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lui paraissaient fausses chez ses amis. « Vous me dites, ccrit-il à l'un d'eux, que les peuples auront besoin de gouvernements forts^ sur quoi je vous demande ce que vous entendez par là ? Si la monarchie vous parait forte à mesure qu'elle est plus absolue., dans ce cas, Naples, Madrid, Lisbonne, etc., doiven*:, vous paraître des gouvernements vigoureux. Nous sa\ ez cependant, et tout le monde sait que ces monstres de faiblesse n'existent plus que par leur aplomi). Soyez persuadé que pour fortifier la monarchie il faut l'asseoir sur les lois, éviter l'arbitraire, les commissions fréquentes, les mutations cunlinuelles d'emploi et les tripots ministériels » (I). Un homme d'esprit élevé et de nature droite en vient à risquer de surprendre et de choquer ceux mêmes au parti desquels il se rattache. Joseph de Maistre fut suspect de jacobinisme, il se montra dur pour les émigrés, il surprit à Rome par la nouveauté de ses vues sur le Pape, et bien d'autres choses auraient choqué chez lui si quelques-uns n'avaient pris le parti de le suivre quand même, et d'autres le parti de l'ignorer. Mais on le comprendrait trop incomplètement si on ne se rendait pas compte que chez lui les apparences diverses et opposées, l'intransigeance doctrinale et la largeur pratique, l'orthodoxie intrépide et la hardiesse théorique, n'étaient que les effets naturels des mômes qualités, diversement mises en jeu par les
(1) Lcllres cl opuscules, p. 33, 1. 1.
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différences de la fonction à remplir, de cette intelligence exubérante, perspicace et rigide.
Nous étudierons plus loin son œuvre. C'est de l'homme qu'il s'agit à présent, il est aussi intéressant qu'elle, et d'ailleurs il l'explique. Cette j)assion pour l'unité qui lui a inspiré ses grandes théories, erte^rovient de ce qu'il était lui-même, au point de vue intellectuel, merveilleusement unifié. Avoir une réponse à tout, avoir une réponse unique, c'est le but de tous les grands spéculatifs, il faut y ajouter pour Maistre cette condition essentielle, c'est qu'il lallait qu'elle fût toujours acceptée par tous et son système ne tend pas moins à la rendre universelle qu'à la faire tenir pour vraie, si même elle pouvait être réellement vraie tant] qu'elle ne serait pas universelle, au moins dans le monde idéal qu'il rêvait. Vérité, unitéj autorité, ce sont termes inséparables chez Maistre, et c'est ce qui fait son originalité parmi les philosophes ; elle est due en partie à la projection dans son œuvre des qualités de son esprit.
Son caractère valait son esprit, c'était un ensemble de douceur et de torce, de bonhomie et de dignité, d'élan et do réserve, de mysticisme et de sens pratique, soigneusement dirigé par une volonté toujours réfléchie et une intelligence toujours lucide.
Il était bon comme on ne l'est pas assez, et ceci encore aurait pu l'aider à adoucir dans la pratique ce que ses théories avaient de violent et de sombre. D'une façon comme de l'autre il était condamné à les laisser dans le monde de l'idéal et du rêve. L'auteur du morceau sur le bourreau tremblait et hésitait devant une condamnation capitale à prononcer, l'homme qui voulait faire « pendre comme voleur domestique » quiconque attaquerait un dogme national a été l'ami le plus sûr etle plus fidèle, même pour les hérétiques et les schismatiques. Il n'est que de lire ses lettres à ses enfants pour mesurer la chaleur de cœur de l'impitoyable logicien qui se complaisait dans la description de la roue et du taurobole, et voyait dans le mal qui règne dans le monde, dans le sang partout répandu une preuve de l'existence et de la bonté du Créateur. Il faut citer ici, le commentaire est inutile : « Je n'ai qu'une demi-vie, écrivait-il de Saint-Pétersbourg à sa fille, toujours il me manque quelque chose ; mais je ne vous l'aurai jamais assez répété ; c'estpour vous que je me passe de vous. Adieu, montres cher enfant, raconte-moi toujours tes pensées et tes occupations. Soigne ta santé scrupuleusement, ne me fais point mal à ta poitrine. Conserve ta bête ; ton oncle t'a fait comprendre suffisamment l'importance de cet animal » {\).A sa plus jeune fille qu'il ne connaissait pas, qu'il avait à peine vue avant sa séparation d'avec les siens : « Je viens à toi, ma
(I) Lettres et opuscules, I, 53.
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chère petite inconnue. Combien je suis charmé de voir ton écriture en attendant que je puisse voir ton petit visage et le baiser tout à mon aise ! Te voilà donc grande fille, ma bonne petite Constance, tout empressée de bien faire et de t'instruire : tu as retrouvé ta maman, ta vraie maman et ta sœur que tu ne connaissais pas. Tu les aimes déjà, à ce qu'on me dit, autant que si tu avais passé ta vie avec elles. C'est un bon augure pour moi ; je mourais de peur que tu n'aimasses pas assez ton vieux papa quand tu le verrais. Aujourd'hui, j'espère que tu me t"aiteras comme ta maman, et qu'en moins de huit jours tu m'aimeras de tout ton cœur. En attendant, je ferai l'impossible pour l'envoyer mon portrait afin que tu saches à quoi t'en tenir sur ma triste figure. Je te préviens cependant que tu me trouveras beaucoup plus joli garçon que dans cet abominable portrait que tu connais.
« Adieu mon petit cœur, je t'embrasse amoureusement. Parle souvent de moi avec ta maman, ton frère et la sœur ; et quand vous êtes à table ensemble, ne manquez jamais de boire le premier coup à ma santé. » (1)
A sa belle-fille il témoigne la mémo tendresse enjouée, attendrie et charmante. « Adieu mes chers enfants que je ne puis plus séparer, je vous serre avec mes vieux: bras sur mon jeune cœur. » Et comme sans se contredire, on parle diftércmment
(I) Lettres et opuscules, p. 45.
quand on change de point de vue ! Le théoricien de la guerre, celui qui veut nous en faire accepter la nature divine a\ec la nécessité du sacrifice humain, s'écrie un jour : « Nul ne sait ce que c'est que la guerre s'il n'y a son fils ! »
Quelle que fût sa bonté il ne faut pas se méprendre sur son compte, il n'avait rien d'un philanthrope, et ce n'est pas la pitié qui aurait constitué pour lui la religion de la souftrance humaine. Il l'envisageait autrement. On ne voit pas dans ses ouvrages que les sentiments de sympathie générale, d'universelle charité, de douleui- de la douleur du monde soient très puissants chez lui. Il s'intéresse au bonheur du peuple, mais c'est, dirait-on, parce que le bonheur fait partie de l'ordre, il s'intéresse davantage à sa vertu, il s'intéresse surtout à son obéissance. Toujours prêt à approuver les mesures libérales, la justice, la bonté, il sera toujours absolument opposé à la transformation des devoirs du roi en droits du peuple. Au reste, il n'a pas plus de tendresse pour la noblesse prise en elle-même, il l'aime pour son rôle social mais se soucie peu de ses privilèges et ne lui donnerait guère de droits que pour faire son devoir. On peut aller plus loin : quelque respect supérieur que Maistre eût pour la royauté, le roi lui-même n'était guère pour lui — j'oserais en dire autant du pape, (qu'il savait souvent en particulier apprécier, sans être le moins du monde ébloui et traiter avec quelque peu d'irrévérence), et même de la religion — que le représentant de la souveraineté, le moyen de l'unité.
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« On a souvent demandé, dit-il lui-même, si le roi était lait pour le peuple ou celui-ci pour le premier ? Cette question suppose, ce me semble, bien peu de réflexion. Les deux propositions sont lausses prises séparément, et vraies prises ensemble ; le peuple est tait pour le souverain, le souverain est fait pour le peuple, et l'un et l'autre sont faits pour qu'il y ait une souveraineté » et il ajoute cette comparaison qui montre à merveille sa pensée : « Le grand ressort dans la montre n'est point fait pour le balancier, ni celui-ci pour le premier ; mais chacun d'eux est fait pour l'autre et l'un et l'autre pour montrer l'heure. » / A part sa famille et ses amis, il a peut-être aimé surtout des abstractions et des idées, et les personnes — ou les collectivités — qui les incarnaient cl en tant qu'elles les incarnaient. Nous lui devons quelque reconnaissance, nous autriis Français, pour la façon dont il a plusieurs fois apprécie la France, et la sympathie qu'il a montrée pour elle à diverses reprises. Au reste, sa bienveillance générale pour les individus était très grande, même pour les gens à qui il n'était pas particulièrement attaché. Dans ce cas ellepouvaits' accommoder d'une indiflérence réelle et même elle n'était pas incompatible avec un dédain assez marqué. Il laut voir à ce sujet sa lettre au surintendant de l'Eglise de Livonie qui l'avait assez mal traité dans un journal et à qui cela avait attiré des désagréments. 11 lui offre d'intervenir en sa faveur avec une bonté réellement écrasante.
Solidarité, autorité, unité, c'est toujours là que
nous sommes ramenés, que nous voulions étudier l'intelligence de Joseph de Maislre ou nous rendre compte de son caractère. Toutes ses impressions gardent la trace ineiïaçable de Pallure générale de son esprit. On n'a qu'à voir, par exemple, ses sentiments de famille. Il a adoré et vénéré sa mère, il a obéi à ses parents avec un respect qui de nos jours risque de surprendre. Voici ce que nous dit son fils à ce sujet : « Le trait principal de l'enfance du comte de Maistre tut une soumission amoureuse pour ses parents. Présents ou absents, leur moindre désir était pour lui une loi imprescriptible. Lorsque 1 heure de l'étude marquait la fia de la récréation, son père paraissait sur le pas de la porte du jardin sans dire un mot. et il se plaisait à voir tomber les jouets des mains de son fils, sans qu'il se permît même de lancer une dernière fois la boule ou le volant. Pendant tout le temps que le jeune Joseph passa à Paris pour suivre le cours de droit de l'Université, il ne se permit jamais la. lecture d'un livre sans avoir écrit à son père ou à sa mère, à Cliambéry, pour en obtenir l'autorisation. Sa mère, Christine de Motz, femme d'une haute distinction, avait su gagner de bonne heure le cœur et l'esprit de son fils et exercer sur lui la sainte influence maternelle. Rien n'égalait la vénération et l'amour du comte de Maistre pour sa mère. Il avait coutume de dire : « Ma mère était un ange à qui Dieu avait donné un corps, mon bonheur était de deviner ce qu'elle désirait de moi, et j'étais
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dans ses mains autant que la plus jeune de mes sœurs. »
Ce qu'il avait été pour ses parents il voulait que ses enfants le tussent avec lui. S'il lut un père tendre, charmant, exquis, familier même, il fut toujours très éloigné d'être un père faible et débonnaire. Sa haute idée de l'autorité paternelle ne cède jamais. Une de ses filles, restée à Chambéry pendant le séjour de son père à Saint-Pétersbourg, avait, sans doute, laissé entrevoir la possibilité, peut-être le désir, de distractions mondaines. Joseph de Maistre trouvant que sa situation de sujet du roi de Sardaigne dépossédé par les Français qui avaient envahi la Savoie, impose une grande réserve à ceux des siens qui sont restés dans le pays conquis, se montre très terme et trace à sa fdle une ligne de conduite très digne et très droite et il la trace sans la moindre faiblesse « Souvenezvous, ajoute-l-il, et c'est ici qu'il reparaît tout entier, souvenez-vous toujours que vous êtes ce que je suis, que vous pensez ce que je pense, que nous avons les mêmes devoirs .et que la chose durera tant qu'il plaira à Dieu » (1). Ce même respect pour la solidarité de la famille, pour l'autorité du père qui en représente, qui en personnifie le lien, l'inspire jusque dans ses plaisanteries. Il ne faut pas dédaigner ces indications, la plaisanterie a souvent un côté important, elle nous montre parfois le fond caché qui se révèle lorsqu'il a chance de ne pas être pris au sérieux. Ceci
(I) Lettres^et opuscules. 1. 123
ne s'applique pas à Maistre qui ne dissimule pas, surtout en ce qui concerne l'autorité, le mot auquel je fais allusion ne fait que mettre enreliet un côté évidentde son caractère. «Adieu, cher enfant, écrit-il à son fils. Aujourd'hui rien de plus. Jubeo te valere pluri- 7?u<72. J'espère que vous n'ignorez pas vos devoirs sur l'article de l'obéissance ».
Au reste et quelque élevés que lussent les sentiments aristocratiques et autoritaires de Maistre, je ne prétends pas qu'il ne les poussât quelquefois un peu loin. Il me semble au moins qu'il ne tombe jamais dans la petitesse. On lui a reproché une phrase écrite à propos de cette afïaire de conversion qui fut si remarquée à Saint-Pétersbourg. Un ukase parlait à ce sujet de « quelques personnes du sexe le plus faible » le traducteur remplaça ces mots par : « quelques femmes d'un esprit faible et inconséquent. » Là-dessus le comte de Maistre s'indigne : « ce qu'il y a de bien, écrit-il, c'est que les dames que ce texte frappe et que tout le monde connaît parfaitement, sont bien ce qu'on peut imaginer de plus distingué en vertus, en esprit et môme en connaissances, sans parler du sang qui est pourtant quelque chose. Mille badauds en Europe croiront cependant, sur la traduction française, qu'il s'agit de quelques vendeuses de pommes. » Et Sainte-Bsuve se récrie, demandant si ce dédain sied bien en pareil cas et si l'âme des vendeuses de pommes n'a pas sa valeur au point de vue chrétien.
(1) LcUres et opuscules I. 271
Sainte-Beuve a raison. Mais pour Maistre la religion et la noblesse étaient des alliées naturelles, et la conversion de personnes de haut rang avait pour l'exemple, pour l'influence, une valeur toute particulière. L'unité des croyances est autrement intéressée à la conversion d'une personne bien en vue et dont l'exemple peut facilement être suivi, qu'àcelle d'une âme obscure, inconnue à tous. Quant au sentiment purement chrétien, il faut bien le reconnaître, Maistre
^ était dépourvu. - —
Ses^sentnnehts d'aristocrate le conduisaient plutôt à penser aux devoirs de la noblesse qu'à ses droits. Il en faisait volontiers l'appui de la religion, l'auxiliaire du prince, et avait une hatite idée du rôle qu'elle devait jouer, aussi est-il très dur pour elle quand elle s'en écarte. « Avouez, dit-il, qu'il en a bien pris à la noblesse française d'avoir fait alliance dans le dix-huitième siècle avec la philosophie. Voilà son crime et l'origine de tous ses maux: aussi la conscience universelle qui est inlaillihic, souvent sans le savoir, a refusé d'absoudre les nobles français et leur a refusé comme apostats la compassion qu'elle leur devait comme mallieureux. » (1) Celte haute idée des devoirs de sa classe joint à une certaine conscience, non exagérée et même troublée parfois, de sa valeur personnelle, a donné à la vie de Joseph de Maistre une dignité qui ne se dément jamais. U voit de haut, et juge de haut. Sa vie privée
(1; Lettres sur la chronologie bibliqne : Lettres et opuscules. Tome 11. p. 247.
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lut toujours plus que correcte, elle tut honorable, il en fut de môme de sa vie publique. Une pauvreté relative à laquelle il fut réduit par la perte de son patrimoine pendant la révolution ne fit que rendre plus évidentes, je ne dirais pas son honnêteté, mais sa générosité et sa délicatesse. Il sut se faire toujours respecter, même par ses supérieurs, à qui il parlait au besoin avec une fierté hautaine accompagnée même d'une ironie passablement mordante. L'idée lui était venue d'avoir un entretien avec Napoléon, il espérait pouvoir y gagner quelques avantages pour son roi. L'entrevue n'eut pas lieu, le projet n'ayant pas été accepté par l'empereur. Celui-ci, au reste, ne sut pas mauvais gré de sa tentative au comte de Maistre qui ut toujours traité avec beaucoup d'égards par l'ambassade irançaise de Saint-Pétersbourg. Ce fut Sa Majesté Sarde qui fut étonnée et fit demander des explications. Maistre répondit à l'intermédiaire : '< Comment donc cet idée a-t-elle été si mal accueillie à Cagliari ! Je crois que vous m'en dites la raison sans le savoir dans la première ligne chilTrée de votre lettre du 15 février oii vous me dites que la mienne est un monument de la plus grande surprise. Voilà le mot, Monsieur le chevalier, le cabinet est surpris. Tout est perdu. En vain le monde croule, Dieu nous garde d'une idée imprévue : et c'est ce qui me persuade encore davantage que je ne suis pas votre homme, car je puis bien vous promettre de faire les allaires de Sa Majesté aussi bien qu'un autre, mais je ne puis vous promettre de ne jamais vous sur-
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prendre. C'est un inconvénient de caractère auquel je ne vois pas trop de remède. » (I) .Joseph de Maistre avait assez de fierté et de dignité, d'orgueil même, d'orgueil légitime, pour se dispenser de la vanité. Sa simplicité tut très grande, rien en lui n'indique la prétention, la morgue^ la pose, le désir d'éblouir. En particulier, il n'avait rien de la vanité de l'auteur. Nous le voyons accepter très simplement et avec une réelle modestie les observations qui lui sont faites . Il prend conseil volontiers. Pendant longtemps il eut à Lyon un ami, M. Déplace, qu'il ne connut jamais, je crois, que par correspondance, et à qui il soumettait ses ouvrages avant de les publier. « Il me semble, lui écrivait-il, qu'en général vous vouliez moins de vivacité dans le style et dans les expressions, je suis tout à fait de cet avis et je passerai volontiers le polissoir sur toutes les aspérités. » Autre fragment de lettre, à son frère cette fois : «Tu me trouveras beaucoup moins disputeur,mon très cher et bon frère, sur mes ouvrages. Le doyen m'avait déjà dit un mot sur certaines tournures épigrammatiques qui tiennent de la recherche. Je suis tâché de n'avoir point d'avertisseur à côté de moi, car je suis d'une extrômp docilité pour les corrections. Si tu m'indiquais quelquesuns de ces concetti, je les condamnerais bien vite car je ne les aime pas ; et si tu les a vus dans mes écrits, c'est que je ne les ai pas vus moi-même. » {2} Il lui
(1) Lettres et opuscules. 1. 185-186
f2) Lettres à M. Déplace. En tète du volume intitul(^: Du Pape page XI.
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arrivait aussi quelquefois quand il y réfléchissait d'avoir des doutes sur la valeur de ses ouvrages, il se demandait avec inquiétude s'il était capable de rendre à sa cause tous les services qu'il lui devait. Préparant un ouvrage, il écrivait à l'un de ses correspondants: «Vous ririez, mon cher comte, si vous pouviez voir les fluctuations de mon esprit sur ce sujet. Tantôt il me semble que l'ouvrage serait infiniment utile à cette classe d'esprits dont vous me parlez à la fin de votre lettre, tantôt je me dis : Domine non sum dicjnus, et toute confiance m'abandonne. Le bras déjà levé sur des idoles vénérées, je m'arrête tout à coup pour discuter avec moi sur les illusions de l'orgueil,et sur la ligne qui sépare le courage de la témérité. (1) )'
Il paraît ainsi avoir eu une certaine irrésolution dans la vie pratique. Capable de résolutions énergiques et promptes, doué d'initiative, il était pourtant hésitant et embarrassé quelquefois. Un homme qui a un système net , complet , logique , et qui est aux prises avec une réalité à laquelle il ne peut immédiatement l'appliquer, éprouve un embarras d'espèce particulière. 11 est des cas où une théorie, à laquelle on tient réellement, devient un\ empêchement et une gène. La conciliation de l'idéal qA (lu réel peut être une difTiculté qu'il est malaisé dc| résoudre; l'abondance des idées ne rend pas toujours l'action plus vive, au contraire, et les hom.mes qui
(1) Lettres et opuscules 1. 295.
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comme Maistie prennent un vit plaisir sans cesse renouvelé à exercer en eux la pensée abstraite et en lont leur occupation favorite, ceux-là sont facilement désorientés dans les mille petites circonstances de la vie de tous les jours. Quoi qu'il en soit et quelle qu'ait été la raison d'être de son irrésolution, elle paraît bien réelle. « Je vous ai dit, écrit-il lui-même, à son fils, que j'étais un irrésolu de la première classeî prenez-moi donc pour ce que je suis, et ne vous tâchez pas trop conlre p^oi. » (Ij^^^
Quand il s'agissait de spéculation, de théorie pure, il reprenait toute son assurance; ses hésitations devant son œuvre montrent que parfois il se méfiait de lui-même, il ne s'est jamais méfié de ses idées. Guidé par elles, il s'abandonnait à toute sa fougue. Dans le domaine de la pensée, une condamnation à porter n'a jamais fait trembler sa main, il n'a jamais eu le moindre doute dans re\crcic(> de son rôle de justicier. Ce qu'il y avait dans son esprit d'altier, de hautain et de tranchant se développe sans obstacle. La vivacité de ses sentiments éclate dans ses lettres à ses enfants, elle n'éclate pas moins dans sa polémique contre ses adversaires. Nous avons déjà indiqué la nature intellectuelle de l'ardeur de ses cri-
^1) Lettres et opuscules I. 278
tiques, il faut l'apprccier à présent au point de vue du caractère et des sentiments qu'elle décèle. Tous les sentiments étaient vifs en lui et librement ressentis. Il haïssait et s'indignait aussi vivement qu'il aimait. Lui-même fait remarquer qu'il y a une colère sainte qui n'est pas un péché. Il avait grand besoin qu'il en tùt ainsi. Son extrême impressionnabilité le rendait impatient : un livre qui ne lui plaît pas le met réellement à la torture, il s'emporte et s'indigne, il accable le malheureux auteur. « La première lois que je lus sa Marie Stuart (d'Alfieri) et surtout la dure, inhumaine, abominable prophétie qu'y s'y trouve, je l'aurais battu. » (1) Ces colères intellectuelles sont aussi Iréquentes que vives. Il écrit à M. de Bonald: « Le plus coupable de tous les conjurés modernes, c'est Gondillac, vous en avez tait justice cependant avec quelque bonté; pour moi, je vous l'avoue, je ne serais pas si patient. Je ne puis penser à cet homme sans colère. » On sait comment il a traité Voltaire, rarement on fut aussi impitoyable envers un auteur que l'on admirait. Faisons la part de l'exagération, Voltaire ne sort pas sain et saut de la rencontre :«Beau génie tant qu'il vous plaira, M. le chevalier, il n'en sera pas moins vrai qu'en louant Voltaire il ne faut le faire qu'avec une certaine retenue, j'ai presque dit à contre-cœur. D'autres cyniques étonnèrent la vertu, Voltaire étonne le vice... Il invente des prodiges, des monstres qui font pâlir. Paris le couronna, Sodo-
(1) Lettres et opuscules. I. 124.
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me l'eût banni. Profanateur efïronté de la langue universelle et de ses plus grands noms, le dernier des hommes après ceux qui l'aiment, comment vous peindrais-je ce qu'il me fait éprouver? Quand je vois ce qu'il pouvait faire et ce qu'il a lait, ses inimitables talents ne m'inspirent plus qu'une espèce de rage sainte qui n'a pas de nom. Suspendu entre l'admiration et l'horreur, quelquefois je voudrais lui faire élever une statue. . . par la main du bourreau. (1)
Cette colère, non seulement il l'éprouvait, non seu^ lement il l'absolvait, mais encore il s'y complaisait, s'en délectait, et triomphait copieusement et avec ivresse : « C'est une véritable jouissance pour moi, écrivait-il, de voir 'ainsi le génie châtié, condamné à descendre jusqu'à l'absurdité, jusqu'à la niaiserie pour le punir de s'être prostitué à l'erreur. Je suis moins ravi de sa supériorité naturelle que de sa nullité dès qu'il oublie sa destination. " Sa polémique est presque toujours sur ce ton. Bacon est traité de « vil écrivain » de « stupide matérialiste » de « brute plus brute que les brutes » . «Quel laquais du XVP siècle, dit-il, en parlant de l'illustre ciiancelier, eût été à la fois plus sot et plus grossier ? » (2j Condillac est un « sot», un « menteur» ; aucun des philosophes du XVIIP siècle hostiles à la religion ne mérite complètement le nom d'honnête homme. Une lois il avait essayer, pour qualifier, je crois, un hérésiarque du
(1) Soirées de Saint-Pélcmbourg. Tome I. p. 238-243. {2) Examen de la philosophie de Bacon. 1.251.
XVP siècle le mot de polisson ; quelques amis le trouvèrent excessif, il se rangea à leur avis avec sa mo" destie habituelle et se contenta del'épithète de misérable. Impitoyable pour les incrédules et les hérétiques, il ne ménageait pas davantage les catholiques dont il ne partageait pas toutes les opinions. Les écrivains de Port-Royal sont « des voleurs de profession excessivement habiles à effacer la marque du fropriétairesur les effets volés. » (1) A propos de leur grammaire générale, il s'écrie que « Condillac en personne n'est pas plus ridicule » (2) et l'on sait ce que cela veut dire. Les conciles même, à l'occasion, n'ont pas trouvé grâce devant lui. « Que faut-il penser, se demandait-il, de cette fameuse session IV où le concile (le conseil) de Constance se déclare supérieur au Pape? La réponse est aisée, il faut dire que V Assemblée déraisonna. » (3) Et plus bas : « Que si certaines gens s'obstinent à dire : Nous admettons la IV session, oubliant tout à fait que ce mot nous, dans l'Eglise catholique, est un solécisme s'il ne se rapporte à tous, NOUS les laisserons dire, et au lieu de rire seulement de la IV session, nous rirons de la IV° session et de ceux qui relusent d'en rire. » (4) Il ne désavouait pas ses violences ; avec sa logique habituelle il les érigeait en système. M. Déplace l'avait engagé à respecter les personnes, « soyez bien persuadé, Monsieur,
(1) De l'Eglise Gallicane, p. 58.
(2) De l'Eglise Gallicane, p. 56
(3) Du Pape, p. 93.
(4) Du Pape, ^. 96.
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lui répond Maistre, que ceci est une illusion française. Nous en avons tous, et vous m'avez trouvé assez docile en général pour n'être pas scandalisé, si je vous dis qiion n'a rien fait contre les opinions tant quon n'a pas attaqué les personnes » et encore « Je laisse subsister tout exprès quelques phrases impertinentes pour les myopes. 11 en iaut, (j'entends de l'impertinence) dans]certains ouvrages, comme du poivre dans les ragoûts. » —"'^"
11 est bien difficile d'adoucir toujours l'expression avec un écrivain qui donne si bien le mauvais exerarAvouons donc qu'on ne saurait guère être plus in- )lenx que ne le lut le comte Joseph de Maistre. Oseraije dire ensuite qu'on est porté à ne pas trop lui en vouloir, et que tout en le condamnant on ne le déteste pas ■? D'abord son insolence a parfois grande allure, ses sarcasmes, on le sent assez souvent, sont ceux d'un homme supérieur, d'un homme d'esprit, d'un grand seigneur. Tout ceci n'est pas à négliger. Mais surtout ils sont d'un homme parfaitement honnête et convaincu. 11 n'y a rien de bas, de vil ni de perfide en lui. Une autre particularité achève, atténue encore, semble-t-il,au point de vue du jugement à porter sur Joseph de Maistre, les conclusions qu'on serait tenté de tirer de ses violences.
Ce qui peut surprendre, c'est que cet insultcur ait fait de l'insulte le signe de Terreur. II le croit, il le dit en appuyant : « C'est une observation que je recommande à l'attention de tous les penseurs. La vérité, en combattant l'erreur, ne se fâche jamais. Dans la
masse énorme des livres de nos contre versistes, il iaut regarder avec un microscope pour découvrir une vivacité échappée à la faiblesse humaine. » (1) Cette affirmation paraît si étrange, étant donné les habitudes de Maistre, qu'on se demande s'il peut se méconnaître ou s'oublier à ce point, ou si par hasard il ne se moquerait pas de nous, s'il n'y aurait pas là quelque nouvelle « impertinence » de haut goût. Je pense bien que sa connaissance de lui-même n'était pas sans lacunes et j'admets qu'il se moquait parfois, dans une certaine mesure, de ses lecteurs, mais je pense qu'il y a autre chose. En un sens, il ne se fâche pas, il dit des choses très dures à ses adversaires, mais bien souvent sans aigreur, sans haine, sans mauvais vouloir, il insulte cruellement et n'en garde pas rancune. Lui-même parle gaiment de ses attaques contre Bacon, après avoir « boxé », comme il dit, avec le chancelier. (2) Il nous prévient de ses bonnes intentions, il écrit au commencement d'un de ses ouvrages les plus forts et les plus durs : « Si je ne me sentais pénétré d'une bienveillance universelle, absolument dégagé de tout esprit contentieux et de toute colère polémique, même à l'égard des hommes dont le système me choque le plus. Dieu m'est témoin que je jetterais la plume, et j'ose espérer que la probité qui m'aura lu ne doutera pas de mes intentions. »
(1) Du Pape, p. 40, en note.
(2) Remarquons aussi qu'il sait rendre justice au talent de ceux qu'il combat : Pascal, Bossuet, Voltaire. Il en fait parfois des éloges saisissants, comme lorsqu'il dit de Bossuet: « Cet homme dit ce qu'il veut, rien n'est au-dessus ni au-dessous de lui. » D'autres fois, il est vrai, sa justice n'est qu'une moquerie de plus.
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.Je n'aurais garde, quanta moi, d'en douter; mais je remarque qu'il ajoute immédiatement, ce qui laisse le champ libre à ses vivacités : « Mais ce sentiment n'exclut ni la profession solennelle de mes croyances, ni l'accent clair et élevé de la toi, ni le cri d'alarme en face de l'ennemi, connu ou masqué, ni cet honnête prosélytisme enfin qui procède de la persuasion. ^> (1) Ainsi l'emportement chez Maistre, tout dans ses écrits et dans sa vie privée nous porte à le croire, ne décèle aucune méchanceté, aucune haine, il vient d'une conviction intempérante, d'un zèle ardent pour sa vérité. Et nous ne pouvons mieux faire que de citer ici, à l'appui de cette interprétation, un passage d'un accent vraiment ému, le seul de ce genre peut-être chez notre auteur, et qu'il ne laut pas laisser échapper. Au reste, les sarcasmes et le ton hautain s'y retrouvent encore, et nous sont peut-être une nouvelle raison de croire à la sincérité du sentiment plus doux qui vient s'y joindre. Maistre invite les protestants à la réconciliation au sein de l'Eglise universelle : « Si la parole éternellement vivante ne vivifie l'écriture, jamais celle-ci ne deviendra parole^ c'est-à-dire vie. Que d'autres invoquent donc tant qu'il leur plaira la PAROLE MUETTE, nous rirous en paix de ce faux dieu., attendant toujours avec une tendre impatience le moment où ses partisans détrompés se jetteront dans nos bras, ouverts bientôt depuis trois siècles. » (2)
(1) Du Pape, p. 5.
(2) Essais sur le principe générateur des constitutions politiques, p. 30-31.
Il est tout un coin du caractère de Joseph de Maistre que nous avons à peine entrevu, il n'est pas des
, plus importants sans doute, il est certainement des plus curieux, c'est sa tendance à pousser le lecteur a bout, le plaisir qu'il semble prendre à l'irriter et peut-
* être, je dis peut-être, à se moquer de lui en dessous. Je crains, à la vérité, qu'on n'ait beaucoup exagéré cette particularité de son humeur. On a dit dans une étude, d'ailleurs fort remarquable et juste à bien des égards, qu'il y avait dans notre auteur « un grain de mystificiteur sinistre » (1 ) . Je ne suis pas tout à tait convaincu que ce soit bien exact, quoiqu'il y ait en lui quelque chose qui ressemble à cela au point de rendre une confusion possible. Tâchons de voir clair et de comprendre.
Maistre a de l'esprit, un esprit quelquefois qui, familier, enjoué comme dans ses lettres à ses filles, quelquelois légèrement gauloises, on en a plusieurs exemples, notamment dans son ouvrage sur Bacon. (2) Le grave chancelier invite la science à inventer « greater pleasuresot the sensés » de plus grands plaisirs pour les sens : « Ah, monsieur le chancelier, à quoi pensez-vous, s'écrie Maistre. » Son esprit était en général plus sérieux. On le trouve à peu près partout tranchant et acéré. Il disait, à propos du même Bacon : « 11 serait un peu dur de chasser Dieu de partout, mais c'est déjà quelque chose de l'enlermer
(1) Joseph de Maistre par E. Faeuet. Revue des Deux-Mondes
(2) Examen de la philosophie de Bacon, I.,p. 294, en note.
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strictement dans la Bible ; il ne reste plus qu'à brûler le livre. » Avec cela, Maistre avait le goût du paradoxe, chose naturelle, car le paradoxe n'est guère ■qu'une vérité développée jusqu'à Terreur par la négligence voulue ou inconsciente de certains faits qui imposeraient des restrictions qu'on ne fait pas. On sait si Maistre était dans ses théories l'homme des restrictions, et s'il était porté à tenir compte des faits qui pouvaient diminuer la portée de ses doctrines. Il a lait des paradoxes, volontairement, et qu'il a luimême appelés ainsi pour une dame qui les lui avait demandés. Ces paradoxes sont charmants, amusants et profonds en bien des endroits. Il en a fait involontairement ^bien davantage et qui valent encore mieux. Au reste, il avait pour principe que lorsque l'homme penche trop d'un côté, il faut, pour le remettre d'aplomb, le tirer très fortement dans un sens opposé. Maintenant, essayons de pénétrer dans l'esprit de cet homme aux passions intellectuelles intenses, aux idées toujours en mouvement, à l'inteHigence disposée à l'outrance à force de logique, au cœur bon, au caractèie vif, à l'esprit aiguisé. Il est convaincu que ses doctrines sont vraies, il croit, sans faiblesse, que les conséquences en sont bonnes, mais, en même temps, il sait bien que la réalité ne peut ressembler à son idéal. Un homme pratique, un ambitieux, avisé comme lui, s'inspirerait des idées régnantes, des sentiments dominants qu'il blâmerait, des erreurs générales de son siècle et tâcherait de les détourner par des concessions, des atténuations, des réticences, et
aussi par un très louable respect du fond commun des croyances opposées, au profit de ses propies docl' trines, auxquelles on viendrait peu à peu. Joseph de I Maistre n'apasce tempérament, il ne veut pas séduire mais imposer, apprivoiser m^iis dompter. La vue de la réalité ne peut que lui faire embrasser son idéal avec plus de force et de passion, plus il voit ses croyances méconnues ou menacées, plus il se sent obligé à les proclamer avec une vigueur que rien ne fatigue, avec un acharnement que rien n'afîaiblit. La contradiction l'irrite et le pousse en avant. Il y a là un effet de réaction assez commun, mais particulièrement exagéré chez lui par l'ensemble de qualités et de défauts que nous lui avons reconnus. J'imagine que dans une époque d'orthodoxie dominante il se fût bien moins fait remarquer par cette fougue orthodoxe, peutêtre aurait-il inquiété ceux qu'il a le plus raffermis . L'impossibilité de faire appliquer ses théories le mettait à l'abri de l'odieux de leurs conséquences. Il pouvait être violent à volonté, ses violences théoriques n'entrainaient pas des violences réelles. Ces dernières il ne les désirait pas. Dans la pratique, nous l'avons vu, il savait^très bien laire la part de l'opportunité des mesures à prendre. On ne le voit guère, du reste, s'occuper des ennemis actuels de sa religion, demander des répressions contre eux. Au contraire, dans ses considérations historiques ou théoriques il pousse son système jusqu'à l'exaspération, il approuve les actes de l'Inquisition, il considère les hérétiques endurcis comme des criminels et des plus dangereux,
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il veut laire pendre quiconque attaque un dogme jiational. Je crois pourtant que cet homme, qu'une sentence de mort à prononcer contre un malfaiteur mettait dans l'angoisse, aurait pour le moins hésité ^ à envoyer un hérésiarque à la potence. Mais, dans/ ses recherches il se laissait aller, et c'était peut-être un jeu dangereux ; on risque ainsi de se faire de$ adversaires, d'admirateurs et d'amis probables; on risque encore, ce qui est plus grave, d'être compromis par des disciples dont le zèle dépassse la prudence ou la sagacité. __
Maintenant je crois que ce contraste entre ses doctrines et l'esprit de son temps, tout en l'irritant un peu, l'amusait. Il l'irritait: on aime bien contredire les autres, on aime moins être contredit soi-même, on s'y plaît quelquefois par une bizarrerie qui n'est pas incompréhensible, mais c'est un plaisir mêlé et troublé qui, s'il vous laisse content de vous, vous rend mécontent des autres . Sans leur en vouloir on n'est pas fâché de les irriter un peu à son tour, surtout quand en les irritant on défend de grandes idées et la plus haute vérité. 3Iaistre s'est acquitté de cette tâche avec zèle et amour. Il s"e sentait en opposition avec bien des opinions fortes, avec bien des tendances à demi inconscientes et d'autant plus puissantes, il en voulait un peu, tout en les méprisant légèrement — ou même davantage — à ceux qui les trouvaient bonnes et qui en étaient imprégnés. Dans cette irritation de l'homme d'une doctrine forte et logique contre ceux qui ne se donnent même pas la peine de
la bien comprendre, il n'était pas fâché d'accentuer la séparation, delà rendre presque irrévocable, et de marquer ainsi un dédain mêlé de quelque orgueil. Aussi, quand il avait trouvé une veine d'idées désagréables à son prochain, il ne manquait pas de l'épuiser ; s'il en pouvait trouver de plus désagréables encore, c'est à celles-là qu'il s'attachait de préférence. Il aime à décrire des supplices, des sacrifices sanglants : la roue, le tauiobole, il s'appesantit sur les souftrances de l'humanité, il ne tâche pas d'en justfier Dieu, mais, au contraire, il l'en loue, il l'en glorifie, tout le mal qu'il décrit si éloquemment et si complaisamment, qu'il trouve et montre partout, c'est un argument en faveur de la justice, peut-être de la bonté du Créateur. Quand il a à présenter une idée, il n'hésite jamais, il la présente de la manière la plus fâcheuse, la plus pénible pour un esprit ordinaire, simple, non prévenu; il aime évidemment à heurter, àlroisserles habitudes de pensée des hommes qui ne peuvent élever leur esprit à la hauteur de ses théories, ni abaisser leur orgueil à l'acceptation de sa loi. Et tout cela est i-éellement très beau chez Joseph de Maistre et ce serait pour le mieux si l'esprit moyen qu'il dédaigne n'avait pas raison contre lui — non pas toujours, il s'en faut — mais quelquefois parce qu'avec moins de pi^ofondeur, de logique et d'éclat, il a plus de pondération. Peut-être ce qu'il y a de plus i-egrettable, c'est que ces formes hautaines et provocantes ont empêché quelques unes de ses vues de se répandre comme il aurait été à souhaiter qu'elles le fissent.
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Il a amené de fort honnêtes gens, des esprits sensés, modérés, sages, et nullement méprisables, à se trouver enchantés de ne pas penser avec lui, et d'autant plus heureux à leur tour, qu'ils se sentaient s'éloigner de lui davantage. J'incline à croire que Joseph deMaistre ne l'eût pas regretté, etje comprends bien à ce qu'il me semble, l'espèce de plaisir qu'il en aurait eu, mais il y a certains plaisirs, en ce monde, dont il faut savoir se priver.
N'attachons pas trop d'importance à ce côté du caractère de notre auteur. Maistre jouissait, je crois, de cette outrance, mais elle lui était nalurelle, il aimait à aller aussi loin que possible dans la théorie, et il y allait parce que sa nature le voulait; que cela contrariât certains esprits, il n'en était pas fâché pour les raisons que j'ai dites, mais c'était secondaire. Il était désagréable parce qu'il était entier, hautain et logique, il n'était pas entier, hautain et logique pour être désagréable.
Aussi, rien de ce que nous venons de voir n'est en contradiction avec un véritable génie métaphysique et mystique. La raillerie chez lui ne provenait pas d'un manque de conviction ou d'élévation dans les idées, elle venait d'une conviction indéracinable. S'il blâmait au besoin les nobles, s'il parlait familièrement, sans respect de certains rois, même de certains papes,
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en particulier de celui en qui il regrettait de trouver un bonhomme au lieu d'un grand homme, c'est qu'il respectait absolument la noblesse, la souveraineté et la papauté . Il s'en faisait une idée si haute que facilement celui qui l'incarnait pouvait faillir à sa tâche. Je sais bien qu'on a essayé de discuter, d'atténuer le mysticisme de Joseph de Maistre. Un écrivain, dont la critique souvent juste est néanmoins trop dure en somme parce qu'il ne voyait guère qu'un seul côté des choses, M. Schérer, a été surpris et scandalisé de trouver Maistre si peu pieux, disons même si peu dévot. Il est de fait que l'onction est rare chez lui; il est remarquable aussi que dans ses lettres intimes il parle assez légèrement, en badinant, des choses de la religion: « Sans mes deux filles, écrit-il à un ami, je prierais ma femme de se faire religieuse, pour me laisser la liberté de me laire moine. Vous me recommandez de prier Dieu pour vous, la règle serait de vous répondre : c'est bien à vous de prier pour moi ; mais il me semble que les compliments ne sont pas de mise en si grave sujet. J'aime donc mieux vous répondre que je lerai, quoique indigne, tout ce qui dépendra de moi en vous priant, en style diplomatique, de m'accorder la réciproque, et même plus s'il y échoit.-» (1) Il s'aperçoit bien que le ton qu'il prend est un peu léger, mais, comme on voit, il ne se croit pas obligé d'en changer. Faut-il en conclure que, de même qu'il respectait plus la papauté que le Pape,
(1) Lettres et opuscules. I. 409.
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ainsi il vénérait plus la Religion que ses formes concrète», ou bien qu'il était assez sur de son zèle pour se permettre quelque familiarité, ou encore que cela lui était permis en raison des services qu'il rendait à la cause sainte ? Peut-être pour plusieurs raisons à la fois, je dirais peut-être sans raison s'il s'agissait d'un autre, mais tout se tient si bien, quoi qu'on en ait dit, chez Joseph de Maistre I II se peut que la nature de son esprit net, précis, hautain, volontiers railleur, nous rende suffisamment compte de cette façon de parler. N'allons pas oublier que le passage cité est extrait d'une lettre intime. Quoiqu'il en soit, le ton de la piété émue, de l'amour, de la confiance sereine et naïve, ne se trouve pas chez lui, il n'est pas touché, pénétré, il ne s'humilie pas, ne devient pas « semblable à un petit enfant ». Personne ne diffère plus que lui de l'auteur de Vlmitation et quand on comprend la piété d'une manière qui n'est pas la sienne, on peut fort bien conclure que le comte de Maistre fut un esprit sec, autoritaire, impie en un sens, qui n'a vu dans la religion qu'un soutien de la pohtique, et dans l'autorité divine que la garantie du despotisme humain.
A mon sens, on se trompe. Maistre a, avant tout, l'esprit métaphysique ou philosophique, tout en ayant des qualités que cet esprit n'implique pas, et c'est ce qui lui a permis d'avoir ce système si admirablement unifié que nous étudierons tout à l'heure. Il a aussi dans l'esprit une veine de mysticisme qu'il faut étudier si nous voulons le bien connaître et qui a forte-
merit contribué à donner à son génie une saveur singulière. Non. le morceau sur le bourreau ne lut ni un exercice de réthorique, ni une lugubre plaisanterie. Maistre prévoyait peut-être l'effet qu'il produirait sur les nerts de ses lecteurs et, comme je l'ai dit, il ne devait pas en être fâché, mais c'était sans doute cejqui lui importait le moins. L'inspiration qui lui a dicté ce morceau, on la sent à chaque page dans les Soirées. Maistre avait une passion métaphysique et mystique pour l'unité, il lui en est venu une sorte de passion métaphysique et mystique faite de désir et d'horreur pour le mal envoyé par la justice et la bonté de Dieu pour refaire l'unité disparue. C'est un des côtés de son mysticisme. Ne le confondons pas avec cet amour du mal pour le mal qu'on a pu voir se développer chez quelques littérateurs contemporains. Il s'agit ici d'un sentiment d'une tout autre valeur morale. La logique du penseur, l'ivresse morale du philosophe épris d'unité, qui voit dans le mal le moyen de satisfaction imposé par Dieu, l'horreur, le dégoût, mêlés à l'espoir et à l'enthousiasme, sont les principales sources d'où sort ce sentiment troublé, confus et puissant qui, avecl'amour mystique de l'unité, domine une part de l'œuvre de Joseph de Maistre.
' [ C'est dans les Soirées qu'il se manifeste surtout, dans cet ouvrage dont Maistre disait : « J'y ai versé jma tête », et c'est principalement le sénateur qui est chargé de l'exprimer. Nous avons vu l'artifice du croyant et du logicien désireux à la fois de se laisser conduire jusqu'à l'extrême limite de sa pensée et de
ne pas la laisser sortir d'un cercle, tracé pour lui par Dieu lui-même, et créant un personnage chargé d'exprimer ses dernières idées, sur lesquelles il fait personnellement toutes les réserves — ou peu s'en faut — que demandait la plus stricte orthodoxie. « La conclusion légitime, dit le comte, des Soirées^ est qu'il faut subordonner toutes nos connaissances à la religion, croire fermement qu'on étudie en priant et surtout lorsque nous nous occupons de philosophie rationnelle, ne jamais oublier que toute proposition de métaphysique qui ne sort pas comme d'elle-même d'un dogme chrétien, n'est et ne peut être qu'une coupable extravagance. » (1) Il admet cependant les hardiesses de son ami comme le résultat de tentatives légitimes pour donner une interprétation plus précise de certaines vérités religieuses, mais aussi de tentatives périlleuses et, en somme, inutiles. Sous le bénéfice de ces réserves nous pouvons donc, puisque aussi bien il s'agit pour le moment d'étudier, non le système, mais l'homme, son caractère et son esprit, considérer les propos du sénateur comme tenus par Maistre lui-même et exprimant, sinon ce qu'il croit absolument, du moins ce qu'il souhaite qu'il lui soit permis de croire. Il est impossible alors de méconnaître ce mysticisme intellectualiste qui va presque jusqu'à nous absorber dans la Divinité, a Plus on examine l'univers, et plus on se sent porté à croire que le mal vient d'une certaine division qu'on ne sait expliquer, et que le retour au bien dépend d'une force
(1) Soirées de Saint-Pétersbourg , II. 200.
contraire qui nous pousse sans cesse vers une certaine unité tout aussi inconcevable. Cette communauté démérites, cette réversibilité que vous avez si bien prouvée, ne peuvent venir que de cette unité que nous ne comprenons pas... (i) Tout ryant été divisé, tout désire la réunion. » (2) Comment cette réunion peut-elle s'accomplir ? Quelle sera la base de l'accord final. Le passage où le sénateur répond à cette question est d'inspiration élevée et bien hardie, les noms qu'il rappelle n'indiquent pas moins son mysticisme que sa témérité, relative : » Notre unité mutuelle résulte de notre unité en Dieu tant célébrée [par la philosophie même. Le système de Mallebranchc, de la vision en Dieu^ n'est qu'un superbe commentaire de ces mots si connus de Saint Paul : Cest en lui que nous avons la vie, lemouvement et l'être. Le panthéisme des stoïciens et celui de Spinoza sont une corruption de cette grande idée; mais c'est toujours le même principe, c'est toujours cette même tendance vers l'unité. » (3)
En attendant, le mal existe, il doit être expié. La rédemption par la souffiance et le sang, voi'.à l'idée sur laquelle Maistre insiste avec une sorte de bonheur sombre et de conscience féroce. Visiblement il se plaît à appuyer sur les massacres, sur la guerre, sur le snng répandu. C'est là qu'est le saict. On connaît le morceau sur le bourreau, ce soutien du trône et de la
(1) Soirces de Saint-Pétersbourg. II. 223
(2) Soirées de Saint-Pétersbourg, p. 190.
(3) Soirées de Saint-Pétersbourg, p. 199.
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société, écoutez le fragment de l'éloquent et grandiose morceau sur la guerre: « Dans le vaste domaine de la nature vivante, il règne une violence manifeste, une espèce de rage prescrite qui arme tous les êtres in mutua fanera : dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le décret de la mort violente écrit sur les frontières mêmes de îa vie. . . Le philosophe peut même découvrir comment le carnage permanent est prévu et ordonné dans le grand tout. Mais cette loi s'arrêtera-t-elle à l'homme ? Non, sans doute. Cependant, quel être exterminera celui qui les exterminera tous ? Lui. C'est l'homme qui est chargé d'égorger l'homme. . . C'est la guerre qui accomplira le décret. N'entendez-vous pas la terre qui crie et demande du sang ? Le sang des ariimaux ne lui suffît pas, ni même celui des coupables versé par le glaive des lois. Si la justice humaine les irappait tous, il n'y aurait point de guerre, mais elle ne saurait en atteindre qu'un petit nombre, et souvent même elle les épargne, sans se douter que sa lérnce humanité contribue à nécessiter la guerre, si, dans le même temps surtout, un nnli'c iiv('u.u;Ien)ent, non moins stupide et non moins funeste, travaillait à éteindre l'expiation dans le monde. La terre n'a pas crié en vain: la guerre s'allume. L'homme, saisi tout à coup d'une fureur du'w??, étrangère à la iiaineet à la colère, s'avance sur le champ de bataille sans savoir ce qu'il veut, ni même ce qu'il lait. Qu'est-ce donc que cette horrible énigme? Rien n'est plus conttaireà sa nature, et rien ne lui répugne moins : il fait avec enthou-
siasme ce qu'il a en horreur... Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu'à l'iiomme, la grande loi de la destruction violente des êtres vivants. La terre entière, continuellement imbibée de sang, n'estqu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à 'a consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort. » (1)
On peut voir dans ce morceau si cnergiquement beau, cette tendance du mystique à retrouver partout l'action et la volonté directe de Dieu. Vous la rencontrez dan^ J'oeuvre^entière de Joseph de Maistre. Nous sommes agis par Die^, pourrait être sur ce point le résume de sa philosophie. « Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, dit-il, c'est l'action des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves, ils opèrent tout à la fois volontairement et nécessairement: ils iont réellement ce qu'ils veulent, mairf sans pouvoir déranger les plans généraux. » (2) Une chose frappe lorsqu'oo lit Maistre, ce Dieu, dont il comprend si bien la grandeur, il paraît l'aimer et l'admirer, non pas comme une personne en qui il retrouverait à un degré infini des qualités humaines, mais comme une sorte de loi universelle, absolue, inéluctable qui enveloppe tout. Son Dieu n'est pas vivant. Je ne sais s'il no serait pas possible de lui trouver plus de ressemblance avec le Fatum
(1) Soii-i'es fie Saint-Pétersbourg, II. 28-32. (3) Considération sur la France, p. I.
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antique qu'avec le Père céleste . Le sentiment que Maistre éprouve pour lui , c'est une sorte de terreur sacrée, d'admiration et de soumission. Quand il nous \ante ramourd^i^ieu, c'est d'une façon singulières-^ ^ent imprévue , plus laite pour troubler et pour scandaliser que pour émouvoir. Il vient de tâcher d'établir que l'on ne pouvait croire à l'injustice de Dieu. Un autre en resterait là. pour Maistre, c'est un point de départ. Il accorde à son adversaire supposé « la coupable et non moins toile proposition qu'il iiy a pas moyen de justifier le caractère de la Divinité. » Ici commence un des passages les plus étranges des Soirées, un de ceux où se montrent le mieux l'ijnpétuosité et l'inflexibilité intellectuelles de Joseph de Maistre, en même temps que la curieuse déviation que j'ai déjà signalée de son mysticisme naturel,
« Quelle conclusion pratique en tirerons-nous ? se demande-il, car c'est surtout de cela qu'il s'agit, Laissez-moi, je vous prie, monter ce bel argument : Dieu est injuste^ cruel^ impitoyable ; Dieu se plaît au malheur de ses créatures : donc. . . c'est ici où j'attends les murmurateurs ! — Donc, apparemment, il ne faut pas le prier. — Au contraire, messieurs ; et rien n'est plus évident : donc, il faut le prier et le servir avec beaucoup plus de zèle et d'anxiété que si sa miséricorde était sans bornes comme nous l'imaginons. Je voudrais vous faire une question : si vous aviez vécu sous les lois d'un prince, je ne dis pas méchant, prenez bien garde, mais seulement sévère et ombrageux, jamais tranquille sur son autorité, et ne sachant pas
fermer l'œil sur la moindre démarche de ses sujets, je serais bien curieux de savoir si vous auriez cru pouvoir vous donner les mêmes libertés que sous l'empire d'un autre prince d'un caractère tout opposé, heureux de la liberté générale, se rangeant toujours pour laisser passer l'homme et ne cessant de redouter son pouvoir afin que personne ne le redoute? Certainement non. Eh bien! la comparaison saute aux yeux et ne souffre pas de réplique. Plus Dieu nous semble terrible, plus nous devons redoubler de crainte religieuse envers lui, plus nos prières devront être ardentes et infatigables, car rien ne nous dit que sa bonté y suppléera. . . Nous voici donc placés dans un empire dont le souverain a publié une fois pour toute les lois qui régissent tout. Ces lois sont, en général, marquées nu coin d'une sagesse et même d'une bonté frappante; quelques-unes, néanmoins, (je le suppose dans ce moment) paraissent dures, injustes même si l'on veut: là-dessus, je le demande à tous les mécontents, que faut-il laire ? Sortir de l'empire, peut-être? Impossile : il est partout ; et rien n'est hors de lui. Se plaindre, se dépiter, écrire contre le souverain? C'est pour être tustigé et mis à mort. Il n'y a pas de ^meilleur parti à prendre que celui de la résignation et du respect, je dirai même de V amour] car puisque nous partons de la supposition que le maître existe, et qu'il faut absolument ^erffr, ne vaut-il pas mieux, (quel qu'il soit) le servir par amour que sansamour!» Rien n'obligeait Joseph de Maistre à en venir à celte hypothèse de l'injustice de Dieu et aux conséquences
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assez déplaisantes qu'il en tire. Pourquoi l'a-t-il émise ? Par habitude, par goût de l'outrance, pour faire la partie belle à ses adversaires, et les écraser d'autant mieux? 11 y a de tout cela, mais aussi autre chose. Il semble que sa théorie a réagi sur son esprit et l'a, à certain égard, déformé. Il s'est laissé aller à un sentiment étrange, à un désir de voir ou au plaisir de supposer la réalité horrible et cruelle. L'amour de l'harmonie l'a conduit à l'amour du mal. Il aspire à l'unité de toutes les forées de son esprit et de son cœur, mais l'autorité suprême. Dieu, emploie pour rétablir cette unité, le mal même, et ce mal divin c'est le remède au mal que l'homme a voulu . El voici que lemal, l'expiation, le sang versé prennentaux yeux de Joseph de Maistre un caractère mystique et sacré. Il finit par se complaire dans cette image du Dieu terrible devant lequel il s'incline non seulement avec respect, mais aussi avec une sorte d'adoration à la fois raisonnée, soumise et passionnée. Et voici qu'il en vient à cette hypothèse qu'il déclare lui-même folle et coupable et qu'il repousse sans doute, mais qu'il développe sans y être obligé, celle du Dieu en soi méchant et injuste, et bien qu'il ait quelque peine à s'y tenir, — la marche de l'idée dévie, comme on a pu le voir dans la citation que j'ai faite, — cette sorte d'amour mystique du mal, son respect de l'autorité, sa logique étroite mais inflexible et tous les senti : ments que j'ai tâché d'indiquer, se réunissent pour i conduire Joseph de Maistre à nous iaiposer nonseule- ! ment la vénération, mais l'amour même de Dieu au
moment où il vient d'imaginer un Dieu haïssable et mauvais.
Voilà, il me semble, les principaux traits du caractère et de l'esprit de Joseph de Maistre; le dernier trait qui nous intéresse, c'est leur arrangement même et leur relation réciproque. En somme, ils se pondéraient. La tendance dominante et principale, l'amour de l'unité et de l'autorité s'accommodait assez bien du reste, nous avons vu que la bonté paternelle même ne dégénérait jamais en faiblesse, de même le zèle religieux ne dégénérait pas en intolérance excessive dans la pratique. Mais ce qui frappe surtout chez Maistre — malgré quelques apparences contraires — c'est la conscience complète, la réflexion ininterrompue et la volonté toujours éveillée et ferme, il est toujours maître de lui malgré une certaine tendance à l'emportement. II a autant que nul autre cette caractéristique d'une certaine classe d'esprits supérieurs : l'examen constant de ses pensées et de ses actes; manifestement, il pense beaucoup à lui, il se regarde agir et penser, seulement cette qualité ne devient pas un abus, et n'empêche pas, comme chez d'autres, l'action et la pensée. Et puis, il avait en lui de quoi regarder. On voit comme, même dans ses plus terribles colères philosophiques, il sait parfaitement où il va et ce qu'il dit, on en peut juger par la façon dont il parle de ses critiques sur Bacon, par le soin qu'il met de faire lire à d'autres ses ouvrages avant de les publier, par l'essai qu'il lait de certains mots un peu vils avant de les lâcher tout à fait, par sa
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théorie de l'impertinence nécessaire . On voit encore cette possession de soi à l'allure satisfaite et provocante qu'il prend lorsqu'il émet quelque réflexion qui doit particulièrement choquer le lecteur simple et non converti. On le voit enfin par le soin qu'il a, malgré la vivacité, l'impétuosité de son esprit, de ne jamais dépasser les bornes qu'il s'est imposées, et les précautions qu'il prend pour regarder un peu au delà. S'il s'abandonne à ses idées, à sa fougue, il sait bien où elles le conduisent, il ne se laisse jamais aller sans être rassuré à l'avance sur le terme du voyage et encore il surveille son conducteur, on en a des exemples intéressants et curieux dans les Soirées où les interruptions et les remarques des troi8j / interlocuteurs donnent une bonne idée, il me semble/^ de la marche de l'esprit de Maistre à la fois emporté par un vigoureux élan et gardé par une réflexion sévère, qui n'était pas moins habile à surveiller les autres qu'à le préserver lui-môme. On sait avec quelle vigilance il relevait les moindres traces d'hétérodoxie. Celte mémo intensité de réflexion et de volonté, on la trouve partout chez lui ; dans ses lettres les plus intimes, si remarquables d'ailleurs qu'elles soient par leur simplicité et leur grâce, on sent constamment le retour sur soi-même, et, pour ainsi dire, un laisser-aller surveillé. Sa tendresse, certes, s'exprime naturellement, mais on sent qu'il le veut bien et qu'il s'en rend compte. Le comte Joseph de Maistre n'est pas l'homme des épanche-
ments imprudents et des entraînements irréfléchis. C'est que tout se tenait en lui. Chez beaucoup d'entre nous tel sentiment a l'air de n'exister que pour lui, de ne tenir aucun compte des autres, d'agir comme s'il était seul. Il trouble, pour se satislaire, l'ensemble de l'organisme et quelquefois sans qu'on s'en rende compte, sans qu'on en ait une conscience précise. Une lois satisfait, on l'oublie, quand il veut se satislaire encore, ce sont les autres qui sont oubliés. Rien de pareil chez Joseph de Maistre ; la réflexion, la volonté, c'est précisément la mise en relations de toutes les forces de l'être de façon que le sentiment éprouvé ou l'acte accompli ne soient pas le résultat d'un caprice qui passe, d'une occasion qui se pré'^ente, d'une impression éphémère, mais l'expression d'une personnalité unifiée dont tous les éléments s'associent au lieu de se contrarier ou de s'ignorer. C'est toujours avec lui, et que l'on examine son système, son intelligence ou son caractère, à l'unité qu'il faut en venir.