre par le sénateur des
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Soirées le jeune chevalier qui. à un problème posn par celui-ci, iait une réponse toute simple, expliquant la guerre par la volonlé des rois, et croit que cela peut suffire. A\"ec .Maistre rien nest sinii)le. un mol chez lui se rai tache à tout un système. Tons les faits, tous les détails, il les comprend au moyen des mêmes idées générales. 11 écrira, par exemple, à M. de Bonald: «Je voiis remercie de ce que vous me dites de Tabominable aflaire Fualdès; elle me rappelle; une de mes grandes maximes : L'Univers est rempli de supplices très justes, dont les exécuteurs sont très coupables » (I). Un £?rand écrivain qui s'amusait beaucoup de la sottise du g(>nre humain et f[ui faisait collection d'àneries et (rahsurdit('s. avait lecucilli dans les Soirées une idée sur^ superstition. L'inintelligence, cette lois, n'était paK^^Tnnrcroyait «^ la superstition, avait dit Maistre. est un ouvrage acancé de la relii^ion qu'il ne faut i)as détruire, car il n'est pas bon qu'on puisse venir sans obstacle jusqu'au pied du- mur en mesurer la hauteur et planter les ? échelles ». L'écrivain dont je parle avait-il lu cerjui l)récède et l'ouvrage entier ? J'aime mieux croire que non. 11 eût vu que Joseidi de Maistre avec ses vues personnelles sur la religion ne ])ouvait guère parler autrement et que cette idée est une conséquence très logique de toutes les autres. Sans doute, il aurait pu la critiquer encore et je ne dis pas qu'il aurait eu tort, mais il aurait mis à sou arrêt d'autres considérants et j'affirme qu'il eût eu raison.
(1; Lel.trex et opuscule^!. I, 519,
Autre inconvénient de l'intelligence vive, spontanée, passionnée de Maistre : ses propres idées étouffaient tacilementcelles que des interlocuteurs auraient tenté de faire naître en lui, celles que ses lectures lui suggéraient. Personne plus que l'auteur du Pape, des Soirées de Saint-Pétersbourg et des lettres sur l'Inquisition espagnole, n'a abondé dans son propre sens et été de son propre parti. Les idées étrangères à son système ne germaient que difficilement dans cet esprit d'ailleurs si fécond, si elles y naissaient parfois, elles ne pouvaient y croître. Ne reprochons pas trop à Maistre le manque d'une qualité devenue moins rare aujourd'hui ; s'il avait traité les idées des autres comme les siennes, il ne fût jamais arrivé à rien. Il n'en reste pas moins que son esprit présente à cet égard un défaut qui risquait d'en fausser absolument le jeu, et qui, en elTet, l'a faussé plusieurs fois.
Il y a plusieurs manières d'être intelligent. L'une consiste à comprendre ses propres idées, c'est-à-dire à les coordonner, à en tirer d'autres, à en voir toutes les conséquences. Celle-là, Joseph de Maistre la présentait à un rare degré. Une autre consiste à comprendre, au contraire, les idées des autres, en abandonnant au moins momentanément les nôtres, et peu de grands esprits en ont manqué au môme degré que lui. Se placer au point de vue de l'adversaire, entrer dans sa forme intellectuelle, pénétrer intimement sa pensée et chercher au juste en quoi et pourquoi elle se distingue de la nôtre, sans se laisser entraîner
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cependant et tout en réservant ses conclusions, c'était une opération qu'il ne iallait pas lui demander. Son fils, le comte Rodolphe de Maistre, nous dit à la vérité qu'« il écoulait avec calme les opinions les plus opposées aux siennes, et les combattait avec sang-lroid et sans la moindre aigreur ». L'aigreur, en effet, lui lut étrangère ; quant au reste, ce qu'il iaut en conclure, c'est que le comte Joseph de Maistre était ti'ès^ poli ■ et parlaitement bien élevé. On nous apprend , d'autre part, qu'il avait Thabitude de ne pas entendre les objections qui lui étaient adressées, et ceci encore contribue à expliquer son calme. Si on le privait trop longtemps de la parole, il poussait môme les choses, l)araît-il, jusqu'à sommeiller. N'allez pas croire d'ailleurs que sa vivacité naturelle no prit jamais le dessus, il parait avoir manifesté assez souvent une certaine impatience de la contradiction. « Je ne comprends pas, disait-il, qu'on n'entende pas cela (juand on a une tète sur les épaules » (1) et nous trouvons des aveux intéressants dans sa correspondance : « Tout caractère, dit-il, a ses inconvénients. Croyezvous (jue je ne sache pas que je baille (juand on m'ennuie, qu'un certain sourire mécanique dit quelquefois : Vous dites une bêtise, qu'il y a dans ma manière de parlerquelque chose d'original, de vibrante,, comme disent les Italiens, et de tranchant, qui, dans les moments surtout de chaleur ou d'inadvertance a l'air d'annoncer un certain despotisme d'opinion
{{) Voir l'étude de Sainte-Beuve dans les Portraits liltéraii'es.
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auquel je n'ai pas plus de droit que tout autre homme ? » (1)
Il procédait de même dans ses ouvrages avec cette dilïérence'que, la plume à la main et ayant affaire à des gens qu'il ne connaissait pas ou qui étaient morts, il se retenait moins, et même, trop souvent ne se retenait pas du tout. Il ne se souciait pas toujours assez de comprendre les doctrines qu'il combattait, ses croyances étaient menacées, c'était assez ; il réagissait immédiatement avec une vigueur surprenante, et si ce n'est pas la meilleure méthode pour se laire des opinions justes, c'est tout de même la plus sûre pour conserver celles que l'on a. Il n'a pas compris la théorie de l'induction, mais il a repoussé avec perte les théories de Bacon qui tentaient de s'insinuer dans son esprit quand il lisait ce philosophe, il n'a pas saisi toutes les raisons d'être, ni les plus intéressantes, de l'incrédulité philosophique et religieuse, il a des vues étroites, incomplètes ou fausses sur la réiorme religieuse du xvi'^siècle, sur le jansénisme et sur l'église gallicane, mais sa foi est restée intacte et ses croyances, non pas logiquement, n)ais psychologiquement inébranlables.
Eu revanche,' nous devons sans doute à sa spontanéité si iorte, à sa personnalité si impérieuse et altièro , l'allure Iranche de son esprit et aussi cette logique (|ui lui a fait i)0usscr ses idées, sans reculer devant rien, jusqu'à leurs dernières consé-
(1) Lettres et ojiusc'ule-", ï, 86-87.
queiices. mais, ajoutons-le, toujours dans un même sens et dans ce sens seulement. Entraîné par ses croyances philosophiques, par ses tendances métaphysiques et religieuses, par son besoin d'unité et dautorité, il ne s'arrêtait pas, au risque de causer quelquefois plus de surprise que de plaisir à ceux même dont il prenait si vaillamment le parti. « A Rome, écrit-il, on n'a point compris cet ouvrage {Le Pape) au premier coupd'œil; mais la seconde lecture m'a été tout à fait tavorable. Ils sont fort ébahis dé ce nouveau système, et ont peine à comprendre comment on peut proposer à Rome de nouvelles vues sur le Pape ; cependant il laut bien en venir là. » Rien de plus intéressant que de le voir, dans les Soirées examiner sous toutes ses faces, retourner de cent façons la question des malheurs de l'innocence et de la prospérité'du vice ou du crime, et s'avancer toujours plus loin, en récoltant ça et là des solutions partielles dont d'autres se seraient contentés. Les innocents sont-ils malheureux en tant qu'innocents, ou soumis en tant qu'hommes aux conditions générales de Ihumanité ? Le bonheur du criminel est-ce bien du bonheur ? Le vice, le crime ne sont-ils pas en eux-mêmes et par eux-mêmes un malheur, la vertu, le bonheur môme ? Mais l'innocence chez l'homme exisle-t-elle seulement .'?. Ne- sommes-nous pas tous des coupables ? Et, lorsque nous souffrons n'expionsnous pas nos fautes, et avcc'nos iautes/ celles de nos ancêtres, et celles de nos proches,- de nos voisins, des autres horamesienfin? 'Alors viennent des consi-
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dcrations sur la loi d'expiation, sur les sacrifices, sur la guerre, sur la réversibilité des mérites, et tous ces problèmes sont fouillés, scrutés profondément, sans lourdeur, avec vivacité, sans légèreté, jusqu'à cequenous apercevions le fond de la doctrine: la nécessité de l'expiation, la rédemption par le sang, la solidarité humaine établie par la réversibilité des mérites et le partage de la responsabilité du mal, enfin, jusqu'à ce que le sénateur, celui des trois interlocuteurs des Soirées à qui Maistre paraît avoir confié le soin de prolonger, pour ainsi dire, son système philosophique par delà les bornes imposées par une prudente orthodoxie religieuse dont il ne voulait pas s'écarter lui-même, explique cette soli- / darité par une sorte d'unité primitive du genre ; humain qui va presque jusqu'au panthéisme, qui y ressemble du moins beaucoup, côrnme Maistre luimême le constate. Ici, visiblement, nous sommes à la limite extrême qu'un croyant pouvait atteindre, Maistre s'arrête en deçà, ses principes l'enferment, il n'en sort pas, mais il penche visiblement vers cette croyance philosophique qui lui paraît non pas oontredh'e, mais dépasser ses dogmes religieux. II concilie tout, en l'exposant comme possibilité pure, comme ^ision douteuse d'un inaccessible au delà.
Avec sa nature aussi portée à poursuivre ses idées qu'incapable de pénétrer dans celles des autres, il ne pouvait que mépriser des objections ({ui lui restaient toujours, en quelque sorte, extérieures et peu compréhensibles. La philosophie,
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a-l-il dil quelque part, est impossible sans l'art de mépriser les objections. Il lut un pbilosoplie éminent. Personne à coup sur ne dédaign^ davantage. ) Et ceci eut deux conséquences au moins, d'abord les objections laites ou prévues ne firent que l'exciter davantage et le pousser plus avant, par réaction, dans le même sens, ensuite il tira d'un défaut de son esprit des règles pour l'intelligence. De là ses exagérations, ses audaces imprévues, son allure hautaine, cassante, dominatrice il n'est jamais plus violent et plus obstiné que sur les points où il pressent l'opposition, ce qui faisait dire à lundeses critiques que Ion était heureux de ne pas se sentir d'accord avec lui. De là ses idées si contraires à l'habitude qu'elles paiaissent surtout contraires à la' raison et qu'elles le sont même assez souvent. De là / enfin certaines d'usés vues sur la portée et les limites du raisonnement humain.
Si des croyances lortes, arrêtées comme celles de Maislre, éclairent vivement les objets qui se présentent à l'esprit, elles risquent lort de n'en éclairer qu'unepartie, ou de les éclairer dune lumière incomplète, toujours de la même couleur. Incapable comme nous l'avons vu, de prendre d'autres croyances que les siennes même pour un moment et par simple curiosité, il s'identifiait avec elles, il était elles. Ses croyances était sa raison à lui, et son sens commun. Elles devaient devenir pour lui la raison même et le sens commun. Aussi ne pouvait-il souffrir qu'on les contrariât au nom d'une autre raison qui, d'ailleurs,
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risquait de compromettre le i)rincipe de l'unité. « Je proteste..., lait-il dire au sénateur des Soirées, que je n'entends point insulter la raison. Je la respecte infiniment malgré tout le mal qu'elle nous a fait ; mais ce qu'il y a de bien sur, c'est que toutes les lois qu'elle se trouve opposée au sens commun nous devons la repousser comme une empoisonneuse » (1). « C'est "jne de mes idées favorites, dit le comte (Maistre lui-même) un peu plus haut, que l'homme droit est assez communément averti, par un sentiment intérieur, de la fausseté ou de la vérité de certaines propositions avant tout examen, souvent même sans avoir fait les études nécessaires pour être en état de les examiner avec une parfaite connaissance de cause. » Le sénateur renchérit ; le bon sehs pour lui, c'est-à-dire évidemment l'ensemble des habitudes d'esprit de Joseph de Maistre, remplace non seulement la raison, mais la science aussi bien. 0 Je suis si lort de votre avis, répond-il, et si amoureux de cette doctrine, que je l'ai peut-être exagérée en la portant dans les sciences naturelles : cependant, je puis au mo-ns jusqu'à un certain point, invoquer l'expérience à cet égard... Je vais plus loin, je crois que dans les cpiestions même qui tiennent aux sciences exactes ou qui paraissent reposer entièrement sur l'expérience, cette règle de la conscience intellectuelle, n'est pas a beaucoup près nulle pour ceux qui ne sont point initiés à ces sortes de connais-
(1) Soirée< <>e Sahit-l'étersbotiffj, I. 217.
L HOMME il
sauces, co qui ma conduit à douter, je vous lavouc en baissant la ^oiK, de plusieurs choses qui passent pour certaines ». cl parmi ces choses se trouvent l'explication des marées par Tattraclion lunaire et solaire, la décomposition el la recomposition de l'eau, etc. Et le comte sans approuver de tout point ce sénateur qui prolonge Maistre et risque de le compromettre, se déclare disposé à admettre l'instinct en question « à peu près inlaillible lorsqu'il s'agit de philosophie rationnelle, de morale, de métaphysique el de théologie naturelles. » A un autre endroit, des considérations sur la pesanteur que le terme de fantaisistes qualiflci'a trop doucement, son! exposées avec quelque complaisance et vont à l'encontre de tout, ce que nous savons sui* la cpicstion. Evidem.nent Maistre (Hait trop croyant pour ne [)as a\oir une grande iorce d'iiici-i-dulité à IV'gard ^W loul ce qui s'opposait à ses croyances, une grande jouissance de doute à l'égard de tout ce cpii n'en était i)as une conscc[uence. Ainsi nous le vo\ons d(''clarer qu'il ignore « parfaitement -i si l'inquisition a quelquefois comprimé les esprits ; si elle a commis quelques injustices ; si elle s'est montrée ou trop soupçonneuse ou trop sévi're. » ^
Inversement il se montre crvdulc à l'excès quand il s'agit de faits ou d'idées qui vieimenl appuyer ses *" Ihéories, cela était à pt(''\oir. Les idées qui pourraient le faii'e hésiter en face de celles qu'il accueille, il les a rejetées a priori, il ne les a pas laissées naître et s'organiser en lui, la place est libre pour les autres