‹ Joseph de MaistreChapitre 3 sur 10 · LES ANNKKS I) KM K^H ATION · texte numérisé non relu

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pour vivre dans la familiarité des rois que ce grand théoricien de la royauté? « Maistre a vu les puissants, écrit le marquis Costa, et l'on a déjà trouvé qu'il parlait trop, qu'il était trop tranchant.... Il sera toujours le même, regoi'geant de bonnes qualités et de toutes sciences, mais avec cela raide et dogmatique, c'est-à-dire peu fait pour réussir ici où l'on ne sait rien, mais où, en revanche, les échines ont la souplesse de l'osier. Pour le moment, il vit dans un grenier où il s'est enfermé pour travailler à je ne sais quoi. Il s'épargne ainsi d'entendre bien des sottises et de dire de ces belles vérités qu'il dit si crûment et qui ne réussissent pas. »

Le séjour de Maistre à Turin se prolongea jusqu'à la fin de l'année suivante. Ce fut une période de travail, mais aussi d'incertitude et d'angoisses. Un grand besoin d'action le dévorait, en même temps que le sentiment d'une inaction fatale et inévitable le consumait. « J'ai aujourd'hui, écrit-il, le 1"'' avril 1797, sur son journal, quarante-quatre ans. J'ai beaucoup respiré, mais point du tout vécu, et pour moi, »:out est dit dans le monde. A vous, monsieur, Rodolphe! » Mais chez lui les moments de découragement ne duraient pas. Il se ressaisissait et se remettait au travail. « Il se fait en moi, note-t-il plus tard, un changement extraordinaire. D'anciens goûts se fortifient, des idées vagues prennent de l'assiette, des conjectures se tournent en certitudes. Aujourd'hui, 18 novembre, je commence un ouvrage dont je ne sais pas encore le titre. Il me semble que

CoGORDAN. — Joseph de Maistro. *

je commence à entrevoir ma vocation à quarantequatre ans. «

L'année 1798 fut marquée à Turin par une série de désordres. L'armée française occupait la citadelle, le roi son palais. Les conflits entre les deux pouvoirs étaient constants, les émeutes fréquentes dans la rue. Charles-Emmanuel IV, affolé, résistait un jour, cédait le lendemain, perdant par faiblesse le peu d'autorité qu'il avait encore. En décembre, « la bombe éclate «. L'ambassadeur français s'en-», ferme dans la citadelle sous la protection de l'armée. Le roi perd la tête, abdique, ordonne à ses troupes de prendre la cocarde tricolore, et s'enfuit en Sardaigne.

Emigré, compromis par un incident dont il était assez ému, Maistre ne pouvait rester à Turin sous le régime français. Par discrétion, il ne voulut pas suivre le roi à Gagliari. Il partit avec les siens pour Venise. Rodolphe de Maistre a conté les péripéties de ce triste exode, où les fugitifs descendirent le Pô sur une grande barque, surveillés et visités par les Autrichiens qui occupaient une rive et par les Français qui occupaient l'autre. Au Papozze, ils louèrent un chariot qui les mena sur les glaces à Ghioggia, d'où ils gagnèrent facilement Venise, alors autrichienne. Ce séjour à Venise fut navrant pour ^Maistre. « Réduit, écrit son. fils, pour tout moyen d'existence à quelques débris d'argenterie échappés au grand naufrage, sans relations avec la cour ni avec ses parents, sans amis, il voyait tous les jours

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(liiiiiiHiei* ses dernières ressources et, au delà, plus rien. » Le comte Khevenliuller, commissaire de TKmpereur en Italie, lui procura le modeste logement qu'il habitait.

Maistre, voyant peu de monde, travaillait beaucoup et attendait avec anxiété le résultat de la guerre qui recommençait. La Russie venait d'entrer dans la lice. Tous les ennemis de la Révolution comptaient sur elle pour chasser les Français d'Italie. L'arrivée des troupes de Souvarow dans le bassin du Pô frappait les imaginations. Maistre alla jusqu'à Padoue pour contempler ces hommes du Nord, qu'on n'avait jamais vus encore dans l'occident de l'Europe. « Russes et Cosaques, écrit-il sur son

cahier de notes, chantent en entrant dans les villes

Une douzaine de soldats réunis comme une bande de musiciens chantent des airs auxquels nos oreilles ne comprennent rien.... La physionomie des Cosaques est curieuse. Les uns ont la mine européenne,

les autres sont des Tarfares évidents Voilà donc

des Scythes et des Tartares qui viennent du pôle pour se couper la gorge avec des Français. Ainsi l'ont voulu les avocats de Paris. Je n'avais que deux pensées en les voyant défiler : que viennent-ils faire? combien en retournera-t-il? — Ils parlent de leur entrée en France comme d'une partie de plaisir infaillible. Cependant nous trouvâmes au café de la Mira, où nous nous étions arrêtés, un officier russe qui nous dit en allemand : Les Russes sont des hommes et les Français aussi. Qu'arrivera-t-il de

tout ceci? Das cveiss Gott. Dieu le sait. — Tout le monde doit dire ainsi! »

Les armées françaises en Italie furent facilement battues. Souvarow, simplement vêtu, monté sur un de ces petits chevaux tartares qui portèrent jadis jusqu'en Pologne les soldats de Gengiskhan, entra dans Turin , que les Français venaient d'évacuer. 11 organisa aussitôt un conseil de régence, dont le premier soin fut de rappeler le roi. Mais le conseil aulique de Vienne, toujours impitoyable pour ses alliés, ne permit pas à Charles-Emmanuel de rentrer à Turin. Ce prince dut se fixer provisoirement à Florence. C'est de là qu'il nomma le comte de Maistre régent de la chancellerie royale de l'île de Sardaigne, où il avait laissé son frère, le duc de Genevois, en qualité de vice-roi.

Maistre, accouru avec sa famille à Turin à la première nouvelle de lentrée des Russes, dut s'embarquer pour Cagliari. L'île de Sardaigne était dans un triste état de désorganisation administrative. La démoralisation était dans toutes les classes. Le nouveau chef de l'a magistrature eut fort à faire pour remettre quekjue peu d'ordre dans les services dont il avait la charge. Son passage fut marqué par d'utiles réformes. Dans sa correspondance, quelques lettres témoignent des soins scrupuleux qu'il apportait à rendre la justice, mais aussi du peu de goàt que lui inspirait le séjour de Cagliari. Malgré le travail professionnel qui l'occupait beaucoup , malgré les relaiions qu'il entretenait dans le pays,

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il ('lail luallieureux et ne songeak qu'au moment où il pourrait être appelé à quelque autre emploi. En 1802, il dut se séj)arer de sa femme et ses deux enfants qui l'avaient accompagné. Mme de Maistre rentra en Savoie pour surveiller les débris de sa fortune. Cette séparation fut déchirante, car il ne pouvait prévoir quand elle prendrait fin. « Depuis le commencement de la Révolution, écritil sur son journal le 25 septembre , je ne me rappelle pas avoir éprouvé un moment si amer. Mes enfants, qui lirez ceci quand je ne serai plus, vous saurez bien que je n'exagère pas. Ressouvenezvous de cette séparation sur le môle. Ressouvenezvous des larmes de votre mère, des miennes. Il me semble que nous nous séparons pour jamais. Je ne puis vaincre les noirs pressentiments qui s'élèvent dans mon cœur. Devons-nous nous revoir tous les quatre, Grand Dieu? » Le bateau qui emportait Mme de Maistre et les deux enfants fut refoulé le lendemain dans le port par le vent contraire. Maistre put embrasser encore une fois les siens, puis ils repartirent , cette fois sans retour. Ses tristes pressentiments ne se réalisèrent pas, mais la séparation fut longue et cruelle. Il ne devait revoir sa famille que dix ans plus tard, à l'autre bout de l'Europe.

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