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CHAPITRE III

Dans les premiers jours de 1803, le roi Victor- Emmanuel, à qui Tabdication de son frère. Charles- Emmanuel avait fait passer le pouvoir après Marengo, manda le comte de Maistre à Rome, d'où il gouvernait les débris de son royaume. C'était un nouvel exil qui attendait le régent de la chancellerie de Sardaigne . Le roi lui annonça que, voulant resserrer ses relations avec la R.ussie, de laquelle seule il pouvait espérer quelque adoucissement à sa situation, il avait jeté les yeux sur lui pour le représenter à Saint-Pétersbourg. « Le roi est dans des circonstances bien difficiles, écrit Maistre à sa fille Adèle au sortir de l'audience royale; mais il fait pour moi et ma famille tout ce qu'il peut faire — Je me garde bien de te dire que je suis content, du moins heureux, malgré une destination si brillante. Pour être

heureux, il faudrait que ma famille fut auprès de moi; mais c'est précisément celle tendresse qui me donne des forces pour m'éloigner de vous. » Aller de Rome à Saint-Pélershourg était alors un long et pénible voyage. Maistre partit le 22 mars dans une mauvaise voiture que le roi lui avait donnée. 11 s'arrêta quelques jours à Vienne, où il vit l'empereur d'Allemagne. Le 13 mai, il arriva dans la capitale russe.

L'importance et la nouveauté du rôle qu'il était appelé à remplir le soutenaient. L'accueil plein de courtoisie qu'il rencontrait partout lui paraissait, comme à tous les nouveaux diplomates, une marque exceptionnelle de faveur et l'augure de faciles succès. 11 traça sur son cahier de notes intimes ces lignes où perce l'étonnement que lui cause sa propre grandeur*: « En moins de trois mois, je suis présenté au pape, à l'empereur d'Allemagne et à l'empereur de Russie. C'est beaucoup pour un Allobroge, qui devait mourir attaché à son rocher comme une huître. » Pauvre Allobroge ! ses jours heureux furent courts. L'exil en Russie fut pour lui une succession d'épreuves morales et matérielles dont il ne pouvait venir à bout qu'en faisant un constant appel à toute son énergie et à « ce fond de génie gallican «, dont il parle quelque part, « qui déconcerte le malheur en lui riant au nez ».

Le but de la mission de Joseph de Maistre en Russie était de demander la restitution des Etats de terre ferme que le roi de Sardaigne avait perdus, ou

du moins une compensation pour cette perte. Nous nous expliquons difficilement, aujourd'hui, qu'un prince déj)ossédé puisse prétendre à une compensation comme à une chose due; mais alors les droits des souverains sur leurs Etats étaient considérés comme une manière de patrimoine. Les rois étaient en quelque sorte des propriétaires d'un ordre spécial et supérieur, dont les droits participaient, dans l'esprit public européen, de ce qu'il y a d'inviolable et de sacré dans la propriété individuelle. Aujourd'hui nous trouvons choquant que le propriétaire d'un immeuble soit dépossédé sans indemnité. On trouvait naturel alors, en Europe, sinon en France, qu'un prince dépossédé quelque part obtînt ailleurs une compensation. A Vienne, en 1814, ce système des compensations atteignit son apogée. Le Congrès répartissait les territoires en en estimant 'la valeur d'après l'étendue et d'après le nombre des dmes qui y vivaient. Joseph de Maistre, avec son éducation et les doctrines que nous lui connaissons déjà, était tout à fait l'homme d'une telle politique. Pour lui, la souveraineté était une qualité que la Providence conférait à certaines familles : une famille n'était pas royale parce qu'elle régnait, mais parce qu'elle était royale, elle devait régner. Or la maison de Savoie avait tout le caractèfe d'une maison royale. Cette maison, ou du moins son chef, se faisait des illusions étranges sur ce qu'elle pourrait obtenir comme compensation en échange de la Savoie et du Piéuiont annexés au territoire français. Les hommes

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(l'Iùat los plus SMiipallii(jurs au roi deSardaigno j)ai'laienl vagueiiicnt de Sienne « avec un promenoir aulour », des îles Ioniennes, de Venise, de Gênes, de Parme. Maistre avait quelques scrupules quand on parlait de désintéresser la maison de Savoie avec les dépouilles d'autres maisons non moins royales. Mais, quand il était question d'anciennes républiques, il avait une théorie spéciale qui rassurait sa conscience. Pour lui, une république tombée était morte, à jamais morte. Si longue et glorieuse qu'eût pu être son existence, aucun droit ne survivait à sa chute. Son territoire était res nullius. Aussi poussait-il son gouvernement à réclamer Gênes, plutôt que Parme ou Sienne, même avec le « promenoir ».

On comprend combien une pareille prétention avait, en 1803, peu de chances d'être admise. Pour qu'on écoutât avec d'autres sentiments qu'une bienveillance courtoise les réclamations du roi de Sardaigne, il eût fallu que tout autre fût l'esprit public en Europe, tout autre également le caractère du Tsar. Maistre était trop avisé pour n'avoir pas compris que le premier mouvement des cabinets européens, en présence de la Révolution française, avait été d'en profiter, — comme ils avaient profité des dissensions de la Pologne quelques années auparavant. Ce n'est que plus tard qu'à la lutte pure et simple des intérêts se joignit celle des principes — les seconds invoqués à l'appui des premiers. Quant au Tsar, Maistre ne trouvait pas en lui un souverain selon son cœur. Le fils de Catherine,

l'élève de Laharpe était un philosophe, presque un républicain. Il parlait des droits de son peuple et, chose plus grave, y croyait. Quand, à son avènement, on lui présenta des roubles frappés à son effigie, il dit : « Cette monnaie n'est pas à moi, elle est à mon peuple ». Qu'espérer d'un autocrate qui tient ce langage, qui fait passer ses sujets avant lui, qui semble s'excuser d'être le maître, qui croit ^i peu à l'origine divine de son pouvoir? Il avait le goût des constitutions. Nul n'ignorait qu'à son avènement il avait fait préparer une charte, dont les gazettes avaient fait mention. S'il l'avait laissée sommeiller dans les cartons, ce n'est pas qu'il en méconnût la valeur, mais c'est que son peuple lui avait semblé trop jeune encore pour pouvoir supporter cette précieuse panacée. — Quand Maistre parlait de compensation, d'indemnité — car de restitution il eût à peine osé prononcer le mot, — on lui faisait comprendre que « l'indemnité était impossible sans la renonciation ». Or il ne voulait pas entendre parler de renonciation formelle. « Nous n'intéressons personne », écrit-il bientôt d'un ton attristé.

Quand même les dispositions d'Alexandre eussent été tout autres, qu'eût-il pu faire en faveur de Victor- Emmanuel? La prépondérance française s'affermissait. Le premier consul, distributeur des terres vacantes et autres, grandissait tous les jours. La nouvelle de la proclamation de l'empire français indigna Maistre, sans trop l'effrayer pourtant : « Un certain instinct, écrivait-il, me dit que ce champignon impé-

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rial ne durera pas ». Le sacre l'irrita davantage. « Les forfaits d'Alexandre VI, s'écriait-il dans un accès de cette colère spéciale qu'il appelait la colère de l'amour, sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son faible successeur! » Le pa[)e semblait donner au soldat couronné la consécration religieuse que l'auteur des Considérations avait déclarée nécessaire à la fondation des empires . Pourtant celui-ci ne pouvait croire\que Dieu fût l'inspirateur de cet acte. Sa confiance dans la restauration des trônes légitimes restait inébranlable. Mais il y avait deux hommes en lui : le penseur, qui prophétisait des jours meilleurs, et le politique, qui, avouant qu'il ignorait l'heure de la réparation, conseillait la patience et se plaçait résolument en face de la cruelle, réalité. A son roi, il conseillait de se contenter de peu, de renvoyer l'espoir de recouvrer le Piémont au jour inconnu, mais certain, où la maison de Bourbon serait rétablie en France, d'aller en attendant vivre à Odessa sous la protection de l'empereur de Russie. Au futur Louis XVIII, qui le consultait sur la rédaction d'un manifeste pour protester contre l'usurpation de Bonaparte, il faisait tenir aussi le langage de la sagesse pratique. Il émettait l'avis que le chef de la maison de Bourbon devait avant tout rassurer les Français sur les conséquences de la restauration, garantir les acquéreurs des biens nationaux contre les revendications des émigrés, éviter de s'aliéner le Tsar en parlant d'un retour possible de l'ancien régime. « Coupez, taillez, tranchez », lui

avait dit M. de Blacas, agent du comte de l'Isle qui fuyait alors en Suède, « le roi n'a que vous ». 11 coupa, tailla, trancha et mênrie ajouta beaucoup. Les corrections choquèrent le prétendant. La protestation revint quelques mois plus tard à Saint-Pétersbourg, entièrement refondue et bouleversée. « Après avoir choisi un médecin, écrivait Maistre, on a disputé sur ses ordonnances.... La pièce... est totalement gâtée, remplie de fautes même de langage. »

Son propre roi, pas plus que Louis XVIII, ne lui savait gré de sa franchise. Mal payé, ne pouvant tenir son rang, il réclamait vainement un traitement qui lui permît du moins de faire meilleure figure à la cour. Désolé d'être séparé des siens, et, après que les curiosités des premiers temps se furent apaisées, souffrant cruellement de cette séparation, il demandait instamment qu'on permît à sa famille de le rejoindre. On ne lui répondait même pas. Cependant, en 1805, on lui adjoignit en qualité de gentilhomme de légation son fils Rodolphe, dont l'arrivée lui causa une grande joie. Ce jeune homme avait reçu du roi la permission de porter l'habit de cour, faveur que son père n'avait pas. Souvent ce dernier avait représenté au roi que sa tenue était peu séante pour son rang : il avait sollicité sans succès le titre de chambellan ou la croix des Saints- Maurice-et-Lazaré, afin de ne pas faire tache en quelque sorte parmi les brillants uniformes de ses collègues. En conduisant son fils au palais, il jugea contraire à sa dignité de père de paraître sous un

costume impliquant un rang moins élevé. Il prit sur lui de se faire confectionner un habit de cour et de s'en revêtir, non sans expliquer aussitôt à Sa Majesté Sarde les motifs de sa hardiesse. Il oubliait que les questions d'étiquette sont de celles où les royautés déchues entendent le moins raillerie. Le roi le rappela assez rudement à l'ordre. Cette semonce, après tant d'autres froissements, cette humiliation pour une vétille, au moment même où sa considération grandissait en Russie, lui firent perdre patience. 11 adressa au roi lui-même une éloquente plainte. « Ce dernier désagrément, écrivait-il, est beaucoup moins désagréable en lui-même que par ce qu'il signifie. Il ne m'est plus permis de me faire la moindre illusion. La défaveur qui pèse sur moi, sire, n'a ni borne, ni exception, ni remède. « Il rappelle le silence gardé sur toutes les questions qui touchent sa famille et sa personne. Il conclut en sollicitant son rappel. Mais il était bien arrêté dans la pensée du roi de ne pas plus répondre aux offres de démission qu'aux plaintes de son ministre.

La correspondance officielle de Joseph de Maistre, si vivante, si brillante, si nourrie, si pleine d'idées neuves, de vues hardies, qui force l'admiration de ceux mêmes dont elle heurte le plus les opinions, déplaît notoirement à ce prince et à ses ministres. Le prince regrette apparemment la banalité ordi^ naire du style de chancellerie . Ses conseillers , mieux faits pour la routine de l'administration courante que pour les temps de crise, voient à tout des

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inconvénients et ne peuvent formuler une volonté que pour l'inaction. Quand la cour se trouve dans Timpossibilité de rester à Rome, au lieu de se réfugier à Odessa, comme le conseillait Maistre, elle s'enfuit à Cagliari, d'où elle est séparée du reste du monde et privée de relations régulières avec le gouvernement où elle place ses dernières espérances. Les dépêches restent en route pendant de longs mois pour franchir l'énorme distance de Saint- Pétersbourg à Cagliari. Quand elles arrivent, si elles arrivent, les événements ont marché. Les malentendus sont grossis par l'éloignement, et telle est la différence des milieux que le langage inspiré par l'un n'est pas compris dans l'autre. Le désaccord est perpétuel entre la cour sarde et son représentant : on lui reproche non seujeraent ses idées, mais son style, sa liberté de langage, jusqu'à son esprit. On attribue ses moindres démarches à de misérables calculs. L'opposition de vues, d'idées et plus encore de sentiments croît sens cesse. Devant tant d'indifférence, tant de méfiance, la nature droite, ardente et impressionnable de Joseph de Maistre s'insurge parfois. Il semble qu'il va rompre le lien qui le rattache à ce roi qui le fait cruellement souffrir : mais jusque dans les moments où il paraît le plus exaspéré, comme dans ceux où son intérêt j)ersonnel semble lui conseiller de reprendre sa liberté, il est soutenu par un sentiment plus puissant que tous les autres : le culte de l'honneur. Son roi est malheureux. Il lui doit fidélité et dévouement. Il ne

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faillira pas à ce devoir. H offrira de nouveau sa démission : mais il ne lui viendra jamais à l'esprit que, sentinelle avancée, il puisse déserter son poste sans avoir été relevé. Victor-Emmanuel le sait. Peu lui importent le chagrin, le désespoir même d'un agent qui est bien loin, qu'il connaît peu, qu'il n'aime guère et dont il est sûr. Au fond, Joseph de Maistre était pour lui un employé mécontent, dont il pensait sans doute ce que disait des Savoyards un de ses prédécesseurs : « Si je faisais pleuvoir des sequins sur les toits dé leurs maisons, mes sujets de Savoie diraient que je casse leurs tuiles ».

Victor-Emmanuel était bien injuste : il aurait dû témoigner du moins quelque reconnaissance au ministre qui avait intéressé à sa cause le gouvernement impérial, et obtenu de ce dernier une subvention qui fut régulièrement payée jusqu'en 1814 à la cour sarde. Il avait. obtenu en outre que l'ultimatum envoyé à Paris par la Russie en 1804 exigeât une réparation pour son roi. Malheureusement pour ce prince , la France rejeta l'ultimatum . Maistre s'en consolait en pensant que la Russie se tiendrait pour engagée par ce premier pas, et n'oublierait pas le roi Victor-Emmanuel après la guerre pour laquelle elle faisait d'immenses préparatifs.

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En 1805, comme on parlait encore du camp de Boulogne, de Trafalgar, arrive la nouvelle que l'empereur des Français a envahi l'Allemagne, qu'Ulm, boulevard de l'Autriche, a capitulé. « Nous sommes débarrassés de Mack », écrit Maistre, et, dans sa vieille haine pour l'Autriche, il prend légère* ment son parti d'Ulm et même d'Austerlitz, défaite plus écrasante pour les Impériaux que pour leurs alliés du Nord. « François de Lorraine, écrit-il, c'est le seul titre qui lui reste, est allé de sa personne dans la tente de Bonaparte, recevoir les ordres de ce Tamerlan. » Pendant ce temps, Alexandre a repris avec ses troupes le chemin de la B.ussie, s'apprètant à recommencer la guerre. Mais Maistre sent bien qu'elle ne sera pas faite avec mêmes chances de succès . Aussi s'applique-t-il loyalement à mettre son roi en garde contre les illusions. 11 revient à son thème favori. Par la France seule pourra être chassé, quand elle en sera lasse, le monstre qui opprime l'Europe. De la France seule et de ses rois légitimes, la cour sarde peut attendre une réparation sérieuse. Jusque-là le roi Victor-Emmanuel ne peut s'appuyer ni sur l'Angleterre, qui ne pense qu'à détruire la France, ni sur la Prusse, qui négocie avec Napoléon, ni sur TAutriche, dont on connaît trop les sentiments. Seule la Russie peut l'aider et le soutenir. Bientôt il apprend que des pourparlers sont ouverts entre Napoléon et Alexandre, que. dans un projet de traité, le négociateur russe a sacrifié la maison de Savoie.

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La leiitalivo éclioue, mais l'oniission do la Sardaignc dans les arrangements projetés en 180G n'en est pas moins de mauvais augure.

Telle était la rapidité des mouvements de la Grande Armée qu'on ajiprit l'écrasement de la Prusse presque en même temps que sa déclaration de guerre. « Je n'imagine pas, écrit Maistre après la bataille d'Iéna, de victoire plus grande, plus décisive, plus illustre, que celle du 14 octobre : l'immense château de cartes de Frédéric II balayé comme une toile d'araignée, la vieille réputation de cette armée effacée en un clin d'œil, un prince du sang tué, un autre prince de ce même sang prisonnier avec Mollendorf, le dernier compagnon de Frédéric,... Bonaparte couchant à Potsdam et à Sans- Souci;... rien n'égale celte gloire et par conséquent notre chagrin. D'un coté l'on voit, sans même être militaire, la rapidité, la prévoyance, l'audace réfléchie, de l'autre l'ignorance, la double volonté et cette espèce de trépidation qui est mortelle à la

guerre » Maistre voit dans cet écrasement la juste

punition des complaisances de la Prusse pour la Révolution. « Sa Majesté, écrit-il à Rossi, ministre des Affaires étrangères à Cagliari, accordera le degré de compassion qu'Elle jugera convenable au prince qui s'est séparé le premier de l'Europe à Baie, qui a reçu à Mayence les re[)résentants du peuple encore dégouttants du sang de Louis XVI, qui les a fait manger avec ses généraux pendant que les princes français étaient bafoués, qui a reçu CoGORDAN. — Joseph de Maistre. 5

comme ambassadeur l'abominable Sieyès, qui a reconnu le premier le titre impérial à Bonaparte.... » — « Après cet événement, concluait-il, quelles espérances nous reste-t-il? Hélas î exactement les mêmes qu'en 1798 : le rétablissement de la maison de France et du bon ordre par les Français. La France a quelque chose à faire dans ce monde dont personne ne peut se mêler. De là vient que personne n'a réussi contre elle. » Pour le présent, il conseille sagement de paraître compter sur beaucoup, mais d'être résolu à se contenter de très peu.

Les embarras de Napoléon hivernant en Pologne ravivent le courage des Russes. Maistre suit avec d'autant plus d'émotion les péripéties de la guerre que son fils Rodolphe est dans l'armée impériale. Dans un accès de mauvaise humeur, il l'avait fait passer au service du Tsar, sans autorisation du roi de Sardaigne, n'ayant pas eu, disait-il, le temps de solliciter cette autorisation, mais au fond craignant qu'elle ne lui fût refusée. Rodolphe était entré comme cornette aux chevaliers-gardes. Il avait la protection directe de l'Empereur, une situation matérielle excellente, un avenir assuré. Quelque temps avant, Xavier de Maistre était entré aussi au service russe. Ancien officier de Souvarow, Xavier avait suivi les Russes quand ils avaient évacué le Piémont et s'était fixé à Moscou, où son talent de peintre lui avait assuré "l'existence. L'influence de son frère le fit nommer directeur du musée de l'amirauté avec le titre de lieutenant-colonel.

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a A Pullusk, écrit INlaistre, l'étoile de Napoléon a commencé à pâlir. Elle s'est tout à fait éclipsée à Preussisch Ëylau. » C'était excessif; mais Maislre avait raison quand il prévoyait que la paix se ferait brusquement, sur un tambour, sans qu'on permît à la Sardaigne de marchander les compensations.

Au printemps, l'empereur Alexandre partit pour se mettre à la tête de ses troupes. Tout le monde comprit que le drame touchait à sa fin. Une suprême bataille était nécessaire et prochaine. Grande était l'anxiété de tous. Un jour que l'impératrice se rendait à l'église de Kazan pour remercier le ciel, par un 7'e Deu.in solennel, de je ne sais quelle heureuse escarmouche, un courrier lui remit une dépêche . c'était l'annonce de Friedland. La Tsarine assista tout de même à l'office, mais bientôt la nouvelle se répandit dans la ville de l'écrasement de l'armée russe. La consternation fit place à la joie, quand on apprit coup sur coup l'entrevue sur le radeau du Niémen, l'amitié des deux empereurs, le traité de paix.

Maistre passa par de cruels moments à cette époque. Il crut que son fils avait été tué. Après une nuit de désespoir, on lui annonça qu'il vivait : mais, si le j)ère fut rasséréné, l'envoyé du roi de Sardaigne perdit sa dernière espérance, car le traité de Tilsitt était muet au sujet de la maison de Savoie. Quand le ministre des Affaires étrangères, rentra dans la capitale à la suite du Tsar, Maistre l'interrogea. « L'Empereur, répondit M. de Budberg, a

commencé la guerre pour le salut de ses alliés; mais, ayant été abandonné, il Ta finie pour le sien propre. »

Je m'imagine qu'à ce moment, pendant quelque temps du moins, Maistre conçut des doutes sur ses prophéties. Après Marengo, après Austerlilz, après léna, il n'avait pas douté. Après Friedland et Tilsilt, il se demanda pour la première fois si le « champignon impérial » ne durerait pas. Et une idée s'empara de lui tout à coup : voir ce Bonaparte qui le fascinait aussi, comme il fascinait tout le monde, plaider la cause de son maître auprès de cet homme qui, disait-il, vient du ciel, comme en vient la foudre.

11 savait que son nom n'était pas ignoré du conquérant. En 1802, cinq ans auparavant, un décret consulaire du 6 floréal avait enjoint aux natifs des pays réunis à la France de rentrer dans un délai fixé et, en attendant, de prêter serment devant l'agent diplomatique ou consulaire français le plus proche de leur résidence. Etant alors en Sardaigne, Maistre avait déclaré par lettre à M. Alquier, ministre de France à Naples, qu'il n'était pas Français, qu'il ne voulait })as le devenir, qu'étant né sujet du roi de Sardaigne, il entendait vivre et mourir au service de ce prince. Il avait ajouté que « si par suite de cette déclaration il pouvait être rayé de la liste des émigrés comme étranger et

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obl(»nir ('veiiliiellenrent la libei'lô de revoir ses amis, SCS parents et le lieu de sa naissance, celte faveur ou plutôt cet acte de justice lui serait précieux ». Quelques mois ])lus tard, à Saint-Pétersbourg, il recevait coniniunication d'un décret portant qu'il était rayé de la liste des émigrés, qu'il était autorisé à rentrer en France sans condition, sans prêter serment, et à rester au. service du roi de Sardaigne, tout en jouissant de tous les privilèges et avantages des citoyens français. D'autre part, son fils Rodolphe n'avait pas été inscrit sur les contrôles de la conscription militaire dans le département de la Savoie. C'étaient des marques évidentes de bon vouloir de la part de Bonaparte, consul, puis empereur, envers l'auteur des Considérations sur la France. Celui-ci, d'ailleurs, avait dû s'en expliquer, car cette faveur avait fait scandale à la cour du roi de Sardaigne. La vérité est que Napoléon, doué d'assez de génie pour ne pas prendre ombrage des hommes de talent, se plaisait à leur témoigner des égards. Il eût été heureux de rallier Joseph de Maistre et le lui faisait discrètement comprendre. Maistre le sentait et son désir de connaître l'Empereur en était accru. « Je ne serais pas fâché, écrit-il à Rossi, de voir ce Tamerlan, qui ne me fait pas la moindre peur. » — Quelques jours plus tard, le projet se précise dans son esprit. Sans consulter sa cour, après avoir pris seulement l'agrément du Tsar, il a une longue entrevue avec le général Savary, agent provisoire de celui qui devient maintenant, sous sa

plume, « l'empereur des Français ». Savary était un militaire bruyant et emporté : il cria, tempêta, pendant l'entretien qui dura plusieurs heures, mais en somme il se montra bien disposé. Il laissa entendre que, si le roi Victor-Emmanuel n'avait rien à espérer — on lui laissera sa Sardaigne, dit-il, — il n'en était pas de même du ministre sarde, qui n'était pas un inconnu pour l'empereur Napoléon. Ce qui stupéfia Savary, ce fut d'apprendre que Maistre ne désirait rien pour lui-même, qu'il voulait seulement parler de son maître. Que dirait-il à lEmpereur? Savary voulait le savoir, Maistre refusait de le dire. Il déclara seulement qu"en parlant du roi de Sardaigne, il ne prononcerait pas le mot de restitution et ne ferait aucune demande qui ne fût provoquée. Savary finit par promettre de solliciter pour lui une audience de Napoléon.

M. de Caulaincourt, ambassadeur définitif de France, arriva bientôt. Savary retourna en France, ne voulant pas, disait-il, servir la messe, après qu'il l'avait dite lui-même. Caulaincourt, homme d'ancien régime, se montra plein de politesse pour Maistre, et très favorable au projet ébauché avec Savary. Maistre est plein d'espoir, et cet espoir le désarme. Tant est grand auprès des plus prévenus le prestige de la gloire et de la puissance !

« Quand je pense, écrit-il à Rossi, à tout ce que j'ai fait et dit depuis quinze ans, je trouve les Français fort honnêtes à mon égard.... » « Je sais, écrit-il encore, tout ce qu'on peut dire contre Bonaparte.

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Il est usurpaleur, il est meurtrier; mais, faites-y bien attention, il est usurj)ateur moins que Guillaume d'Orange, il est meurtrier moins qu'Klisahelh d'Angleterre.... Nous ne sommes pas plus forts que Dieu — Il faut se garder de deux erreurs avec Napoléon : l'une est de croire à sa puissance légitime, l'autre de le regarder comme un aventurier couj)able, auquel il n'est pas permis de parler. Ces deux opinions sont fausses, cette dernière peut-être plus que l'autre. » — Maistre arrive ainsi à toucher du doigt la grosse difficulté de son système. Guillaume d'Orange, qu'il se plaît à citer, était usurpateur; mais George III est évidemment légitime. Quand s'est opéré le changement? Quel jour le Jacobite, qui était dans la vérité, a-t-il commencé à être dans l'erreur? Quel jour est-il devenu coupable? En posant ainsi le problème, Maistre se chargeait lui-même de montrer la difficulté de le résoudre.

Cependant les semaines et les mois s'écoulaient. Les courriers de Paris se succédaient sans apporter la réponse de l'Empereur. Inquiet de ce silence, énervé par cette attente prolongée, Maistre commençait à désespérer, quand il apprit par une dépêche de Cagliari que le roi désapprouvait entièrement son projet. La dépêche ajoutait que Sa Majesté voulait bien ne pas donner une interprétation sinistre à la démarche du comte de Maistre. Qu'on juge de l'irritation de l'honnête homme, du serviteur fidèle, voyant ses intentions travesties et que la première

pensée ayant traversé l'esprit de Victor-Emmanuel et de ses ministres était un infâme soupçon! Sa réponse est vibrante d'indignation et de mépris, a Comment donc cette idée a-t-elle été si mal accueillie à Cagliari? Je crois que vous m'en dites la raison sans le savoir, dans la lettre... où vous me dites que la mienne est un monument de la plus grande surprise. Voilà le mot, monsieur le Chevalier : le cabinet est surpris. Tout est perdu. En vain le monde croule. Dieu nous garde d'une idée imprévue. » Et il raille la routine administrative, ces « formules de bureau qui n'ont point de sens et qui veulent dire : dites et ne dites pas, faites et ne faites pas w. Certes il n'ignore pas qu'un agent diplomatique qui agit de son chef « dans les rares occasions où cela est possible » s'expose à être blâmé et désavoué. Mais les soupçons le révoltent. « Lorsque vous me dites que Sa Majesté, sans donner d'interprétation sinistre à mes démarches, etc...., c'est précisément comme si vous aviez écrit au maréchal Souvarow : Le roi, monsieur le Maréchal, sans croire que vous

êtes un poltron, pense néanmoins que Je n'en dis

pas davantage sur ce point, vu qu'il est facile de s'échauffer en écrivant comme en parlant. » — La réponse à la demande d'audience ne vint jamais.

Le découragement était complet à cette époque chez tous ceux qui avaient le plus escompté la chute de la puissance française. Maistre n'était pas loin de le partager. On lui demandait de tous côtés ce qu'il allait faire « à présent que tout est fini ». On

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lui faisait comprendre qu'il trouverait facilement à s'établir en Russie, comme son frère, comme son fils. Ce serait la sécurité pour l'avenir, le rapprochement avec sa femme et ses filles, dont l'éloignement l'affecle d'autant plus qu'il a plus de déboires et d'amertumes dans l'ordre politique. En toutes circonstances, il répond fièrement : « Tant qu'il y aura une maison de Savoie et qu'elle agréera mes services, je ne changerai jamais ». Et il continue de renseigner son gouvernement avec des alternatives d'espérance et de tristesse. L'excommunication de Napoléon lui arrache un cri de joie, et lui rend confiance. « C'est une consolation, écrit-il, de savoir que ce n'est qu'un météore terrible et sur ce point je n'ai pas plus de doute que sur les mathématiques. » Mais l'entrevue d'Erfurt, dont il ne connut pas les dessous, et surtout la guerre de 1809, l'inquiètent de nouveau. Le bruit était parvenu en Russie que l'archiduc Charles avait écrasé les Français près de Linz. Nos ennemis exultaient déjà quand on apprit la bataille d'Essling, puis Wagram, puis la soumission de l'Autriche. Le mariage de Napoléon avec Marie-Louise donna quelques nouvelles espérances à Maistre à un autre point de vue. « Si l'empereur d'Autriche, écrivait-il à Rossi, avait cédé sa fille sans stipuler quelque chose en faveur de son beau-frère (le roi de Naples), il ne serait pas permis de raisonner. ... Et qui sait si l'extrême faveur de la maison d'Autriche ne pourra pas étendre son influence jusqu'à nous? » Il en venait ainsi à placer son der-

nier espoir dans cette maison d'Autriche dont il se méfiait tant. Il apprit bientôt que l'empereur François avait donné sa fille sans rien stipuler pour personne, que non seulement il l'avait donnée, mais qu'il avait été bien heureux qu'on la lui demandât!

Il y a des diplomates à qui l'importance et la dignité du pouvoir dont ils sont les agents confèrent une considération particulière. D'autres doivent conquérir l'estime par leurs propres efforts^. Joseph de Maistre était de ceux-ci. Le roi de. Sardaigne, qui s'amusait à faire manœuvrer quelques centaines d'hommes devant le palais de Cagliari. qui dans son enfantine vanité disait : Moi et >^apoléon, ne tenait qu'un rang infime dans les préoccupations du Tsar. C'a été l'honneur de son ministre de s'être fait, à la cour et dans l'opinion, une place si haute, par la dignité de la vie et par le prestige de l'intelligence. Il partageait ses jours entre le travail et le monde, donnant d'ailleurs au premier infiniment plus qu'au second. C'est en Russie qu'il écrivit les Soirées de Saint-Pétershourg . le plus parfait de ses ouvrages, VExamen de la Philosophie de Bacon, destiné à combattre le père de la philosophie moderne qui était pour hii en même temps celui de toutes les erreurs, le Pape, exposé de sa doctrine théocratique, et nombre d'opuscules de circonstance. En

même toiiips, il écrivait à sa famille, à ses amis, et rédigeait sa correspondance diplomali([iie avect la cour de Cagliari, sans même avoir un secrétaire pour coj)ier ses volumineux rapports. Il avait, j)our suffire à la tâche qu'il s'était donnée, une santé solide, que le rude climat du Nord, ainsi qu'il arrive parfois, avait encore affermie. Bien qu'il fût très nerveux, il n'avait pas ce besoin d'exercice physique qui est pour beaucoup d'hommes d'étude une nécessité impérieuse. 11 avait horreur de la promenade sans autre but que de marcher ou de se distraire. Jamais il ne sortait de chez lui sans qu'un devoir cfuelconque l'y obligeât. Il passait ses journées devant sa table de travail, assis sur un fauteuil tournant. Ses repas lui étaient servis sur un léger guéridon qu'on approchait de telle sorte qu'il n'eût qu'à se retourner, sans même se lever, pour les prendre. Les embarras d'argent dont il se plaignait depuis son arrivée s'augmentaient tous les jours par suite de la baisse du rouble. Il les sentait vivement, mais il les supportait avec une bonne humeur et un courage admirables. « Voilà deux hivers que je passe sans pelisse, écrit-il en 1810 à M. de Rossi. C'est précisément comme de n'avoir pas de chemise à Cagliari. Au sortir de la cour,... au milieu d'un luxe asiatique, un fort vilain laquais me jette sur les épaules un manteau de boutique. Le service d'un seul laquais étant réputé impossible ici, à raison du climat et de la fatigue, pour en avoir un second, j'ai pris un volem' qui allait tomber aux mains de

la justice^e lui ai proposé de devenir honnête homme à l'ombre de mon privilège de ministre. Depuis quelques mois, cela va. Le traiteur qui me nourrissait ou qui m'empoisonnait ayant changé d'habitation, je ne puis l'atteindre : j'ai pris le parti de partager la soupe de mon valet de chambre. » Cette solide belle humeur était le fonds de ce caractère fortement trempé; mais nous avons déjà vu qu'elle ne durait pas toujours. Elle était souvent troublée parles nouvelles de Cagliari, par des froissements perpétuels avec le roi et ses ministres, par les lettres éplorées de la famille absente. Très impressionnable, Maistre tombait alors dans des accès de colère ou d'abattement. De même qu'à d'autres moments sa verve s'excitait en raillant la misère, la fougue naturelle de son esprit l'entraînait à des violences, à des crises de désespoir. Mais ces tristes heures passaient aussi. Son a génie gallican » reprenait le dessus. Sa forte nature triomphait toujours.

Son plus grand chagrin était l'absence de sa plus jeune fille, qu'il n'avait pas revue, et en qui, par les lettres qu'elle écrivait, il sentait revivre quelquesunes des qualités les plus saillantes de son caractère. Jeune iille à l'imagination ardente, Constance de Maistre, de son côté, ne pouvait se consoler de ne pas connaître ce père qu'elle admirait et adorait de loin. Un jour, en 1810, âgée de dix-sept ans, elle le .supplia de lui permettre de l'aller rejoindre en Russie pour partager avec lui lexil. Maistre fut très ému de cette preuve d'amour filial. Mais, quelque désir

JOSI'.PII 1)1: MAlSIItK KN HtISSIlî. 77

(ju'il eùl de voir son enfant, il no crnt pas devoir consentir à ee voyage, craignant d'alliister sa femme et sa lille aînée, craignant aussi de ne plus |)ouvoir renvoyer ultérieurement Constance en Savoie. Sa réponse est touchante : « Tu crois j)eut-être, chère enfant, que je prends mon parti de cette abominable séj)aration. Jamais, jamais et jamais. Chaque jour, en rentrant chez moi, je trouve ma maison aussi désolée que si vous m'aviez quitté hier. Dans le monde, la même idée me suit et ne m'abandonne presque pas. Je traite rarement ce sujet avec vous; mais ne t'y trompe .pas, ma chère Constance, non plus que tes compagnes : c'est à la suite d'un système que je me suis fait sur ce sujet. A quoi bon vous attrister sans raison et sans profit? » Peut-être se trompait-il , et je m'imagine que les pauvres femmes vivant à Chambéry dans la détresse eussent mieux aimé être attristées par des lettres qui eussent porté la trace de sa propre tristesse que distraites ou amusées par les anecdotes, les dissertations, les théories qu'il leur adressait. Jadis, en écrivant le discours à la marquise Costa, il avait compris que, pour adoucir le chagrin d'une inconsolable mère, il était vain de chercher à l'en détourner. Que ne comprenait-il qu'à toutes les douleurs profondes le même genre de consolation peut seul convenir?

Les lettres de Joseph de Maistre à sa femme et à ses filles, quand elles ont été publiées, ont été une véritable révélation. Si grande que soit la liberté qu'il

prend dans sa corres])ondance officielle — et c'est ce qui en fait la valeur, — il se sent plus libre encore quand les lignes qu'il trace au courant de sa [diurne rapide sont destinées à ses enfants. Et rien, mieux que ces lettres, ne donne l'idée de ce que devait être l'homme même avec sa verve intarissable, son langage imagé, son éloquence gaie et familière. Souvent, en écrivant à ses filles, il est amené à parler de Téducation des femmes et de leurs aptitudes. Un jour, Constance avait marqué quelque dédain pour l'art de taconer, mot savoyard qui signifie, paraît-il, ravauder. Et elle avait parlé de l'instruction insuffisante qu'on donne aux femmes, instruction qui étouffe le génie et ne leur laisse que « le mérite un ]

)eu vulo:aire de faire des enfants ». Cette sortie

lui vaut une diatribe sévère. La science est dangereuse pour les femmes, lui écrit son père, car « la femme ne peut être savante impunément qu'à la charge de cacher ce qu'elle sait avec plus d'attention que l'autre sexe n'en met à le montrer... ». La destinée de la femme est de se marier. Or « une coquette est plus aisée à marier qu'une savante, car, ])our épouser une savante, il faut être sans orgueil, ce qui est très rare, tandis que pour épouser une coquette il ne faut qu'être fou, ce qui est très commun ». Maistre n'admet pas, du reste, que la destinée des femmes soit médiocre. « Elles peuvent même prétendre au sublime, mais au sublime féminin. Chacun doit être à sa place.... Je possède ici un chien nommé Biribi qui fait notre joie. Si la

JOSr.PIl DR MAISTHI-; KN RUSSIE. 79

fantaisie lui pienait de se faire seller et brider \u)uv aller à la campagne, je serais aussi peu content de lui que je le serais du cheval anglais de ton frère, s'il s'imaginait de sauter sur mes genoux et de

prendre le café avec moi Quant à faire des enfants,

ce n'est que de la peine; mais le grand honneur est de faire des hommes, et c'est ce que les femmes font mieux que nous. Croit-on que j'aurais beaucoup d'obligation à ta mère si elle avait composé un roman au lieu de faire ton frère? mais faire ton frère, ce n'est pas le mettre au monde et le poser dans un berceau : c'est faire un beau jeune homme qui croit

en Dieu et n'a pas peur du canon En un mot, la

femme ne peut être supérieure que comme femme, mais dès qu'elle veut émuler l'homme, ce n'est qu'un singe. » D'ailleurs, pas plus que Fénelon, Maistre n'est d'avis que les femmes doivent être maintenues dans l'ignorance. « Je ne veux pas qu'elles croient que Pékin est en France, ni qu'Alexandre le Grand demanda en mariage une fille de Louis XIV. La belle littérature, les moralistes, les grands orateurs, etc., suffisent pour donner aux femmes toute la culture dont elles ont besoin. »

En somme, Maistre, pas plus à cinquante ans qu'à vingt-cinq, ne fut très accessible au charme de l'esprit féminin et n'en sentit bien la grâce. Abstraction faite du rôle assigné à la femme pour se conformer aux fins du créateur, ce théologien laïque voyait en elle un être léger, sans sérieux ni profondeur, incapable d'un effort cérébral soutenu, a Les femmes,

80 JOSEPH DE MAISTP.E.

a-t-il écrit, n'ont fait aucun chef-ci'œuvre dans aucun genre. » « Le talent d'écrire supérieurement est un talent d'homme comme tous les talents supérieurs. Il est vrai seulement que dans un genre agréable il s'est trouvé une femme que son talent inimitable et des circonstances uniques ont placée au premier rang. » C'est de Mme de Sévigné qu'il parle en ces termes flatteurs, — la seule femme peut-être qui ait trouvé grâce devant lui. 11 l'aimait surtout jiarce quelle était simple et naturelle, — le contraire des femmes savantes. Pour celles-ci, il n'avait qu'aversion et mépris. Mme de Staël lui paraissait en être le type accompli. Malgré le plaisir qu'il avait eu jadis en sa société, il en vint peu à peu, en la lisant, à la haïr. « Peu de livres, écrivait-il. m'impatientent autant que ceux de Mme de Staël. » Il est vrai qu'entre les Considérations de Mme de Staël et les siennes, il y a tout l'abîme qui sépare un catholique mystique et pieux d'un protestant rationaliste. Maistre avait d'instinct conscience des motifs de son aversion cjuand il ajoutait que, si 1 auteur de Corinne eût été catholique, « elle eût été adorable au lieu d'être fameuse ». La religion, il ne faut jamais l'oublier, domine toujours ses jugements.

Dans la société russe, il eut l'occasion de connaître quelques femmes d'un esprit distingué et d'une rare culture intellectuelle. Dans le monde, a dit l'une d'elles, il n'était pas le fanatique et l'absolutiste que l'on croit. Il y était très gai et presque

JOSI.I'H DK MAISTlUi EN HUSSIK. 81

jovial, sans rien peidre de sa dignité. Ses principes ne l'enipticliaient ni de j)rendre part à des conversations très profanes, ni de nouer des relations d'amitié sincère avec des personnes dont il était loin de partager les opinions. Il avait toujours aimé le monde : il était de ceux |)our qui, après de longues heures de méditation et de travail, la détente qu'apporte la conversation est une nécessité. Les idées qui se concentraient dans son cerveau avaient besoin de jaillir au dehors. Doué d'une merveilleuse mémoire, il était prêt à causer sur toutes les questions, si bien qu'on le soupçonnait parfois de préparer le malin les sujets sur lesquels il se proposait d'amener l'entretien le soir. Mais pour lui la conversation n'était pas un échange. Il prenait trop de plaisir à })arler pour en prendre beaucoup à écouter. 11 monologuait brillamment et parfois, pendant qu'on lui répondait, il s'endormait tout à coup durant quelques minutes, comme autrefois déjà à Lausanne, devant Mme de Staël. Ses amis ne nous l'ont pas décrit comme causeur, mais j'imagine qu'il devait avoir, adossé à la cheminée, le genre de verve que nous trouvons dans ses écrits, surtout dans les Soirées de Saint-Pétersbourg , avec une nuance de paradoxe et de bel esprit qu'il a toujours, mais qui devait être nécessairement plus marquée dans ses conversations que dans ses livres. Il a laissé, sous le titre de Cinq Paradoxes, des morceaux écrits à Lausanne, qui, sans ajouter beaucoup à sa gloire, sont à cet égard un curieux trait de cai^actère. Au

CoGORDAN. — Joseph de Maistre. 6

surplus, les succès mondains ne lui paraissaient pas indignes de lui : il les recherchait, les obtenait et n'y était pas insensible. « Quand je soigne mes mots, disait-il. un jour, ils font vite le tour de la ville. ))

Les salons assez nombreux où l'on se piquait de bel esprit, par imitation des salons français du xviii^ siècle, s'ouvraient largement devant lui. Peu à peu il devint le commensal et l'ami des personnes les plus distinguées de la haute société. Il sentait, pendant la première période de l'alliance franco-russe, qu'on craignait de se compromettre avec lui. L'empereur, à la cour, lui parlait à demivoix, comme à la dérobée. L'impératrice, qui n'avait pas été à Tilsitt et n'aimait pas Napoléon, était un peu plus communicative. L'ambassadeur d'Autriche n'osait pas donner son titre de ministre. Peu à peu, les choses changèrent. Il est regrettable que Maistre ne nous ait parlé davantage dans ses lettres de certaines femmes de l'aristocratie russe dont il était devenu l'ami, comme la spirituelle comtesse Tolstoï, lamirale Tchitchagoff, femme du ministre de la marine, la comtesse Strogonoff, la belle princesse Narichkine. La seule de ses amies que nous connaissions bien, qui fut aussi la plus intime , est Mme Swetchine, cette « excellente Sophie », comme il l'appelait, qui devait terminer ses jours en France et y tenir un salon, dont quelques habitués survivent peut-être encore. L'influence de Maistre sur celle ùme candide et bonne se manifesta par une

JOSKPH IJE MAISTHK EN RUSSIE. 83

conversion au calholicisino. Mme Swetchine balança longtemps : abjurer rorlhodoxie russe lui paraissait une sorte de désertion. Celait un parti bien grave, que r « excellente Sophie » ne voulut pas prendre légèrement. Elle prétendait demander aux livres saints, à l'exégèse, les arguments décisifs qui lui manquaient ])our vaincre ses dernières hésitations. Cette prétention, chez une femme, paraît à Maistre le comble du ridicule. Cette studieuse personne faisait d'immenses lectures, elle accumulait notes sur notes, extraits sur extraits, dans les vastes cahiers qu'a compulsés après sa mort le comte de Falloux, son biographe et son prophète. « Pauvre excellente femme! lui écrit Maistre. Vous voulez donc jeter dans les bassins de la balance d'un côté Bossuet, Bellarmin, Malebranche, de l'autre Clarke, Abbadie et Sherlock? Et vous les pèserez sans doute, mais pour les peser, il faut les soulever. Belle entreprise pour votre élégante main! C'est là le crime \... Vous croyez n'être pas convaincue. Vous l'êtes depuis longtemps autant que moi. Vous croyez chercher la vérité, mais ce n'est pas vrai du tout. Vous cherchez le. doute, et ce que vous prenez pour le doute, c'est

le remords Ce Sherlock que je vous nommais

tout à l'heure a prononcé un mot remarquable : Never a man was reason'd ont of lus religion..,: Rien n'est plus vrai. La conversion est une illumination soudaine, comme dit Bossuet. Nous avons une foule d'exemples de ce genre, même dans les hommes supérieurs les plus capables de raisonner. Le der-

S4 JOSEPH DE MAISTP.E.

nier est celui de Werner qui se vit frappé d'un coup de. catholicisme en voyant le Saint-Sacrement sortir de l'église de Saint-Etienne. »

Telle était la confiance qu'inspirait le comte de Maistre à l'Empereur, telle était la considération dont il jouissait auprès des personnages les plus marquants de la cour, qu'il fut plusieurs fois consulté au sujet de réformes à l'ordre du jour en Rusèie. En 1810, le comte Razoumowski, ministre de l'Instruction publique, voulant réorganiser l'enseignement, eut avec lui de longs entretiens. Maistre résuma sa pensée dans un mémoire spécial. Alors déjà, certains esprits tendaient à donner à l'enseignement secondaire une extension exagérée, au préjudice de sa profondeur; on songeait à surcharger les programmes de matières nouvelles, histoire, géographie, sciences — sciences surtout. Maistre préconise, au contraire, le maintien du vieil enseignement classique, tel que le pratiquaient ses anciens maîtres les jésuites, presque uniquement littéraire, fondé sur les chefs-d'œuvre des littératures antiques, destiné à former et à orner l'esprit plus qu'à le remplir. Quand il s'insurge contre une fatale tendance à faire de la morale une branche distincte des études, alors qu'elle doit les pénétrer et les dominer toutes, qui pourrait contester qu'il eût mille fois

JOSI.PII Dl' MAISTUF. KN HUSSIR. 85

raison? Et il n'était pas moins dans 1(3 vrai quand il raillait méthodes et programmes. « 11 n'y a pas de méthodes faciles pour apprendre les choses difficiles, écrivait-il un joui". L'unique méthode est do fermer sa j)orte, de dire qu'on n'y est pas, et de travailler. Depuis qu'on s'est mis à nous apprendre en France comment il fallait apprendre les langues mortes, personne ne les sait, et il est assez plaisant que ceux qui ne les savent pas veuillent absolument prouver le vice des méthodes employées par nous qui les savons! » -^ Il sentait avec raison que rim[)ortant en matière d'instruction, ainsi et plus encore qu'en tout le reste, n'est pas de formuler des programmes, mais d'avoir un personnel sûr et dévoué. Il rappelle qu'à Oxford le célibat est la règle du corps enseignant, que Bonaparte eut un instant la pensée de l'imposer aux {professeurs des l^'cées dans sa nouvelle Université, et il en arrive ainsi, de déduction en déduction, à conclure que les jésuites répondent exactement, par leurs programmes et par leurs personnes, aux desiderata de la Russie. Par une rare bonne fortune pour cet empire, les pères, chassés de leurs anciennes demeures, s'y sont réfugiés en grand nombre.

Que le gouvernement impérial profite d'une circonstance si précieuse ! qu'il confie la jeunesse russe à ces religieux! Ils sont les meilleurs maîtres qu'elle puisse avoir. Ils sont aussi le meilleur antidote de la Révolution, comme prouvé le fait qu'ils sont plus directement visée par tous les révolution-

naires. Le plaidoyer pour les jésuites réussit au delà des espérances qu'ils avaient pu concevoir. Grâce à leur ancien élève de Chambéry, ils obtinrent que leur collège de Polock fût érigé en université, avec tous les droits et privilèges des autres universités de l'empire russe. Rien ne montre mieux que ce fait l'influence extraordinaire de Joseph de Maistre à Saint-Pétersbourg.

Ce n'était pas seulement l'instruction publique qu'on prétendait réformer alors dans l'empire du Tsar. C était à peu près tout. Le général comte AraktchéiefT s'appliquait à introduire le caporalisme dans l'armée impériale. Il soumettait aux rigueurs d'une discipline rigide jusqu'aux princes du sang, au grand scandale de Maistre, indigné de voir ce « parvenu » se jouer ainsi de la majesté d'une famille souveraine. A côté d'Araktchéieff, un autre « parvenu » s'insinuait chaque jour davantage dans la confiance de l'Empereur. C'était un fils de prêtre, ce Spéransky, si admirablement mis en scène dans un beau chapitre de Tolstoï. Nourri dans les doctrines de la philosophie allemande, disciple de Kant, ce novateur hardi avait obtenu, en 1809, avec le tilre de secrétaire de l'empire, un pouvoir énorme. Il était une manière de premier ministre, presque un ministre unique. Maistre suivait tristement la marche des affaires de l'empire : il voyait avec douleur la Russie, qu'il avait tenue, malgré bien des déceptions, pour la forteresse des vieilles idées d'autorité, se transformer peu à peu et s'acheminer vers la forme con-

JOSKPH Dl-: MAISTRK KX RUSSIF:. 87

stitutionnelle. L'état (res|)rit de l'iunpereiir l'afnigeait de plus en plus. L'influence française avait confirmé Alexandre dans les idées que lui avait jadis inspirées Laharpe. Il voulait qu'« on le débarrassât d'une partie de son autorité ». Jamais, observe Maistre, il ne lui arrivera de parler des droits de la souveraineté, ou de l'honneur de la couronne. Il dira : « le poste que j'occupe, la nation dont j'ai l'honneur d'être le chef... ». Spéransky était en 1811 au comble de la faveur. Il avait préparé et fait agréer par l'Empereur une sorte de constitution comportant, outre le Conseil d'Etat, quatre sénats ou cours suprêmes de justice, imitées des anciens parlements de France, et, à Saint-Pétersbourg, un sénat dirigeant. Ce dernier corps aurait été composé de magistrats, de conseillers d'État, de ministres. Un pareil projet — sans parler des autres qui devaient l'accompagner — semblait au comte de Maistre d'autant plus dangereux qu'en 1810 déjà, il prévoyait la guerre avec la France et sentait l'impérieuse nécessité, pour l'existence même de la Russie, de concentrer l'autorité sous le sceptre du Tsar, au lieu de l'éparpiller entre mille mains. Pour éclairer quelques amis qui s'inquiétaient comme lui de l'avenir, peut-être même à l'instigation plus ou moins directe du Tsar, Maislre consigna par écrit les réflexions d'ordre politique que lui avait inspirées une expérience déjà longue des choses russes.

L'épigraphe des Quatre Chapitres sur la Russiey

em|)runtée à TArioste, montre assez clairement son but :

Quel ch' io vi debbo posso di parole Pagare in patte è d'opéra d inchioetro. Ne che poco io vi dia da imputar sono, Che quanto io posso dar. tanto ri dono.

Cette t œuvre d'encre » est la plus ardente, la plus complète et en même temps la plus mordante diatribe qu'on puisse lire contre l'esprit moderne, l'esprit qui fait aujourd'hui la conquête du monde., avec la complicité de ceux-là mêmes sur qui Maistre comptait le plus pour l'étouffer. Il met en garde la Russie contre les tendances qui germaient partout alors. On parlait de libérer les serfs. Quelle imprudence ! 11 est vrai que l'Eglise catholique a contribué largement à la suppression de l'esclavage en Occident; maiâ au frein de la servitude elle en substituait un autre : le sacerdoce. Eh Ruâsie, il n'y a ])oint de sacerdoce. Les prêtres sont méprisés. Comment pourront-ils retenir dans le devoir celle masse innombrable de nouveaux citoyens déchaînés? Que le Tsar ne se hâte pas! qu'il attende l'heure opportune! Et qu'il n'entre pas dans la Voie des concessions! Sinon, il sera emporté. -— Le gouvernement russe n'est pas si puissant qu'on se le figure, parce qu'on le sait absôlU; « Un grand peuple n'est jamais gouverné par son gouvernement », dit Joseph de Maistre. Et il montre qu'au-dessoUs du gouvernement, pour le soutenir, il faut des assises puissantes. En Turquie, il y â le Coran. En Chine,

.F<lSi:i'Il l)V. MAIsniH KN nussiFi. 80

les iiiaxiiiH's do Condiciiis. lùi Franco, il y avait ll^glisc. Kn Russie, il n'y a rien. La civilisation y a clé hrusquenienl introduite par Pierre le Grand, à l'époque de la régence du duc d'Orléans : elle poi'te la marque de l'iiunioralité de ce temps. — Que l'on j)renne garde aussi aux science^. Elles sont dangereuses dans un pays où la religion n'existe pas ou du moins est confinée dans les églises, étrangère à la vie nationale. « La religion, a dit Bacon, est l'aromate cpii empêche la science de se corrompre. » Les sciences ne sont pas seulement dangereuses en elles-mêmes. Elles le sont aussi parce qu'elles supposent des savants. Certes il faut des savants, mais à condition qu'ils restent à leur place, dans les bibliothèques, dans leurs laboratoires, et qu'ils ne prétendent pas à gouverner leur pays. Depuis Suger jusqu'à Richelieu, a-t-on jamais vu un grand ministre |)ris parmi les savants des académies ? Les emplois doivent être pour les gens riches et nobles, qui ne les recherchent pas pour s'enrichir, et à qui leur situation de fortune et de famille a donné de bonne heure l'habitude de commander. — Avant tout, on doit soutenir et encourager la religion. Pour cela, il faut interdire la publication des livres qui en sapent les bases, et il faut qu'à colé de l'Eglise nationale le gouvernement accorde à l'Église catholique le droit de vivre. De cette rivalité entre les deux Eglises, l'une et l'autre profiteront (au fond, Maistre espérait bien que ceci tuerait Gela). Jamais, du reste, le catholicisme ne cons>ti^

yO JOSEPH DE MAISTRE.

lucra un danger. Il n'apportera que des principes favorables au pouvoir, conformes à l'esprit d'autorité. Mais il ne faudrait pas croire que Maistre, en demandant qu'on fît une place au catholicisme en Russie, admettait la liberté religieuse. 11 ne connaît pas de danger plus grand que le protestantisme. C'est lui qui, en prêchant le libre examen, a ruiné le sentiment et le respect de l'autorité, qui a préparé et rendu possible la révolution française. C'est parmi les protestants, appuyés par les Juifs, que se recrutent ces illuminés qui croient pouvoir se contenter des lumières de leur raison, qui conspirent contre l'ordre du monde tel que Dieu l'a établi. Ce mot d'illuminé revient sans cesse sous la plume de Maistre. Il ne l'applique pas ici aux francs-maçons ou aux martinistes, qu'il connaît bien et dont il a été. L'illuminisme qu'il redoute surtout, celui qu'il signale à l'attention de la Russie, c'est à proprement parler a le philosophisme greffé sur le protestantisme », c'est comme une vénéneuse sécrétion du calvinisme et du voltairianisme. Cet illuminisme-là comprend tous ceux qui croient peu ou prou à la souveraineté du peuple et contestent l'autorité du pape, en un mot tous ceux qui ne pensent pas comme l'auteur, y compris, si l'on veut, Frédéric II, Napoléon, Louis XIV et l'empereur Alexandre P'" luimême. C'est un esprit plutôt qu'une secte. Cependant, Maistre l'appelle ordinairement la secte. Pour lui, la secte est partout, elle prend des formes inattendues, elle est insaisissable comme Protée, elle

josr.pii ni'. MAisinr, f,n russir. 91

s'iiisimic (railiTiiscmcnt pailoiil et recourt à dôs alliés «|iii ne se doulciil pas du rôle ({u'ils jouent. « C'est un monstre, dit-il, composé de tous les monstres. 11 nous tuera, si nous ne le tuons pas. » (]ettc hy<lr(' polymorphe était, j)Our lui, i espiit même du mal, Satan luttant contre Dieu, Aliriman en guerre contre Ormuzd. En réalité, ce qu'il appelle la secte, c'est l'ensemble des mécontents, de ceux à qui l'ancien régime paraît lourd à supporter, de ceux qui s'indignent contre les abus, que révoltent les inégalités sociales, qui soupirent après un sort meilleur et qui ne pensent pas que le monde soit voué à l'immobilité.

Quel résultat pratique eurent les Quatre Chapitres sur la Russie? Contribuèrent-ils à détourner l'Empereur de se laisser aller aux rêves de Spéransky? C'est ce qu'il est bien difficile de dire. Toujours estil que le secrétaire de l'empire tomba quelques mois plus tard. Sa chute tragique, son exila Nijni- Novgorod, sous le coup de mystérieuses accusations, furent salués par Maistre comme une délivrance et comme un triomphe pour le principe d'autorité. Avec Spéransky tombèrent ses projets de constitution, et le Tsar ressaisit la plénitude du pouvoir au moment où la lutte avec Napoléon devenait fatale, nécessaire, imminente.

Ce qui permet de croire que- les vues développées dans les Quatre Chapitres n'avaient pas déplu au Tsar, c'est que la disgrâce de Spéransky coïncide avec la plus grande marque de confiance que ce

prince ait donnée à Joseph de Maistre. Il lui demanda, en prévision des graves événements qui se préparaient, le concours de sa plume pour la rédaction des documents émanant de la couronne. Maistre travaillerait directement avec l'Empereur ou avec le chancelier. Une pareille offre ne pouvait manquer de le flatter et de le séduire. Cependant une difficulté le préoccupait : comment concilier ses devoirs envers Victor-Emmanuel avec un rôle qui faisait de lui le collaborateur et le confident du Tsar? Les di[)lomates de ce temps n'avaient pas la ressource du télégraphe. Ils devaient souvent prendre sur eux-mêmes de graves déterminations. Le ministre de Sa Majesté Sarde accepta l'offre, mais en posant pour condition qu'il n'aurait pas de secret pour son maître. D'autre part, estimant que son style déjà, connu en Europe révélerait nécessairement à tous sa collaboration avec la cour impériale, il craignait pour sa famille restée en otage aux mains de Napoléon. Il demanda donc, en outre, que Mme et Mlles de Maistre fussent conduites en Russie. L'une et l'autre condition furent facilement acceptées.

A cette occasion, Maistre eut avec le Tsar deux longs entretiens, dans lesquels la conversation se porta sur les questions les plus actuelles et les plus brûlantes. Il tint ce langage dégagé de toute courtisanericj que les grands esprits seuls savent tenir aux princes et que les grands princes savent apprécier, même s'ils ne l'approuvent pas. Il en-

josi.i'M i)i: MAisrnK iîn nissii:. 03

gagoa l'lMii|)ereiii' à être un vrai souverain dans le sens (ju'il donnait à ce mot, à exercer lui-niênic le pouN'oir suprême, à récompenser et à punir avec éclat, s'inspirant en cela de Napoléon, grand maîlic en l'art de se faire obéir. Bien cprau fond du cœur il n'eut qu'une médiocre confiance dans l'armée russe, il s'efforça de rendre le courage à l'Empereur, et exposa les raisons morales et philosophiques qui devaient lui assurer le triomphe. Il ne manqua pas cette occasion de faire l'éloge des Jésuites qui pouvaient rendre d'immenses services pour la reconstitution de la Pologne sous le sceptre du Tsar, pour le rétablissement de la maison de Bourbon, dont la restauration lui paraissait toujours la condition indispensable de celle de Victor-Emma^ nuel. Sur ce dernier point, le Tsar se montra très réservé. On tenait alors la maison de Bourbon pour finie. Sur les autres questions, il écouta avec une sympathie et une bienveillance dont Maistre fut très heureux et qui lui fit concevoir les plus hautes espérances. — En sortant de chez l'Empereur, il se demandait comment le chancelier accepterait une combinaison qui le dépouillait, au profit d'un étran*» ger, d'une des attributions les plus importantes de sa charge. « Ne pensez-vous pas qu'il m'en voudra? » demandait -il au comte Tolstoï, son ami, grand maréchal de la cour. — « Au contraire, répondit ce dernier, puisque son œuvre, qu'il est incapable de faire lui-même, sera faite par un homme incapable de le supplanter. » — « O altiiudo ! s'écrie Maistre en

rapportant ce propos, je me prosterne devant celle raison, je ne l'aurais pas trouvée en mille ans. » Le grand maréchal avait vu juste : le chancelier fut enchanté. — On demanda à ?tiaistre de quelle somme il avait besoin. 11 demanda 6 000 roubles : cela fit sourire. Le lendemain, il en recevait 20 000. Il put acheter des chevaux, des voitures et s'équiper pour la campagne qui allait vraisemblablement s'ouvrir. En même temps un courrier de la cour parlait pour Vienne afin de ramener Mme de Maistre et ses deux filles.

Quand l'Empereur quitta sa capitale pour se rendre à l'armée, Maistre jugea convenable de se rapprocher de lui. Le quartier général était dans le voisinage de Polock : il s y rendit et reçut l'hospitalité chez ses amis les Jésuites. Là il composa un mémoire pour le rétablissement de la Pologne sous le sceptre de l'empereur de Russie et une j)roclamation aux Polonais pour les détourner du parli de Napoléon. Ces documents furent envoyés au Tsar, qui n'en fit aucun usage. Déplurent-ils? les trouva-t-on ])eu pratiques? trop remplis de ces aperçus philosophiques qui étonnaient la cour de Cagliari? C'est possible, mais l'hypothèse la plus plausible est que l'Empereur, ayant appris que Maistre en avait donné communication au roi de Sardaigne, fut mécontent de voir ce prince admis dans la confidence de ses plans. Maistre fut oublié pendant cinq semaines à Polock, puis il reçut une courte lettre l'invitant assez sèchement à retourner dans la capitale. Il fut très

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affecté de cet ordre. En vain lui témoignait-on la même faveur apparente. En vain lui déclaiait-on que rien n'était modifié dans les engagements réciproques, que les travaux étaient seulement suspendus. 11 comprit qu'un grand changement s'était opéré à son égard dans resj)rit de l'Empereur. Il devina qu'on ne lui demanderait plus rien, et ne se trompa pas. Son tort avait été de croire qu'il j)ourrait servir à la fois le Roi et l'Empereur. Il n'avait voulu ni abandonner son roi, ni le laisser dans l'ignorance. Il expiait sa loyauté même.

N'ayant pas encore appris que sa famille fût en route, craignant que la défaveur qui pesait à présent sur lui à Saint-Pétersbourg comme à Gagliari ne lui permît pas même de servir utilement la cause de la maison de Savoie, il se résolut encore une fois à demander son rappel. Par une ironie du sort, au moment où il était découragé de l'insuccès d'une collaboration dont il avait tant attendu, il recevait les compliments de son roi qui l'approuvait entièrement d'avoir mis sa plume au service de l'empereur Alexandre.

Maistre était à Polock quand la Grande Armée franchit le Niémen. La veille encore, les ambassadeurs des deux empereurs donnaient des fêtes splendides et affectaient le plus grand calme, tandis que

de part et d'autre s'achevaient des préparatifs immenses, en vue d'une lutte suj)rême où le sort de l'Europe serait définitivernent fixé. Tout à coup la guerre éclate. Le ministre du roi de Sardaigne, témoin attentif de ces grands événements, en rend compte au jour le jour à son souverain. Sa correspondance, en 1812, forme presque une narration suivie de la campagne de Russie. C'est comme la contre-partie des récits épiques des Ségur et des Fezensac. Il nous fait assister aux hésitations du Tsar, aux contradictions dans les ordres de létatmajor, aux faiblesses, aux incertitudes de tous, à l'universelle incohérence qui préside à la concen» tration des forces russes. Quel puissant argument le spectacle qu'il avait sous les yeux apportait à ses doctrines philosophiques et religieuses! En constatant l'impuissance des volontés humaines, il ne pouvait attribuer les résultats qu'à la main invisible de la Providence, gouvernant le monde à l'aide de forces mystérieuses, auxquelles nous obéissons sans le comprendre.

Au moment où Napoléon pénètre sur le territoire russe, le Tsar déclare qu'il ne cédera jamais, qu'il entraînera, s'il le faut, l'envahisseur jusqu'au Volga. 11 subissait alors l'influence de l'Allemand Pfiihl, professeur plus que général, qui s'était acquis une grande réputation en enseignant la stratégie antique dans les académies militaires. La circonstance parut propice à cet archéologue pour préconiser la tactique des Scythes devant l'invasion de Darius, Il

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fui (Ircidé (jiie les Russes se l'elirei'aleiil, ruineraient eux-niôines le pays et se concentreraient dans un vaste camp retranché à Drissa, sur la Dvina. Ce i)rojet parut d'abord admirable à tous, mais peu à peu, l'orgueil national aidant, on comnriença dans l'entourage même du souverain à murmurer. Les généraux russes, inquiets et froissés, montraient les dangers de cette concentration; ils se plaignaient aussi de la présence à l'armée des courtisans qui entouraient le Tsar et dont l'influence énervait la discipline. « On croit préparer Torres Vedras, disaient les mécontents, on fait la répétition d'Ulm. » Un ami de Maistre, le marquis Paulucci, de Modène, ose dire ce que beaucoup pensaient, que, pour l'inventeur du camp de Drissa, il ne voit d'autre alternative que la maison jaune (celle des fous) ou le gibet. Alexandre comprit. Pour ne pas paraître se déjuger, il partit pour Moscou, où le peuple lui fit un accueil enthousiaste, et confia à Barklay de Tolly le commandement suprême de l'armée. Celui-ci s'empressa de prendre le contre-pied de ce qui s'était fait avant lui. Pfiihl avait concentré, il éparpilla. L'armée russe fut répartie sur un front de deux cents lieues. « C'est le premier pas, écrit INLaistre, qui dans les guerres décèle le génie. Il sait où il faut frapper et c'est là qu'il porte toutes ses forces, comme un boulet énorme avec lequel il écrase d'un seul coup. La médiocrité au contraire, qui ne sait où elle frappe, essaye de frajiper partout. Elle divise son boulet en minces dragées, Elle les jette

CoGORDAN. — Joseph de Alaistro. 7

os ' JOSEPH DE MAISTRE.

de tous côtés et ne blesse personne. » On eût pu appliquer au plan de Barklay de Tolly, comme à un autre plus récent, le mot du vieux maréchal Laudon, consulté par Joseph II sur un plan de campagne contre les Turcs : « Sire, il est excellent contre la peste ».

L'éparpillement ne réussit pas mieux que la concentration. Napoléon s'avançait toujours. On se vantait d'heureuses escarmouches, on célébrait par des Te Deum des rencontres d'avant-garde où les deux partis s'attribuaient la victoire. Mais en vain on cherchait à se faire illusion, à ranimer les courages par des espérances toujours déçues. La Grande Armée défilait devant le camp abandonné de Drissa, gagnait Witebek, puis Smolensk, et menaçait Moscou, la ville sainte. On ne pardonna pas à Barklay de Tolly davoir perdu Smolensk. Le généralissime des armées impériales tomba dans un tel discrédit que son maintien devint impossible. L'opinion publique, regina del mondo, comme disait volontiers Maistre qui voyait en elle apparemment la voix de Dieu s'exprimant par celle du peuple, désignait unanimement au choix du souverain un vieux général, élève de Souvarow, qui venait précisément de remettre à l'amiral Tchitchagoff le commandement de l'armée de Moldavie — Koutousoff. C'était un vieillard borgne, affaibli, incapable, semblait-il, de supporter les fatigues d'une campagne, obligé qu'il était de dormir chaque soir dans son lit. Le Tsar ne l'aimait pas, il lui reprochait son fatalisme,

JOSKPII DK MAISTUE KN RUSSIE. 'JO

son inaïKiiie (J'iiiilialive, de ne savoir qu'ohrir, de n'avoir pas le courage de ses opinions. On racontait qu'à la veille d'Austerlitz, Koutousoff avait prévu la défaite et avait prié le grand maréchal de la cour de faire part à l'Empereur de ses inquiétudes. « C'est à vous de faire la guerre, avait répondu Tolstoï; moi, je m'occupe du riz et des poulardes. » Ni l'un ni l'autre n'avait osé parler. Il serait difficile de dire pourquoi Koutousofï', en 1812, parut être à tous les Russes l'homme qui sauverait l'Empire. Ce vieillard, ennemi du pédantisme militaire, avait dans les grandes occasions des éclairs d'un bon sens supérieur. Sa ténacité était indomptable; c'est par là qu'avec l'aide des éléments il vainquit. Kn Russie, en effet, comme ensuite à Waterloo, c'est la ténacité qui vint à bout du génie. La pression universelle avait déterminé l'Empereur de faire appel à Koutousoff : cette fois l'instinct populaire ne fut pas trompeur.

En quittant Pétersbourg pour prendre le commandement, Koutousoff déclara qu'il serait victorieux, ou qu'on ne le reverrait pas. Il devait réaliser les deux termes de l'alternative, vaincre et mourir, mais sans jouir de son triomphe. A peine arrivé à l'armée , il sentit la nécessité morale de livrer bataille avant que Napoléon entrât dans Moscou. Il concentra ses forces à Borodino, et là, tandis que Napoléon prenait des dispositions minutieuses en vue du lendemain, il fit promener dans les camps la vierge de Smolensk. Le soir , à la lueur des

lÔÔ JOSEPH DE MAISTUE.

torches dont l'éclat brillait jusqu'aux avant-postes français, il suivit à pied l'icône vénérée. La lutte s'engagea au jour entre le vieillard fataliste et Napoléon malade, au-dessous de lui-même, refusant de faire donner sa garde, qui eût peut-être changé la défaite des Russes en un irréparable désastre. Profitant de ce qu'il n'avait été ni dispersé, ni écrasé, Koutousoft se déclara vainqueur, et fit chanter un Te Deum. A sa femme il écrivait d'un style embarrassé : « Je ne suis pas vaincu, j'ai gagné une bataille sur Bonaparte ». Pour accréditer cette version, il répandait partout une fausse proclamation où Napoléon avouait sa défaite. Afin d'inspirer confiance, il exagérait le nombre des morts et des blessés de l'armée ennemie. C'était un procédé emprunté à son maître Souvarow, à qui un aide de camp demandait un soir de bataille, pour rédiger le bulletin, combien de Russes avaient péri : « Les Russes sont nos frères, ménageons-les, dit le maréchal, mettez cinq cents. — Et combien de Turcs ? demanda l'officier. — Ce sont les ennemis de. notre Empereur et de notre foi, mettez trois mille. »

Maistre se faisait de la guerre une idée profonde. « Les batailles, disait-il, se perdent toujours moralement. Le véritable vainqueur, comme le véritable vaincu, c'est celui qui croit l'être. Les bataillons qui s'avancent savent-ils qu'il y a moins de morts de leur côté ? Ceux qui reculent savent-ils s'ils en ont davantage?... Il faudrait donc savoir

JOSKI'II l)K MAlSIIIi: I'.\ HLSSIi;. loi

avant tout (jiicl senliirieiil la halaille de Horodino a laissé dans le cœur des deux partis. Voilà la question; mais le temps seul peut la résoudre. » L'avenir a prouvé qu'à ce point de vue Koutousoff avait raison de persister à se prétendre vainqueur. Après l'occupation de la Ville Sainte par les Français, — alors que Maistre, au milieu de l'affolement général, oubliant ses propres théories sur la guerre, écrivait à son gouvernement : « Vaincre, c'est avancer, par conséquent reculer, c'est être vaincu Moscou est pris,

tout est dit », — le vieux général ne se troublait pas plus qu'au lendemain de Borodino et déclarait tranquillement que la perte de Moscou n'était pas la perte de la Russie.

L'entrée de Napoléon au Kremlin avait répandu la terreur à Pétersbourg. On s'attendait d'un jour à l'autre- à l'approche des Français. Chacun songeait à soi. Maistre fit porter ce qu'il avait de plus précieux sur un bateau qui devait le conduire, en cas de danger imminent, dans l'est de l'empire par les rivières et les canaux. L'incendie de Moscou causa une impression d'horreur. Quelque opinion qu'on pût avoir de Vanunus atrox du comte Rostopchine, nul n'osa supposer qu'un autre que Bonaparte fût coupable d'un tel crime. L'indignation contre les Français, la haine qu'ils inspiraient furent ravivées par l'acte d'épouvantable barbarie qu'on leur reprochait, si bien que Maistre, qui connut bientôt la vérité et l'annonça confidentiellement à sa cour, demanda que la version courante ne fût pas démentie.

Quand Napoléon quitta Moscou, on commença à respirer et à espérer. Maistre suit les péripéties de. reffro3^able drame qui commence à Malo-Yaroslavetz — le jour fatal où l'Empereur, trompé par un rideau de Cosaques, abandonna la route du Sud et se lança dans le pays qu'il avait déjà parcouru et ravagé, — pour finir après le passage de la Bérésina. Mais si profonde que soit sa haine, si vive que soit sa joie à la pensée de la délivrance probable de l'Europe, la hauteur de son caractère le garde le plus souvent d'injurier son grand ennemi vaincu. Certes il n'a aucune pitié pour Napoléon; mais on ne trouve rien dans ses récits de ce ton d'ironie cruelle qui choque dans certains chapitres de Tolstoï. Il constate même qu'à Moscou, l'Empereur a tout mis en œuvre pour sauver la ville, qu'il a visité les hôpitaux, qu'il s'est intéressé aux blessés qui s'y trouvaient. Il ne lui reproche que la destruction du Kremlin. Une chose l'étonné au delà de tout : c'est la manière dont parlent de leur chef les prisonniers de la Grande Armée. « Jamais, écrit-il, je n'ai pu découvrir un seul signe de révolte contre Bonaparte, k II est trop ambitieux (ou ambitionce naire, comme disait un soldat) : il veut que nous « nous battions, il faut bien qu'il nous nourrisse. » Voilà ce que j'ai pu connaître déplus fort, mais jamais un mot, ni un geste contre sa souveraineté. L'impression que cet homme fait sur les esprits est inconcevable. » Et son étonnement grandissait quand il causait avec des anciens sujets de son roi. « Incisa...

JOSEPH np, MAisrnR en nrssiK. 103

iiio laisail pcurà inoi-mt'ine cil inc disant : « Lorsque « je le voyais passer devant le IVonI, mon cœur l)altait « couinie lorsque l'on a couru de toutes ses foi-ces, « et mon front se couvrait de sueur, quoiqu'il fit bien « froid. » Plus d'une fois, ce même jeune homme aura folâtré devant les batteries. »

Maistre a tellement conscience du prestige de Napoléon, même en pleine retraite, que ce qu'il redoute par-dessus tout, c'est qu'on s'empare de sa personne — ce que s'efforçaient de faire les lieutenants de Koutousofî. Qui pouvait savoir en effet si l'empereur Alexandre serait insensible à l'ascendant de l'homme de Tilsitt et d'Erfurt ? Le chancelier Romanzoff, l'ami de la France, ne semblait-il pas maintenu au pouvoir pour être, le cas échéant, l'instrument d'un nouveau rapprochement, dont l'Europe ferait encore les frais? Et tout le fruit d'un si grand effort serait perdu en un instant.

Après la Bérésina, Maistre n'est plus aussi bien renseigné : les événeftients se déroulent loin de lui. A mesure que la défaite définitive de Napoléon devient de plus en plus probable, il se préoccupe davantage de la grande liquidation qui va s'opérer. Il triomphe quand il voit les puissances les plus compromises avec Napoléon se tourner contre lui,

car il a toujours annoncé que jamais l'Europe ne retrouverait son indépendance que du jour où elle serait unie. Mais il ne voudrait })as que la coalition formée pour écraser le « champignon impérial » se laissât entraîner à détruire la France, car pour lui, qu'on ne l'oublie pas, la France est le facteur principal dont la coopération est indispensable pour réaliser dans le monde les plans de la Providence. « Il n'y a pas de siècle où l'on ne se soit flatté, écrit-il, d'écraser ou de morceler la France. » On n'a pas réussi. On ne réussirait pas davantage. Il ne faut donc pas essayer. Mme Swetchine avait une pensée juste et profonde quand elle disait alors que le comte de Maistre était catholique par la tête et Français par le cœur.

Au sort de la France est lié celui de la maison de Savoie. Maistre estime que son gouvernement doit insister pour réclamer Gênes, une ancienne république dont le territoire ne peut être revendiqué par personne. Prévoyant qu'un congrès général sera nécessairement convoqué après la guerre, il engage la cour de Cagliari à songer d'avance à ce qu'elle demandera, à l'attitude qu'elle prendra et même à l'homme qu'elle désignera pour la représenter. Il eût sans doute été heureux d'être cet homme : mais il était loin, peu connu et mal jugé. Il comprit bien d'ailleurs, en 1813, que sa faveur n'avait pas augmenté , quand il apprit l'arrivée au quartier général russe d'un envoyé spécial du roi Victor- Emmanuel, le comte Balbo, dont l'action contre-

JOsKPii ni: MAisTiu-: i;x hussik. lor,

carrait la sioiinc, aiilanl que sa prcscrice le l)lessail comme imc offense à sa dignité.

Cependant les événements marchaient. Après des retours d'inquiétude , quand Napoléon battait les coalisés, il apparut clairement, en 1813, que la campagne se terminerait par le triomphe de l'Europe. Les rois éloignés de leurs capitales y rentraient successivement. Victor-Emmanuel revint à Turin. Maistre aurait voulu célébrer cet heureux jour par une brillante fôte. Ne [)ouvant imiter ses collègues plus fortunés, il voulut du moins faire chanter un Te Deum solennel et il eut la pensée de profiter de cette réunion pour faire entendre, sous forme de sermon, des idées qui lui paraissaient utiles à la cause de son roi. Il comi)osa lui-même, à la gloire de l'empereur Alexandre et de la maison de Bourbon, c'est-à-dire du souverain de qui il attendait tout et de la dynastie de laquelle lui paraissait dépendre l'avenir de la maison de Savoie, une homélie qu'un prêtre français apprit par cœur pour la réciter en chaire. C'est un monument unique dans notre littérature d'éloquence religieuse par un laïque. Le j"our était fixé pour la cérémonie, quand le texte du traité de Paris du 30 mai 1814 parvint à Saint- Pétersbourg. Cet acte partageait la Savoie en deux tronçons. Ce fut pour Maistre un coup terrible. Il décommanda le Te Deum qu'un De pi^ofundis aurait pu remplacer. « Que pourrais-je vous dire, monsieur le €omte, sur le traité de Paris du 30 mai dernier, écrit-il à M. de Vallaise, successeur de Rossi?

Je le lis, je le relis et je crois à peine savoir lire. Le sort de ma malheureuse Savoie est terrible, et, s'il était permis dans ces sortes de cas de parler des malheurs particuliers, je vous parlerais du mien. Qui m'eût dit que la grande restauration confirmerait ma perte, en me rendant également étranger à la France, à la Savoie et au Piémont? C'est pourtant ce qui est arrivé. » Mais le démembrement de la Savoie n'avait pas été décidé sans compensation pour le roi de Sardaigne. Cette compensation, c'était précisément celle que Joseph de Maistre avait toujours le plus vivement réclamée : c'était le territoire de la ci-devant république de Gênes. Si le Savoyard avait encore des motifs de gémir, le fidèle sujet du roi Victor-Emmanuel ne pouvait que se féliciter.

Maistre avait souhaité et prédit non seulement la restauration des trônes, mais aussi la contrerévolution, c'est-à-dire, sauf des réformes qu'il admettait dans les mœurs plus que dans les institutions, le retour à l'ancien régime, la résurrection de la royauté de droit divin. Il était obligé de constater que la réalité ne répondait guère à ses espérances : grâce à l'influence anglaise et surtout à celle de l'empereur Alexandre, la mode n'était pas aux principes qui lui étaient chers. On ne parlait partout que de liberté, des droits des peuples, du self-government. « Qui pourrait se plaindre, avait dit un familier du Tsar, de régner comme le roi d'Angleterre ? » Maistre avait beaucoup réfléchi sur ces questions. Quelques années avant, il avait

niil)li(' un traité Sur /c pn/w/pc f^énérafenr des co/istltutions, qu'il lit réiuipi'iuier à Paris par les soins de M. de Donald, quand il crut que le moment était opportun. On devine déjà quel était à ses yeux ce principe générateur. Ce n'est pas la loi écrite : elle est fragile, changeante, impuissante, elle est susceptible d'être modifiée par celui qui l'a faite. Ce n'est pas la volonté de tous, car il faut que la constitution soit supérieure à la volonté de tous. Le principe des constitutions est en Dieu. Dans cet ordre de choses, on ne peut rien, sinon en s'appuyant sur Dieu lui-même, dont l'intervention, à la fois mystérieuse et manifeste, est la condition nécessaire de toute organisation sociale. Pour corroborer l'effet de son livre, Maistre écrivit longuement à M. de Blacas, à qui Louis XVIII, en montant sur le trône, avait conféré le titre de grand maître de la garde-robe. Il lui rappelle que le devoir des rois de France était de soutenir l'Église et la papauté ; il l'adjure d'user de son influence pour que le roi renonce au vieil esprit gallican, que les légistes et les parlementaires ont inspiré à la cour, et qui a ruiné la royauté des Bourbons^ Mais les conseils du théocrate n'étaient pas écoutés; si l'on avait admiré ses vues prophétiques, on réprouvait ses principes absolus, son dogmatisme hautain et intransigeant. Louis XVII.l fut même choqué à la lecture du Principe générateur. Ce prince sceptique ne croyait guère apparemment aux vertus de la constitution qu'il avait octroyée à son peuple; mais il ne

lui plaisait pas quon lui contestât le pouvoir même de roctroyer. Maistre, quand il eut connaissance de ce mécontentement, reprocha vivement à son ami M. de Bonald d'avoir mis son nom sur un livre dont la seconde édition devait, dans sa pensée, rester anonyme comme avait été la première. Mais, dans sa correspondance, il ne cache pas combien l'attriste la tournure que prennent les choses. « On se tromperait infiniment, écrivait-il en juillet 1814, au moment même où les libéraux critiquaient si vivement la politique de Louis XVIII, si l'on croyait que le roi de France est remonté sur le trône de ses ancêtres. Il est seulement monté sur le trône de Bonaparte et c'est déjà un grand bonheur pour l'humanité. Mais nous sommes bien loin du repos. La Révolution fut. d'aboVd démocratique, puis oligarchique. Aujourd'hui elle est royale; mais elle va toujours son train. » — De même qu'il avait écrit à M. de Blacas pour les affaires de France, il écrivit à un ami du Tsar pour recommander le Piémont, pour supplier qu'on nobligeât pas le roi Victor- Emmanuel à accorder une charte.

Cependant cette année 1814 fut marquée pour Joseph de Maistre par une grande joie. Son fils Rodolphe, à qui sa vaillante conduite dans l'armée russe avait valu le grade de lieutenant-colonel, avait obtenu la permission de se rendre de Paris à Turin, d'où il avait ramené à Pétersbourg sa mère et ses sœurs. Maistre eut le bonheur de revoir sa famille, et surtout sa fille Constance dans laquelle il se

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plaisait à reconnaîlro un reflcl de sa (propre nalurc. Mais, après la joie des premiers jours, les tristesses recoiiiinencèrent. Quand il avait demandé que sa farnille lui fut rendue, c'était au temps où il croyait pouvoir compter sur les libéralités d'Alexandre. Cet espoir avait été déçu. Malgré la légère augmentation de traitement qu'il, avait reçue au moment où son maître était rentré à Turin, le ministre du roi de Sardaigne était, avec les siens, plus pauvre encore que quand il était seul. « Nous avons le bonheur d'être malheureux ensemble », écrivait-il au comte de Blacas. Il avait été peiné en outre de l'accueil froid qu'avait fait Victor-Emmanuel à Rodolphe de Maistre, pour qui ce prince n'avait pas su trouver le moindre mot aimable. 11 savait qu'à la cour de Turin on avait blâmé le départ de sa famille, en disant que ses filles « voulaient se promener ». « Pourquoi, conclut-il, employer celui qu'on méprise? Pourquoi mépriser celui qu'on emploie ? »

Son irritation, sa mauvaise humeur, se traduisent par une série de boutades dans sa correspondance. Le retour de Napoléon lui paraît une heureuse chose, tellement il était hostile à l'œuvre du congrès de Vienne, qui avait méconnu les droits de la souveraineté, aussi bien que ceux des peuples, qui avait maintenu, suprême scandale. Murât sur le trône de Naples. Espérant qu'avec la seconde chute de l'Empereur tombera le système napoléonien, il applaudit Waterloo, il applaudit Sainte-Hélène. Dans sa haine, il s'indigne du sentiment chevaleresque qui

pousse, ^n Angleterre, comme dans le reste de l'Europe, une grande partie de l'opinion publique à protester contre lexil du glorieux vaincu. Quand il voit que les gouvernements restaurés continuent, même après les Gent-Jours, à laisser surnager les épaves de l'empire français, que les rois restaurés s'entourent encore d'hommes qui avaient soutenu l'Empereur, qu'ils s'inspirent des maximes et des principes napoléoniens, sa fureur n'a plus de bornes. « La personne seule est partie, écrit-il, les maximes nous restent. Son génie pouvait du moins commander aux démons qu'il avait produits et les obliger à ne faire que le mal dont il avait besoin. Maintenant, les démons restent et personne n'a la force de les enrégimenter. » La Sainte-Alliance elle-même ne trouve pas grâce devant lui. Cet acte célèbre, inspiré à l'empereur Alexandre par l'influence mystique de* Mme de Krudener, lui paraît une suprême offense à la religion catholique. « C'est, écrivait-il à son gouvernement, le résultat d'un esprit qui n'est ni catholique, ni grec, ni protestant, d'un esprit que j'étudie depuis trente ans, mais dont le portrait tiendrait trop de place. Il suffira de dire qu'il est aussi bon dans les communions séparées que mauvais chez nous. » — Cet esprit, c'est encore l'illuminisrae se manifestant sous la forme insidieuse d'une sorte de déisme i)hilosophique, de christianisme rationnel. En février 1816, Maistre eut avec l'empereur Alexandre un entretien sur cette question. Le Tsar lui ex|)osa nettement ses vues. Il y a, dit-il. dans le christianisme

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quelque chose qui est au-dessus des sectes diverses entre lesquelles il se divise. C'est ce quelque chose qu'il faut soutenir en vue de combattre l'incrédulité, d'arriver dans un avenir, éloigné peut-être, mais certain, à la réunion des communions diverses. Maistre a|)i)rit de la bouche même d'Alexandre que les empereurs d'Autriche et de Russie étaient avec le roi de Prusse les promoteurs de la Sainte- Alliance, que le roi de France avait adhéré à l'acte en envo^^ant une copie écrite et signée de sa main, que le régent d'Angleterre avait adhéré aussi, mais qu'à cause du Parlement, sans lequel il ne peut rien faire, il avait « entortillé sa déclaration de la façon la plus curieuse ». Maistre n'ose pas déconseiller à son maître de donner aussi son adhésion à la « convention chrétienne » : il eût été ridicule que Victor- Emmanuel, restauré par la coalition, parût lui donner une leçon; mais il importait que, comme catholique, le roi de Sardaigne marquât nettement sa désapprobation. Maistre suggère une formule, en ajoutant que, si elle venait à être publiée, les gens d'esprit penseraient que Sa Majesté Sarde « s'est joliment moquée des trois mages ».

Dans la même audience, le Tsar aborda une autre question qui tenait plus encore à cœur à son interlocuteur. « J'ai lieu de croire, dit-il, que réellement vous soutenez les Jésuites. » On a déjà vu l'intérêt que Maistre portait à ces religieux. Dès son arrivée en Russie, il avait été frappé de leur habileté et des succès qu'ils avaient déjà obtenus en peu

d'années. « Ils élèvent de front les deux religions, écrivait-il, et dans ce genre ils ont fait un coup de politique qui n'appartient qu'à eux. Ils ont observé que par je ne sais quel hasard, le catéchisme russe ne contenait pas un mot ni sur le pape, ni sur la procession du Saint-Esprit. Tout de suite, ils l'ont enseigné aux catholiques, ce qui les a, comme vous le pensez, extrêmement popularisés. » C'est toujours le système de la Compagnie qui consiste, en matière de propagande, à insister sur les rapports plutôt que sur les divergences entre le catholicisme et les cultes locaux. Ce système avait réussi mers^eilleusement. Avant même que l'école de Polock eût été élevée au rang d'université, les Jésuites avaient obtenu, sans paraître les solliciter, nombre de conversions dans les classes élevées de la société. Ce mouvement s'était accentué dans les dernières années de l'empire français. En IcSiô , un jeune Galitzin avait abandonné l'Église orthodoxe. C'était un élève des Jésuites. Ce fut un grand scandale et on attendait impatiemment le retour de l'Empereur, pour savoir le parti qu'il prendrait.

A la question que lui posa le Tsar, Maistre comprit que 1 affaire était grave. Il se défendit d'avoir jamais engagé aucun sujet de Sa Majesté à changer de religion. Le Tsar paraît avoir été convaincu et déclara que a les choses reprendraient sur leur ancien pied ». Quant aux Jésuites, ils furent l'objet de mesures sévères : confiscation et expulsion. L'université de Polosk cessa d'exister. Maistre conseilla

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aux pères la prudence et la soumission au non. nrèine de leurs principes : car, comme l'a dit Bossuet, « n'est-ce pas servir l'autorité que d'en souffrir tout sans murmurer? « Mais il était affligé par la crainte d'avoir commis quelque imprudence dont les Jésuites portaient la peine. Et il avait le sentiment qu'en dépit du mot de l'Empereur, les choses ne i)ourraient jamais « reprendre sur leur ancien pied ». « Malgré tous les compliments imaginables, écrivait-il le 19 avril 1816, je n'ai plus joui de la même faveur auprès de Sa Majesté l'Empereur de Russie, depuis que je lui ai dit en 1811 : Je prie Votre Majesté Impériale d'observer que je ne puis accepter de secret pour le roi de Sardaigne. Je vis sur son visage que je reculais dans son esprit; mais je ne fis que mon devoir. Machiavel aurait brillé dans cette circonstance! »

Ce lui fut un soulagement véritable, quand il apprit que son rappel, arrêté en principe depuis 1814, était décidé par le roi Victor-Emmanuel. Ce prince, en notifiante Maislre cette décision, lui conféra le titre de « premier président de ses cours suprêmes ». C'était une dignité honorifique, n'impliquant ni traitement, ni fonctions. Le nouveau dignitaire s'en mocjuait volontiers et en riait avec ses amis de Russie. Il y fut pourtant sensible, parce que les marques de faveur ne lui avaient pas été prodiguées, et qu'il y vit une sorte d'engagement de lui conférer dans les Étals sardes un emploi digne de lui.

CoGORDAN. — Joseph de Maistre. 8

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