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CHAPITRE DEUXIEME

Aussi son style est-il bien l'expression de sa personnalité. Il est en général clair et précis, net et incisif, d'une vigoureuse éloquence au besoin, simple la plupart du temps, familier et enjoué quand il le laut, parfois un peu forcé, un peu tendu, çà et là d'un goût contestable, d'un eiïet un peu trop voulu.

Quand il expose ses théories, Maistre le fait très simplement, sans aucune prétention, il dit bien ce qu'il veut dire et ce qu'il faut dire. Il est dans l'exposé des théories abstraites d'une lucidité extrême, on le suit sans peine, même quand la matière est ardue. Voici, par exemple, un Iragment de discussion. Pour le iond il y aurait à contester, pour la forme, c'est merveille de voir comment les idées se suivent et s'enchaînent sans s'embrouiller, sans se confondre, sans s'égarer, comment chacune s'exprime par quelques mots précis qui disent tout ce qui est nécessaire et seulement cela. « Je veux, dit Maistre, me montrer aussi complaisant à son égard (à l'égard du théiste) que je l'ai été avec l'athée ; cependant il

ne trouvera pas mauvais que je commence par lui demander ce que c'est qu'une injustice? S'il ne m'accorde pas que c'est un acte qui viole une loi, le mot n'aura plus de sens ; et s'il ne m'accorde pas que la loi est la volonté d'un législateur^ manifestée à ses sujets pour être la règle de leur conduite, je ne conprendraipas mieux le mol de loi que celui d'injustice. Or je comprends tort bien comment une loi humaine peut être injuste lorsqu'elle viole une loi divine ou révélée ou innée ; mais le législateur de l'univers est Dieu. Qu'est-ce donc qu'une injustice de Dieu à l'égard de l'hoTime ? Y aurait-il, par hasard quelque législateur commun au-dessus de Dieu qui lui aurait prescrit la manière dont il doit agir envers l'homme? Et quel sera le juge entre lui et nous » (1) .

Avec la clarté, ce style a la vie, on sent qu'il est l'expression d'une pensée toujours active, qui vient en quelque sorte s'inscrire spontanément sur le papier. Maistre imagine des contradicleurs non pour suivre leurs idées, mais pour se donner des occasions de développer les siennes, il les invective, il les réfute, il les raille. En même temps sa pensée progresse et s'avance, on voit l'idée qui naît, se développe, se heurte à une idée différente, reprend sa marche, essaye d'une voie, passe à une autre et finit par arriver au but après avoir fait bien du chemin. Son style est un vêtement bien ajusté qui ne laisse rien perdre du mouvement de l'idée.

(l) Soirées de Saint' Pétersbourg, T. II.

Aussi quelquefois se ressent-il un peu de cette tendance à la réflexion constante, de cette continuelle conscience de soi, de cette volonté sans cesse en éveil que nous avons reconnue en lui . Les lettres à ses filles sont intéressantes à cet égard, on y trouve un singulier mélange d'abandon et de tendresse avec des pointes parfois charmantes, parfois moins bien \enues et avec l'expression d'une volonté qui ne se relâche jamais et qui montre que l'abandon, très réel, n'est jamais complet. « Enfin, ma très chère Adèle, écrit-il de Saint-Pétersbourg à sa fille, après un grand siècle je sais que fusais que ton portrait m'est arrivé. J'avais grand regret à la perte de cette lettre où je t'exprimais tout le plaisir que m'avait fait cette jolie image. Mais dis-moi un peu , petite vaurienne, petite-fille d'Eve, que signifie celte grande crainte que le portrait ne me paraisse moins joli que toi ! Est-ce que tu aurais de fa vanité, par hasard, ou la prétention d'être jolie ? Pas possible ! jamais une demoiselle n'a eu de pareilles idées. Quoi qu'il en soit, le portrait a été trouvé fort joli par moi et par d'autres ; permis à vous d'en être fâchée ou bien aise à votre choix. Je loue mfiniment ton goût pour la peinture, et j'approuve fort tout ce que tu me dis sur ce chapitre ; mais comme la vie est toujours mêlée d'amertum^^s^ je suis un peu fâché que tu n'aimes pas le paysage. Il faut se soumettre ; ton oncle qui a tant de succès dans ce genre, me tourmente d'une autre manière, en refusant de mettre dans son paysa-

ge des chèvres et des sapins, deux choses que j'aime par-dessus tout. A cela près, il est devenu ce qu'on appelle un grand peintre ; si tu étais ici mon cher cœur, tu envierais bien son huile, mais je te contrarierais sur ce point » (1). Certes, les lettres de Maistre ne témoignent pas d'un grand souci de style. elles contiennent des négligences assez fortes, elles n'ont rien de l'apprêt bien obtenu mais visible des lettres d'un Paul-Louis Courier, mais elles n'ont pas non plus la facilité, l'abandon des âmes simples. Dans la lettre que je viens de citer, à chaque mot vous apercevez de petites intentions, de petites malices, des retours sur lui-même, celui qui a pris l'habitude de la réflexion en garde toujours le pli, il s'amuse avec quelque recherche, et écrit, même à ses enfants, très simplement, sans prétention, mais en compliquant toujours un peu sa pensée, l'expression en porte la trace .

Quant aux ornements propres du style, ils auraient peut-être constitué un défaut plus qu'une qualité aux yeux de Maistrequi tient surtout au fond des choses. Cependant il aime les images, il en emploie souvent pour rendre la pensée plus frappante, c'est un support utile mais d'importance secondaire, à mon sens, chez Joseph de Maistre. A vrai dire je ne pense pas qu'il ait eu l'imagination concrète trèsvive. Quand il voit ou quand il décrit, il me paraît

(1) Lettres et opuscules 1. 130, 131

toujours s'atlacher à la signification des objets plutôt qu'à leurs iormcs ou qu"à leurs couleurs. Jen'exccpte pas même les morceaux où il dépeint fortement des supplices ou des sacrifices sanglants. C'est encore le sens qu'il voit plus que la chose. La réalité visible chez lui est un symbole. La description pour la forme ou la couleur, il l'ignore. On sait que le début des Soirées^ le coucher du soleil à Saint-Pétersbourg et la navigation sur la Neva, sont du charmant et délicat écrivain que fut son frère le comte Xavier de Maistre. Pour voir ce qui sépare notre auteur d'un homme doué du génie de la description concrète et de l'imagination visuelle, pensons à Chateaubriand, qui fut presque .son contemporain, à ses couleurs si vives et si fraîches. Maistre ne sait pas non plus prendre dans la réalité \ isible et tangible, le détail évocateur. indiquer ce point précis, rare, particulier qui réveille en nous, plus qu'un autre, l'image et l'impression de la réalité qui même fait revivre avec plus d'intensité l'idée ou le sentiment. Je ne lui en veux pas autrement de n'avoir pas possédé une qualité que l'on n'avait guère en son temps, et qui d'ailleurs n'est nullement nécessaire à l'œuvre qu"il a faite, mais je crois qu'il est utile pour bien connaître son talent d'en indiquer les bornes et de le comparer à d'autres, de genre diftérent.

Au reste, si chez Maistre l'image est moins vive, elle est généralement plus modeste que chez les descriptiis. Il a souvent évité les inconvénients du genre

dont il n'a pas eu toutes les qualités, chez lui l'image soutient la pensée et ne la remplace pas, elle ne l'cclipse pas, elle la met en lumière, c'est même le plus souvent son seul avantage ; il dira, par exemple, « les hommes ont toujours été tentés par les idées singulières qui flattent l'orgueil, il est si doux de marcher par ces routes extraordinaires que nul pied humain n'a foulées » . Et s'il n'a pas le genre de description concrète et pittoresque auquel nous nous sommes habitués depuis Chateaubriand, il n'en excelle pas moins à rendre par des traits énergiques un fait donné, celui qui sera capable de susciter l'émotion dont il a besoin. Faut-il rappeler ici cette violente description du supplice de la roue : « les membres Iracassés s'enlacent dans les rayons, la tète pend, les cheveux se hérissent, et la bouche, ouverte comme une fournaise, n'envoie plus par intervalle qu'un petit nombre de paroles sanglantes qui appellent la mort. » Cela était nécessaire pour iaire apprécier, avec le sentiment convenable, l'importance sociale du bourreau.

Il a ainsi des images très heureuses, mais elles gardent toujours quelque chose d'abstrait et de général, on voit qu'elles sont appelées par l'idée. Il en a quelquefois de mauvaises, et pariois il y met trop de logique. Une métaphore suivie trop loin finit par être aussi désagréable qu'une métaphore incohérente. Si la comparaison que je vais citer est expressive, elle est peut-être un peu excessive d'abord,

ensuite trop prolongée et trop étendue. « Toutes ces Eglises séparées du Saint-Siège, au commencement du XIP siècle, peuvent être comparées à des cadavres gelés dont le froid a conservé les formes. Ce froid est l'ignorance qui devait durer pour elles plus que pour nous ; car il a plu à Dieu, pour des raisons qui méritent d'être approfondies, de concentrer, jusqu'à nouvel ordre, toute la science humaine dans nos régions occidentales.

a Mais dès que le vent de la science qui est chaud, viendra à souffler sur ces Eglises, il arrivera ce qui doit arriver selon les lois de la nature : les formes antiques se dissoudront et il ne restera que la poussière » (1).

En même temps que des images forcées, Maislre emploie, par un procédé analogue, des associations de termes qui se nient l'un l'autre, des alliances diî mots qui se heurtent, cela produit des beautés quand les circonstances sont heureuses, une page de Racine en est restée fixée à jamais dans les traités de rhétorique, malheureusement en bien des cas la surprise est plus forte que le plaisir. « La vierge patricienne, dit Maistre, en fermant quatre doigts et tournant vers la terre le pouce allongé, ne criait-elle pas en silence ; Egorgez ce maladroit ». Vraiment l'opposition des termes n'est pas justifiée. Il y a là un peu

{\) Du Pape, ^. 406.

d'exubérance et la marque d'un goût qui n'était pas suffisamment surveillé.

Je vois un autre signe de ce goût contestable dans des rapprocbements forcés comme celui-ci « la physique naquit on quelque manière de l'astronomie, comme s'il était écrit que, même dans le sens matériel et grossier, toute science doit descendre du ciel. » Les phrases où ce procédé se montre, mais où en général il se montre un peu moins, ne sont pas rares chez notre auteur.

Cependant dans cette région moyenne du style, dans l'expression des idées et des sentiments, je ne dirai pas habituels à tout le monde, mais iamiliers à lui Joseph de Maistre, il y a certains moments où il devient tout à fait supérieur et à peu près incomparable, où il se révèle réellement grand écrivain, c'est lorsque, s'animant un peu, .s'échauffant sans s'emporter, il laisse tomber dos paroles brèves, des phrases tranchantes où tant de pensée et tant de sentinjent sont condensés en si peu de mots. Il y a telle proposition brièvement lormulée où on le retrouve tout entier, avec son caractère hautain et sa conviction inébranlable, son esprit décidé, lermé aux: objections et où l'on sent en même temps combien toutes ses pensées se rattachent solidement à quelques grandes thèses générales, et comment ses impressions dérivent iacilement d'une tendance prolondément enracmée. Un seul mot laisse apercevoir tout le système et presque tout l'homme. Ne le retrouve-

t-011 pas ainsi lorsqu'il parle de ce « misérable sectaire qu'un Pape aux grands applaudissements de l'Eglisj a solennellement condamne et qui du haut de son galetas, s'avise d'en appeler au lutur concile ? La souverainstc est comme la nature, elle ne fait rien en vain. Pourquoi un concile œcuménique quand le pilori suffit? » Voici d'un autre genre « on se plaint de l'immense pouvoir qu'il (Grégoire VU) exerça de son temps ; autant vaudrait-il se plaindre de Dieu qui lui donna la iorce sans laquelle il ne pouvait agir » (1). L'argument est faible, mais comme tout en repoussant une objection, Joseph de Maistre sait bien éblouir son adversaire par le ton tranchant, absolu de l'affirmation, l'eiïrayer en mettant Dieu de son côté (2), lui faire entrevoir le danger d'un système autre que le sien à lui Maistre, le frapper en même temps par la profondeur de l'idée qui rattache le fait en discussion à la plus générale comme à la plus mystérieuse des lois de l'univers. L'edet de contraste, d'imprévu qu'il aime à produire (voir plus haut l'opposition du concile et du pilori) ajoute à la portée de ses paroles, en voici un autre exemple, on n'a presque pas à les choisir : « Quant à vos Te Deum si multipliés et souvent si déplacés, je vous les abandonne de tout mon cœur, M. le chevalier. Si Dieu nous ressemblait, ils attire-

(l)£)îi Pape.!k%.

(3 Du, Pape, p. 337.

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raient laloudre ; mais il sait ce que nous sommes, et nous traite selon notre ignorance. » (1) Quand Joseph de Maistre s'emporte et s'élève ainsi, on a le sentiment d'une force irrésistible qui va s'appesantir sur les pauvres humains. En restant moins haut, les mots forts et pénétrants, en même temps ingénieux et spirituels, abondent dans son œuvre. « Trompés par les criaiUeries philosophiques, dit-il , nous croyons que les Papes passaient leur temps à déposer les rois, et parce que ces laits se touchent dans les brochures in-douze que nous lisons, nous croyons qu'ils se sont touchés de môme dans la durée (2). » ou bien « on croit voir Photius demander d\i Pape le titre de patriarche œcuménique^ pour se révolter contre lui parce que le Pape l'avait relusé. Ainsi la conscience demandait la grâce et l'orgueil se vengeait du refus. » Quelquelois, plus rarement, le mot prend une tournure plaisante, Maistre eut beaucoup d'esprit, de cet esprit qui consiste dans le rapprochement imprévu et piquant des idées, plutôt que des mots et des images. Il le montre dans ses lettres, il le laisse voir dans ses ouvrages. Au reste son esprit a presque toujours un sens, le mot piquant n'est pas là pour le simple agrément du lecteur mais pour son instruction aussi — pour son humiliation quelquefois. « Il n'y a point dliomme dans le monde, disait Maistre. J'ai vu des Français, des Italiens, des

0) Soirées deSi-P., II, 47.

(2) Du Pape, 172.

Russes, etc., je sais même, grâce à Montesquieu, qu'oji peut être Persan : mais quant à Y homme ]Q déclare ne l'avoir rencontré de ma vie ; s'il existe, c'est bien à mon insu. (1)» On trouve des mots amusants dans la lettre de Jean Claude Têtu. Il critiquait aussi ingénieusement ce pauvre Locke « le fastidieux auteur de Y Essai sur l'entendement humain dont le mérite se réduit, dans la philosophie rationnelle, à nous débiter avec l'éloquence d'un almanach ce que tout le monde sait ou ce que personne n'a besoin de savoir ».

Avec ses goûts, ses qualités et ses défauts il devait exceller dans le sarcasme, il y fut impitoyable. Ce qu'il y a de triste c'est que sur ce terrain l'admiration qu'il pourrait inspirer est aisément atténuée par l'impression fâcheuse que produisent ses violences souvent imméritées. N'insistons pas trop sur ce point qui reste assez délicat, mais si l'on veut oublier à propos de qui et de quoi elles furent écrites, n'admirera-t-on pas l'ironie dédaigneuse, hautaine, cruelle de ce passage : « On a poussé les hauts cris au sujet de cette charrue passée sur le sol de Port-Royal. Pour moi, je n'y vois rien d'atroce. Tout châtiment qui n'exige pas la présence du patient est tolérable. J'avais d'ailleurs conçu de moi-même d'assez violents doutes sur une solennité qui me semblait assez peu française, lorsque dans un pamphlet janséniste

(3) Considérations sur la France, p. 188.

récemment publié, j'ai lu que Louis XIV avait « fait passer en quelque manière, la charrue sur le terra'n (le Port-Royal.» Ceci atténuerait notablement Y épouvantable sévérité du roi de France ; car ce n'est pas tout-à-fait la môme chose, par exemple, qu'une tète coupée en quslque manière ou réellement coupée ; mais je mets tout au pire, et j'admets la charrue à la manière ordinaire. Louis XIV en faisant croître du blé sur un terrain qui ne produisait plus que de mauvais livres, aurait fait un acte de sage agriculteur et de bon père de famille. »

Revenons à des mérites plus sympathiques. Lorsque la force de la pensée vient s'ajouter à la force de l'expression, et ce n'est pas rare, les écrits de Joseph de Maistre nous donnent un plaisir littéraire aussi intense, je crois, que celui que peut donner un autre écrivain du même genre. Voici une idée proionde exprimée avec bonheur « les lois ne sont que des déclarations de droits et les droits ne sont déclarés que lorsqu'ils sont attaqués ; en sorte que la multiplicité des lois constitutionnelles écrites ne prouve que la multiplicité des chocs et le danger d'une destruction (1) )'. Nous retrouvons ici cet effet d'imprévu et de contraste que Maistre recherche tant. Voici une idée analogue, la même au fond, exprimée avec autant de vigueur. Il s'agit ici de la croyance à l'inlaillibililé du pape et de la proclamation de cette croyance.

ri) Con<iidê rations sur la France, 82.

« Bossuet, qu'il me soit permis de le dire sans manquer de respecta un aussi grand homme, s'est évidemment trompé sur ce point important. Il faut bien se garder de prendre un mot pour une chose et le commencement d'une erreur pour le commencement d'un dogm"^. La vérité est précisément le contraire de ce qu'enseigne Fleury : car ce fut vers l'époque qu'il assigne que l'on commença non pas à croire, mais à discuter sur V infaillibilité » (I). Toujours les m.émes effets dans les passages suivants, toujours aussi même richesse de sens. Le premier résume tout un ordre d'idées abordé dans les Soirées et dépasse même par sa portée le chapitre dont il fait partie : « Chose étrange ! c'est le crime qui se plaint des souffrances de la vertu ! c'est toujours le coupable, et surtout le coupable heureux comme il veut l'être, plongé dans les délices et regorgeant des seuls biens qu'il estime, qui ose quereller la Providence lorsqu'elle juge à propos de refuser ces mêmes biens à !a vertu ! Qui donc a donné à ces téméraires le droit de prendre la parole au nom de la vertu qui les désavoue avec horreur, et d'interrompre, par d'insolents blas phèmes, les prières, les olîrandes et les sacrifices volontaires de l'amour ? » (2) Le second contient en germe toute une théorie de gouvernement, on y retrouve aussi le premier état d'un mot célèbre qui ne l'a pas égalé. « Lorsqu'on parle

(1, Du Pape, 25.

(2) Soirées de St-P. t. I (223-224).

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de despotisme et de gouvernement absolu, on sait rarement ce qu'on dit. II n'y a point de gouvernement qui puisse tout. En vertu d'une loi divine, il y a toujours à côté de toute souveraineté une force quelconque qui lui sert de frein. C'est une loi, c'est une coutume, c'est la conscience, c'est une tiare, c'est un poignard , mais c'est toujours quelque chose. » (1)

Les passages comme ceux-là sont une des gloires de Joseph de Maistre écrivain. Ici il est l'égal des plus grands. Malheureusenent son style ne se soutient pas. La composition n'est pas toujours rigoureuse, le discours, l'argument est interrompu par des citations un peu trop abondantes, la pensée ne se développe pas toujours avec l'ampleur et l'unité que d'autres ont pu atteindre. La vivacité, la violence si fréquentes ne sont pas toujours d'une haute distinction, le style nerveux devient quelquefois le style tendu, le style simple confine à l'absence de style, enfin l'éloquence voulue se complait, il faut bien le reconnaître, dans des formules trop usitées et quelquefoiSj — je me hâte de dire que c'est rare, — elle tourne à la banalité.

N'exagérons rien pourtant. Si Joseph de Maistre n'est pas irréprochable, s'il n'a pas d'une manière continue l'ampleur et le nombre de certains écrivains classiques, on n'en trouve pas moins chez lui d'admi-

(2; Du Pape, p. 230.

rables parties, et des suites de pages d'une beauté de premier ordre, d'une vigueur soutenue, d'une éloquence entraînante, d'une inspiration puissante, protondc, sombre parfois^ d'une verve qui ne se ralentit pas. Le portrait du bourreau auquel, malgré qu'on en ait, il faudra bien réserver toujours une bonne place dans l'œuvre de Maistre, le morceau sur Voltaire, le long entretien sur la guerre, les considérations mystiques du sénateur sur les causes et les fins de la réversibilité en sont, pour ne pas sortir de son ouvrage le plus connu, des exemples éclatants. Sans doute, si l'on examine ce style de près on trouve en lui des faiblesses, des défauts positifs, des négligences. La perfection n'est pas atteinte. Mais il est une sorte de grandeur que la perfection ne suffit pas à donner, et avec laquelle elle semble peut-être incompatible. C'est la grandeur de Corneille à laquelle Racine n'atteint pas, c'est la grandeur de Michel- Ange qui manque à Raphaël, c'est la grandeur de Shakespeare et de Victor Hugo. Cette grandeur est faite d'outrance et elle s'accommode très bien de certaines imperfections. Nous sommes ainsi faits, et c'est peut-être un défaut, mais je crains bien qu'il soit irrévocable, que la force ne nous apparaît guère que dans l'elTort, et que d'autre part les faiblesses, les lacunes d'une œuvre nous en rendent souvent les beautés plus éclatantes. Cette grandeur qui ne va guère sans quelque mauvais goût, sans quelque emphase, sans de fréquentes exagérations, Joseph de Maistre l'a atteinte et pour cela nous l'admirerons.

Et nous l'admirerons encore parce que, après tout, les défauts de ses œuvres, on finit par les oublier. Il est aisé de le critiquer, il est aisé aussi et plus agréable, de négliger, en se laissant entraîner par celle éloquence serrée et lougueuse, les imperfections où l'on pourrait s'arrêter. Je ne dis pas qu'on se laisse convaincre mais lorsque la lecture est terminée l'impression est forte, on sent qu'on a lu un maître. Ce que j'ai dit de quelques longs passages de ses livres, on peut le dire de ses chapitres, de ses livres entiers. Oui, à côté de morceaux étincelants, de beautés qu'aucun autre n'a dépassées et que bien peu ont égalées, on trouve des faiblesses, des lacunes et des négligences, la composition est défectueuse, l'excès du parti pris, l'excès de la violence nous arrêtent ou nous choquent, mais l'ouvrage demeure dans notre souvenir comme une grande œuvre, on peut, après l'avoir lu, sortir de cette lecture fatigué, heurté, choqué ou surpris, on en sort fortifié, — on a pensé, avec ou contre l'auteur, — et modifié en quelque sorte par le contact de cet esprit si vibrant et si ferme ; c'est que le style de Maistre l'a servi souvent d'une merveilleuse manière et jamais ne l'a trahi, c'est qu'il est transparent, ce style et qu'il nous laisse apercevoir derrière l'écrivain, la haute intelligence, l'esprit toujours actif, le cœur droit, ardent et généreux de l'homme. Cela suffit pour faire de Joseph de Maistre, non pas un modèle à imiter, mais un maître à admirer, et non

pas un écrivain irréprochable, mais certainement un grand écrivain, un de nos grands écrivains pouvonsnous dire, puisque notre langue fut la sienne.

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