‹ Joseph de Maistre et sa philosophieChapitre 6 sur 15 · lOSEI'ri DE 3IA1STRE · texte numérisé non relu

lOSEI'ri DE 3IA1STRE

Cl les idées dominantes, sans conlrcpoids, l'emportent et tirent tout à elles. Les exagérations de Maistre et ce qu'on appelle sa sophistique, viennent de là. Il est convainru, absolument convaincu de la v(''rité de ses croyances, convaincu au point que d'après ses l)ropres principes il devrait l'être encore quand bien même il ne le serait pas. Cela mène loin.

Ses exagérations sont ciilèbres. Elles ont irrité bien des adversaires et sans doute lroi£S(> bien des amis d'esprit plus large ou peut-être moins logique. Elles s'expliquent pourtant, et j'oserai dire qu'elles peuvent plaire par la droiture et la hardiesse de l'esprit qui les produit, par ce plaisir esthétique que .vous fait éprouver un homme f(ui ose croire tout ce qu'il croit et même un peu plus. Une conviction absolue entraîne une intolérance absolue, je parle d'une intolérance intellectuelle. Mettons-nous à sa place, ce qu'il ne faisait guère pour les autres, mais ce que nous devons bien laire pour lui , il ne faut pas lui troj) reprocher de considérer toutes les doctrines comme fausses quand elles ne sont pas la sienne et de les traiter comme telles. Les nécessités de la vie nous contraignent à ne pas exprimer tout haut nos opinions sur les croyances des autres, en ne pas les exprimant on se prépare à ne pas les avoir, l'intclligence comme la conduite, subit les exigences de la pratique, et les idées qui ne servent à rien, disparaissent peu à peu ; la société ne serait pas habitable sans cela, mais qu'un penseur solitaire, travaillant quinze heures par jour, séparé des siens, n'allant

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dans le monde qu'à regret et avec peine, écrivant pour son plaisir, par vocation, par génie, d'ailleurs, cl dans la vie privée l'ami le plus sur même poui- les adversaires de sa toi et l'homme le plus affectueux, ait osé penser toute sa pensée, j'avoue que je suis as^ez porté à lui en faire un mérite. C'est une joie pour moi de lui voir tirer de principes qui ne sont pas les miens, des conséquences que je n'accepte pas, non un plaisir d'adversaire, dont l'adversaire se tourvoie. mais un plajsir esthétique devant une force qui se développe librement et sans obstacles. A ce point de vue^ auquel il ne faut pas rester, mais auquel il est quelquefois bon de se placer, on peut éprouver un plaisir, — (jui n'est peut-être pas, il faut le dire, absolument moral — à le voir énoncer des propositions parfaitement injustes comme lorsqu'il s'ficrie à propos des jansénistes : « On voit ici le mol de persécuter employé dans un sens tout particulier à notre siècle. Selon le style ancien c'est la reVj/c qui était persécutée, auj:)urd'hui c'est l'erreur ou le crime. Les décrets des rois de France contre les calvinistes ou leurs cousins, sont des persécutions comme les décrets des empereurs païens contre les chrétiens, bientôt s'il plait ;'i l)ieu, on nous dira que les tribunaux persécutent les assassins. » (1). Cela est odieux pour nous, mais nous ne sommes pas convaincus comme Maistre. Voici encore un passage où il s'exprime avec netteté, et qui cho(|ucra

i); De l'Eglise GaUcane, p. SU. En note.

sans doute, mais qui étant donné son point de départ, est très logiquement conclu, et où l'observation ne manque pas d'exactitude : •< L'Angleterre, dit-il, n'a cessé de persécuter quen cessant de croire : ce n'est pas une merveille dont il faille beaucoup se vanter. On part toujours dans ce siècle, quoique dune manière tacite de l'hypothèse du matérialisme, et les hommes les plus raisonnables sont à la fois entraînés par le torrent sans qu'ils s'en aperçoivent. Si ce monde est tout et l'autre rien, on fait bien do faire tout pour le piemier et rien pour l'autre ; mais si c'est tout le contraire cjui est vrai, c'est aussi la maxime contraire qu'il faut adopter.» (2) Il ajoute à la page suivante. « Celui qui croit doit être charitable, sans doute, mais il ne peut être tolérant sans restriction. •> Et là-dessus s'il faut exprimer mon avis, au lieu de regretter qu'il ait poussé à bout SCS idées, je regretterai plutôt (ju'il ait eu des idées ([u'on ne pouvait impunément poussera bout.

Ses sophismes s'expli(iuent comme ses exagérations. Une proposition lui paraissait vraie dès qu'elle lui paraissait une conséquence de ses croyances, un r'aisonnerncnl lui paraissait bon d('S (ju'il lui semblait / propio à les fortifier. « Pour l'athée, disait-il lui- 1 même, aucune des preuves de l'existence de Dieu n'est bonne, pour le croyant elles le sont toutes. " Et il était croyant à un point (|u'on ne saurait dépasser,

(2) Lettres sur l'Iiiijiusftion apagnole, p. 123.

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et pas seulement quand il s'agissait de l'existence de Dieu. Si, d'ailleurs, nous lui passons volontiers au moins plusieurs de ses exagérations, en faveur de ce que quelques-uns appelleront ses excès de logique, défaut, si c'en est un, si rare et si beau, nous serions moins indulgents pour ses sophismes fondes trop souvent aussi sur une fausse compréhension de ce (|u'il veut combattre. Tout au plus pourrait-on dire en sa faveur (juc prescjuc tous les hommes l'imitent sur ce pomt. si c'était une e.xcuse pour un homme supéricui de faire ce que font tous les autres. Sans doute nous ne pouvons justement lut reprocher dcn'avoir pas la minutie et la sûreté relative de notre espiit critique. développé à travers deux générations de travailleurs et de penseurs, mais sur ce point, non seulement il n'a pas été un précurseur, mais il n'a pas été à la hauteur de ses contemporains. Il fout bien le dire, il y a une lacune dans son esprit. Dos deux

, grandes (pialilés de l'intelligence, l'ainoiir des g'-nérqjités^ la précision c' l'exactitude dans l'exi^osé des ^itSiJLJi a ou pleinement que la première et sous sa

- forme la^jlus hau'.e : l.i roilieiche en iout de l'unilé. Pour les faits, il lesai[nait, il en connaissait un grand nombre, mais notre < cspiit scientifique ", cette dernière acquisition de l'àmc humaine, lui manquait. Il n'hésitait pas à croire et à aflirmer ce ([u'il ignorait pleinement, quand cela satisfaisait son intelligence. Ses fantaisies étymologiiiues sont restées célèbres., Il est difficile de se fourvoyer aussi loin et avec autant d'ingéniosité.

Il me semble que nous connaissons à peu près les grands ressorts de rinlelligence de Joseph de Maistrc. On pourrait rattaciier auv traits indiqués des particularités plus ou moins importantes. Je n'en indicfuerai ((u'unc ici : son goût pour les prédictions. Son abondance d'idées, sa tendance à tirer les conséquences des moindres événements et des plus grands, son intrépidité d'affirmation, nous l'expliquent en même temps que quelques traits de son caractère. Ses adversaires l'ont beaucoup raillé à ce sujet montrant qu'il s'était souvent trompé. Le contraire serait bien surprenant : mais il faut lui tenir compte d'avoir quelquefois deviné juste, et d'ailleurs on n'a pas toujours été équitable dans l'examen des faits. Maistre, de (jui c'était un grand principe, que nous retrouverons plus loin, fpic — pour ce qui concerne la \ ie des sociétés — les choses trop délibérées, trop voulues ne réussissent pas, avait dit eu parlant de la fondation de Washington aux Etats-Unis. « On pourrait gager mille contre un que la ville ne se bâtira pas, ou qu'elle ne s'appellera pas Washington, OQ que le congrès n'y résidera pas. » Là-dessus ses adversaires triomphent. .le le veux bien. Qu'ils remarquent cependant que Maistre n'a pas eu tout-àfait tort. La ville de Washington ne s'est pas bâtie conlormément au plan tracé. Elle est restée une ville sans autre impoitance que celle d'être le siège du gouvernement. On n'a pas créé une vraie capitale — et c'était bien un peu ce (jue voulait dire Joseph de Maistre.

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Nous n'avons jusqu'ici étudie quo le côté intellectuel de l'esprit de Joseph <le Maistrc, et seulement ce qui se rapporte à l'intelligenc? pure, ou j\iisonncur abstrait, au faiseur de systèmes. — Nous avons pu dans ce domaine de l'idéalité, goûter sans remords jusqu'aux écarts invraisemblables de sa pensée. Nous y sommes d'autant plus autorisés que pour Maistre lui-même il ne s'agissait (jue de théorie, c'est en théorie seulement qu'il était intransigeant. Dans la proti(|uc il avait d'autres habitudes. Aux pi'ises avec les nécessités du présent, son esprit acceptait des faits, contnires certes à ses désirs, mais ((u'il ne pouvait nier, et avec la m4me ardeur, la mémo logique et la même foi. il raisonnait sur ces faits, il en tenait compte, il en déduisait les conséipiences et en voyait la portée. Les mêmes f|ualités d'esprit rpii le conduisaient à des théoiies extrêmes, lui inspiraient des vues pratiques |)leincs de bon sens et de justesse. 11 n'y a pas là de contradiction, mais seulement une accommodation de l'esprit à des fonctions toutes dillérentes. Rêver, organiser un monde idéal, ne doit pas empêcher de voir tel qu'il est le monde réel, ei si l'idéal sert de but et de guide, la considération saine du réel est le seul moyen de s'en rapprocher et d'en profiter. Sans doute il aurait dû mettre ce même souci de la réalité expérimentale dans la formation de ses théories générales, mais c'est qu'il n'avait pas eu les mêmes raisons de s'en préoccuper. Peut-être s'il eût été un savant do profession, avec sa grande clairvoyance et sa grande

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logique, eùl-il été poi'té à modifier certaines de ses idées théoriques. Mais ce furent surtout les cvènaments sociaux qui agirent sur lui, un homme politique, un diplomate ne pouvait les négliger, il en s?ntit d'ailleurs plusieurs fois, directement cl cruellement l'influence. 11 fut donc conduit simplement à se faire des idées sur la politique pratique, où se montrent en même temps les tendances constantes de son esprit, la clairvoyam.'e et la 'ogique, et aussi à certains égards les qualités de son cu'ur. Fui n'était plus ([uc lui disposé à tenir compte des nécessités du temps présent, nul n'eut peut-être à son époque un sentiment plus vif de l'évolution des pouvoirs de ce monde, y compris celui du souverain pontife ; il comprenait parfaitement le caractère relatif des mesures politiques. 11 écrivait de Saint- Pétorsboiirg; « Celui quia dit que la prewière qualité^ dun politique était de savoir chanqer d'acis, a dit une grande vérité. Le temps est un grand élément dans la politi(|uc » (1) Il n'était pas si conservateur qu'il en devînt léactionnaire. il savait que le passe ne pouvait revivre. C'est « une erreur très funeste '>, d'après lui, que de « s'attacher trop rigidement aux monuments anciens. Il laut sans doute les respecter ; mais il tant siu'lout considérer ce que les jurisconsultes appellent le dernier état. Toute constitution libre est de sa nature variable, et variable en proportion qu'elle est libre, vouloir la ramener à ses rudiu'cnts

{l) Lettres et oj/uscule.--, I, 200.

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sans on rien rabaltie. c'est una entreprise folle. » Au reste, il trouvait dans sa croyance même à la Providence, des raisons de considérer avec plus d'attention, avec moinsde mépris et de haine certains adversaires. 11 désira un moment être en relations avec l'empereur Napoléon, et ce n'est pas lui qui l'eût dédaigne au nom du droit héréditaire. « Je sais tout ce qu'on peut dire contre Bonaparte, écrivait-il, il est usurpat^lu'^ il est meurtrier ; mais faitcs-y bien attention, il est usurpateur moins que Guillaume d'Orange, meurtrier moins qu'Elisabeth d'Angleterre. » (2) Bien plus, son amour pour l'unité, joint à son sens pratique slins doute et aussi à ses théories sur le sens commun et la raison collective inconsciente lui inspirait des idées qu'on n'aurait poutétre pas attendues de lui. Il disait que dans un pays d'où les jésuites auraient été bannis, il ne les rappellerait pas, malgré sa sympathie pour leur ordre, si l'opinion publique s'opposait à son retour.

Aussi, sans pousser à l'e.xcès cette qualité, il était libéral plus qu'on ne l'aurait cru à lire le Pape ou les Considérations sur la France. « Les opinions du comte de Maistre, dit son fils, étaient pour ces libertés justes et iionnèles qui empêchent les peuples d'en convoiter de coupables » et même il « fut soupçonne' de jacobinisme et représenté à la cour comme un esprit enclin aux nouveautés et dont il fallait se garder. -> Il ne craignait pas d'aller contre les idées qui

(2) Leltrcs et ciiiuscules, I-JG.

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